‹ Jordano BrunoChapitre 18 sur 45 · VIE. H · texte numérisé non relu

VIE. H

gii8te, les ouvr^e^ du StagirUa et déclaré hérétique celui qui les lirait, ou qui, les ayant lus, en retiendrait le contenu, l'imposa ensuite, durant trois siècles, à la chrétienté comme l'expression invariable de la vérité infinie. Ce n'était pas avec moins d'habileté que Bruno avançait que le péripatétisme et la vérité pourraient bien être deux choses différentes. « La vérité, ajoutait-il, est peut-être plutôt neuve qu'ancienne, potius nova quàm nota jam olim. Si elle est neuve, une université qui aime autant le >Tai, doit désirer la connaître; si elle est vieille, nulle atteinte ne saurait l'ébranler; la plus rude attaque servira à la confir^ mer. En tout cas, il faudrait p€tf*mettre de l'énosicer en philosophe, avec franchise, cuicumque liceat phUosophice in philosophia libère opinari suamque promere.sententiam. » Sur quoi ce principe, plus suspect an XVI^ siècle qu'aux jours d'Âbélard, est-il fondé? f C'est un motif, répond Bruno, c'est une idée qui vous pousse et vous domine; c'est l'esprit qui vous commande; c'est la raison, et non pas vous, qui est res- [K>nsable; c'est la raison aussi qu'il faut entendre, soit pour l'approuver, soit pour la réfuter, ratio nos excitât atque cogit. » * Tel est, suivant le Nolain, le droit auquel toute philosophie peut prétendre dès son origine, et sur lequel s'appuie son système qu'il intitule, dans cette mémorable discussion, tour à tour neuf ou renouvelé , naissant ou ressuscité , exsurgens vel resurgens. • Tel est l'appel qu'il fait, en ouvrant la

< Ailleurs souveDl répété; par ex. 0pp. lat., p. 17 : « Aliter tmtire cogor. n

' TiuM exnw^ns, Unlùl resurgem {returgeniis veritalis swiinaf exfur-

gtniisprimordia), parce qu^tillc ôiail Tiin et Paulrc. A Florence, au XV* siècle,

séance, par l'organe d'Hennequin, aux « penseurs plus généreux, amis et défenseurs d'une philosophie plus sensée j» que la philosophie vulgaire, * sensatioris philosophiœ dogmatum amicis et defensaribus. Le langage dans lequel Bruno articule ces nouveautés est ferme jnsqua l'intrépidité. « Si Messieurs les Péripatéticiens, déçus par leur habitude de croire, par leur entière confiance en un homme, ^ prenaient ces observations en mal, et les déclaraient hostiles et téméraires, ^ Bruno en appellerait à l'avenir, à la postérité. U est certain qu'elle embrassera et sanctionnera quelques-uns de ses sentiments, cUiquid — commendabit etamplecteturi Enfin, entre ses adversaires et lui, entre Aristote d'un côté, et Platon, Parménide et Pytha-

on rappelait /IZo«o/ki nuova ; depuis, on Ta nommée Vantica filoêofla italiana. Elle fnt neuve, relativement à la scolastiqiie ; elle était ancienne, |iarce que Pylhagore, Parménide et Platon furent antérieurs à Aristote et aux docteurs du moyen-Age. Chez Bruno, les deux qualilicalions alternent; néanmoins, dans un âge où le préjugé contre Tancienneté avait moins de force que le préjugé contre la nouveauté , Bruno semble avoir préféré les termes de philosophie tt retrouvée, restaurée, antique » {rUrovata, ftparata, antica fUoiOfki^ per tanti secoli iepolta ne le teocbrose caverne délia cieca, maligna, proterva et îDvida ignoranza. 1, p. 117. t3i).

« Usu5 principiuDique erimus, quando sapicntum > Dogmala priscorum prifKSis clarissima verbin » E fundo eruinius tenebrarum »

{De Minime, 1, v. iil).

G*est pouixfuot J.-F. Feller nommait la -poésie de Telesioct de Campanella novantiquam. {Monum, ined. trimeêtr,, XII, p. 636).

* Si Bruno a deux termes pour sa philosophie, il n*en a qu'un pour celle de ses antagonistes : /l/ofo/la volffare.

* « Domini peripatetici, exfideviri esque credendi consoetudinedecepti.» Ftde$ viriJ c'était le cri des révolutionnaires du XVI« siècle. Ailleurs : « Non temerê eredidi$$e videantur ! » — Cette « viliaima credendi conguêtudo , » Bruno la peint plusieurs fois avec des expressions empruntées en quelque sorte à Dante cl ù Rabelais, lorsqu'ils parlent des mouton* de Panurge, ces peccorelle qui marchent ou s'arrêtent, qui suivent de toutes manières, §an$ iavoir pourquoi, — a lo perché non eanno, » (Purgator., Ul).

gore de l'autre, qoî fait-il juge et arbitre? L'évidence, la claire et distincte perception de ce qui est manifeste par soi-même, la raison, ralio humana, perceptio eorum quœ mnt per se manifesta^ ratio et sensus. C'est au nom de la lumière. de l'évideDce qu'il invite les opposants à commencer par douter, v Doutons chaque fois que le temps n'a pas encore décidé entre deux sentiments contraires, tant que nous ne sommes pas mieux informés, jusqu'à ce que nous sachions tout ; doutons pour être on mesure de plaider chacun notre cause avec franchise et sincérité, dubitemuSy inquam, dubitemus intérim^ quoad liberius atque sincerius causam agere liceat. »* L'évidence elle-même veut qu'on se réfère, quant au jugement de la multitude, à la lumière interne de la science et de la conscience, êdentiœ nostrœ, nostrœ conscientiœ lumen; qu'on se règle sur sa propre pensée , sur sa réflexion individuelle, proprio judicio ; sur un sens plus juste, sur ce sens naturel et humain qui ne saurait être démenti par la voix de Dieu, sensui régulation, vereque naturali et humano judicio. ^ Est-il besoin, quand on

* En biea d^antres pmage» de ses écrits, Bruno engage les phikMopbes en dire à se défier de leurs croyances. Tout en combattant > souvent avec énergie, le pyrrbonisme, le doute systématique et universel, ce disciple de Gusa et de Boitillé recommande Tortemonl la rési^rve académique de Cicéron(Cnr. de «xifiw mtinim.^ c. 9; et Ctc. aead., It, c. 10). Opp- <fal,, Hi P- 387. —La doeta ignoraniia de Cusa et la divina ignoratia de Bouille {0pp., p. 74, fol.) ont ppQt-étre agi davantage encore sur le Noiain que Tironie de Socrate (Voy. Campa^clla, de Hb. prop., p. 53) .

* Cesi ce sens intime et réfléchi que Bruno, dans cette même soutenance, oppose aus febles, aux puérilités de la foule, /bdnlosii atque puerilUms. Ce eenmmpeem des imitateurs néglige ce que « les sens nous font connaître avec eetlSinde, ea qwt êeneihuê expreeeU coj^nosnifiliir. » Par ces derniers mots, il Ml allusion à lliypothèsc de Copernic.

9b JORDANO BRUINO.

possède révidence, de répéter ce que tout le monde, dit? Qu'on contemple la vérité sous toutes ses faces, longe latèque contemplari; qu^on la recherche avec la pins ingénieuse sollicitude, solertissima inquisitione ; qu'on ne redoute pas de nager contre le torrent,- c'est d'une âme sordide de vouloir penser comme la foule, parce que la foule est en majorité, sordidi ingenU est cum multitudine, quia multitudo est, sentire velle. * Il est plus noble d'obtenir, en marchant sous les yeux des dieux, une gloire sans empire, sine regno gloriam^ que de posséder, par les bras d'une stupide multitude, un empire sans gloire, inglorium regnum. 11 vaut mieux être seul et recevoir les paisibles applaudissements des inuses, que triompher aux cris tumultueux de ces myriades d'aveugles qui servent l'ignorance. Jamais les suffrages réunis de tous les sots de l'univers n'égaleront râvîs isolé d'un sage. Le sage* ne doit pas s'attendre à vaincre tout d'abord. Ceux qui osent heurter les sophistes, et qui se rendent à une dispute publique, pins

< ^ur ce point, Bruno en appela même à Àristote. Défiez-vous, disait celuici. des jugements; du vulgaire, rûviroAJiây (par ex. Toptc, H, 2, IfO; Cfr. S^në- QUE, dé %Atà beatà. S; Pline, I. H, ep. 19; Plutaeque, de educ., c. IX; Lacta^ce, inst. (ftt\, 1. II, c. 7). Cette question de la pluralité des opinions oieini|Mi viveiaent le XVI» siéele en littérature comme en religiMi ob e» ]ibllo<«)phie. En Espagne, aussi bien qu*en iUlemagnc, on Tagita diversement. TamlH ipiu Lope de Vega disait :

Porque como les paga el vulgo, es justo Hablarle en nedo, para darle gusto;

d'autres se moquaient de cette vom del pueblo, k peu près du ton sur leqnel Luther se moquait d^ « M. Tous, Herr Omnei. » En pbiloso^itt rafme, les esprits les plus indépendants, les chefs dés « Monarchomachistes, » œs ardents et profonds démocrates, tels que Languet, La Boëtic, Buchanan ( F. Hotoman excepté), repoussaient la domination de ta foule. Ils préféraient la souveraineté de la vertu et du génie ; et dans un temps où il 5 avait si peu de lumières et tant de fonatismc parmi la multitude, les véritables amis du peuple et d« progrès ne pouvaient avoir d*autrc avis.

Page 1