GENÈVE
Les vestiges de plusieurs célèbres proscrits conduisirent Bruno à Genève.* Jadis cette ville avait accueilli les exilés des républiques italiennes , comme elle s'ouvrit dans notre siècle encore aux émigrés politiques. Au temps de Bruno, elle était, selon Th. de Bèze , « le refuge et la défense de tous les pauvres enfants de Dieu , affligés en France, Italie, Espagne, Angleterre, ou ailleurs. » ' C'est du titre de v Canaan » que l'hérétique la saluait , pendant que le catholique la déclarait ^ une
* 1 1 n'est pas douteux que Bruno n^ait été à Genève. Les documents de Venise et de Rome raffirment positivement. Il est presque aussi évident, qu*il y resta au delà d'une année. Le rapport de t*lnquisition porte que Bruno n'approuva pas le calvinisme de tout point. Notre tàcbe consiste à faire voir, en exposant rétat intellectuel de Genève, que le Nolain devait être repoussé par une opinion grande, mais intolérante. Pour nous acquitter de cette tâche, nous ne pouvions suivre aucun de nos prédécesseurs, parce qu*aucun ne s*est inquiété de rocbercber si Bruno liabita Genève, ni pourquoi il ne put Thabiter longtemps. Ce livre, comparativement trè»-court, réclame donc plus que le précédent Findnlgcnce du lecteur.
- BkZE, Vie de Calvin^ 156i.
sentioe d'impiété et d'irréligion , un réceptacle de tous les fugitife et méchants de la chrestienté. » ' C'était tantôt la Mecque du protestantisme, tantôt la Grèce assiégeant Troie, d'autres fois le pays des Philistins, Calvin étant c Goliath » et Bèze « le sien écuyer. » * nosieurs de ces bannis pour cause de religion, pour soupçon d'athéisme, étaient vénérés à Genève à l'égal de bienfaiteurs publics. Au moment même de l'arrivée de Bruno, François Portus s'y mourait, au grand deuil de TAcadémie. ' Les plus éminents de ces émigrés, les personnages tes plus utiles après Farel à la Suisse française, Calvin et Bèze étaient venus de France.
Une preuve de la légèreté avec laquelle de graves auteurs ^ ont écrit l'histoire de la Renaissance , c'est qulb mettent Bruno en relation avec Calvin. Celui-ci, cependant, avait cessé d'exister depuis seize ans. Désigné en 1536 dans les Registres d'Etat par ces paroles d'une hautaine sédieresse, « ce Français, iste Gallus , » Calvin s'endormit en 1564, comme « un Père », comme le • prophète du Seigneur, ^ '^ au sein d'une rapide et
1 PM. HVMAVLT, Mémaint, p. MT, édit. PeUtot.
* Celte eoiDptraisoo fkit acclimatée par un outraj^e fort estimé alors , La éêfmêê de ia foy denùi ancutreê, ouvrage publié cinq mois avant la Saintiirtliéleflij, et qui était deCbeflonteines, général ^es franciscains. Genève y est •Il Gfèoe;» b France, c'est «Troie;» le «Sinon des Genevistes, » c*ast Bè/.c, ^'aiUenn rrateur affecte d*écrire Beste, et qu*il confond volontiers arec cette • besie • qnl aédaisit Eve, « ca/M<ssimtim animal ». Au « Sinon genevesqne, » H eiqioae Sèreneat « le noble Hector de France, le très-preux et très-vaillant 4k de Gaite» vrai martyr de Jésas Christ » (Voy. p. it-i3).
* Portm, crètote d*origine, helléniste distingué, avait enseigné les lettres iffwqaes à Venise et à Modèoe; après s*ètre refusé à signer le formulaire
i par pivsiears cardlMiux à TAcadéiiiie modenaise, il se retira tiuprte de ■ de Femre, et, en IMt, il vint instruire TtJniveniité naissante de Ge-
» Far e%. TnvnnAiffi, IfM. de la philoê. (en aUem.K t. IX, f^. m. • Bfezc, Vie de Calvin.
M JORUANO BRUNO.
précoce vieillesse, et d'un uwwme coacert de gémissements. SoD GOBâdeot inlime^ a»cie9 vwdk de Oàr tuHe, ^ dont de belles dame& avs^eni admiré l'imagina^ tion et la fi^e, Théodore de Bèze avait hérité de son ascendant. Bèze n'était pas, comme Calvin» juriste et législateur, disciple de Moïse etde Grégoire VU, « homn# tout di'u&e pièce et qiû n'a point d'égardss qui va droit à son bnt^ et ne s'arrête par aucune considération humaine $ » * mais il continuait à « interdire la Sainte^ Cène et à excommumer « . . . r. chose qui tire apresisog gnnde conséqcienqe I « ' Il continuel à diriger les Aq? ciens,. les membres les plps coniâdérés du ^uhlé com^r seil des Soi^eante et des Deux.^Cents; il « tenait la o^in %ns Anciens, » ^ sei souvenant jusqu'au bout de la iM3s«ne de son maître, «c que les larrons ne &'a9aenir blent pas là où sont les potences;.» ^ bannissant % u>.ut ce qui est léger et volage^ » ^ et rangeant a« nombre des choses pernicieuses jusqu'à la lib^té de conscience. ^ Voilà comment Bèze se flattait d'accomplir les derniers voaux que forma Calvin, quand, peu avant de rendre l'esprit, ce réformateur fit « une re- .montrance >» à ses amis et élèves, afin < qu'ils n'eussent pas de pique entre eux, mais que charité y régnât. » •
1 Voy. J.-G. Badit Theodor Beza (18i3, en allem.)» t. I, p. 67, sqq.
* VABILI.AS, Hiêt. de Charlu IX, aTertissement.
* BODIN, de la Répub., p. 8:)7.
* ibid.
> Les Bolzec, les V. Gentile, les Casialion, les Servet étaient, aux yeux de Calvin, « gens qui besognaient sous terre comme ils pouvaient» ( Vie par Bète).
* BfeZB, Vu de Calvin,
7 BftzB, Bpiit, théoL, I : « DiahoUmm doffma. »
* BttZB, Vie de Calvin.
gistrats. * Elle ne négligeait pas davantage la théologie ; elle se croisait œntre «vies maheutres, les parpsdllots, les nouveaux luthériens. » * Ces anciens sujets de Raymond Vl le Manichéen,' se vantaient d'être le bou* levard de la foi dans le Languedoc en proie aux ministres de Genève. Leurs magistrats se plaisaient à prendre la place que l'inquisition y avait tenue depuis les jours de Blanche de Castille, excitant l'intolérance sans prévoir qu'ils en seraient eux-mêmes victimes.^ Au milieu de cette atmosphère épaisse, de quelle liberté la philosophie pouvait- elle jouir? Bruno répond, en disant qu'il ne fit qu'y soulever des murmures et des clameurs, une fureur scolastique. ^ Il fut forcé de s'éloigner sans délai, au risque d'éprouver le sort cruel qu'endura, trente-six ans plus tard, le Napolitain Vanini, ® c'est-à-dire d'avoir «f la langue coupée, le corps précipité dans le feu et l'âme dans l'enfer. >• Bruno suivit l'exemple de Pantagruel qui «m'y demeura gueres, quand il vit qu'ils faisayent brusler leurs régents tout vifs comme harangs sorets : disant, à Dieu
> Toulouse donna le jour à Cujas, mais le céda k Bourges et à Valence. Ule ft^estimait sapérieure à la « grasse Bologne » par le triumvirat que formaient Hoaldezt Durant! et Pierre du Faur. Elle- fut digne de servir de résidence à Domat, ce grand Domat qui s^éleva des édits romains, des coutumes et des canons aux principes étemels de la justice, aux principes de la raison et du cbristianisme.
s Sot, MéfUppée, p. 87, édit. Labitle.
* Castblnau, Mém., I. 111, c. 10.
* On sait que la popubce furieuse massacra le président Durant! (1589), après avoir fiiit de splendides funérailles au « martyr » Jacques Clément. Voy. 4ê VEUAU, I, p. 997; J. de Thou, Mém.^ p. 3i3, édit. Petitot.
* Ofp. iai., édit. GfrOrer, p. 694. mSehoUutieumfurwrêm.»
* Voy. M. V. Gorsiif, Frag. de phit, cartéi, p. ê7-M.
ne plaise qu'adnsy je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer davantage. » i
Bruno visita-t-il Montpellier, le Sateme de France, féconde pépinière de médecins, qui passait pour remporter sur Paris, par Futile organisation de ses infirmeries, par kl docte longueur de ses ordonnances, et qui s'intitulait la ville des gens de bien, peut-être par opposition aux légistes de Toulouse ; université justement célèbre ou Pétrarque avait dû étudier les lois, où Raymond-LuIle avait enseigné et écrit, mais où Paracelse, qui n'était, selon Bruno, inférieur en rien à Hippocrate, était décrié comme hérésiarque. ' En proclamant Paracelse prince des chimistes et des médecins, * ftruiio
1 Rabblam» PafUaçr.j c V. — Il est pourtant curieux qu'ayant Bruno, r£s]>agnol Raymond de Sabonde eût professé à Toulouse des doctrines plus hardies peut-être, en soutenant que Tun des livres de Dieu, la nature, était souvent plus intelligible que Tautre, savoir les saintes Ecritures. Avant Va- ' nini, le Portugais Sanchez essaya de même de miner, dans cette contrée, ce dogmatisme farouche par un doute général, par « la très-noble, prwmèf «C urmerulle science, qu'on ne sait rien. » H est digne de remarque enfin que ces préjugés opini&tres ne résistèrent pas au cartésien Régis qui, en HM5, pâi^ vint à les faire abjurer aux Toulousains, en sachant gagner les premières dames du pays. 11 y réussit à tel point, que « Messieurs de Toulouse, touchés de ses instructions et de ses lumières, lui firent une pension sur leur Hôtelde-Vilte, événement presque incroyable, ajoute Fonteneile, et qui semble appartenir à Tancienne Grèce » [Slog. de P. -S. Régis).
s « Paracelse est du même pays que Luther, disaient ces Galénistes; il veut perdre le corps comme Luther perd Tftme ; de même que Luther a brûlé b buHe pontificale, Paracelse a brûlé en plein amphtthé&tre Galien et Avioenne. »
« > « Paraeelsus , nowu et nulli inferier medHeonim emtitU princepê e$ oue- (or,i>etc. (Bbcivo, Qpp. ku., p. 570). — Paracelse, dit-il ailleurs, traite la philosophie médicale ; Galien , la médecine philosophale ( I , p. Sô2, 0pp. it. ; Cfir. I, p. 249. S59) . — Cest que Bruno ne conçoit pas qu'un véritable médecin n*ait pas en même temps étudié philosophiquement la nature morale, intellectuelle de Tbomme. Tycho-Brahé ftit de son avis, et pensait qu'on combattait Paracelse sans le comprendre (Gassbnim, Vita T. B;t. VI» p. 919, 0pp.), Campanella ne parUgeait pas cette opinion : «r Paraeekus in distUlatorHs et medidnis ehymicis aliçuid promovit ; in speculativis vero ineptit plerumque.
eût été hué et expulsé par les « Grecs^ ji de Montpellier, comme il le fut par les « Romaôns » de Toulouse, à cause de ses innovations en logique et en métaphysique. La liberté des opinions n'était permise nulle part, la tradition médicale semblait aussi infaillible, aussi sacrée que la tradition religieuse.
La situation où Bruno voyait la France en passant la Loire, en approchant de la Seine, il la dépeignit d'un seul mot : i c'était un long et vaste tumulte , Galliœ tumullus. » ^ L'horrible mélange de cris de guerre et de déclamaticms forcenées qui bouleverse et ensanglante cette belle île de France ,
Tra Quattro ûumi ampio paese e bello,^
rappelle au voyageur italien la bruyante et bizarre confusion de l'enfer, telle que Dante eut le don de l'apercevoir :
Diverse lingue, orribili favelle.
La France s'était convertie en « un échafaud ou se jouait une tragédie, ** en « une autre Turquie, où les
tt auipit pro rati^nê fion-roftonam » [de Lib. prop.<, p. iS). Voy. Goebss, Vorr, ÔMT PhytiologU, p. VII.
t Voy. Lampad. comMnal., dédie, et H, p. IM : c H gallieo fi^ron eh' a huigi pasH da qua de VÂlpi per terra s'awicina. » Le terme de finmilfuf était e& qaelqne sorte consacré à la peinture de ces scènes douloureuses. TuwmUus. disaient Unguel (par ex. Epist, 1574, ad PML Sidtkey) etRamus (par ex. EpUt. adCarol. Lotharing. Cardin., p. M7). I ttmulH^ dit le Taiso (lettre de 1579). Voy., sur le sens de ce tumulte (fumtiKo, rumore)^ Boxuo, Kagianê éi i lolo, 1. V.
« T. TAsao, Gienifol , Hb. 1, 37 (Ile-<le-Franoe}.
s tnftrmo^ c. m.
^ Momay k U reine Elisabeth, en 1S85.
plaisants propos estoient dessaisonnés.^ » Deux implacables confédérations, deux armées presque sauvages, la Ligue et la Cause, Lorraine et Navarre, divisaient la nation plus profondément que l'Italie n'avait été déchirée autrefois, par la querelle de l'Empire et du Sacerdoce. Les « papistes » rasaient les temples des « huguenots, » les huguenots pillaient les sacristies des papistes; le sang coulait dans les villes et les campagnes; le fanatisme étouffait les affections de la famille et de la cité; les prêtres excommuniaient à cloches sonnantes, à flambeaux éteints contre terre ; les pasteurs fulminaient contre le pharisaïsme et l'idolâtrie. Depuis que Finsensé Charles IX a voulu « purger à fond de l'hérésie tout ce qui habite entre la Garonne et les Monts, entre le Rhône et le Rhin, j»* le « malcontentement politique >» et la t huguenoterie des religionnairesi> se sont accrus du même pas, d'un pas de géant. Voilà quelques traits qui justifient l'expression employée par Bruno, les fureurs et les tumultes de la Frame.
Un trait doit être ajouté à ce tableau , un détail particulier à l'année 1582, et qui servit à mieux dessiner les partis qui se disputaient l'Europe : c'est la réforme du calendrier Julien, accomplie par le mathé-
* 9 Ilritmi fmrgato di heruie apparenH ehionque alherga ira Garona e*t' Monte, e tral Rodano e7 Réno. » Cesi en ces termes que Tévèque d*Asti , PanigaroUe, féliciU Charles IX des massacres de la Saint-Barthélémy, que Gabriel Naudé 8*efforça plos tard de faire passer ix)ur « un ooup,d*Etat.» « Il nous semble que c*est là philoêopher d*une manière assez étrange, » remarque à es siget Fuifendorf {ItUrod, à VHUî, tmit;:, 1. 1. c. 4).
maticten Lilio, et ordonnée par Grégoire Xlll.' Quelle répugnance cette sage et durable amélioration souleva parmi les réformés ! Ainsi que la messe et le signe de la croix, elle était considérée comme une marque de catholicité. Le nouveau christianisme persistait à maintenir l'ancien style, tandis que l'ancien christianisme tenait à honneur d'établir le nouveau style. Sur ce point unique, les défenseurs du progrès et du changement, refusaient d'abandonner une tradition que les défenseurs d'un pouvoir immuable avaient eux-mêmes délaissée.
* U arriva pour Lilio comme il était arrivé à Sosigèoes d'Alexandrie avec l«l» César : le nom de Grégoire couvrit le sien. Pour remettre Talmanach d*aoeonl avec b poûtlon du ciel, on devait passer sans interruption du $ au ti odobfv. En France, ce fut le 13 novembre qu*uQ édit du roi prescrivit la i a exécution de Tordonnance grégorienne. En Allemagne, la diète d*Aug»- ( ne pat se persuader que Téquinoxc était avancée de dix jours, et rejeta la pffDpositlon comme un piège de la politique ultramontaiiie fdê Thou, 1. LXXIX). Kepler, liitliérieD lélé, eut bien des efforts à faire même auprès de ses compcrtrioles catholiques, et vit sa piété si sincère, si agissante d'ailleurs, mise en ■ne coolinoeile suspicion ( Vie de Kepler, par Breitschwert, p. S8, en allem.). A reievae des prolestants, il Taut rappeler que cette réforme avait été proposée drja au concile de Constance, ou du moins qu'elle y fut demandée ; puis, que GréiQoirv XUI avait témoigné une joie iueoncevable i la nouvelle de la SaintiarUieleny ; les tableaux au Vatican, les processions à Saint-Louis, Téloge par Marvt, la médaille, les indulgences, tout cela fut exécuté sous ses ordres. Enfin, i avait bit réimprimer, en 1378, le Directoire des inquisiteS^s, composé en laM |«r Nicolas Eymeric, « m œdibue pcpuli romani. » Telle fut, en grande partie, la caose de la résistance des protestants.
Qvaat à BruoQ, il semble y avoir applaudi ; non-seulement il se conforma k ee Mmvel tuaige, mab il ne songea jamais à le railler. On peut même conjeetarer q«e dans le cachot de Tlnquisition, condamné pour ses nouveautés astros, il en appela à l'exemple de Buoncoropagno pour établir que l'Eglise ^ avait, diepnis le premier concile de Nicée, donné le signal des procès aeiealiiqiM». Cest en vue des démêlés que le Noiain eut dans ses dérivée le Saint-Oflloe, qu'il convient de noter ici b réformo du r el b seantion qu'elle fit eo dehors de lltalle.
n JORDANO BRUNO.
En 1382, quand Bruno yit pour la première fois la capitale de la France, la discorde faisait trêve à reffusion du sang; mais la guerre civile continuait dans les cœurs, qui bouillonnaient d'une ferveur haineuse et dans les discours qui regorgeaient d'injures. Elle avait aussi dressé ses tentes dans le domaine des sciences et des lettres, où l'esprit du moyen âge se débattait, depuis la fin du siècle précédent, contre le génie moderne éveillé par la renaissance des arts. Dans l'Université de Paris, aussi bien que sur le sol de l'Italie, il y avait un combat à outrance entre les méthodes dégénérées du passé et les essais d'indépendance individuelle. Deux établissements célèbres, l'un aussi utile en son temps que l'autre , la Sorbonne et le Collège royal de France, représentent aux yeqx de la postérité ces directions contraires.
La Sorbonne, primitivement appelée la «Pauvre Maison, » avait pendant une longue suite d'années fait trembler des papes et des rois, traité avec les potentats chrétiens de puissance à puissance, citadelle inexpugnable de la foi catholique, foyer toujours ardent des lumières de l'Occident, arène des plus nobles luttes de la pensée humaine, <c corbeiUe pleine des plus beaux fruits de tous les pays. » ^ Etait-il étonnant qu'elle se crût assez forte pour résister aux ébranlements du siècle
I « CalathM quo poma undiquê peregrina et nobiUa defsrantur.^» PérmAft- QCE, p. 1090, édit. B&le.
VFE. 76
dn&asme et de Luther?* Elle se méprit cependant sur son rôle. Après avmr établi dans son enceinte la première « officine de typographie »^ que posséda la ville de Paris, elle ne songea plus qu'à soumettre tout ce qui s'imprimait autour d'elle à la censure la plus rigoureoSse. ' Elle prit à l'égard des innovation^ l'attitude que la Synagogue et le Sanhédrin avaient tenue à l'égard du Christ et de l'Eglise;^ elle confia ses intérêts à on Noël Béda, * à l'ennemi de Berquin et de Marguerite de Navarre, à celui qui, suivant François I**^, « écrivait contre un chacun, dénigrant leur honneur, état et renommée. »•
C'était une des créations de ce roi, le « nouveau ménage »'' du Collège royal, que Béda, protégé par 'le cardinal Duprat, attaquait avec le plus de frénésie, y poursuivant avec un acharnement comique ce qu'il nommait « l'hellénisme. » La langue grecque, la langue du Nouveau -Testament, liii paraissait l'idiome des hérésies.* Il n'était pas difficile à Guillaume Budé de le
* LQtber fut eiGommunié par la Sorbonne, et Erasme qualifié de bêle savante, be$tia emdt'fa.
* La SorboDDC appela d* Allemagne Ulrich Gering, mais chassa de Paris Robevi BsUenoe. En 15S5, elle s*opposa à l'impression des Heuru en langue fràmçaite^ par Pierre Gringoire.
* « Sorèofiiffv lyneeii oculù, n Agbippa, <ie Van. scient, c. 3.
^ Apotog. p, Hirod,, préf. et p. 451.— ^aron de Faeneste^ p. S35.
* n Rabbi Bède, » le nomme Estienne.
* Lettre au parlement f 9 avril 15i8.
^ EnENini Pasquik».
* < L'ignorante Sorbonoe,
« Bien ignorante elle est d'estre ennemie » De la trilingue et noble Académie » Qu*aa érigée. Il e«t tout manifeste » Que ]k dedans, contre ton veuil céleste, h Est deffendu qu'on ne voise allégant > Hébrieu, ni Grec, ni Latin élégant.
<r rembarrer vaillament,' » eu montrant que le sorbonuiste condamnait « un langage duquel à grand'peine cognoissoit'il la première lettre. » « Béda fut déclaré bedier^ » ajoute H. Estienne.* L'ascendant, la popularité des V liseurs du roi » alla croissant. La philologie fut d'abord leur principale occupation;' mais comme il est impossible d'étudier toujours la forme des monuments littéraires, sans en jamais discuter le fond^ ces mêmes érudits en vinrent insensiblement à l'examen des pensées^ à la comparaison des systèmes. Â l'étude de l'éloquence et de la poésie se joignit celle de la philosophie; à la direction de Budé succéda l'influence plus râergique de Pierre de la Ramée, qui convertit sa « principauté du collège de Presles, >* en une sorte de tribunat En même temps que des projets de réforme* générale , en matière d'enseignement et de philosophie,^ s'élaboraient au sein de cette institution naissante, les amis de Tunièbe, Lambin et Daurat, c'est -à-dire les astres qui tournaient autour de Ronsard, s'efforcèrent de répandre dans la nation les fruits de l'érudition classique, les délicatesses et les élégances des Grecs et des Romaïns. Ramus voulait « traiter les disciplines à la socratique, » « conduit par quelque bon ange, » à la manière de Xénophon, de Platon, « cherchant et dé-
» Disant que c'est langage d'Hérétiques ;
» pauvres gens de savoir tout éthiques ! » .
Cl. Marot, Au Roy ; de $on exil à Ftrrarê.
« C'est en janvier 1533 {3i) que les professeurs du Collège de France parurenl pour la première fois devant le parlement, conïme suspects d'hérésie. • Âpol, p. Hérod., préf. et p. 461 > Voy. Bddé, Comment, de ling. grme.y epUt. dédie, ^ M^rœleum no$trum.
» Voy. M. ViLLEMAiif , Cours de litt. franc., t. I, p. «47 (1810).
montrant l'usage, retranchant les superfluités des règles et préceptes, » évitant de faire deç arts libéraux des questions et Ergos^ » « délaissant enfin toute sophistiquerîe. »* Ronsard prétendait mettre les beautés de l'antiquité à l'usage, à la portée du peuple, revêtir la bngue vulgaire de grandeur et d'éclat, la rendre « magnUoquente et haut-tonnante. »* Ramus fut « joué et brcé »^ par les champions de la Sorbonne; Ronsard fut exalté comme supérieur à Homère, à Pindare, par les phis illustres de ses contemporains ; ^ l'un et l'autre cependant eurent pour dessein de corriger les lettres de « l'incorrigible sottise du pédantisme, » de dépouiller la science « de la robe et du bonnet des gens de collège. >^ Sous le rapport politique, enfin, le Collège de , France ® marchait aussi dans les voies de la Providence, favorisant le parti qui devait prévaloir dans la nation, le parti d'une sage liberté, d'une paix prospère et digne. Tandis que la Sorbonne, persistant à se dire « le concile subsistant des Gaules, » servait de quartiergénéral aux Ligueurs, et décrétait qu'on pouvait « oster le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas
^ Ramus, Rem. faite au cant, du Roy ; Gfr. M. V. Cousin, Cour» de Vkiet. éêlaphOoe, (1829), I, leç. X.
* Voy. EoNSABD, Dialog, entre les Mutée deslogiee et Romard.
* Ramus, Remont., etc.
* Od sait que telle était Topinion de THÔpital, Pasquier, Montaigne, de Thou (I. XXXII). H. Estienne était peutr-ètre seul à trouver que ce « pindariler 9 n*était que « barbariscr » (Apolog. p. Hérod., préf.) ; c*est quMl pencbait Ters t*écoie de Cl. Marot.
* Voy. De Thou, Hiet, sut temporis, 1. LXXVI (ad ann. 1583).
* Nous espérons pouvoir raconter ailleurs Thistoire si curieuse des conflits de cet Institot avec la Sorbonne, et de ses affinités avec Tesprit national, avec le génie moderne. Plus de détails ne seraient ici qu^ine digression oiseuse.
78 JORDANO HlUNO.
tels qu'il fallait; »^ taodis qu'elle absolvsdt les sujets du serment de fidélité, et leur peraiettait d'assasskier un roi hérétique, les successeurs des <c politiques et hérétiques Ramus, Galandius et Tumebus »' se réunirent pour composer la 5a<tr^ Ménippée.^
Si l'on envisage dans-leur ensemble ces deux{Hiissances alors en présence, la première paraît plus ecmsidérable par le nombre et par la passion, et la seconde par l'esprit et le bon sens. La mincMrité fut , partout, le parti de Bruno. A Paris, dans la Faculté même des Arts, il osa attaquer te souverain de l'Ecole, Arisbrte ; il mérite une place marquée dans l'histoire des attentats français contre le péripatétisme officiel. Dans cette périlleuse entreprise il était précédé de Ramus, de Postel, et dev»Aça Gassendi et Descartes.
Ce fut en 1581 que mourut l'éloquent visionnaire Guillaume Postel, aussi fier d'avoir bravé les aristotéliciens, que d'avoir servi la Vierge de] Venise, aussi persuadé de sa propre immortalité que de la vérité de la métempsy chose. * En 1582, Bruno vint demander
1 De VEtoiU, 1587 et 1589.
• Sat, Min.y p. 96, édit. Labitte.
s L*an des principaux auteurs de cette Satire, le judicieux et caustique Pa»scrat, était doyen du Collège royal au moment de l'entrée de Henri IV, ayant hérité de la chaire de Ramus. Dans sa harangue d'ouverture, il attaqua ia Société de Jésus en termes qui rappelaient à la fois le disooors'^ Tonroeba Advertus Sotericum (Sofen'ctis, synonyme de /enii'ta), le plaidoyer d'EtieoDe. Pasquier, et la déclaration de Tévèque de Paris, Du Bellay. Cette Société, disent-ils tous d'un commun accord, est faite pour la ruine et non pour Tédification.
^ Le livre de Postel , qu'il faut citer à ce sujet, est intitulé : Destruction des doct, d'Arietote par Justin Martyr. Le saint apologiste, éclectique qui pencha vers Platon et mit Socrale au rang des patriarches, est appelé par Postel au secours contre Aristote, « l'athée, » lequel « tyrannise, comme Satan, les esprits daas une école d'impiété, et a été le roattre du polisson Pomponace. » Postel recourut aux stratagèmes de Patrizzi, intéressant l'Eglise à la proscriptiou du péripa-
au recteur de Paris la permission d'enseigner la philosof^e en publie, paroissien qui lui fut accordée. On refit même admis, selon Sci<^pius, au nombre des professeurs titulaires CordinariorumJ, s'il avait voulu assister à la messe.
Cette circonstance relative à la messe, a eu le privilège de tourmenter les lûstoriens. Ds»is ce temps, en effet, ce n'éCak pas l'usage de rester catholique en négligeant la messe. La messe, ou la mort ! avait -on crié peu d'années auparavant dans les rues de Paris. Dédaigner la messe, c'était rompre avec l'Eglise. Bruno, qui avait combattu en Italie la transsubstantiation, demeura d'accord avec lui-même en refusant à Paris de suivre le culte qui dérive de ce dogme. Comment, en ce cas, la Sorbonne le toiérait-^elle dans une chaire de philosophie? Sufiisait-il qu'il évitât avec soin dans ses cours de Coucher aux questions de théologie? 11 parait que deux choses se réunirent pour lui procurer les ménagements du dergé : la faveur de la jeunesse, alors plus bruyante que studieuse ; et la {»*otection de plusieurs grands personnages, entre autres du roi Henri III, qui ^lait, cependant, être bientôt le seigneur le moins puissant du royaume. La population nombreuse du « pays latin j» devait affectionner le débit et la personne de ^ Bruno, la sagacité facile, la chaleur napolitaine d^sa pa-
tétlsme. Mais, ancien jésuite, incarcéré autrefois à Rome, ayant habité quelque temps Genève et Bàle, il fut lui-nièine taxé d'hérésie. — On a grand sujet de 8*étonner qu^il profess&t encore en 1578 devant un auditoire si considérable, qa*il fallait se réunir dans une cour. Postel, placé à une fenêtre pour faire la leçon, était accueilU comme un prophète dont les moindres paroles équivalaient à des sentences [Apopthegmata^ dit Jacques Gauthier, Tabui. rhnmograp, ) Voy. Db TRov, ad ann, 1581 .
rôle. Il improvisait avec une promptitude étomiante sur le premier sujet venu. Se tenant debout, parlant aussi rapidement que la plume pouvait courir, dictant aussi vite que marchait sa pensée, entraîné par l'enthousiasme de son âge, qu'alimentait la foi en sa mission, il entraînait à son tour ceux qui l'écoutaient. ' Sa phrase en apparence si souple, son humeur gaie, souvent mordante, contrastaient avec l'allure lourde et monotone de la plupart de ses collègues. Les défauts mêmes qui venaient de l'exagération de ces qualités, ou qui s'y mêlaient de manière à les obscurcir, la subtilité et l'enflure, semblaient beaux, et plaisaient au peuple des écoles^ qui y répondait par des applaudissements frénétiques. * La Sorbonne, au surplus, respectait alors , autant que sa position le comportait, les préférences des étudiants.
La protection accordée à Bruno par Henri III a été fortement contestée. La dévotion de ce prince, a-t-on dit, dévotion qui égalait sa faiblesse pour ses mignons, excluait toute bienveillanceenyers un apostat.Mais la vie du Nolain était-elle entièrement connue du roi de France? Bruno, d'ailleurs, n'eut garde à Paris de blesser les susceptibilités théologiques, ou de rire des <r pieuses comédies » de Henri. ' Il est constant enfin que ce
* Cela ressort du rapprochement des notices qu*ont laissées deux de ses auditeurs, Jean de Nostitz {Artitieium Ariit^—Lullio-Raimeum) et Raphaël Eglin {Summa tvrmin. metaphyt., préf.). Ce que Bruno rapporte lui-même, en parlant de ses discussions académiques à Oxford et ailleurs, ne permet pas de révoquer en doute les témoignages contemporainsj
* « Ces faulx frappements de mains que font ces badaulx sophistes quand on argue, alors qu*on est au lioa de Targument. » Rabelais, II, 18.
* Voy. Db Thou, l. LXXVIII. LXXXV ; Busbbc, Lettrti, l, III, I. M.
DKMunrque, « Imhi dans le fond , mais qui se laissait gouverner, » t aimait les lettres, prétendait au titre de protecteur des arts et des sciences, et trouvait royal de faire des présents, des pensions aux littérateurs tant étrangers que français. ' 11 se plaisait surtout à voir les compatriotes de sa mère et de Machiavel venir se reposer à Tombre de ses grands lis d'or :
Air ombra de* gran gîgli d'oro'.
A Taide des Italiens , il croyait pouvoir faire de sa cour le modèle de la politesse et de l'esprit, < une maistresse d'eschole, » * inspirer aux seigneurs qui l'entouraient le goût de la poésie et de l'élégance, et civiliser à b longue ces gentilshommes de province qui lui sem-
< !>■ Tkoo, l. LXXVin, DB l*Etoilb (I, p. 409} : « Bon prince» s*i1 eût reneoBtré un meillenr siècle. »— D*Acbigné, Hi»t. urUn., t. III, p. 18S : «Prince qdaToit de grandes parties, souhaité pour Tustre avant qu*il le fust, et digne dn royamne 8*il n'eost poinl régné. » Omnium eomensu eapax imperii niai impmtMMt, avait dît Tacite, en parlant de 6aU«i yHUt,, 1. 1, c. 19) ; et Voltaire semble avoir résumé tous ces jugements par le vers suivant :
« Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier, y*
* Voy. Datila, Hùt, de» guerre» civ» de France^ 1. VI, ad ann. 1579. Les doos de Henri ne tombèrent pas toujours sur les plus dignes. Desportes, qui Favait accompagné dans son exil sur le trône de Pologne, se montra ingrat. BerUnt, son secrétaire, ne cessa jamais d'être poète « à Tesprit rassis. » Balf, quil bonora souvent de ses visites au fauboufg Saint-Marcel, ne servit pas à le recommander i la postérité. Mais il récompensa noblement Ronsard, dont il ne suivit guère les beaux conseils :
% Sois paré de vertu, non de pompe royale ;
» La seule vertu peut les grands roys décorer.
> Sois prince libéral : toute âme libérale
» Attire à soy le peuple et se fait honorer, i etc., etc. Il agréa la dédicace de P. Pithou, en tète d*une édition des Capituiaire», Il fMida phisieurs chaires au Collège de France et augmenta les honoraires des ledeqn royanx.
* AfrinBAL Gabo. — Les Italiens répondaient sans peine : « Manihu» daie UHaplmii».n
* Cl. MABOT,ittaq]et de 11 cour de François !•'.
bbient pour d'autres raisons qu'à Castiglione* et au Tasse , ^ des tyranneaux ignares et grossiers. » On ignore comment Bruno parvint jusqu'à lui ; mais on le voit en relation d'amitié avec des personnes en position de le lui présenter, telles que le grand-prieur de France, Henri d'Ângouléme, * et J. Moro , ambassadeur de Venise. ' Jean Regnault, secrétaire intime du grandprieur, était un des auditeurs de Bruno, un de ses apologistes et de ses éditeurs les plus dévoués. *
De quelque manière que Bruno eût d'abord approché Henri UI, il est notoire qu'il plaça son nom et son éloge dans plusieurs de ses ouvrages, et il est à supposer que l'éloge surtout fut mal vu de l'Inquisition. ^ Il faut en convenir, l'admiration que ces louanges res« pirent semble singulièrement factice, et a toute l'em-
* <c I. Frauzesi soUmente conoscoDO la nobiilà ddle armi , e tutto il resto nuUa eslimano, etc» » CAsnGUONE, Il Corteggiano, p. 9i, sq. — oChiascano habita ritiramente ne' suoi villaggl, e lontano dalla congregatione délia citta. .. si avvezza d*una maniera di vivere imperiosa, e diviene insolente.... si cooûrma in quella bastezza d^animo et di costumi.... la snperbla di non voler conosoerc 1 magistrati per supedori, etc. » T. Tasso, Lettera (15751).
s Henri d^Angoulême, celui que TEloile nommait sans façon le bâtard d*Angoulème (I, p. 31S), fils de Henri II et de M"« Leyiston, fille d*honnear de Marie Stuart, était gouverneur de Provence et amiral des mers du Levant.
* Comment Bruno connut-il Moro?— Par Tentremise d*un ami commnn, peut-être de cette dame Morgana qu'il regretta si fort en quittant l*Itah'e (Candelajo, dedic). H dédia à lenvoyé de Venise sa « Compendieuse architecture, » espérant, dit-il, que celui-ci empêcherait les pourceaux de manger ou de fouler aux pieds la perle qu'il lui offrait, c'est-à-dire ce livre inéme, ce « complément de VÀrt de Lulle. »
* Regnault, qui mit Bruno en rapport avec Henri d'Angoulème, ne cachait pas sa prétention à justifier « un auteur généralement suspect , auctar wUgo suspectus. » (CantuM Circœus, dedic.)
* Bruno fut accusé par Tinquisiteurde Venise d'avoir loué, « laudando asiai la regina d'inghilterra ed altri principi eretici, » Or, Henri III était compté parmi les princes hérétiques, depuis qu'en 1589 on avait tiré le canon à Rome en apprenant sa mort, et prononcé le panégyrique de l'assassin, le dominicaîa Clément.
phase des compliments de cette époque. Mai^ il faut observer en même temps que le livre où Henri III est |>résenté comme * un spectacle qui transporte les peuple d'admiration par sa vertu, son génie, sa magnanimité , sa gloire , > parut avec privilège du roi , et dédicace au roi. * Les pages où, deux ans après, ce même prince est appelé c le cœur le plus généreux de l'Europe , dont la renommée retentit d'un bout du inonde à l'autre , » et comparé « au lion des antres profonds, toin* à tour irrité et calme, la terreur ou là joîe des fot-êts, » * ces pages furent écrites à Londres, dans rhôtel de l'ambassadeur de France, auquel Bruno avait été, selon toute vraisemblance , ^ecommandé par le foi. Toutefois, ces protestation^ exagérées d'attachemeiit et de reconnaissance , paraissent avoir été inspirées par tm fond de sensibilité réelle, et dictées par dé sérieuses obligations; puisque Bruno se souvînt encore de son bienfaiteur à Wittemberg, et mit sotls son patronage, sous le patronage du très-chrétien et très-ptiissant roi , christianissimi et potenlissimU * mi de seà livres les plus hostiles à la science reçue, dans qA lïioment où la puissance de ce roi était universellement mépi^isée, dans un pays où son christianisme était doremôht censuré. ^ Le séjour que Bruno 6t à Paris se divise en deux
* De umhris idearum^ dedic. « NulUu ergo amtigat^ » etc.
* La Cêna de U Ceneri^ I, p. tM. « Corne Uon da Valta epelonea^ » etc.— Spaedo délia beetia, t. H, p. i49, sq. « Linvitiieeimo Enrico terzo, » elc
* Aerotiamm^ eem Mationee articulorum pkgeieorum. Viteberg. 1568,
* On Mit qveb propos impérieux et durs tiurent à Henri UI, en ocU^re tM8, à SsJBt-Gemiaia, les envoyés des princes luthériens» sur «sa prétention d*extlrper la religion par les armes. »
portions, séparées par un voyage en Angleterre. La première partie s'étendit de 1582 à 1583, la seconde de 1585 à 1586. Les occupations auxquelles il se livra dans Tune de ces périodes, différèrent de celles qui remplirent l'autre. Avant d'aller à Londres, Bruno se contenta d'exposer avec zèle, et en quelque sorte, de prêcher l'Art de Lulle. Après son retour, il s'aventura jusqu'à démontrer en dispute solennelle la nécessité d'abolir l'enseigne* ment de la physique d'Aristote. Il y a apparence que les suffrages rapportés d'Angleterre , en redoublant le courage du jeune athlète, furent cause d'un tel change* ment d'attitude.
Le lecteur sera peut-être étonné d'apprendre qu'en professantleLuHisme,Brunoattiraunefouled'auditeurs, et forma même des sectateurs enthousiastes. * Qu'il se rappelle cependant que ce genre de philosophie, ou plutôt de méthode scientifique, répondait alors à un besoin toujours vivement senti en France, aubesoin de résumer et de simplifier le savoir et sesprocédés, besoin qu'au siècle de Saint-Louis le Grand Miroir de Vincent de Beauvais avait tenté de satisfaire, non moins que V Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Aussi le Grand Art du Majorquain avait-il été toléré dans l'Université de Paris, * à côté de VOrganon du Stagirite, au-
> C*est Jean de NostiU qui nous raconte ce fait, et ce narrateur est d^autani plus digne de foi, qu'il fut loin d*abord de partager Tenthousiasme des écoliers de Paris. « Je riais beaucoup, dit-il, de ces vingt innn^ ile, am et autres hùnilieabilitatett et je les dédaignais à cause de leur obscurité, de leur air bérisaé ( hortidilaté ), de tout ce qui blesse les oreilles délicates des cicéroniens. o II est naturel sans doute que bien d'autres encore fussent de Tavis de C. Agrippa : « Barbarui LuUUta abiurdii verbii (te $ol€Kiimi$ dêmmtabit ec^puf . » {De Van. te. , prœf. ad leet.).
* Les Lullistes se plaisaient à rappeler que le chancelier de l*Université avait Jadis invité leur maître à venir éclairer les écoles de Paris.
tant que la Dialectique de Ramus y fut persécutée. Dans un »ècle à la fois raisonneur et érudit, un système qui promet de pousser à la fois le jugement et la mémoire à leur apogée, est appelé à un grande fortune. Entre les mains de Bruno, ce système prenait du reste de l'ampleur et de la souplesse; à ceux qui préféraient (e talent de discuter et de réfléchir, il oflrait Tart de penser, de concevoir rapidement, de déduire ou d'induire avec sûreté, de multiplier les aspects des problèmes, c'est-à-dire la logique et la topique; à ceux qui étaient portés davantage vers l'art de retenir et de reproduire les pensées, vers celui de les communiquer d'une façon convaincante , sinon persuasive , c'est-à-dire vers la mnémonique et la rhétoriquey il présentait un instrument facile et indestructible , « des tablettes et une clef d'airain, >• toutes choses qui consistaient en une éducation de la mémoire conforme de tous points à la réalité, à la nature; enfin, à ceux qui s'abandonnaient I^us volontiers à l'imagination , aux inclinations idéales, il montrait, soit le prix attaché par les poètes à la culture de la mémoire, ^ soit le rôle joué dans le platonisme par la fameuse Réminiscence. 11 y avait plus : Bruno découvrait aux esprits vraiment spéculatifs,
1 n est à propos de remarquer en passant Taccord qui unissait à cet égard Bnmo aux poètes du temps. « Mnémosyne est la mère des Muses, Jlfutarum mouron se plaîsail-il à dire (par ex. Opp, laL, p. 557. Ml). Eonsard ne parlait paft aotrement.
c Mémoire est notre mère. »
Ronsard, JKalojir. entre les Mtues deilogéêM et Ronsard.
Les poètes disaient cour autour de Mnémof^yne aussi bien que « la neuvaine «k«s doctes puoelles; » et les philosophes de la Renaissance, enivrés aussi de rantSquiié, ressemblaient aux poètes. Cola étonne moins encore chez ceux sur ftti l^iiiiamfi^ platonique eut un véritable empire.
SOUS cette théorie de xiiots et de signes, l'admirable çt symbolique unité de l'univers. Si les paroles qui rçpréseptent des objets déterminés, sont des sigi)es confiés à la partiç passive dç notre intelligence,* les objets euxmêmes sont des formes, des ombres d'idées éternelles, de ces idées créatrices qui procèdent de rintelligence de Dieu. Recueillir et conserver des eii;pressions exactes, est donc plus que posséder des notions vraies, c'est participer à la pensée divine. Ainsi, ce qui n'é|;iit pom* la multitude que le jeu curieux d'une machine peut-être utile, révélait au petit qombre ce qu*on appela depuis l^dentité de l'être et de la pensée, Tbar* monie des existences matérielles avec le monde ^irituel.
L'acte par lequel Bruno marqua dans les annales de l^Université de Paris, ce fut la fameuse soutenance de la Pentecôte, en Tan 1586. Revenu de Londres avec le diplomate qui, dit-il, l'y protégea « contre les pédants
< En étabKssant ces divers points dans l'Université de Paris, Bruno mt soin de s'appuyer de l*autorité de plusieurs philosophes français» ses prédécesseurs, tels que Lefèvre d'Etaples et Charles Douille. Ce dernier surtout , pythagoricien comme Bruno, doit être considéré comme Tun des maîtres de Bruno. Mêmes vues sur la partie active et la partie passive de Tesprit humain {iniel^ Uctu$ et memoria^ selon Bouille); sur les rapports de la réalité avec ses signes abstraits {natvra et umbrœ, tpeeiês rerum), du monde physique avec le monde inlellec^tuel (materiale tpeculum et intellectus divinm ; i^itantiœ et Mcietiiia). Voy. surtout Bocit.ixs, Liber de intellectu, p. T, 10, ll-t».
d'Oxford et la faim, » * il demanda au recteur l'autorisa* lion d'instituer une dispute publique, où seraient débattus, disons mieux, combattus les principesde la physique d'Anstote. Ce ne serait pas Bruno lui-même qui attar querait, ce serait un de ses plus jeunes et plus fervents acolytes, d'un nom très-honorable, Jean Ilennequin , nobilis Parisiensis. ' L'honneur de la présidence, voilà ce que le Nolain sollicitait. L'Université acquiesça à cette prière, ei une fête scientifique fut solennisée durant trois jours à la Pentecôte. Le choix de cette époque de Tannée était peut-être un hommage adressé au roi, qui tenait la Pentecôte pour une date de bon augure, « un jour fatal pour tout bonheur et prospérité, » '
« Voy. CenadêlU Cenert, dédie, I, p. 122.'
* Hennequin vottlait défendre le Nolain, parce q«*il le voyait sevl de son aTis^n ex una parte unum video Nolanum, » uu novateur, n«o/ericum, peu approuvé de la foule, ou pintôl repoussé; parce qu'il le voyait s^appuyer sur un petit nombre d^bommes sages et djvins, oubliés depuis longtemps. Il le voulait défendre contre « tant de protoplastes de T humaine science, contre le cortège épaiii de ceux qui, pendant une telle suite de siècles, en tant de pays, dans toutes les cbaires, ont commandé aux Muses avec un éclat si prodigieux, a {Opp. lai., I, p. 11).
On a M&mé Brano de n'avoir pas soutenu en personne ces ArHculi de fuUurA et mundo, et d'avoir chargé Hennequin de les défendre sous son égide, iub ejmêiem /kMci^m atttptctfif, mtb elypeo ejus; c'était ignorer de qu<dle manière ces sortes de tournois se passaient. Le président y était responsable des propositions du candidat, de ses objections, de ses citations et argumentations, de ses rusons comme de ses autorités. Lorsque le candidat était à bout, le président prenait la parole ; quelquefois l'étudiant, véritable préte-nom, simple mannequin, n'ouvrait presque pas la bouche ; le président lui donnait à peine le loisir de répéter l'argument et dissertait sans relftcbe. Je m'imagine que Bruno psria ph» souvent qu'Hennequin. D'ailleurs ce ne fût pas en 1586, pour la p9em1ère fois, que Bruno comparut devant pareil tribunal. Pour avoir droit de présidence, il fallait avoir le litre de mattre-ès-arts, titre qui supposait trois ans et demi d'études en philosophie à Paris. Les étrangers, ayant pris le degré de maîtrise en d'autres universités, étaient tenus de le prendre néanmoins à Paris, et, pour cela, de faire leur temps. Deux ans en d'autres universités cependant, étaient comptés pour un en celle de Paris. 11 est donc évident que Bruno, avant ces actes solennels de Pentecôte, s'était aguerri aux luttes de ce genre.
» Db L'ETon.B.
ayant été élu ce jour-là roi de Pologne, et étant devenu roi de France le même jour. 11 avait créé Tordre du Saint-Esprit en commémoration de ces circonstances importantes. Le nom du savant, alors revêtu de la dignité de recteur, contribua à Féclat de cet assaut, un des derniers qu'Âristote eut à soutenir à Paris. C'était le Parisien Jean Filesac, qui s'était .fait connaître en enseignant les humanités et la dialectique au collège de la Marche, apud Marchianos^ et qui, en 1583, avait été nommé procureur de la nation des Français, nationis Galliœ. Filesac était un hommed'uncaractèreélevé,dont Bruno vante la politesse ; il jouissait de la renommée d'un ff très-homme de bien et d'entendement, » de sangfroid au milieu de l'effervescence des ligueurs, d'une science solide, quoique déshéritée d'ordre. Reçu docteur en théologie dans le même temps qu'Edmond Richer,Ml avait pris, par sa conduite ferme et droite , un rare ascendant dans les assemblées de la Sorbonne, et porté longtemps le fardeau du décanat, lorsqu'il se laissa entraîner par A. Du val , le nonce Ubaldini et le cardinal Duperron, à condamner ce même Richer, ce défenseur courageux des libertés gallicanes. Cette pusillanimité, d'autant plus déplorable que le sang de Henri IV fumait encore , devint pour Filesac la source de longs remords, et ne doit pas effacer ce que sa mémoire retrace de services rendus à l'Université de Paris.*
* Voy. Du BOULAT, Hist. univ, Paris ^ VI, 7M, sq.~ Filesac n*est plus mnnu dans le public lettré que par le dialogue que Voltaire institue entre « maître Filesac ex un page du duc de Solly, » au sqjet de « feu M. de Ravaiilac. » (IMcf. phHoM. , s. v. Bavaillac ). Il fut» en effet. Ton des oonfcsseim
« Je viens vous remercier, écrivit Bruno à Filesac , de l'exquise bienveillance dont les recteurs et tout lé corps des professeurs m'ont prodigué des témoignages précieux depuis plusieurs années. Les plus doctes d'entre eux ont honoré mes leçons , tant publiques que privées, soit de leur présence , soit de leur indulgence. Vos bontés ont été telles, qu'on ne doit pas m'appeler étranger dans cette académie, la mère des lettres, in hoc alnut Uttet^arum parente, y iiidessem d'aller visiterd'au- Ires universités; mais je ne puis ni ne dois me mettre en route sans saluer mes hôtes. C'est pourquoi je vous |Mt>pose de discuter avec vous un certain nombre d'articles,^ comme on oiïre des gages de reconnaissance ou comme on laisse des souvenirs. Je me serais, sans nul doute, abstenu d'une semblable proposition, si je pouvais me persuader que la doctrine péripatéticienne vous semblât éternellement vraie, ou que votre université dût plus k Âristote qu'Aristote ne lui est redevable. Alors ma tentative serait hostile, téméraire, * et ce que je désire entreprendre par affection et déférence envers vous, ne serait qu'une marque d'irrévérence... Mais nonl J'ai b ferme conGance que votre prudence et votre magnanimité feropt bon accueil à mes hommages. Je compte même sur votre faveur, et voici pour quels
qH*on eoToya k Ravaillac en prison.— Les membres de TUnivereité doivent do moins se rappeler que Filesac approfondit les antiqullés de la Sorbonne, dont il fixa les statnU à Tannée 1300 [Jh Vaneietmêté de Vorigine dêla/àt. de théologie).
> Le titre ô*Artieuli était alors synonyme de Thesee ou Propoi(tione$. Ainsi on a remarqué que Zwingle intitulait Articles {iieben u. seehzig Artickell ) ce que Luther nommait Thèses (quatre-vingt-dix-neuf Th.).
* Ramus, en 1513, fût déclaré par le Parlement « téméraire, arrogant el impudent, pour avoir rejeté la logique admise par toutes les nations. »
motifs : quapd m philosophie quelque raison, même nouvelle , nous excite et nous subjugue , il doit nous être permis de l'exprimer philosophiquement , c'est-à-dire d'exposer notre opinion en liberté. Puis, si j'attaque sans succès, je contribue à affermir vos principes, tels qu'ils sont connus depuis bien longtemps, et par conséquent je n'aurai rien fait qui soit indigne d'une si grande école. Si au contraire, ainsi que je l'espère, ce début d'une philosophie encore naissante fait connaître quelque chose que la postérité puisse et doive embrasser et sanctionner, j'aurai accompli une œuvre digne de votre université, la reine des universités. » *
Ces épithètes d'admiration et de respect données à l'école que saint Thomas nomma la cité des philosophes, civitas philosopftorum, ne sont pas des précautions de rhéteur, d'adroites insinuatioas pour capter la sympathie, pour désarma des adversaires puissants. Rien n'est plus heureux, ni plus vrai que ce mot : « Aristote a reçu de l'Académie de Paris plus qu'il ue lui a donné, plus Arislotekm universitati quàm universilatem Àristoteli debere! » * Ce fut cette académie qui, après avoir brûlé en 1209, sous Philippe-Au-
i Je cite en grande partie cette épttre pour montrer queCREViBR [But. d$ VUniv. de Paru, VI, p. 38i) ne Ta pas bien lue. « Elle n'a rien de remarquable, dit-il, que Vesprit fanfaron de Vécrivain. »
' Pour seulir combien ce mot est frappant, qu'on le compare au compliment adressé par Ant. Pcrsius, en 1590, à Frécl. Pendasius, interprèle d^ Aristote: (( Si qiinntum Aristoteli philosophorum filii, tantum tibi, philosophorum memoriœ nostrœ facile princeps, ipsum debere Aristotelem dixerim, nœ ego vera prçBdicarim. » ( Bernard. Telesii de saporibus , dédie. , 1590. Venet.). — Si Aristote avait des obligations à chacun de .ses commentateurs en crédit, combien n'en devait-il pas avoir à la [N^pinièrc des |M>ripatéticiens, au ))erccaa et au trône de ta scolasliqnel