‹ Joseph-Alexandre LaboulbèneChapitre 20 sur 85 · IH · texte numérisé non relu

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main fut aj)j)récié à tel point qii(; le nombre des médecins élratig'ers s’accrut aussitôt; cpie j)lnsieiu‘s devinrent célèbres par leur habileté, leur science, leurs écrits, et renommés par leur liaison d’amitié avec les plus grands personnages de l’Etat,

Le décret de Jules César avait pour but de favoriser la capitale de l'ancien monde, remplaçant Alexandrie. Mais la Grèce vaincue subjuguait à son tour Rome (jui n’élait forte que par la guerre, l’agriculture et les lois. Malgré Caton, les sciences, les lettres, les arts, « ces dons corrupteurs », s’indroduisaient, et les médecins envahissaient la cité populeuse et riche. Avant Celse, l'art de guérir était exercé presque uniquement par des Grecs, et déjà les empiriques de toute sorte, les charlatans éhontés, vendaient cher leurs drogues composées et mystérieuses. La crédu- ,lité est le triste privilège des masses ignorantes qui admirent d’autant plus qu’elles comprennent moins. Aussi les moyens hygiéniques les plus élémentaires étaient-ils délaissés pour des pratiques superstitieuses, pour des panacées illusoires, au détriment de la santé, au péril de la vie des malades.

Je ne puis actuellement que vous signaler la venue à Rome d’Asclépiade, de Pruse en Bithynie, qui fut un des médecins les plus célèbres de rantic[uité. A plusieurs reprises, je vous ai parlé des méthodistes ; d’Asclépiade, de Thémison, de Laodicée, qui réunit sous le nom de méthode la doctrine et les préceptes du maître; de leurs successeurs, Thessalus, de Tralles, l’adversaire de Galien; Soranus, d’Ephèse, enfin le rude Cælius Aurelianus. Je vous rappelle qu’Asclépiade, l’éloquent ami de Crassus, hardi, désintéressé, préférant le séjour de Rome aux offres brillantes de Mithridate qui voulait se l’attacher, institua un traitement des maladies que Celse a mis profit. Il rejeta les drogues compliquées, appliquant les ressources du régime, voulant «fuérir « sûrement, rapitlemeut, agréablement », mais n’étant pas toujours fidèle à son programme, faisant par exemple jeûner rigoureusement les fébricitants pendant plusieurs jours, prescrivant la diététique, le vin coupé d’eau de mer, les baius, lagestatiou, que vous avez vu employer par Celse. Il ranimait les forces, s’adressait à l’état général plutôt ({u’à l’état local, veillait à la propreté du tégument, favorisait la transpiration, ne prodiguant ni les émissions sanguines, ni les vomitifs, ni les purgatifs.

Asclépiade voyait la cause des maladies, non dans les humeurs, mais dans les parties solides formées de molécules ou d'atomes

LA MKHECINL A ROME

dont les interstices, tantôt relâchés, tantôt resserrés, permettaient alors l’enclavement d’autres atomes en cii'cnlation. Le médecin de Pruse rejetait les idées pythagoriciennes sur les jours ci-itiqnes, atlmises par Hippocrate; il soutenait que la nature n’est pas toujours bienfaisante*et réparatrice, et qu’elle n’est ni bonne ni mauvaise. Sans vanter outre mesure Asclépiade, sans le mettre au rang d’Hippocrate, on doit reconnaître que le fondateur du méthodisme a été un puissant réformateur. Sa doctrine a tenu en échec Galien ; elle s’est perpétuée à l’école de Salerne, elle est même parvenue jusqu’à nous, sous différents noms.

Malgré l’invasion réformatrice d’Asclépiade, les efforts de Thémison, après Celse, les médicastres industriels l’emportaient de beaucoup sur les vrais médecins. La foule des guérisseurs, loin de pratiquer l’ensemble de la médecine, se divisait et se subdivisait pour exploiter le public. Les spécialistes du plus bas étage pullulaient à Rome. On trouvait, non pas des oculistes comme Evelpide, mais des opérateurs spéciaux de la cataracte et des loupes, des arracheurs de dents, des bandagistes herniaires; nous sommes loin du pudique Celse. 11 y avait des gens qui pratiquaient uniquement la paracentèse, ou la lithotomie ; d’autres ne s’occupaient que des oreilles ; d’autres encore, des maladies de l’anus. Ajoutez les donneurs de vin ou d’ellébore, les balnéaires, les étuvistes les iatroliptes ou frotteurs d’huiles et de parfums, les masseurs, etc.

11 est important que vous soyez fixés sur les arciiiâires, regardés à tort comme des médecins inspecteurs surveillant l’exercice de l’art, car le docteur Reué Brian, auquel nous devons un travail sur cet intéressant sujet, a prouvé que les archiâtres ont été de plusieurs catégories.

f’ 11 y a eu des archiâtres du palais, attachés à la personne du souverain, par exemple : Gains Stertinius, médecin de Claude; Andromaque, médecin de Néron, et d’autres, tels que Marcus et Demetrius. Les privilèges de ces archiâtres du palais se sont accrus sous Dioclétien, et beaucoup plus encore dans la suite, par la création d’un chef ou pi’ésidcnt des archiâtres, pritisul circhialroriDH. Vous voyez qu’Andromaque n’a pas été en tète des archiâtres palatins, comme on le croit généralement; il y a plus, Gains Stertinius n’est [)as h; premier qui ait porté le titre général d’archiâtre.

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2'’ Les arcijiiitrcs scolaires méritent de nous arrêter un instant. Vous avez noté que l’arrivée des médecins grecs, à la fin de la réj)al)liqne romaine, avait été iin événement important. Tliémison, ami de Cicéron et de Pompée, disciple d’Asclépiade, comme Antonius Musa (|ui était un affranchi, avait fondé une école, un enseignement clinique et pratique. Le maître allait voir les malades chez eux, accompag'né par ses élèves; Thessalus, de Tralles, était suivi d’un nombreux cortège. La plupart des médecins renommés avaient étudié en Gi’èce, notamment à Alexandrie ; ils trouvèrent que le moyen clinicpie n’était pas suffisant, ils cherchèrent à le compléter; ils se réunirent en formant des sociétés, des collèges, pour se connaître et disserter sur les sujets afférents à l’art. Ils voulaient ainsi agrandir le cercle de leurs études e^ le domaine de l’enseignement. Dans un espace de temps assez court, l’enseignement se compléta, ainsi que nous le voyons dans Celse et dans Pline; mais celte imitation des écoles grecques fut toujours incomplète; les médecins venaient chercher à Rome ce qu’ils ne trouvaient plus dans leur pays asservi et appauvri : l’indépendance par le droit de cité, la richesse, le crédit, les honneurs. Ils tenaient à devenir célèbres et servaient moins la vraie science que leurs propres intérêts.

Les endroits où se réunissaient les médecins étaient les mêmes où l’on enseignait les lettres grecques et latines : le temple de la Paix, les gymnases, la bibliothèque palatine et les portiques. Ces ressources devenant insuffisantes, les médecins élevèrent sur le mont Esquilin un édifice qui reçut le nom de Schola medicorum, consacré à l’étude, au professorat et aux conférences. L’édification eut lieu vers la fin du principat d’Auguste ouïe commencement de celui de Tibère, dans les premières années de l’ère chrétienne.

Une précieuse inscription relevée par Merculiari, et à laquelle j’ai déjà fait allusion, désigne le premier archiàtre en date, et c’est un archiàtre scolaire ;

iM. LIVIO CELSO TABYLARIO SCHOLAE MEDICORYM M. LIVIVS EYTYCIIVS AHCniATKOS OLL. D. II.

A Marcus Liviiis Celsus, secrétaire de l'Ecole des médecins^ Marcus Livius Euliiclius, archiàtre, a donné deux urnes.

LA MKDECINr, A HOME

Les noms des [)ersonnag’es de cette inscription nous reportent au coninienceinent de notre ère, et nous avons la certitude que le [)remier médecin pourvu du titre d’archiâtre n’est point Gains Stertinius Xénophon, attaché à Claude, ni à plus forte raison Andromaque, attaché à Néron, mais Eutychus, appelé Archiatros et non Archialev, cette première forme latine encore plus ancienne ([ue la seconde. Quant à l’Ecole médicale, on sait que l’Etat n’y intervenait point ; les élèves payaient leurs maîtres. lien fut ainsi jusqu’à Vespasien qui le premier institua des salaires publics pour les professeurs. Plus tard, Adrien consacra aux exercices des lettres et des sciences un établissement qui fut appelé Atlienœum.

3“ Les archiàtres municipaux et les archiâtres populaires montrent l’immixtion des médecins aux affaires publiques. Jusqu’au décret de Jules César, l’importance de la profession médicale, ainsi que les services qu’elle rend à la société, furent méconnus ou délaissés. Rien ne rappelle dans ces temps l’hygiène publique, les institutions sanitaires, la médecine légale. Le rôle du médecin était extrêmement limité; il était abandonné à lui-même, à son activité privée, de médecin à client. L’Etat ne s’occupait pas de lui. Aussi le médecin, comme je l’ai déjà dit, avait-il en vue le lucre condamné par Gelse et par Pline.

N’allez pas conclure cependant que, si le médecin ne prenait aucune part aux affaires publiques, les mesures d’hygiène fussent absentes; seulement les médecins étaient tenus en dehors de ces mesures, et le législateur ne réclamait pas leur science. Le bon sens avait dicté une loi des douze tables qui défendait d’enterrer ou de brûler les morts dans l’enceinte de la ville. La loi appelée lex régla, et attribuée à xNuma, prescrivait d’ouvrir le corps d’une femme morte en état de grossesse avancée pour en retirer l’enfant vivant; l’obligation s’imposait à toute personne présente au moment de la mort, et non pas an seul médecin. Ce fut cette loi qui, e.xécutée sur une femme de la Gens Julia, fit donner à l’enfant retiré le surnom de César. Pline et Feslus disent que Cœson et le premier Sci[)ion l’Africain durent la vie à une pareille opération. La loi Gornelia punissait l’avortement. Une loi ancienne disait que, si un médicament administré à nn homme pour le sauver causait la mort, celui (pii l’aura donné, s’il est d’un rang élevé, lio)ieslior, sera déporté dans une île; mais s’il est de basse extraction, d’un rang [icu élevé, liumilior, il sera mis à mort.

.lOSEIMI-ALEXANnUI': i.aboulbène

"roui, ceci lie s’adresse pas plus aux luédeciiis qu’aux autres individus : c’était donc le droit commun, et (juiconque pouvait faire acte de médecin.

On voit combien les médecins romains avaient intérêt à sortir d’une pareille situation inférieure. Antonin le Pieux donna un statut par lequel des médecins publics furent institués avec des fonctions et des avantag'es bien définis. Il est sûr que Home fut en retard, car beaucoup de provinces, surtout ü^recques, avaient des institutions précieuses de médecine publique. Le décret d’Antonin s’occupe des médecins et d’autres fonctionnaires : « Les moindres villes pouvaient avoir cinq médecins publics, les villes plus importantes, jusqu’à sept médecins, enfin, les plus g-randes villes, dix médecins publics. » Ce statut d’institution ne porte pas le titre d’archiàtres municipaux, mais ce nom fut donné par la suite aux médecins « compris dans le nombre fixé » et il se généralisa sous Dioclétien.

Les archiâtres populaires de Rome furent nommés encore plus tardivement que les précédents, et, tandis que la médecine administrative était appréciée dans un grand nombre de cités de l’empire, on n’avait pas songé à employer la science des médecins pour le soulagement des malades. Leur concours fut sollicité par un préfet romain, du nom de Prætextatus, et fixé par une constitution de 368. L’institution des archiâtres populaires précéda la création d’hôpitaux, qui eut lieu vers 381. Ces archiâtres populaires reçurent un salaire annuel en échange duquel ils contractaient l’obligation de soigner gratuitement les pauvres de la ville; ce devoir ne les empêchait pas d’avoir la clientèle fructueuse des riches.

4“ Il a existé probablement des archiâtres du gymnase que l’on appelait Portique du Xyste, et d’autres attachés aux collèges des vierges Vestales ; mais on a peu de données sur ces archiâtres spéciaux.

Les médecins militaires romains ne sont pas mentionnés pendant la période républicaine; ils devaient exister dans des armées absolument permanentes, mais c’est du temps d’Auguste qu’ils exercèrent des fonctions définies dans l’armée et dans la flotte. Ces médecins n’avaient pas le rang élevé que vous pourriez supposer. Ils n’étaient pas officiers, mais d’un rang au-dessous et uniforme pour tous, sans distinction. Il y avait des médecins de colloïdes, des médecins de légions, des médecins de marine (me-

LA MKDECINK A HOME

(liens duplicaeius) pourvus d’uue double solde. Dans les camps romains se trouvaieul uu valelndinavium destiné aux soldats malades, placé loin du velerïnarhim et de la fabrica ou raaréclialerie, ou ateliers de forg-es et de charpeiiUî ; on trouve des indications de medicus cnsleerisis, medirus cJinicus. De plus, dans les armées romaines, il y avait des optiones, aides, adjudants spéciaux, optiones arcevis, optiones vnletudinarii.

On peut donc admettre deux classes de fouctionuaires dans le service de santé romain : les niedici de toute sorte; les optiojies qui avaient pour mission de pourvoir aux besoins matériels des malades; quant aux voooxôjnoi, c’étaient des infirmiers, non constitiiti in nunieris, attachés surtout aux valetudinaria.

La république romaine n’intervenait pas, non plus que l’em- [)ire, pour distribuer des secours aux malades nécessiteux. La loi, qui permettait de tuer ou d’exposer les enfants que les parents ne voulaient ou ne pouvaient pas nourrir, ne prenait pas souci de la pauvreté qui inspirait le mépris, et non la compassion.

L' ne assistance médicale s’exerçait cependant; mais cette assistance privée avait pour but de guérir et de rétablir les travailleurs esclaves ou les mercenaires libres, afin que leurs maîtres pussent en tirer le plus de profit possible, et ne pas les laisser trop longtemps improductifs. Il fallait d’ailleurs que leurs maladies fussent curables, et dans le délai le plus court possible. Quant aux infirmes et aux vieillards, ils étaient abandonnés sans secours, et ils mendiaient pour se nourrir.

Les médecins esclaves et affranchis, de même que les étrangers, furent employés parles maîtres et aussi par des associations diverses. Il y eut des médecins attachés aux jeux du cirque et au.x courses de chars qui plaisaient tant aux Romains.

De meme, des médecins furent attachés aux ludi où les gladiateurs s’exerçaient, et dans les arènes où ils combattaient et s’entre-tuaient. Dn trouve des médecins dans la maison des princes, d’autres secourant les associations de mercenaires artisans libres. Il est sûr que les indigents cu.x-mèmes s’associaient de leur mieux, afin d’avoir des soins pour leur santé et un tombeau après leur mort.

\"ous voyez combien l’assistance ([ui a e.xisté à Rome dirtérait d(; notre assistance publique. La philanthropie, à peu près nulle chez les anciens, est la base des secours (pie nous donnons à l’indigent et au malade pauvre.

JOSK PII-A LKX A N I ) K IC LA HOU I.H KN K

Les livres hippocratiques inonlrenldes femmes extrayant l’enfant et le délivre (laTptuouoal) ; l^hénarète, la mère de Socrate, était sag-e-femme. De môme, à Rome nous trouvons les accoucheuses {ob s Letrices) aides matrones (honeslœ malronœ), chargées par la loi, au nombre de trois ou de cinq, de visiter le ventre et de constater la grossesse. L’emploi des femmes exerçant la médecine sous la république romaine dans des conditions limitées fut assez grand ; plus tard, on en vit préparant les parfums et les poisons. On ne pourrait invoquer l’exemplede l’antiquité pour admettre les femmes aux plus hautes charges médicales, et, pour ma part, je repousse absolument leur admission actuelle à l’internat de nos hôpitaux.

Pline disait expressément que la médecine est le seul des arts que la gravité romaine ne se permet pas encore d’exercer, « malgré le grand profit qu’on en tire ». Virgile déclarait que le goût aussi bien que l’aptitude manquaient aux Romains plus encore pour l’art médical que pour les autres arts. L’exercice de la médecine était une source de richesses et les Romains ne se montraient pas insensibles à l’amour du gain ; mais l’art médical était entre les mains des Grecs; on les recherchait de tous côtés. Le luxe des conquérants profitait au.x industriels médicaux,

V'oulez-vous avoir une idée de ce que rapportait la médecine à Rome? Beaucoup de praticiens étaient riches de plusieurs millions de sesterces. Je puis vous fournir, grâce à mon ami M. Louis Ruau, directeur général des monnaies, des données exactes sur le sesterce, qui était le quart du denier d’argent; le denier équivalait ainsi à quatre sesterces, et le sesterce à quatre as. Le denier représentait, en francs et centimes de l’an de Rome 513 à 707, soixante et dix-huit centimes de notre monnaie actuelle; sous Jules César, 1 fr. 12; sous Auguste, 1 fr. 08; sous Tibère, 1 franc; sous Claude, 1 fr. 03; sous Néron, 1 fr. 02; de Galba aux Antonins, 1 franc. Le sesterce, en moyenne, valait donc 0 fr. 23 de la fin de la République au.x Antonins. Pline rapporte (jue des archiâtres du palais, qu’il désigne, recevaient 230.000 et jusqu’à 300.000 sesterces.

Gains Sertinius Xénophon (appelé à tort Ouintus d’après Pline, le signe U au lieu de C étant une erreur de copiste), médecin de Claude, le premier ampiel nous trouvons appli(]ué dans les inscriptions le titre d’archiàtre palatin, recevait de l’empereur un

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Iraileinenl de 300.000 sesterces par an. Il ne quittait pas Claude, et la clientèle de la ville lui en aurait donné facilement 600.000 ; il prétendait faire un sacrifice en s’attachant au prince. Gains Sertinius Xénoplion était de Gos, ainsi que son frère Tiberius Glaudius Cléonymus, èe dernier n’étant pas médecin; le docteur René Brian nous a donné sur eux de très curieu.x renseignements. Les deux frères étaient comblés de richesses par Claude, et cependant Gains Sertinius fut complice de la mort de l’empereur. L’un et l’autre embellirent Naples en élevant des édifices publics, et ils lai.ssèrent après eux plus de trente millions de sesterces. Grinas, de Marseille, leg^ua aux siens dix millions de sesterces, après avoir dépensé au moins cette somme pour relever les fortifications de sa ville natale. Vous voyez par ces exemples que plusieurs médecins acquéraient des fortunes considérables, retirant de leur profession autant d’arg-ent que « mimes et courtisanes » et vous comprenez les diatribes de Pline.

Je viens de vous donner une idée sommaire des richesses acquises par quelques médecins de Rome. Pendant les périodes de décadence, la dig-nité médicale si affaiblie disparaissait à tous les degrés de la profession, sauf des exceptions très rares. Les Romains dépassèrent tout ce que la Grèce avait vu en dévergondage, non seulement dans les mots, mais dans les actes. L’histoire a inscrit les noms d’Eudemus et de Vectius Valens parmi les favoris de Livie et de Messaline. Les médecins de cour étaient mêlés aux complots, ils étaient devenus « instruments de règne » ; les uns, comme Gains Sertinius Xénophon, servaient par le poison un maître pressé d’hériter; d’autres ont été jusqu’à ouvrir les veines du personnage condamné à mort. Au milieu d’un pareil relâchement des mœurs, les médicastres de bas étage étaient à la fois donneurs de drogues et de poisons, parfumeurs et magiciens ; il n’est pas douteux que, sous le Bas-Empire, la plupart des médecins n’aient abandonné aux pharmacopoles la préparation des médicaments ou le soin d’exécuter des formules.

V'oici quelques renseignements sur de nouvelles pratiques médicales et des médicaments récemment employés. Antonius Musa avait guéri Auguste par l’eau froide, intus et extra ; mais, d’après Dion, il tua Marccllus par ce même moyen, à moins que le jeune prince n’ait péri empoisonné. Euphorbe, frère de Musa, vit donner son nom à une plante vireuse qu’il découvrit sur le

.JOSRPH-ALKXANnRR LABOULBÈNE

mont Atlas. Les deux frères iinag-inèrent les douches froides ■après les bains chauds pour resserrer les pores et donner une trempe au corps, analogue à celle du fer chaud plongé dans l’eau. Cdiarmis, qui était de Marseille, ville d’origine grecque, proscrivit le bain chaud et prescrivit les bains froids par tous les temps ; aussi voyait-on, obéissant à la mode de se précipiter dans l’eau froide, jusqu’aux vieillards consulaires grelotter de froid par manie. L’hydrothérapie ne paraît pas être d’origine romaine, mais bien plus reculée, venue en partie des Grecs et aussi des peuples du Nord, Germains et Bretons; mais c’est à Rome que la méthode hydrothérapique a été précisée.

La science des poisons, extrêmement ancienne, a dû amener celle des contre-poisons. Nicandre d’Alexandrie s’occupait des thériaques, remède contre la morsure des bêtes venimeuses, et des alexipharmaques contre les poisons mêlés aux aliments et aux boissons. Mithridate avait composé un célèbre antidote de son invention, dont je vous ai parlé dans l’ouvrage de Celse et qui a exercé la verve de Bernard de Palissy. Andromaque de Crète, dit l’Ancien, médecin de Néron, composa une thériaque, amas extraordinaire de drogues de toutes sortes, qui défie le bon sens et qui nous est parvenue peut-être par cela même, encore amplifiée par les Arabes.

Celse n’employait pas les sangsues, Thémison les mit en usage : ajoutez que c’est à Thémison qu’on doit le diacode et riiiera-picra, composé d’aloès, de safran et de drogues aromatiques. L’emplâtre diachylon nous vient de Ménécrate, qui vivait à la fin du règne d’Auguste et sous Tibère. Je borne là ces

indications.

Le Traité de Celse sur la médecine est resté sinon peu connu, du moins peu cité pendant le moyen âge; à peine en relrouvct-on quelques extraits dans Oribase et Marcellus Empiricus. L’admiration des modernes a succédé à ce long oubli, lorsque, découvert en ([uelque sorte au milieu du xv° siècle par Thomas Perentocelli, de Sarsana, l’ouvrage 1)3 V3 mzdica fut imprimé en 1478, cinq années avant l’drs parva de Galien et les Aphorismes d’Hippocrate. Le canon d’ Avicenne, en 147(), et des fragments d’Albucasis, en 1471, sur la préparation des médicaments, ont seuls [)arn avant le Traité celsien de la médecine.

Celse est rauteur médical le plus souvent édité. Goulin a donné la liste des éditions (pi’il a vues; G.honlant, en 1824, cite cin-

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fjuante-ciiiq éditions latines, plus quinze dont il ne peut garantir 1 authenticité. Des traductions en ont été laites dans toutes les langues.

J’ai fait placer sous vos yeux un exemplaire des éditions les plus remarquables, et qu il faut connaître. La première de toutes est celle de \ enise, petit in-folio, extrêmement rare, presque introuvable.

Voici le titre et les indications bibliographiques de Vedilio princeps :

CELsvs (Cornélius). De medicina lib. VIII. F. 1 a : primo libro

CORNELir CELSI H DE 3IEDICINA HAEG CONTINENTUR I F. 7 : FINIT

TABULA. F. 8 vaccil. F. 9 fl vaccit. F. d b : bartholomaevs fontivs

SAXETTO SVO. S. F. 10 fl : CORNELII CELSI DE MEDICi||nA LIBER FINIT FLOREN II TIAE A NICOLAO IM || PRESSVS ANNO || SALVTIS M |1 GCCG L || XXV II III.

Après cette édition viennent celles de Milan, 1481, in-folio; de Venise, 1493 et 1497, in-folio; de Lyon, 1516, in-4°.

Le Cornélius Celsus publié par les Junte, en 1524, est in-folio. \oici le Celsus des Aide, de 1328; bel exemplaire petit in-4° :

AVRELII CORNELII CELSI MEDICINAE || LIBRI VIII... VeiietUS, IN ÆDIBUS ALDI, ET AN’IIdREAE ASVLANI SOGERI MENSE |i MARTIO M. D. XXVIII.

Un autre Celsus, également des Aide, placé en tête des Medici (üiliciui lalijii, est de 1347, in-folio.

Je tiens à vous montrer un spécimen d’une édition parisienne signalée par Dezeimeris et contenant à la suite de Celse l’ouvrage de Scribonius Largus ; elle est de 1329, petit in-folio :

avre||lii CORNELII CELSI DE RE || medica libri octo, etc. parisiis, a{)ud tdiristianum || Vuechel, sub scuto Basileiensi. m. d. xxix.

En voici une autre de 1307, également de Paris, in-folio, parue parmi les Artis medicæ principes d’Henri Estienne :

avrelii CORNELII CELSI || De re medica libri octo, operis ab co scri II pti fie artibus, pars sexta || anno m. d. lxvii || Excudcbat Henricus Stephanus, illustri viri || lluldrichi Fuggcri typographes.

.lOSKIMl-AI.RXANDKE LAUOULBKNE

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linaiicou}) (rrdilions du xvi' siècle ont été faites à N'enise, Lyon, Ilayuenau, Paris, Jiàle, Padoue, Leyde, etc.

Van der Linden a fait paraître à Leyde, en lüO?, une édition in-12, célèbre, mais fort criti(juée, sortie des presses d’Elzévir :

A. CORN. CRI.SI 11 MEDICINA || LIBRI OCTO. Ex rCCO^'oi l ioiie JOII. ANTONinAE VANDER LINDEN. Lugduni Batav. apnd johannem ELSEviRivM acad. typograpli. cm loc i.vii.

Une seconde édition de Van der Linden, également in-12, en deux volumes, est de 1663.

Almeloveen a fait paraître à Amsterdam en 1713 le Traité de Celse, format in-12, avec des notes de Constantin, Ca.saubon, etc. Volpi en a donné un autre à Padoue, en 1722, in-H, avec trois lettres de Morgagni; un nouveau Celsus, paru en 1740, 2 vol. in-8'’, renferme six lettres de Morg-agni.

L’édition in-4°, de 1709, par Targa, est aussi de Padoue; elle 1 St remarquable par des corrections et l’épuration du texte, ('elle de l.eyde, 1783, in-4", faite sur celle de Targa, renferme une lettre de Bianconi, des notes et commentaires vavioruui et un lexiq le de l’ouvrage de Celse par G. Mattliia'.

Maller a publié à ].,ausanne, en 1772, les deux volumes in-8“ (pie voici sur Celse. Ces volumes forment les tomes VIII et IX (le ses Avlis medicœ principes :

A. CORN. CELSi ll mediciiiæ || libri octo... ||

Recensuit, pradatus est H Albertus de Haller I|

Artis medicæ II riuNCiPES II Tomus octavus || Tomus nonus |1 Lausanna’ || sumjitibus Franc, (irassel et Socior.

MDCCLXXII.

On a dit que les titres des chapitres de Celse étaient de Ilalter, mais vous les trouverez donnés avant lui par les éditeurs précédents. lis sont dans les A'olumes (|ue je vous ai montrés .sortis des presses des Aide, dans ceux de Paris, de Van der Linden, etc.

.le ne fais que mentionner les éditions de Strasbourg, 181)0, 2 volumes in-8"; celles de 1808, par Pariset, 2 volumes in-32; de Vérone, 1810, in-4“; de Ritter et Albert à Cologne, 1830,

LA MÉDKCINK A IlOMK

celle de Daremberg', parue à Leij)^!^ eu 1839, 111-80. Celle d’Edouard INIilli^an, d’Edimbourg- et Londres, 2® édition, 1831, iu-8®, est une des dernières à vous signaler.

Je ne vous parlerai en fait de traductions que des françaises. La première en date est de Ninniu, 1733, in-12. Vous l’avez sous les yeux :

TRADUCTION || dcs ouvrages || d’Aurelius-Cornelius ||

Celse, 11 sur la médecine, par M. Ninnin, tomes I-II,

Paris, M.ucc.Liii.

La traduction de Ninnin a été réimprimée ave® le texte lalin en regard en 1821, 2 volumes in-12 ; puis en 1823, avec les noms de Ratier et Fouquier, 1823, in-18.

Vous trouverez dans la collection des classiques latins de Nisard, imprimée chez Firmin-Didot, une bonne traduction de Celse par Cliaales des Etangs, in-8°, [larue eu 1840. Le tirage à part, grand in-8“, porte en titre :

Celse |1 Traité de la médecine || en liuit livres |1 traduction nouvelle. H Paris 11 J. -S. Dubocliet, Le || Chevalier et Comp. |! 1840.

Elle a été suivie en 1870 [lar celle de Védrèues, grand in-8°, la dernière pour notre pays :

Traité de médecine || de || A. C. Celse, || avec texte latin, notes, commentaires, tables explicatives, figures dans le texte, et fjuatorze planches contenant 110 figures d’instruments de chirurgie antique, trouvés dans les fouilles de villes gallo-romaines, de Pompéi et d’Herculanum || par A. Védrènes, || précédée d’une préface 11 par H Paul Broca || Paris ||G. Masson, éditeur |1 mdccclxxvi.

J’ai fait représenter d’après plusieurs figures prises dans Védrènes, ainsi que d’autres de l’atlas de Vulpès et de l’article Cliirurgia (X£ipoup/i«] de II. Brian (dans le dictionnaire des antifjuités grecques et romaines), plusieurs instruments de chirurgie du temps de Celse ou un peu postérieurs à son époque. Remarquez ces scalpels, stylets, pinces, etc., souvent à double fin, les deux bouts étant utilisés. Examinez aussi ces ventouses, et un specnluiii ni'ilricis, trouvé à Pompéi, à trois valves [louvant

JOSKI’II-ALEXANORK LABOULBÈNE

s’écarter et se rapprocher. .l’appelle votre attention sur les figures du curieux article de René Brian et les planches accompagnant la traduction de Védrènes. Ces modèles d’instruments anciens forment le complément du texte et vous le feront encore mieux comprendre; l’arsenal chirurgical des Romains était vraiment remarquable.

Les historiens, les commentateurs, les érudits qui se sont occupés de Celsc sont très nombreux. Rhodius, en 1039, tenta d’écrire une Vila Celsi. Almeloveen s’est beaucoup occupé de l’encyclopédiste romain et fut surnommé Gelse II par l’Académie des Curieux de la nature; Morgani, de 1720 à 17o0, écrivit huit dissertations sur Gelse, et, déjà octogénaire, en 1708, il revenait encore sur ce sujet de prédilection. Targa, pendant soixante années de sa longue vie, a étudié les manuscrits et les éditions de Gelse.

Je ne ferai que vous désigner : Scaliger, Daniel, Leclerc, Barchusen, J. -A. Fabricius, Mahudel, Schulze, Kortholt, Eschenbach, Dujardin, Bianconi, etc., et encore dans une période plus recente ; Schilling, Louis Ghoulant, Künholtz, Kissel, Beaugrand, Hæser, etc.

Vous avez dû remarquer, parmi les historiens de Gelse, deux noms qui nous intéressent de bien près, ceux de Daremberg et de Broca. Je tiens à m’arrêter un instant sur ce dernier.

Messieurs, sous le décanat de Tardieu, après Rayer et avant Würtz, les études historiques avaient repris faveur. C’était le moment où la médecine comparée était entrée à la Faculté, où mon cher et savant maître Charles Robin professait officiellement l’anatomie générale dont il avait établi l’enseignement solide dans ses cours particuliers. Des conférences sur l’histoire de la médecine et de la chirurgie furent faites sous l’inspiration de Verneuil et de Broca, deux amis, qui, avec Follin, représentaient alors la jeune école chirurgicale.

Tous les conférenciers sont devenus professeurs, depuis notre Doyen jusqu’à Tarnier. Hélas ! combien nous mauquent aujourd’hui ! Chauffard, Lorain, Gubler, Axenfeld, Lasègue, Parrot. Les adhésions étaient si nombreuses que plusieurs, à cause du temps limité, ne purent se faire entendre; celui qui vous parle avait préparé une esquisse sur Morgagni; mais il dut céder la place à Broca, terminant la série par une étude sur Gelse.

Ceux de vous qui ont connu Broca savent qu’il étail né, comnn*

LA MKDECINK A ROME

Clratiolel, ù Saiiilc-Foy, dans la Gironde, el ([u’il a [)aic()iini la carrière la mieux remplie, passant par les hôpitaux, prenant part à tous nos concours, enlevant de hautelutte les premières places. Ecrivain d’un rare talent, Broca a laissé des travaux nombreux sur l’anatomie pathologique du cancer, le rachitisme, la pathologie des cartilages, un traité des anévrismes, un autre des tumeurs, etc., etc. Ses mémoires sur ranlhropologie sont d’un mérite exceptionnel, et Broca avait reçu de ses collègues de la Société d’anthropologie le titre glorieux et mérité de fondateur.

Les notices de S. Pozzi et de P. Horteloup vous montreront, dans des pages émues, les aptitudes et les travaux de Broca; elles vous le feront apprécier et regretter.

11 vous faudra lire, messieurs, la conférence sur Celse, à laquelle j’ai fait de nombreux emprunts. Le succès avait répondu au.x efforts de l’orateur, et rien ne lui a manqué, pas meme les critiques à la Ouintilien, ainsique vous le pourrez voir dans la Gazette médicale de l’époque (année 1865, p. 405).

Quelle perte pour la Faculté, l’Académie, l’Ecole d’anthropologie, les Sociétés savantes auxquelles Broca donnait ses travaux, lorsque le 8 juillet 1880 arriva, comme un coup de foudre, la nouvelle de sa mort! Personnalité puissante, cœur bon et généreux, nature droite ayant pour règles le devoir et l’équité, tel était Broca.

Messieurs, j’ai tenu à ce que vous connaissiez la Collection médico-chirurgicale celsienne. Rien, ou bien peu, ne nous reste des auteurs qui ont écrit pendant les trois derniers siècles qui précèdent notre ère. Celse représente à lui seul une époque vous rappelant celle d’Hippocrate; plus tard, Galien vous en offrira une autre, répondant au point le plus avancé, sinon le meilleur, de la médecine grecque.

Vous avez vu quels efforts ont été faits pour dissiper l’obscurité presrpie impénétrable qui enveloppe la personnalité d’Aulus Cornélius Celsus. 11 est incontestable qu’il était plutôt un médecin de livres et de cabinet qu’un praticien occupé. C’était, je vous l’ai montré, un curieux de la nature, un pliiUâtve de haut rang, instruit, pouvant, au besoin, soigner ses proches, ses amis, ses esclaves et les esclaves de ses amis.

L’œuvre considérable Actes, Artiiim libri, vous a offert, poulies choses de la médecine, un abrégé solide, un manuel merveil-

.lOSEl'ir -ALEXANDRE LABOULBÈNE

Icuscment composé, d’un slyle pur, mais nerveux, concis, élég’ant. Ceisc, auteur çrave, procède avec le calme et rimpartialité du juge pour prononcer sur les doclrines de son temps. L’ouvrage De re rnedicci est un des legs les plus précieux de l’antiquité pour apprécier la médecine grecque à Home.

Si je suis parvenu à vous faire voir combien l’étude deCelse vous sera profitable, vous comprendrez aussi, messieurs, les sentiments que j’éprouve en vous rappelant, à propos de Celse, le souvenir et le nom de Paul Broca.

PARACELSE

Dans cette première lec;on, je \eux appeler votre attention sur (leux personnalités remarquables et vous faire apprécier Paracelse ainsi que Van Helmonl. Ils ont été qualifiés de réformateurs, de fondateurs de riatro-chimie, de précurseurs du vitalisme, etc. Exaltés outre mesure par les uns. absolument dépréciés par d’autres, que devons-nous penser de ces hommes étranges et si discutés?

Le vrai nom de Paracelse est Théophraste Bombast von Hoheidieim. On le trouve désigné dans ses œuvres par l’ensemble de plusieurs prénoms : Aureolus Philippus Theophrastus Paracelsus Bombast us ab Hohenheim. Paracelse a signé souvent : Theophrastus ex Hohenheim eremita. Sur la pierre tombale de Salzbourg, on lit seulement ; Philippus Theophrastus. Il est possible que Théophraste de Hohenheim ait pris le nom de Paracelse [)Our marquer sa prééminence sur Celse et sur les médecins les plus élevés; peut-être Paracelsus iTest-il que la traduction du mot Hohenheim.

Paracelseest né en 1491 (on a dit aussi en 1493), en Suisse, près de Zurich, à Einsiedlen ou Maria Einsiedlen, où se trouvait nue abbaye; l’épithète d’ere)?z/to prise par Théophraste est relative à son lieu de naissance.

La famille Bombast von Hohenheim était fort honorable et avait son château aux environs de Stuttgart; mais, dès 1409, ce château était passé dans des mains étrangères. Le père de Paracelse, Guillaume Bombast de Hohenheim, avait étudié la médecine à Tubingue ; il était médecin de l’abbaye d’Einsiedlen ; sa mère, avant son mariage, était surveillante de rh(j{)ital annexé au couvent. En 1302, Guillaume émigra, suivi de sa famille, à Villach en Garinthie, et y exen^a la médecine juscju à sa mort,

.lOSKI'H'AMÎXANDUK LAHODLUKNK

arrivée en laiii, à l’à^e de soixante et onze ans. Le {)reniier maître de Paracelse fut son père (jui Ini donna des notions de médecine, d’alchimie et d’astrologie ; il reçut également des leçons d’Eberhard Baumgartner, de Mathæns von Scheidt et de Mathias Schlach. A l’âge de seize ans, Paracelse fut envoyé par son père à l’Université de J3âle, où il étudia l’alchimie sous la direction du célèbre Tritheim, puis dans le laboratoire de Sigmund von Fugger, à Schvvatz, dans le Tyrol.

Esprit ardent, inquiet, agité, Paracelse visite alors les universités d’Allemagne, de France et d’Italie et les établissements métallurgiques; il parcourt l’Espagne, l’Angleterre, la Prusse, la Pologne, et là, soit qu’il fût enlevé par les Tartares ou qu’il se fût mêlé à leurs bandes, il pratiquait, dit-il, l’alchimie. Puis, il se rend en Egypte, vient à Constantinople où il se fait initier à toutes sortes de mystères; il traverse la Valachie, la Transylvanie, etc. Pendant cette vie aventureuse, Paracelse fréquente toutes sortes de personnes, demandant leurs recettes ou secrets aux barbiers, aux baigneurs, aux devins, magiciens et astrologues, bohémiens, ainsi qu’aux bonnes femmes et même, dit-il, au bourreau. Il paraît, en outre, que Paracelse a servi dans l’armée danoise, sous le roi Christian IL

De retour en Suisse après dix ans d’absence et grâce à la protection de Hausschein, son compatriote, Paracelse fut nommé en lo26 médecin pensionné à Bâle, et devint l’année suivante professeur à l’Université. Sa première leçon eut lieu le jour de la Saint-Jean et il se servit de la langue allemande pour se mettre à la portée de tous les auditeurs, au grand scandale des savants de l’époque et rompant ainsi avec les vieilles habitudes universitaires.

Avant de commencer, il brûla publiquement les œuvres de Galien, d’Avicenne, de Razès, pour prouver (jue, grâce à lui, une ère nouvelle allait commencer pour la médecine, et proclamant que les boucles de ses souliers et les poils de son chignon pourraient en enseigner plus que de pareils maîtres. Théophraste se posait en réformateur comme Luther, qui, peu auparavant, avait détruit par le feu la Bulle du pape et les Décrétales, à Wittemberg. Parlant plusieurs heures de suite avec une faconde intarissable, employant les expressions les plus osées, les plus mordantes, souvent les injures les plus grossières, Paracelse

PAHACKLSE

j)assionnait la foule, toujours prête à applaudir comme à conspuer ce qu’elle ne comprend pas.

Après des cures heureuses, ayant guéri rimprimeur Froben d’une maladie grave, le professeur de Bàle fut à l’apogée de sa gloire, entouré d’adeptes enthousiastes, appelé auprès des grands, traitant une foule de malades dans tous les pays environnants.

En 1528, Théophraste de Hohenheim dut descendre de sa chaire et s’éloigner. La jalousie et la haine à son égard s’étaient élevées, puis accrues, en raison de ses succès ; il avait excité la jalousie et l’inimitié en dénonçant l’esprit de routine et de lucre des médecins et des pharmaciens, A la suite d’un démêlé avec un malade rapidement guéri et qui, au lieu de lui donner cent florins, prix convenu, obtint de s’acquitter avec six florins d’honoraires, Paracelse proféra des invectives contre les magistrats, et, sur le conseil de ses amis, il se retira près de Stuttgart. Là, il fut encore en butte aux persécutions qu’il suscitait ; menacé de la prison, il s’enfuit de nouveau. Sa vie devint errante et misérable. N’ayant aucun frein, vivant au milieu de la populace, s’enivrant avec des paysans et des cochers, conservant à peine pendant quelques heures sa liberté d’esprit, il guérissait des malades sur sa route et dormait où il pouvait. Il parcourut ainsi l’Alsace, la Bavière, la Suisse, la Moravie, le Tyrol, l’Autriche, la Garinthie. Enfin, après une courte maladie, et quoiqu’il prétendît posséder le secret d’une panacée de longévité, il vint mourir à Salzbourg, le 24 septembre 1541 ; il avait dicté trois jours auparavant son testament, étant à l’hôtel du Cheval blanc, y succombant suivant les uns, ou à l’hôpital Saint-Étienne, d’après une autre version. Paracelse, inhumé, selon son désir, près de l’église de Saint- Sébastien, laissa ses manuscrits à André Wendl, chirurgien de Salzbourg.

Il faut connaître quelques-unes des opinions passionnées qui ont été émises sur la vie de Théophraste de Hohenheim. La date de sa naissance a été reportée de 1490 à 1493, même 1498 (Dezeimeris), mais par erreur d’impression; il est sûr qu’il est mort âgé au moins de quarante-sept, au plus de cinquante à cinquante et un ans.

Les ennemis de Paracelse ont fait remarquer son peu de penchant pour les femmes et sa façon dédaigneuse ou méprisante de s’exprimer sur leur compte. On a prétendu que, dans son enfance.

.lOSKPH-ALKXANDUK LABOULIJKNE

il avait. été émasculé par le fait d’un porc ou d’une oie (injuria suis vel anseris), ou maltraité par un soldat qui le rendit eunuque, ce qui est problématique,

La famille Bombast von Ilobenheim était, comme je l’ai déjà dit, de bonne extraction. Aussi, l’assertion d’Eraste : Fils de la terre ou du Tartare à la manière d’un certain Merlin (terne vel tartari videtur filius instar Merlini cujusdam fuisse) est-elle complètement imaginée. L’éducation première de Paracelse est k»in d’avoir été nulle; il a reçu les leçons de son père, de Tritheim, et de beaucoup de savants qu’il se plaît à citer. Toutefois, il est parfaitement vrai qu’il rechcrcbait de préférence les hommes à secrets et les alchimistes; il a peu ou point lu les Grecs et les Arabes, qu’il méprisait profondément. Hippocrate parait avoir fait exception, puisque Théophraste a commenté les Aphorismes. Pendant le cours de sa vie errante, après avoir quitté Bâle, Paracelse travaillait peu, s’abandonnant à ses penchants vicieux, à toutes sortes de désordres et d’inconduite.

L’ivrognerie de Paracelse est notoire. Si les détracteurs conviennent quejusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, il fut sobre, s’abstenant de vin, c’est pour mieux accentuer son intempérance par la suite. Oporin, ou Oporinus, secrétaire de Paracelse, et qui le suivit au départ de Bâle, quittant femme et enfants pour l’accompagner, est fort explicite. 11 raconte, dans une lettre àVeier, que Paracelse était pris d’accès de fureur pendant la nuit, que, saisissant une épée qu’il disait tenir du bourreau, il en frappait le plancher et les murailles. Oporin craignit plusieurs fois d’ètre atteint et d’avoir la tète fendue : il montre son maître prodigue à l’e.xcès, sans souci du lendemain, ayant à toute occasion des habits neufs qu’il donnait au premier mendiant venu; souvent sans une obole dans sa bourse, celle-ci était bientôt remplie d’or; comment le précieux métal y était-il venu? Ce récit de l’ingrat disciple, (jui croyait à la transmutation des métaux, vous fait voir Paracelse atteint d’alcoolisme nettement caractérisé.

La fin prématurée de Paracelse a beaucoup intrigué ses ennemis et ses biographes. On a été jusqu’à dire que, précipité du haut d’un rocher, il s’était brisé le crâne dans sa chute; mais, avec une pareille fracture, comment aurait-il j)u, a débile de cor])s, mais sain d’esprit », dicter son testament? L’empoisonnement a été invoqué; mais les poisons ordinaires ayant peu de prise sur uii pareil alchimiste, c’étaient des fragments de dia-

PARACELSE

niant, donnés dans un but coupable, ([iii avaient perforé les entrailles; tel était le bruit répandu à la mort de Théophraste de Hohenheim. Nous devons, ce me semble, admetti-e que les émanations délétères, arsenicales, stibiées, mercurielles et autres, au milieu desquelles avait vécu ce fanatique manipulateur, ses luttes passionnées, son intempérance continuelle expliquent sa mort à un âge peu avancé.

Les objets laissés par Paracelse étaient des manuscrits, quatre ouvrages théologiques, un livre imprimé de médecine, quelques instruments de chirurgie, plusieurs objets en métal précieux.

Essayons de nous rendre compte du système de Paracelse. Je fais appel à votre patience; le langage de Théophraste est obscur, véhément, souvent contradictoire, incorrect, avec des néologismes singuliers et embarrassants. Le titre de plusieurs travaux, dont vous avez sous les yeux la collection, a besoin d’être expliqué. Pciramirum signifie très admirable; Paragranum, graine par excellence; Àrchidoxa, haute doctrine. Nous trouverons encore le Labiirhilliufi, la Ber théonée ou ])eûle chh'urgle, eXc.

Comme frontispice, je prends le portrait qu’ont laissé les contemporains : personnage maigre, avec des mèches de cheveux frisés autour de la tête, chauve par le haut, Tœil vif, le nez court, un peu de barbe hérissée.

Théophraste de Hohenheim veut renverser et détruire tout l’édifice médical construit avant lui. Faisant table rase des théories anciennes, il est le monarque de la médecine et il dit dans Paragramim : « Vous me suivrez, toi Avicenne, toi Galien, toi Razès, toi Montegnana, toi Mésué. Ce n’est pas moi qui vous suivrai, mais vous qui marcherez à ma suite, vous médecins de Paris, de Montpellier, de Suède, de Misnie, de Cologne, de Vienne, des bords du Rhin et du Danube, des îles maritimes, médecins italiens, dalmates, athéniens, grecs, arabes, juifs. Je ne vous suiA'rai pas, mais vous me suivrez et aucun de a'ous, en quelque lieu qu’il se cache, n’évitera que le chien ne lève la cuisse sur lui. Je serai monarque, j’administrerai une monarchie. Voilà ce Cacophraste comme il vous convient de m’appeler... » (Præpitio in libriim Pavfigrcmnm, ôdilion de Francfort, 1003, t. Pb p. 4 et ü; édition de Genève, 1()38, t. P'', p. 183.)

Autant qu’on en puisse juger à travers des contra<lictions et une orthodoxie plus que douteuse, Paracelse avait adopté des idées néo-platoniciennes et faisait tout dériver de la Divinité.

JOSEIMF-ALE^ANDRE LABOULBKNE

(Iliaque créature présente le baume astral. L’homme renferme en lui toutes les formes de la vie extérieure; il a le soleil, la lune, les astres, le ciel, la terre, l’eau, le feu, etc. « L’astronomie apprend à connaître les influences, le firmament et tous les astres, les étoiles, les planètes et le génie du ciel. Ceci nous conduit à dire que cette constellation, ce firmament et le reste que vous étudiez dans le ciel, se retrouv^ent dans l’homme. Vous appelez l’homme Microcosme et nous ne rejetterons pas cette dénomination, elle est juste; mais vous ne la comprenez pas bien; votre interprétation est obscure et pleine de ténèbres. Ecoutez la nôtre : Comme le ciel, avec son firmament, ses constellations et le reste, est en lui et par lui-même, ainsi l’homme sera constellé puissamment et par lui-même. » {Pammirum de Ente natiirali, IIP traité, chap. i, édition de Francfort, 1603). L’homme est donc le Microcosme, en face de la nature extérieure ou Macrocosme. De même que le ciel a ses planètes et ses révolutions, l’homme a ses constellations, ses membres, ses équinoxes, son méridien. L’aliment ne sert à l’homme que comme le fumier sert au champ. « Il y a sept membres dans le corps : cerveau, cœur, poumons, fiel (vésicule), foie, reins, rate, qui sont en harmonie astrale avec Lune, Soleil, Mercure, Mars, Jupiter, Vénus et Saturne... Ces membres ne demandent aucun aliment, mais se suffisent à eux-mêmes, comme les sept planètes qui se nourrissent elles-mêmes, sans que l’une demande son aliment aux autres et sans rien emprunter aux astres... Le corps est double : firmamental et terrestre. Je vous le dis en vérité, l’homme se compose de deux espèces de créatures : de celles qui se nourrissent et de celles qui manquent de nourriture... Le fumier réchauffe et engraisse le champ d’une manière occulte; la nourriture produit le même effet dans le corps, d’une manière corporelle ; mais elle n’agit pas sur ce qui est dans le corps (chap. Il, ni et iv). » Ces citations abrégées vous montrent la manière dont Paracelse ex[)Ose ses idées; les rêveries y tiennent la plus large place.

Vous pressentez que, si la connaissance du Macrocosme importi^ seule pour apprécier le Microcosme, en d’autres termes si le corps humain est connu par l’étude seule de la nature, à quoi sert l’anatomie humaine? Elle devient absolument inutile, aussi Théophraste, la méprise et la rejette : « Disséquer est une mé-

PAKACELSE

ihode de paysan » ; il s’élève contre « riiabilude puérile de disséquer les cadavres, dont se glorifient les prestidig'itateurs italiens ». Et cependant il est question d’anatomie dans les écrits de Paracelse; mais, sous ce nom, il y a de tout, excepté l’anatomie vraie. L’anatomie est « l’effigie astrale externe », c’est encore « la signature pour les remèdes, la forme ou l’effigie des maladies ». L’alchimie conduit à trouver ce qui constitue le corps vivant (anatomia mciterialis) et comment le corps se décompose après la mort {anatomia morlis). Paracelse appelle encore l’anatomie vivante : anatomie essentielle, ou spagyrique, ou chimique. Et alors surgissent les idées fantastiques : de même que le monde entier est un seul corps, de même toutes les maladies des hommes forment un seul corps. Mais tous les hommes n’ont pas une seule maladie ; c’est l’anatomie vivante qui apprend les divers gisements des maladies, comme la métallurgie apprend ceux des divers filons de l’or qui, tout dispersés qu’ils sont, ne forment qu’un seul corps. Il est évident que Théophraste, n’ayant aucune connaissance anatomique sérieuse, imagine ou invente, en détournant les expressions reçues de leur sens habituel.

Avec une pareille anatomie, vous devinez une physiologie nulle. Que dire des conceptions suivantes : « Le cœur répand son esprit dans tout le corps, comme le soleil sur tous les astres et sur la terre elle-même. Cet esprit est seul utile au corps pour sa subsistance et non les sept membres. Le cerveau pénètre seulement jusqu’au cœur et du cœur regagne son centre spirituel ; ce but est le seul auquel il tende. Le foie, par son esprit, marche seulement vers le sang et n’atteint pas autre chose. La rate se dirige vers les flancs et les viscères. Les reins s’ouvrent un passage à travers les lombes, les parties voisines et les voies urinaires; le poumon autour de la poitrine et de la gorge ; le fiel a son mouvement vers l’estomac et les intestins. A l’aide de ces indications, vous connaîtrez si un de ces organes s’écarte de sa route et pénètre dans une voie étrangère, par exemple la rate dans celle du fiel, car alors, de toute nécessité, il s’engendre des maladies (Paramirum, chap. vin). » Je m’abstiens de tout commentaire. Paracelse repousse les anciens éléments galéniques « les humeurs, qui ne sont qu’un produit de l’imagination ». V oyons ce qu’il met à la place. L’homme ou le microcosme est formé comme le macrocosme ou l’univers par quatre éléments : le feu, la terre, l’eau, l’air; c’est la théorie d’Anaxagore. Mais,

.lOSKPlI-ALEXANDHK LAHOULBÈN'E

pour Paracelse, ces éléments s’associent pour constitnei' des éléments plus immédiats. « Tout élément se divise en trois parties, lesquelles cependant existent sons la môme apparence, la môme forme, la môme couleur, la môme figure et la môme manière d’ôtre, à savoir : le sel ou baume, la résine on soufre, et la partie liquoreuse ou gotaronium (mercure). Ces trois parties produisent toutes choses, c’est-à-dire les procréations des éléments du corps limon et semblablement celles du corps physique, (diaque corps est constitué par ces trois parties et n’eu a ni plus ni moins. Elles produisent les métaux, les minéraux, les piei res, les arbres, les plantes, en un mot, tout ce (jui a la vie ou ne l’a pas. La manière d’ètre est autre pour les métaux, pour la chair, le sang, le bois, etc. Le médecin ne considère pas cela, mais seulement l’intérieur qui est sou subjectum, et qui naît des éléments » {Paracjranum, V. — Labijrinthus mecUcoriiin erranliuin, chap. lu.)

Ailleurs, il est dit : trois substances primordiales, le soufie, le mercure et le sel, se trouvent dans ce limon dont l’homme est formé, l’homme n’est que ces trois substances. « L’alchimie ou le feu de Vulcain, en dégageant ces substances après la mort, embrasse ainsi trois éléments, trois substances, (piatre astres, quatre terres, quatre eaux, quatre feux, quatre airs et toutes les conditions, les habitudes, les propriétés et les natures de l’homme, sans lesquelles il n’y a pas de maladies, notions que vous avez perdues de vue, ô médecins ! lorsque vous écriviez que les maladies naissent des quatre humeurs, lesquelles cependant u’out jamais eu rien de commun avec les éléments et les quatre ou les trois choses (De origine morborum ex tribus substnnliis, I, ii). » En résumé, les mots sel, soufre et mercure n’ont pas, dans Paracelse, une signification pi-écise; ils ne répondent à aucune substance réelle. A^oici ce qu’on finit par comprendre dans sou ex[)osé alchimique : ce qui brûle, il l’appelle soufre ; ce qui se volatilise ou se sublime, il l’appelle mercure (il ne saurait être question du vil-argent); ce qui reste à l’état solide ou terreux, il l’appelle sel. Ces mots sont des termes génériques; il v a beaucoup d’espèces de sels, de mercures et de soufres.

. Théophraste parle beaucoup des semences pour la formation et la répartition des parties du corps. Comme toujours, cette idée de semence, « matière première de toutes choses », est entourée de nuages et exprimée eu termes bizarres. « Ce ne sont

PAHACELSE

pas les éléments qui sont la cause des maladies, cette cause est la semence qui germe dans les éléments et s’y accroît jusqu’à la dernière essence et la dernière matièrç ; c’est ce qui nous fait croître nous-mêmes et de quoi aussi les maladies prennent accroissement. Cela même qui est accru est la maladie... Le médecin doit savoir que les semences des maladies sont de deux sortes : la semence iliaslriun et la semence cagaslrum ; en d’autres termes, toute semence a été semence dès le principe, comme celle de la pomme, de la noix, de la poire, etc., et cette semence est dite iliastre; ou elle est née de la corruption et on lui donne le nom de cagastre... Ainsi les maladies iliastres sont riiydropisie, la jaunisse, la goutte, etc.; les maladies cagastres sont la pleurésie, la peste, les fièvres, etc. » (LabyrintJius, chap. XI.)

Cette conception des semences me fournit une transition aux influences causales dans la pathologie de Paracelse. Nous arrivons à VArcheus et aux Entia.

L’Archée, Archeus, Alchimiste (venant soit d’^fx'^, commencement, autorité, soit de àpxeùw, commander) a son siège dans l’estomac; il préside aux actes alchimiques; il sépare dans les aliments les principes nutritifs des principes vénéneux, donnant aux premiers la teinture nécessaire pour qu’ils soient assimilés, Archeus, l’alchimiste, équivaut et répond à la nature ; par sa puissance, il produit tous les changements en bien et en mal. Archeus a une tête et des mains; c’est l’esprit de la vie, il permet ou non l’exercice des opérations cachées. « La nature peut pécher quelquefois par la vertu appétitive. En effet, avant que Mars soit produit tout entier, Archeus entretient en soi par son ilech (ilech, principe occulte) une inimitié cachée contre le microcosme... IMais le médecin ne doit point s’occuper de cela, car, partout où Archeus simule du dégoût et prend en haine sa nature et son propre ouvrage, le médecin, comme son ministre, ne peut réprimer cet éloignement archéique. En conséquence, il faut savoir que, dans la manière de préparer les compositions, il arrive souvent qu’Archeus veut que son anatomie soit composée en une chose et point en une autre. » (De grcidibus et coiiiposilionibiis receploriun ac natiLvaliiim, i. VII, édition Francfort,

lfiO.3.)

Dans cette obscurité, on trouve encore que l’Archée imaginaire

JOSEPH-ALRXANDHE LAHOULBÈNR

n’est pas seul, chafjue partie du corps a un estomac ou un alchimiste pour sa nulrition. Les fonctions sont expliquées par les archées et la force sidérale, la force dérivant des astres.

Le Livre des lhreshi\l partie du Varamiriim. « Apprenez aussi qu’il existe cinq Etres (Eiitia) par lesfpiels sont faites et produites toutes les maladies. Il y a cinq origines d’où sort une certaine origine respective, laquelle a assez d’efficacité en soi pour la production de toutes les maladies passées, présentes et futures (IJùellus prologoriun, II, 2). » Chaque ejis, ou être, peut produire chaque maladie; il y a donc cinq pestes, cinq hydropisies, cinq jaunisses, cinq cancers, etc. Des feux quintuples régissent notre corps ouïe menacent.

« La vertu des astres s’appelle être des astres {èns astrorum, ou astrale). La deuxième vertu ou puissance qui nous remue violemment et nous jette dans la maladie est l’être du poison (ens venenï). A propos de cet être, vous remarquerez que, quoique l’être astral lui-même ait une influence salutaire sur nous et qu’il ne nuise en rien au corps, cependant l’être du poison peut nous être préjudiciable. Etant sous sa dépendance, il nous faut subir son influence, et nous ne pouvions l’éviter. Il y a une troisième vertu qui abat et affaiblit notre corps, quoique les êtres dont on a déjà parlé aient sur nous une influence salutaire et favorable, c’est l’être naturel {eus naturale). Il est manifeste quand notre corps nous rend malades par son dérangement ou sa mauvaise complexion. C’est donc par Inique sont produites en grand nombre les maladies diverses, je dirai même toutes les maladies sans exception, quoique les autres êtres soient bien disposés. Le quatrième être s’entend de l’être des puissants esprits {eus de potentibus spiritibus), lesquels troublent et rendent malade notre corps d’après le pouvoir qu’ils en ont... Le cinquième être qui, tous les autres étant de bonnes conditions, agit sur nous est l’être de Dieu {eus l)ei)... Notez soigneusement que chacun de ces êtres a sous sa domination toutes les maladies. Et, en ce sens, il y a cinq espèces de peste, l’une venant de l’être de l’astre, l’autre de l’être du poison, la troisième de l’être naturel, la quatrième de l’être des esprits, la cinquième de l’être de Dieu. Il en est de même pour toutes les autres maladies, et c’est à quoi vous devez faire attention et en conclure que les maladies viennent absolument de cinq principes et causes, et non d’un seul principe, comme jusqu’ici vous l’avez cru sans fondement et par

PAUACELSIC

ime erreur palpable, eu u’admetLaiit qu’un être unique (Prolog., II, 4). » Les développements qui accompagnent cette exposition vous prouvent comment Paracelse divague, parlant de tout sans règle, de la façon la plus bizarre. Je vous fais grâce de l’espèce d’air désigné sous le nom de grand M, qui peut être souillé par l’émanation ou l’haleine des astres. Je ne reviendrai pas sur l’Alchimiste, sur l’Archée ; je passerai sur la fascination, les figures du nécromancien qui font soulFrir de tout ce qu’on fait à ces images. On a voulu trouver dans les divagations sur l’être astral des données sur le milieu météorologique ; dans l’être du venin, un aperçu des principes délétères mêlés à l’aliment; dans l’être naturel, la force vitale ; enfin, dans l’être spirituel, l’influx magnétique ; dans l’être de Dieu, une punition. Les rêveries de Paracelse auront de la peine à autoriser de telles réalités; mais, dans ses écrits, il y a matière à soutenir des opinions même opposées. On est frappé par quelque lueur soudaine, comme vous avez pu le voir ; mais bientôt il est impossible d’être fixé, tout échappe au moment où on croit saisir quelque chose de vraiment raisonnable ou de positif.

Avant de vous parler de la chirurgie et des idées thérapeutiques de Paracelse, je veux vous signaler un écrit curieux ainsi que les livres sur les maladies tartareuses et le mal français ou la syphilis.

La Réponse à quelques acctisalions dévoile et met au jour le caractère de Paracelse, sa vie errante, le désordre de son esprit. 11 est le Christ delà médecine, les autres médecins sont les faux prophètes et les antéchrists, tenant du diable le pouvoir de tromper le public. Il doit ses connaissances et ses succès à l’astronomie et à l’alchimie ; les recettes, les dénominations qu’on lui reproche sont nécessitées par des révélations qu’il a eues. {Responsio ad quasdam accusaliones et caluninias suorum œmulorum et oblreclatorum, édition de Francfort, 1603, t. II, p.U2 et suiv.)

Le Liber de morbis larlareis, qui fait suite au LabyrinÜius (kl., t. II, p. 180 et suiv.), est un des plus célèbres traités de Paracelse. Vous en trouverez une analyse dans une thèse passée sous ma présidence l’année dernière. (G. Muleur, Essai historique sur l’affection calculeuse du foie, etc. Thèse de Paris, 1884, n° 188.) Dans ce traité, Théophraste est plus compréhensible ; il indique une catégorie de maladies héréditaires, mais il mêle constamment

le faux avec ce qui est à peu près exact. Voici ce qui constitue le Tartre ou Tartare : « Toute humidité terrestre a incorporé en elle une matière qui a été créée par la nature et disposée pour la coagulation. Un exemple vulgaire éclaircira ce point : le vin vient de la terre et porte, innée en lui, la matière susdite. Dans l’opération de la coagulation, le coagulé se sépare du vin et adhère à l’intérieur du vase ou du tonneau. Cette substance s’appelle Tartare du vin. L’eau contient aussi un Tartare qui se sépare subitement de l’eau, et qu’on appelle Tartare de l’eau. On appelle aussi Tartare du lait ce qui se sépare du lait. On tire aussi un Tartare du suc des fruits et des plantes, c’est le Tartare des fruits et des plantes (chap. i). » Archeus intervient en nous, pour séparer de l’élément bon, l’élément mauvais, ce dernier rejeté par les organes excréteurs. Archeus, à la manière du charpentier qui rejette un morceau de bois pourri, fait assimiler les bonnes choses. Lorsque le travail est troublé, il se forme dans les substances liquides du corps une nouvelle substance visqueuse, imprégnée de sels terrestres, qui est le Tartare ou Tartre. Bientôt le Tartare devient une abstraction; il est partout dans les viscères, sous toutes les formes, même celles qui ressemblent le moins aux concrétions. Il semble que chaque idée venantà l’esprit de Paracelse soit transformée en cause universelle de maladies. « Une certaine espèce de Tartare naît chez les femmes; il est de deux espèces, c’est-àdire qu’il se produit de deux manières chez elles : d’abord par la manière ordinaire, c’est-à-dire par la nourriture et la boisson, puis en recevant et concevant le tartaredes hommes (chap. vi). »

Le Tartare imprègne l’enfant du premier au troisième mois.

Il y a quatre espèces de maladies tartariques, mais la division repose sur des caractères vagues ; toutefois la description des diverses espèces de goutte et des maladies calculeuses est intéressante, et Paracelse reconnaît leur hérédité.

Les traités delà grosse vérole sont au nombre de deux; l’un, en huit livres, paraît apocryphe (De l’origine, des causes, du traitement du mal français)] l’autre est généralement reconnu comme paracelsique. « Pour réprimer et comprimer l’audace de ceux qui, depuis plusieurs siècles, par leur étalage orgueilleux, par leurs clameurs insensées et les titres extraordinaires dont ils se parent, se sont sottement arrogé la direction de la médecine, j ai résolu, lecteur bénévole, de dévoiler les erreurs innombrables qu’ils ont commises dans le diagnostic et le traitement du

PAUACELSE

mal français... J’appelle cette maladie : mal français, nom du pays où Ton rapporte qu’il a pris naissance... On ferait preuve d’ignorance dans l’art médical, si l’on prétendait que j’aurais dû donner à ce mal le nom de pustules, et on montrerait qu’on ne comprend pas que ce dernier est une appellation générique. » {De tiimoribus, pustulis, ac ulceribus morbi (jalUci, édition latine de Genève, 1638, in-folio.) Paracelse invective encore les médecins contemporains, puis il s’élève contre les fumigations de cinabre en faveur parmi les médecins de Montpellier et de Salerne, contre l’abus des lotions mercurielles, contre les corrosifs, et enfin contre le gaïae. Vous remarquerez combien il est erroné de dire que Paracelse a le premier opposé le mercure à la syphilis, mais il veut que l’on prenne le mercure à l’intérieur.

La propriété contagieuse du morbus gallicus est appelée transplantation par Théophraste; mais, après cette idée juste, il prend le change en trouvant que la nature de ce mal est telle qu’il ne se transplante jamais dans aucun corps, à moins qu’il ne soit disposé à quelque autre maladie, soit externe, comme l’esthiomène, le cancer, la morphée, l’alopécie, soit interne, comme la fièvre, l’arthrite, la paralysie. Paracelse n’en sait pas plus que ses contemporains sur les origines du mal français; ce qu’il a dit du gaïae prouve que l’opinion d’une importation américaine était peu répandue : « Maintenant que je puis, comme médecin, faire connaître les causes et l’origine de l’épidémie vénérienne, d’après la nature du microcosme et les véritables sources de la vraie médecine, je dis que le mal français, comme toutes les autres maladies, vient primitivement du temps, puis de la corruption du sperme; alors, en effet, diverses espèces de métaux reçurent une certaine corruption du sperme. Ce qui le prouve, c’est que, depuis la création du monde, on n’a jamais vu une luxure plus grande, une plus grande licence, et plus de déreglement dans les mœurs que dans le siècle où l’on observa pour la première fois chez l’homme ce genre de mal ; ce temps se rapporte à environ l’année du salut 1498. A moins de vouloir contredire a 1 expérience, personne ne niera que la luxure ne soit la cause de ce mal {Morb. fjalL, IV, 3). » L’étude des formes et des complications de la syphilis est mêlée de telles fantaisies et d expressions si étranges, qu’il n’est pas toujours facile de discerner ce que Paracelse a voulu dire. Je dois citer cette réflexion remar([uablc : « Toutes les fois (pi’une maladie quelconque présente un carac-

JOSKIMF-ALEXANDJUJ LAJJOULHÈNE

tère (le malignité plus grand que de raison, il faut soupçonner l’intervention du mal français. »

La Chirurgie de Paracelse est contenue dans la Petite Chirurgie ou Berthéomîe, dans la Grande Chirurgie et dans le Traité des ulcères et des tumeurs contre nature en sept livres. Vous allez voir quelles sont les idées de Théophraste en pathologie externe ; sachez d’abord comment il jugeait les chirurgiens de son temps. (( Venez donc ici, ô vous tous, chirurgiens, parmi lesquels je n’en ai pas jusqu’ici trouvé un seul qui mérite ce titre; hâtez-vous d’accourir tous ensemble, ô imposteurs, afin d’apprendre à connaître chaque degré séparément. selon la prescription dont vous êtes éloignés depuis quelques siècles pour vous livrer à la composition de vos réceptioncules, mendiées successivement de porte en porte aux Baucis couvertes de haillons et qui ne valent pas une écale de noix. Venez, je vous en conjure, à résipiscence, et, laissant vos onguents, vos sparadraps et vos cataplasmes, que 1 on trouve ça et là, dans un mélange confus, revenez à la vraie manière de guérir. » {üe gradibus eL compositionibns, etc., liv. III, chap. VIII.)

La Petite Chirurgie ou Berthéonée a été traduite en français pai Daniel du Vivier en 1623 (ainsi que la Grande Chirurgie traduite par Claude Dariot); je vous donnerai quelques extraits en reproduisant le texte archaïque. « Je ne veux pas que ceste mienne chirurgie soit intitulée le liure des playes, mais liure de mumie ou de la mumie. Que le liure des apostemes soit dit tel, mais le liure du baulme. Et je veux que le liure des vlceres s’inscriue le liure des liqueurs. Et le liure des esthiomenes celui du realgar (Berthéonée, préface paracelsique, p. 3). »

« Ou est-ce que mumie? La mumie est une liqueur esparse par tous les membres du corps, de telle vertu et force qu’il est requis, divisée toutefois de ceste façon : en la chair selon la nature de la chair, enl’os selon la nature d’iceluy, aux artères et ligaments selon leur nature, en la moelle, aux veines et an cuir, comme es autres... D où s’ensuit que la mumie de la chair guérit les playes de la chair, la mumie des ligaments les playes d’iceux, de sorte ({ue chaque partie a besoin de sa propre mumie (Berthéonée, 1,

I, ^ 2, p. 10). » Remarquez les trois substances, mumie, baume (it réalgar, dont les maladies chirurgicales tirent leur origine. Quant à la mumie, appelée aussi par Théophraste : mercure

PARACELSE

doux, esl-ce la lyuiphe plastique, la synovie, quelque liqueur o-luante indéteriniiiée? Paracelse veut combattre son épanchement qui est un accident; il a entrevu les fausses membranes, les pseudliymènes, peut-être la pourriture d’hôpital; il a parlé d’esquinancie des plaies.

L’idée dominante est de tout abandonner à la mumie. Théophraste n’est pas opérateur, il conseille d’élargir certaines plaies avec des substances qui putréfient et corrodent les chairs. Il ne parle pas d’incisions à pratiquer. Sa manière d’envisager et de traiter les hémorrhagies, les fractures et les luxations est déplorable, pour ne pas dire plus. Le développement des ulcères repose sur la théorie des sels corrosifs, terreux ou réalgaux. « Un ulcère ne peut être produit, si ce n’est par les corrosifs, et il n’y a pas de corrosifs en dehors des sels. Il est nécessaire que tous ulcères prennent leur origine des sels, mais non certes de ceste façon que le sel se change, qu’il devienne meilleur ou pire, comme on se l’imagine pour les tempéraments ; c’est pourquoy il faut que vous sachiez que rien n’est pire au corps, mais que le mal qui s’y trouue vient de la naissance. Le sel peut demeurer en son tempérament, de façon que sa substance n’est nullement manifestée {Berlhéonée, II, i, p. 1.34). »

Je borne là ces données sur la petite chirurgie. Le professeur Malgaigne a dit de la Berthéonée : « Fatras abominable, où le mauvais goût, l’obscurité alfectée, le charlatanisme, l’ignorance forment d’épaisses ténèbres à peine sillonnées de temps à autre par des éclairs de haute raison et d’éloquence. » {Inlvod lie lion aux œuvres d’ Ambroise Paré, préface, ccxi.) Ce journal est juste, j’ajoute que les éclairs de raison sont rares et que le bon de la Berthéonée est de source étrangère ou empruntée. La Grande Chirurgie que Malgaigne déclare plus calme n’est pas plus seusee. « L’intention de celui qui veut guérir doit être de combattre les étoilles et non de purger les humeurs (Grande Chirurgie, II, i, U). » On constate l’absence de vraies connaissances chirurgicales ; ici encore, les ulcères proviennent de l’influence des astres, de l’air, du chaos qui est en nous, de la corruption de nos sels. Il y a des ulcères et plaies de nitre, de vitriol, de sel gemme, d’alun, de réalgar, etc. J’ai hâte d’arriver à la thérapeutique proprement dite.

Dans le traité intitulé Archidoxa, Paracelse cherche les mystères

.lOSICI’II-ALEXANDUK LAH(JULHÈNE

(lu microcosme, la manière de séparer les éléments et d’extraire les quintessences et les arcanes. L’art consiste à faire subir à la •substance diverses opérations pour fixer la quintessence. Il dit aussi dans un autre livre : « Outre les essences dont j’ai fait mention dans les livres précédents, il existe une autre nature ou essence des corps qui est dite quintessence, ou, comme parlent Ils philosophes, accident élémentaire, ou encore, comme disent les anciens physiciens, forme spécifique. On l’appelle cinquième essence, parce que les trois premières en comprennent quatre; par conséquent, celle qu’on nomme ici cinquième est un accident élémentaire; sa nature n’est ni chaude ni froide et en dehors de toute complexion en elle-même. Un exemple nous fera mieux comprendre : la cinquième essence est la seule qui affermisse la santé; de même que dans un homme la force ou la santé est menée à bonne fin en dehors de toute complexion, ainsi la vertu est latente dans la nature. Car tout ce qui chasse les maladies n’est autre chose qu’une sorte de confortation, de même qu’on repousse un ennemi par la force. » (De gradibus et compositionibus receptoriim acnaturalium, III, i.) Les idées de Théophraste sur la quintessence rappellent ce que Galien disait de certains médicaments qui ag'issent, non par leurs propriétés élémentaires, mais par toute leur substance. Paracelse devient à peu près incompréhensible dans ses degrés et calculs des poids entre la maladie et le médicament. Les partisans de l’homéopathie pourlont réclamer Paracelse pour un ancêtre. « Sachez que les choses de la nature ne sont pas graduées, quant à la dose, dans un rapport exact avec la maladie; mais chacune de ces choses a son

degré égal à sa maladie correspondante; c’est le degré de la dose... Du leste, dans les choses de la nature et dans les maladies, il y a de chaque côté un degré... Il faut surtout chercher légalité entre la maladie et le médicament... La ({uantité de la maladie montre la quantité de la dose ; en conséquence, le médecin doit savoir quel est le poids de la maladie, car il faudra un poids équivalent pour remède. On administre le poids, non le degré; c’est là le principe à l’aide duquel on trouve la dose.... Quand la maladie est arrivée à l’égalité, il en résulte aussitôt que la nature guérit ce qui lui est contraire (De gradibus, etc., \T,

I et II). On lit ailleurs « que l’action’ d’un médicament dépend non de la quantité, mais de la vertu ».

1 héophi’aste employait les substances les plus actives, les

PARACELSE

poisons minéraux, et il leur devait des succès, mais aussi des revers qui lui étaient sévèrement reprochés. Il répond à ses adversaires : « Les médecins inhabiles et ignorants me poursuivent encore de leurs clameurs en disant que mes recettes sont des poisons, des corrosifs et un extrait de toutes les malignités toxiques de la nature. Pour repousser cette accusation, je leur demanderais, au cas oîi ils fussent eux-mêmes capables de répondre, d’abord s’ils savent ce qui est poison et ce qui ne l’est pas, on si aucun mystère de la nature ne se cache dans le poison... Celui qui dédaigne le poison ignore ce qui se cache dans le poison. En effet, telle est la bénédiction et l’efficacité de l’arcane du poison, que le poison lui-même ne peut rien en enlever ni y ajouter... Vous savez que la thériaque est tirée du serpent vipère : pourquoi donc n’attaquez-vous pas votre thériaque qui contient le venin de ce serpent? Maintenant, si ma médecine est comme la thériaque, pourquoi la rejeter uniquement parce qu’elle est nouvelle?... Tout est poison et rien n’existe sans poison... Si

le bien peut produire le mal, le bien peut aussi naître du mal

Ouani à mes recettes, remarquez seulement que tout ce que j’emploie dans leur composition contient un arcane qui sert à expulser ce qui est contraire, voyez aussi comment je procède : je sépare ce qui est arcane de ce qui ne l’est pas et j’assigne à l’arcane lui-même la dose fixée. Il me paraît maintenant certain (pie j’ai suffisamment défendu mes recettes; ce n’est que par jalousie que vous les calomniez, leur préférant les vôtres, quoiqu’elles ne soient bonnes à rien. Si votre conscience était loyale, vous vous abstiendriez désormais de cette manière d’agir (III, cxxiii). »

A côté des médicaments spagyriques ou chimiques, Théophraste admettait que les maladies se guérissent par les sortilèges, les talismans; il propose, pour découvrir les vertus spécifiques des remèdes, ce qu’il appelle la signature des choses. Les partisans des sciences occultes dont nous allons bientôt parler désignaient par là certaines marques, figurées ou colorées, indiquant les propriétés de ces substances : les taches de l’euphraise, comparées à la prunelle de l’œil, indiquaient la vertu curative de cette fleur dans les maux d’yeux; les grains de grenade, ressemblant aux dents, .sont utiles dans les maladies dentaires; la pnlmonaire, à cause de son tissu spongieux et des maculatures noirâtres de

JOSElMl-ALEXANDllIÎ LAHOULJJÈNE

ses feuilles, avait une grande efficacité dans les maladies du poumon; les citrons, ayant la forme du cœur et la couleur dorée du soleil, sont d’excellents médicaments cardiaques!

Le fougueux thérapeutiste, attaquant la polypharmacie, a simplifié la préparation des médicaments, qui étaient, à celte époque, des mélanges confus de toutes sortes de drogues. Les extraits, les essences, les sels minéraux, les préparations métalliques soigneusement faites ont été un progrès; on doit à Paracelse la teinture d’aloès composée ou élixir de propriété, la teinture d’ellébore, un laudanum qui n’a rien de commun avec celui de Sydenham, des opiats, un opodeldoch. « Autant de maladies, autant d’arcanes » qu’il recherchait et qui devaient agir sous la direction d’Archeus. Cette entité favorite, cet alchimiste n’était pas oublié en chirurgie, où Archeus est Vulcain ou le fondeur, le destructeur des corps {Grande Chirurgie, II, ii, 11 et 12).

La thérapeutique chirurgicale de Théophraste est, du reste, presque nulle. La mumie suffit à tout. Les ulcères seraient guéris par l’usage des sels qui leur ont théoriquement donné naissance. Les hémostatiques sont insignifiants ; par contre, les escharotiques sont fort énergiques. Les moyens de contention des fractures sont d’une simplicité extrême, deux anneaux et une vis de rappel éloignant les extrêmes du membre fracturé. La Grande Chirurgie de Paracelse ne mérite pas tous les éloges que Malgaigne lui a donnés.

Afin de porter un jugement impartial sur Paracelse, il faut examiner le milieu où il a vécu. Sans cela, on s’expose à le trouver plus grand ou plus petit que sa mesure. A l’époque où paraît Théophraste de Hohenheim, douze siècles se sont écoulés depuis la mort de Galien, dont la doctrine avait fini par régner seule, d’abord teintée de méthodisme, ensuite altérée par les Arabes. Puis, les écrivains grecs dévoilés, admirés jusqu’au culte, on pensait comme les anciens, on voyait comme ils avaient vu. Le danger d’immobilité scientifique devenait menaçant.

Pendant que des travailleurs infatigables dégageaient cette lumière du passé longtemps obscurcie, d’autres chercheurs, pleins d’ardeur et d’audace, voulaient renverser le vieil édifice de la philosophie et de la médecine. Plongés dans les rêveries de la théurgie, de la magie, de l’astrologie, de l’alchimie, plusieurs d’entre eux sont devenus célèbres par leurs bizarreries, leurs

PARACELSE

travers, les désordres de leur vie. Ces sectateurs des sciences occultes ne redressent rien par eux-mêmes; mais leur révolte contre la science reçue, révolte qui aurait abouti à une direction folle, a eu pour résultat de faire abandonner l’ornière du passé et de provoquer par d’autres mains la révision de nos connaissances. Nous pouvons placer à côté de Paracelse deux hommes ([ui ont mêlé à la médecine l’ensemble des sciences occultes et les extravagances de la cabale : Agrippa et Cardan.

Corneille Agrippa de Netteslieim (1486-1535), issu d’une illustre famille et né à Cologne, avait reçu une éducation soignée; il possédait des connaissances fort étendues et variées. Son inconstance naturelle, son humeur caustique lui suscitaient des ennemis et l’empêchaient de se fixer nulle part. Secrétaire de l’empereur Maximilien 1®'', qu’il accompagne à la guerre, il se distingue par sa bravoure et mérite d’être fait chevalier. Bientôt Agrippa quitte Maximilien pour étudier la jurisprudence, la théologie et la médecine; ses écrits provoquent des querelles incessantes; il parcourt en vagabond l’Allemagne, l’Angleterre, la Suisse. Il s’arrête à Lyon, où Louise de Savoie, mère de François I®'', le nomme son médecin; peu après, il prédisait à sa bienfaitrice des revers qu’il lisait dans les astres, et il fut exilé. Arrivé dans les Pays-Bas, deux traités d’Agrippa, De Vincertilude el de la vanité des sciences, ainsi que sa Philosophie occulte, le firent jeter en prison. Bevenu à Lyon, il y fut enfermé à cause d’un libelle contre Louise de Savoie. Accusé d’être en commerce avec le diable qui le suivait sous la forme d’un petit chien noir, n’ayant pu avoir ni bonheur, ni richesses, Agrippa mourut dans un hôpital à Grenoble, n’ayant pas atteint cinquante ans.

Supérieur à son siècle, Agrippa reconnaissait l’unité dans le monde. Tous les corps, disait-il, envoient et reçoivent des atomes; les éléments sont identiques dans le ciel et sur la terre; toutes les formes dérivent des archétypes, des intelligences, des constellations, des éléments corporels en harmonie avec les idées archétypes. Celui qui peut extraire des corps les esprits ou essences servant d’instrument aux intelligences parvient à créer des êtres nouveaux, à faire de l’or et autres merveilles. Tous les corps de l’univers sont liés par des sympathies ou des antipathies naturelles; les nombres ont aussi leur puissance. Agrippa établit dans une échelle septénaire, employée par Paracelse, les correspondances de toutes choses. Ces données servaient à Agrippa

JOSRPir-ALEXANORE LAUOULBÈNE

pour construire la science entière, la médecine et la thérapeutique. Dans son ouvrage Sur la vanité des sciences, il renverse tout son édifice, critique toutes les sciences connues et décrie toutes les profesions. Comme écrivain et comme philosophe Agrippa est au moins égal, sinon supérieur à Paracelse.

Quelques mots sur Jérôme Cardan (1 500-1576), de Pavie. Son père, médecin et jurisconsulte, fut son premier instituteur, mais n’aimait point son fils. Cardan étudiait avec ardeur et faisait les progrès les plus rapides; il se rendit à l’Université de Pavie; à vingt-deux ans, il y expliquait Euclide; à vingt-quatre, il était docteur. Exerçant la médecine en divers endroits jusqu’à l’âge de trente-trois ans, il fut ensuite norhmé professeur de mathématiques à Milan ; mais il ne conserva cette place que deux années. Alors il voyagea, parcourant l’Allemagne, la France, l’Angleterre; puis il revint dans sa patrie. Retenu en prison pendant six mois à Bologne, pour dettes. Cardan vint finalement à Rome où le pape lui accorda une pension, et il s’éteignit dans cette dernière ville.

Doué de hautes facultés. Cardan appliqua les sciences occultes à toutes les branches de la médecine. Partant du système de la vie universelle, il admet que les minéraux s’accroissent en se nourrissant, que les plantes ont des passions. Partout sont des forces vitales et des sympathies. Le soleil est en harmonie avec le cœur et l’air, la lune avec les humeurs et l’eau. Les signes de la valeur sont dans le pouce répondant à Mars, la chiromancie est souveraine. Les éléments sont l’eau et la terre, de là proviennent tous les corps sous l’action du feu qui n’est pas un élément, mais résulte d’un mouvement moléculaire. Un ouvrage des plus curieux est celui De vita propria, où Cardan explique ses actions, mélange de contradictions bizarres, et dans lequel il expose ses torts, ses faiblesses, même ses vices. Il avait composé deux cent vingt-deux traités; son immense savoir, son style mâle en feraient un auteur hors ligne sans son penchant pour le paradoxe, pour le merveilleux, avec une crédulité d’enfant, une vanité sans bornes. Leibniz dit que, malgré ses défauts. Cardan était un grand homme et que, sans ses défauts, il eût été incomparable. Plus mathématicien et plus philosophe (|ue médecin. Cardan est au moins égal à Paracelse.

PARACELSE

D’où vient donc la suprématie de Tliéopliraste de Holienheim faisant pendant sa vie plus de bruit que des savants d’un mérite ég-al, sinon supérieur au sien, et devenant un chef d’école? On en trouve les causes dans ses déclamations retentissantes, sa persévérante éuerg'ie, son étrangeté, qui le mettaient vigoureusement en relief. Beaucoup d’hommes ont eu plus de succès par leurs défauts que par leurs qualités très réelles, par exemple Galien.

Voyons d’abord ce que les contemporains ont dit de Théophraste, ainsi que ceux qui ont vécu peu après ; Thomas Eraste, devenu ennemi de Paracelse, l’appelait « bête féroce, suppôt du diable, ignorant ivrogne, homme en délire ». Dessenius le qualifie de magiis mo7istrosus, supèi'stitiosus, impiiis et in Deo blasphe- 77ÎUS, mendacissimus, infandus, impostor, ebriosus. Il est sûr que, pour plusieurs, Paracelse était un charlatan, un fou, et qu’il passait pour magicien, ayant pactisé avec Le Démon.

La Faculté de Paris l’avait nommé un second Luther, et Paracelse répondit : « Non, je ne suis pas Luther, je suis Théophraste... Je suis plus que Luther, qui n’^était que théologien; je connais la médecine, la philosophie, l’astronomie, l’alchimie. Luther n’est pas capable de délier le cordon de mes souliers. »

Le chancelier Bacon a été des plus rudes : « Les chimistes ont à leur tête une espèce de monstre, c’est Paracelse. Singe d’Epicure dans la météorologie, il nous donne comme des oracles ce que l’autre ne propose que comme une opinion. Le destin règle tout dans Epicure; mais, plus aveugle que le destin, plus capricieux que le hasard, Paracelse ne s’en rapporte qu’à lui-même. Plus une chose est absurde, plus il est prompt à l’assurer. » Bacon appelle encore Théophraste : « enfant adoptif des ânes ». Il le compare à un sanglier fouillant le sol avec sa hure. A côté de ces qualifications, plaçons l’opinion de Ramus : « Paracelse a tant fait pour tirer les remèdes des métaux que la médecine semble née de lui ». Joseph Duchesne (Ouercetanus), persiflé par Guy-Patin, prétend que Paracelse était doué d’une sorte de divination.

Il importe de connaître l’opinion des chimistes sur Paracelse. André Libavius assurait qu’il « abusait une multitude de gens avec ses remèdes et ne les a pas guéris; qu’il en a tué un bon nombre ou les a mis dans un état pire que celui où ils étaient; qu’enfin il n’a pas pu se débarrasser lui-mème de la toux, de la

JOSKPII-ALKXANDHE LABOULBKNE

goutte et d’une contracture dont il était affecté ». A ce sujet, Oporin, le secrétaire, observait que son maître appelé dans une localité ne pouvait jamais y demeurer plus d’un an, ayant coutume de dire qu’il ne devait pas exercer plus longtemps son métier dans un même lieu. Ceci nous prouve qu’avec les moyens chimiques et une pratique téméraire Paracelse faisait au moins autant de mal que de bien.

Les historiens de la chimie ont constaté que les alchimistes du XVI® siècle ne reconnaissent pas pour leur chef Théophraste de Hohenheim; ses écrits, d’après Hœfer, ne renferment rien qui n’ait été dit avant lui. Notre vénéré Chevreul estime que Paracelse avec ses bizarreries n’a rien d’original, qu’il tient de la manière la plus intime à Basile Valentin et aux deux Isaac Hollandais. D’un autre côté, il ne vient, ajoute Chevreul, comme applicateur de la chimie à la médecine, qu’après les médecins arabes. Je dois ajouter qu’il a fait beaucoup plus qu’eux et leur est très supérieur. Théophraste de Hohenheim commence la série des chimiâtres où l’on trouve Van Helmont et Sylvius de Le Boe.

L’influence de Paracelse a été considérable. Je vous l’ai dit, son langage animé, burlesque, provocant attirait la foule, passionnait ses adeptes; les revers de sa thérapeutique ne suffisaient pas à effacer des succès inespérés, éclatants. Ses essais répétés, ses tentatives hardies ont fait la fortune des médicaments chimiques, finalement adoptés, malgré une opposition tenace, où notre ancienne Faculté se faisait remarquer au premier rang. En décrivant des substances peu connues avant lui, Paracelse a contribué à les introduire dans le traitement des maladies.

L’expérimentation ou l’expérience si souvent invoquée à son profit par Paracelse est illusoire. Il en parle, au point d’avoir séduit Bordes-Pagès, Malgaigne, Bouchut et d’autres ; mais, en réalité, il n’a point mis en pratique les préceptes scientifiques indiqués dans ses œuvres et jamais suivis. Paracelse a été un grand démolisseur, ayant peu fait pour les progrès réels de la médecine, l’arrêtant plutôt avec les systématiques qui la voulaient rattacher aux sciences occultes. Je partage l’opinion de K. Sprengel, de Daremberg, de L. Boyer sur le rôle de Paracelse au plus comme novateur, mais non comme fondateur et véritable réformateur.

VAN HELMONT

Van Helmont arrive un siècle après Paracelse; mais, si la chronologie les sépare, il existe entre eux plus d’une communauté d’idées ainsi qu’un égal mépris pour la médecine ancienne. Paracelse, doué d’une énergie sauvage, a les emportements d’un tribun sans mesure; Van Plelmont, quoique fougueux et superbe, montre plus de retenue; sa violence est d’un gentilhomme.

C’est en lo77 que Jean-Baptiste Van Helmont, seigneur de Mérode, de Royenborch, d’Oorschot, de Pellines, etc., vint au monde à Bruxelles. 11 était le dernier né d’une famille noble et n’avait que trois ans quand il perdit son père. Destiné à une carrière en rapport avec sa naissance, il suivit, malgré sa mère, son irrésistible penchant pour l’étude; ses succès furent brillants à l’Université de Louvain. A dix-sept ans, on voulut le recevoir maître ès arts; mais il refusa ce titre par humilité, après s’être examiné sévèrement et reconnu qu’il ne savait que des mots. Quittant les écoles, n’acceptant pas un canonicat, il implore les lumières d’en haut sur le choix d’une carrière. Peu satisfait des leçons de Martin del Rio, à l’école des Jésuites, il s’applique à la lecture des stoïciens et des pythagoriciens, de Sénèque et d’Epictète;il fut même tenté de se faire capucin. Puis, Van Helmont pensa au droit; mais les institutions des hommes lui parurent si fragiles ! L’œuvre de Dioscoride lui montra qu’on n’avait rien ajouté aux connaissances sur les vertus des plantes. Fuchs et Fernel ne le fixèrent point; loin d’être entraîné par leur science résumant la pathologie et la thérapeutique, Siibrisi meeiim, dit-il. Enfin, Hippocrate le frappa ; il apprit par cœur les Aphorismes, mais il resta moins instruit que jamais après avoir relu, annoté Galien, Avicenne et plus de six cents auteurs grecs, arabes ou modernes. Remarquez, messieurs, et cette indécision et cet insatiable désir de connaissances.

Craignant que l’art de guérir ne fût qu’une imposture, que les médecins fussent partagés entre l’incertitude et l’ignorance. Van Helmont, la face contre terre, implore de nouveau le ciel pour exercer avec profit sur ses semblables la charité dont il se sent animé à leur égard. Il a une vision qui le décide et dans laquelle il reçoit l’ordre de se faire médecin.

Van Helmont se livra tout entier à la médecine avec l’ardeur d’un enthousiaste et la constance d’un fanatique. Reçu docteur à Louvain en 1599, il visita, les années suivantes, les Alpes, la Suisse, la Savoie ; de retour en 1602, il s’occupa sans relâche

JOSEPH-ALKXANDRF- LABOIJLBKNE

d’opérations chimiques. Après ce premier voyage, Van Helmont, ayant donné la main à une jeune personne dont il mit aussi les gants, fut atteint de gale pustuleuse; il eut une très grande peine à s’en débarrasser et il maudit les ressources insuffisantes de la médecine galénique. Puis, de nouveaux voyages en Espagne et en France succédèrent à ceux que Van Helmont avait déjà entrepris; on le trouve à Londres, en 1604, où il est reçu avec distinction; il retourne dans sa patrie pendant l’automne de 1605. Débarqué à Anvers, Van Helmont soigne de nombreux malades atteints de fièvres malignes avec hydropisie; à Bruxelles, il renonce à toute distraction, à tout plaisir, refusant des fonctions honorifiques auprès de plusieurs souverains, tout entier à ses travaux et visitant les pauvres et les prisonniers.

Un riche mariage avec Marguerite van Ranst le fixa dans une propriété, à Vilvorde, près de Bruxelles. Là, vivant presque cloîtré dans son laboratoire, il s’occupait de chimie, de pyrotechnie, s’efforçant d’être philosophe par le feu, ainsi qu’il aimait à être appelé. Il guérissait, assure-t-il, des myriades de malades qu’il traitait gratuitement et avec des remèdes merveilleux composés par lui. Mais son premier ouvrage, paru à Leyde en 160o, lui avait attiré la haine de ses confrères et des médecins galéniques; le retentissement des œuvres qui suivirent le mit en butte aux persécutions. Ses ennemis l’accusèrent de magie, il encourut la censure des autorités médicales, ses livres furent suspectés d’hérésie. Van Helmont fut rigoureusement emprisonné de 1634 à 1636, et, pendant sa captivité, il perdit deux fils atteints de la peste, sans qu’il obtînt de pouvoir les soigner.

Usé par le travail et par le chagrin. Van Helmont, après une glaciale journée d’hiver, éprouva une douleur thoracique et, atteint d’une fluxion de poitrine, il sentit qu’il approchait du terme fatal. Il dicta ses volontés à son fils et le chargea de recueillir ses ouvrages. La veille de sa mort, il écrivit à un de ses amis de Paris, prédisant sa fin dans vingt-quatre heures. Il succomba le 30 décembre 1644, à l’àge de soixante-sept ans.

Son fils, François-Mercure Van Helmont, étudia la médecine et publia, outre les œuvres de son père, plusieurs ouvrages d’un style si bizarre et si obscur que Leibniz assure que l’auteur ne se comprenait pas lui-même. Le portrait des deux Van Helmont se trouve en tête de la seconde édition des Œuvres publiées par Elzévier. Les traits du père, ou de Jean-Baptiste, sont remar-

VAN HRLMONT

qiiahles par leur fermeté et par le front proéminent avec les cheveux courts. Le fils a les traits moins accentués, les cheveux très lon^s.

Les appréciations sur van Helmontet scs Œuvres ont été nombreuses clans ces derniers temps, L’Académie royale de Belgique a mis au concours, en 186o, l’histoire de la vie et des écrits du grand médecin flamand. Je vous donnerai l’indication des mémoires, ou éloges des panégyristes; je vous en recommande la lecture.

\ an Helmont, tantôt violent, tantôt mélancolique, est incontestablement plus érudit, plus observateur que Paracelse; il vaut beaucoup mieux comme homme, comme médecin; il aimait son art et les malades. Polémiste habile et démolisseur des anciennes doctrines, il n’est pas aussi heureux quand il cherche à édifier, car alors il rêve, il a trop souvent des idées extravagantes. A peine ai-je besoin de vous dire combien est fausse l’assertion de Guy Patin, en guise d’oraison funèbre : u Van Helmont était un méchant pendard flamand qui est mort enragé depuis quelques mois; il n'a jamais rien fait qui vaille. J’ai vu tout ce qu’il a fait; il s’inscrivait fort contre la saignée, faute de laquelle il est pourtant mort frénétique. » La mort de Van Helmont, causée parune pleuro-pneumonie, a été absolument calme.

Je serai aussi bref que possible dans l’exposition des idées de Van Helmont; vous en trouverez le détail et les compléments dans les notices précitées et les ouvrages que j’aurai à vous signaler.

Les princij)es généraux ou base du système sont les suivants : 11 y a partout et aussi chez l’homme la matière et l’efficient. L’agent ou l’efficient est la force séminale, principe supérieur, immatériel et occulte, jouant le rôle de bon et de mauvais génie. Van Helmont doime à cet être insaisissable le nom, déjà imaginé par Basile Valentin et employé par Paracelse, d’ Archée, d’Architecte ou de principe déterminatif, ou d’Aura, ou de Vulcain. La vie se résume dans l’âme sensitive, laquelle, ayant reçu délégation de l’âme immortelle, répand ses facultés dans chaque oigane. L’Archée est formé du souffle vital et du noyau spirituel; artisan des générations, il gouverne à l’aide d’archées subaltei iics émanant de lui comme les rayons lumineux d’un foyer de lumière. L(' principe delà vie ou âme vitale a pour siège l’estomac, y demeure

lu

.lOSEPII-ALRXANDRE LABOULBKNE

cl flirige de là toute l’économie. Les archées des reins, du foie, de rinteslin, de la matrice sont tenus à l’obéissance, et leur révolte provoque de graves désordres. L’accord de l’archée de l’estomac avec celui de la rate constitue un duumvirat remarquable et soumis à l’àme vitale. Voyez combien Van Melmont, pour expliquer la vie et ses manifestations, a créé d’êtres dont les attributions sont plus ou moins déterminées. Il admet, en somme, que la santé a lieu et se maintient quand les archées secondaires obéissent à l’archée central placé à l’orifice cardiaque et ordonnant de là au pylore d’ouvrir et de fermer la porte ; tandis que, la discorde se produisant, les maladies arrivent et varient suivant le siège de l’archée révolté.

Au-dessous de l’Archée vient le Ferment, expression remarquable à laquelle les théories parasitaires donnent en ce moment un attrait de curiosité et d’actualité. Mais qu’est le Ferment pour Van Helmont? C’est un être doué des facultés de la vie, empruntant sa puissance à la subtilité de ses atomes et transmettant luimême l’influence vitale comme la lumière communique la lumière. II y a autant de ferments que de digestions en nous. « Les ferments sont de la classe des formes et des semences, ils se sont séparés du commerce intime des qualités matérielles ; s’ils s’associent quelque qualité de ce genre, c’est pour répandre plus facilement leur force vitale... Un ferment, c’est ce qui convertit quelque chose en sa propre forme par sa vertu séminale. C’est ainsi qu’un peu de levure de bière imprime son type à toute une masse de farine d’orge et la convertit en bière; puis, quand sa vertu s’est dissipée, cette bière redevient eau. »

Van Helmont dit encore : « Le ferment pousse quelquefois son entreprenante audace jusqu’à former une àme vivante... Ainsi s’engendrent des poux, des vers, des punaises, hôtes de nos misères, nés soit de l’intérieur même de notre substance, soit de nos excréments. » Nous sommes ici en pleine génération spontanée, poussée ju.squ’à l’absurde, car l’odeur d’une chemise sale engendrerait des rats dans un vase plein de froment. Van Helmont n’a pu soupçonner le rôle des schizomycètes, mais il tenait si fort à ses ferments qu’il s’écrie : « O Paracelse, pour avoir méconnu les ferments, tu as construit de grandes fables et méconnu les principes de la nature... Ce microcosme avec lequel tu t’amuses t’a rendu ridicule aux yeux de la postérité. C’est par

VAN IIELMONT

les ferments que nous trioinplions du virus des ulcères, car tout ce qui arrive dans la nature se fait par une vertu qui est attachée aux semences... Nous n’avons en nous ni des fontaines de sel, ni des réductions de sang- en métau.x cachés, ni des minéraux lessivés qui deviennent la matrice des ulcères... Les lois du microcosme ne nous sont pas plus applicables que celle des quatre éléments et des quatre humeurs des anciens avec leurs accords ou leurs discordes. »

Ce n’est pas assez pour Van Helmont de mettre partout un Archée, sorte de Providence biblique, à la place des facultés naturelles de Galien ou de la fatalité des philosophes; il prodigue la vie, il voit d’autres agents : les Blas. Les idées séminales, dans tout le système du monde, sont, dit-il, le principe initial excitateur de tout Blas des semences, des générations, des changements. « J’ai appelé Blas la force motive aussi bien que la force altérative, parce qu’elle n’avait pas de nom... L’homme par le Blas volontaire, l’Archée par le Blas idéal et séminal produisent des altérations diverses. L’agent séminal, désordonné, au moyen du Blas étranger, produit comme par avortement un monstre qui est proprement la maladie. » (Ignoius hospes morbus, édition Elzevier, 1652, 1 61, p. 398, 1 61-63, p. 398). Dans ce langage énigmatique, on devine que le Blas altératif répond à une force nutritive, le Blas moteur à une force motrice, et que les deux réunis sont le Blas humain, par opposition au Blas des astres ou des forces planétaires.

L’anatomie est bien faible dans les œuvres de Van Helmont; mais, différent de Paracelse, il en connaît la signification véritable; il estime Vésale son compatriote; toutefois il croit que l’anatomie après plus de mille ans d’existence n’a pas appris à mieux connaître et guérir les maladies! De plus, il ne sait pas user de l’anathomie pathologique dans le diagnostic différentiel des hydropisies, car il affirme que sur des centaines d’hydropiques, il n’en a pas vu un seul dont le foie fût affecté.

En physiologie. Van Helmont est loin de profiter, comme on l’a prétendu, de la découverte de Harvey; il admet que le sang de la veine cave arrive dans le ventricule droit et pénètre dans le ventricule gauche à travers les porosités de la cloison {Blas

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humanum, „^20-2J, p. 140, | 24, p. 147). Au sujet de la respiration il critifpie les anciens sur le rôle qu’ils attribuaient à l’air; pour lui, (( l’air charrié par la veine ai-lérieuse et par l’artère veineuse des poumons... l’air ainsi envoyé dans le cœur y reçoit un ferment ». Tout cela est fort vag'ue. Quant au .système nerveu.x, le solitaire de Vilvorde est au-dessous de Galien. « L’âme sensitive sent par la vie dans les esprits animau.x; elle voit immédiatement dans le nerf optique, lequel habite dans la pupille, les espèces visibles conçues... De sorte qu’il n’est pas nécessaire que ces espèces sensibles remontent au cerveau par les nerfs... Le cerveau est seulement l’officine des esprits animaux. Aussi les nerfs ne servent pas à transporter au cerveau les espèces puisées dans la sensation, mais à répandre les esprits cérébraux aux parties où ces nerfs arrivent, pour les ranimer et les réconforter. »

La célèbre et si compliquée théorie de la sextuple digestion peut se résumer ainsi : l’aliment éprouve dans notre corps six digestions successives : la première s’opère dans l’estomac au moyen d’un acide sécrété par cet organe et d’un ferment particulier; la seconde se fait dans le duodénum, la bile neutralise l’acidité de la crème (chyme). Une troisième digestion a lieu dans les veines mésaraïques ; la quatrième est sous l’influence d’un ferment venu du cœur. Enfin, par la cinquième digestion le sang artériel devient esprit vital et la sixième se fait dans l’intimité des organes où le sang se métamorphose en chair. Dans l’exposé de sa théorie, \an Helmont attaque Galien qu’il appelle excreineuiilius et igiiarus ; vous pouvez voir que s’il comprend la digestion gastrique, il erre à l’aventure pour tout le reste.

Avant de vous montrer la manière dont Van Helmont expose les maladies spéciales, rappelez-vous ses formules de la maladie en général, par les révoltés et les luttes de l’Archée. En voici une autre qui mérité de vous être signalée : « Les produits et les effets des maladies sont des générations séminales, dépendant tellement des semences qu’elles en reproduisent les propriétés {Ignotus hospes inovhiis, | 77, n° 9, p. 401). Mon impartialité m’oblige à relever dans Van Helmont des aperçus ju'ofonds ou judicieux.

Van Helmont méditait beaucoup et observait principalement sur lui-même. Atteint de la gale dans sa jeunesse, avant son deuxième grand voyage, et très affaibli par le traitement qu’on

VAN 11 Kl, MONT

lui avait fait subir, il parvint à s’en debarrasser par un remède chimique au moyen du soufre. Lisez dans le Journal hebdomadaire ((. VI, p. T)! 4-516, 27 mars 1830) le passage où Littré rapporte les angoisses du malade soumis par deux médecins fameux à forces saignées et apozèmes. Il fallait qu’il fût débarrassé d’une pituite salée ainsi que de la bile bridée, troublant la fonction sanguine du foie et engendrant une gale purulente. Van Helmont, ipii avait failli mourir moins de la maladie que du traitement, reconnut la contagiosité de la gale par semence et l’utilité des sulfureux. 11 appliqua plus tard ces vues au traitement des ulcères.

Dans le traité de la Lithiase ou formation des calculs, Van Helmont nous apprend qu’il a reçu en songe la science sur ce sujet. Aucun auteur médical n’a eu autant de songes; c’est par un rêve que Van Helmont s’est décidé à embrasser la carrière médicale ; rêve pour édifier sa doctrine ; rêve pour écrire son traité de la peste; rêve pour ne pas jeter ses écrits au feu, etc. Galien qui avait toujours, en cas opportun, quelque songe à son service en a moins abusé. Ici, Van Helmont combat Paracelse et le tartre, et met en action un agent nouveau, coagulateur, un ferment et l’archée pour la formation du calcul. L’idée séminale calculeuse est la vraie maladie. Ce n’était pas la peine de s’attaquer à Paracelse et à son « Duelech », car le traitement ne diffère pas beaucoup de celui de Théophraste.

Vous trouverez dans le traité des Fièvres une confusion constante entre la fièvre et les fièvres. Van Helmont prête aux anciens des idées exagérées pour les réfuter; il rejette la saignée, les purgations, les vésicatoires, invention du détestable Moloch, et même les lavements qui irritent l’intestin. L’archée repousse la fièvre parle blas altératif; l’archée, dans les fièvres, s’impose du repos par intervalles; puis, reprenant sa vigueur, il s’efforce de chasser la fièvre son ennemie !

Je vous indique parmi les divers traités, ou monographies spéciales des Œuvres de Van Helmont, celui sur la folie, oii il raconte ce qu’il a éprouvé après avoir pris l’aconit et la jusquiame, et aussi celui sur la Pleurésie, où il s’est minutieusement observé. Il repousse l’origine de la pleurésie par apostème catarrhal avec fièvre et douleur locale; la veine azygos, dit-il, n apporte pas la [utuite des ventricules cérébraux ilans la poitrine; c est l’archée pleural qui entre en fureur et fabrique un aciile particulier, l’épine pleurétiipie.

.lOSIClMI-ALEXANDRE LAHOULHÈNE

L’Asdiine a reçu de Van Helmont le nom d’épilepsie du poumon, mais il l’a trop étendu et môme confondu avec l’hystérie; il disting-ue l’astlime sec, humide et mixte et donne pour le premier les arcana mineralia.

Le traité de l’IIydropisie inconnue ou hydropisie rénale est loin de renfermer la découverte de la néphrite albumineuse ou du mal de Brig’th. Van Helmont admet, à priori, que les reins, servant d’émonctoire à l’hydropisie, doivent eux-mêmes la produire. Les anciens avaient tort de regarder le foie comme cause ordinaire des hydropisies. Le sang extravasé dans les reins, les calculs rénaux sont la preuve de l’hydropisie due aux désordres de l’archée du rein.

Je borne là cette revue sommaire. La thérapeutique de Vau Helmont est basee sur ce que, les maladies étant des idées, les remèdes sont des esprits. Il emploie les simples sans les soumettre au feu et surtout a la calcination. Il admet une vertu dynamique par le contact ou même à distance. Il emploie « les médicaments chimiques inconnus », mais indiqués par Paracelse, auquel il emprunte plus qu’il ne l’avoue. Remarquez aussi combien les idees morbides de Van Helmont sont voisines des semences morbides de Paracelse.

Il est inutile d’insister sur plusieurs pratiques de Van Helmont. Sa méthode pour élever les enfants était mauvaise; il les éloignait du sein maternel, il les privait de lait, leur donnant une panade sucrée ou miellée, bouillie avec de la petite bière. Je passe rapidement sur les procédés les plus bizarres : crapauds placés autour de 1 abdomen, ceinture de serpents autour du ventre dans l’hvdropisie pour effrayer l’archée, etc.

\an Helmont est le premier (|ui ait introduit dans la science le terme gcis. Le professeur Maurice Berthelot croit ce nom formé sans dérivation; il ne répondrait pas au flamand geest, ni à 1 allemand geist, esprit. Van Helmont regardait « le gas » comme une substance subtile unie au corps et l’appelait aussi « esprit silvestre ou sauvage », parce qu’il la considérait comme incoercible.

Le philosophe de Vilvorde a eu l’idée du thermomètre; il se servait ties habilement de la balance. Chevreul, dont je vous ai donné l’opinion sur Paracelse, juge ainsi Van Helmont : « Tout en reconnaissant ce que la science lui doit..., il importe d’insister

VAN HELMONT

sur le peu de place que les faits donnés par rexpérience y occupent; ce sont de faibles lueurs dans un système d’idées classées conformément à l'esprit le plus absolu que puisse manifester la méthode a priori. » Je tiens de M. le professeur Marcelin Berthelot, dont l’autorité est si grande, que « Paracelse et Van Helmont sont deux hommes qui ont montré du génie; mais le premier était charlatan et le second mystique ».

Arrivé au terme de cette étude, je résume ce que je vous ai dit sur les deux hommes célèbres qui viennent de nous occuper.

Paracelse, s’abandonnant sans frein aux violences de son caractère, despote, énergumène, vante l’expérience, mais ne la suit pas. Il parle et il écrit dans un langage bizarre et confus, en détournant les mots de leur signification habituelle. Théophraste de Hohenheim n’est pas un chef pour les chimistes, ni un médecin de premier ordre ; mais, dans son dédain pour les anciens dogmes, il fait voir l’importance de l’initiative personnelle. De plus, il a fixé l’attention sur les médicaments chimiques et les spécifiques.

Van Helmont, esprit vagabond, incertain, mécontent de luimême et des autres, prenant pour des réalités ses rêves et ses visions, est le coryphée d’un vdtalisme exagéré, l.es éloges dont on l’a comblé ne doivent pas nous faire tomber dans un excès contraire. Plus savant que Paracelse, il a mieux observé; il a reconnu l’importance de la digestion stomacale ; sa théorie des ferments offre des aperçus profonds et qui étonnent. Mais qu’il y a loin de là aux démonstrations de Davaine et de Pasteur !

N'exaltons pas outre mesure Paracelse et Van Helmont, ces deux ardents démolisseurs du passé, ces fanatiques thérapeutistes; ne leur attribuons pas des découvertes qu’ils n’ont pas soupçonnées. Ils ne sont pas réformateurs; leurs idées fausses auraient conduit la science hors de la vraie route. Le retour d’un Paracelse n’est plus possible ainsi que Ta montré, en 1853, notre doyen, M. Jules Béclard, alors agrégé de la Faculté, en examinant et réfutant dans la Gazette hebdomadaire de Médecine et de Chirurgie (2 décembre 1853, p. 117-121) l’ouvrage bizarre de Johann Gottfried Rademacher, qui se disait disciple de Théophraste de Hohenheim.

Sans anatomie, avec une physiologie insuffisante, la médecine ne progresse pas. Dans les siècles troublés où ont vécu Paracelse et Van Helmont, les seuls médecins, observant les malades sans

.lOSICIMI-ALEXANDUR LAHOULHK.M-:

idées préconçues et véritables cliniciens, ne faisaient point dévier 1 art de g uérir. Aussi voyons-nous les anciennes erreurs détruites, non pai les illustres reveurs de Jiàle et de Vilvorde, mais par les anatomistes des écoles d’Italie et surtout grâce à rimmortelle découverte de Villiams Harvey.

La plupart des livres, composant les œuvres de Paracelse, n ont pas été publiés de son vivant. Recueillis par ses élèves, ils sont pins ou moins authentiques et renferment avec les idées du maître celles de ses rédacteurs. Mœser énumère quinze traités pai acelsiques principaux qui, d après Rohlts, dev raient èti'e réduits à six : la Practica I). Tlieophrasll Paraceisi, etc., est de 1429, et la Grosse Wimdarzneij dont Dieklehie Chiriirfjie forme la quatrième partie, est de 1336. h’Irrgang uncl Labjirmlliiis des Ærlzen, imd s. w., écrit en 1338, n’a été imprimé à Cologne qu’en 1304, format in-8°.

Voici de beaux exemplaires des œuvres complètes qui vous intéressent plus particulièrement et qui ont d’abord paru à Bàle en 1373 :

Avreoli ïheophrasti Paracelsi Eremitæ, Philosophi Summi operum latine rcdditorum. Tom. primus-sociindus. — Basileæ, ex offîciiia Pétri Pernæ, 1575. Deux vol. in-8“, préface par Adam von Bodenstein.

Puis viennent les éditions de Huser.

La plus ancienne est celle publiée à Bâle de 1389 à 1390. Elle se compose de dix parties format in-4o.

Je vous montre un beau spécimen avec reliure ancienne de l’édition de 1603, également par Huser ;

Avreoli Piiilippi Tiieopiirasti Bombasts vox Hoiiexiieim Paracelsi des LdLEN IIOCUCELEIIRTEN f URTREFFLICIISTE.X WeITBERUMBTESTEX PhILOsopiir UND Medici Opéra. Bûcher iind Scliriften so viel deren ziir llandt gebrncht : uiid vor wenig lalircn mit und ihren glaubwürdigcn eigener hang’cschriebcn Origiiialieii collacioniert vcrgliechcn vcrbcsscrt : und durcli Ioiiannem IIvservm Bbisuoivm iii Zchcii untcrschiedliche Iheil iii 1 ruck gcg'cbcii. — Strasburg, in Vcrlegung Lazari Zelncrs Buchluuidlcrs, cio loc 111 (1003).

VAN n El. MONT

Les tomes iii-tolio, (jui ont paru séparément, sont reliés en un seul gros volume, partie allemand, partie latin, avec table en latin.

Lbie édition de Strasbourg', 1G16, est identique à la précédente. On a encore, sous le titre de Ciiikurgisciie Bûcher und Sciirif- TEN, publiés par les héritiers de Huscr, une édition de Strasbourg, 1605, in-folio, et 1618, in-folio, identique avec les précédentes.

Je tiens à vous montrer les éditions latines.

La collection paracelsique de Francfort est sous vos yeux, formant onze tomes en six volumes in-4“. — Un portrait de Théophraste se trouve ajouté aux divers tomes VI, VII, VIII, IX et

NoBILIS, CLARISSIMI, AC PROBATISSIMI PuiLOSOPHI ET MEDICI, Dn. AuREOLI PhILIPPI ThEOPHRASTI BoMBAST AB Hohenheim, digti Paragelsi, Operum meclico-chimicoi’um sive Paracloxorum. Tomus primus — vndecimus genuinus. A Collegio Musariim Palthenianarum in Nobili Francofurti. Anno m dc iu-m dg v (1603-1005).

D’autres éditions latines ont été publiées à Bâle, 1603-1605; à Strasbourg, 1616. En voici une de Genève. L’exemplaire que je vous montre est remarquable par la netteté de l’impression. Il est orné du portrait de Paracelse par le Tintoret et forme trois volumes in-folio reliés en deux :

Avr. Philip. Theophr. Paragelsi Bomba st ab Hohenheim Medigi et Philo-sophi celeberrimi chemicorumque Principis, Opéra omnia modico-chemico-chirurgica Tribus voluminibus comprehcnsa. Editio novissima et emendatissima, etc. — Genevæ, siimptibiis loan. Antonij et Samuelis de Tournes, m dc lii.x (1638).

Je vous recommande celte édition où se trouvent les livres paracelsiques qui manquent dans l’édition de Francfork en onze tomes.

Ces deux volumes, in-8'’ et in-i", reliés en parchemin, sont, l’un, in-8° :

La petite Chirvruie .vvtre.ment ditte la Bertheonee de Philippe

JOSKI'H-ALEXANDUE EAIJOULIJÈNE

Aoueole Tiieopiiraste Paracelse, grand médecin et philosophe entre les Allemans, etc., avec notes et explications des termes et mots plus difficiles et tables des chapitres et matières par Daniel üv Vivier, Chirurgien et Barbier du Roy. — Paris, chez Olivier de Varennes. M oc XXIII (1623).

Le second volume, in-4°, est intitulé :

La Grande Chirurgie de Philippe Aoreole Tiieopiiraste Paracelse,'etc., traduite en François par Claude Dariot, médecin à Beaune. — 2® édition. A Lyon, povr Antoine de llar.sy, m dc hi (1603).

Vous trouverez plusieurs lexiques ayant pour but d’expliquer les termes les plus difficiles employés par Théophraste. Le petit volume, aux armes de la Faculté, sous le n° 3o.20o renferme un :

Dictionarium Theophrasti Paracelsi continens obscuriorum vocabulorum, quibus in suis scriptis passim utitur, Definitiones. A. Ge- RARDO Dorneo collectum et plus dimidio auctum. Francofurti. Anno M DL xxxiii (1633).

Les biographes, les commentateurs de Théophraste de Hohenheim sont nombreux, surtout en Allemagne. Je me bornerai à vous indiquer ; Baillif de la Rivière, Suavius, Dorn, Hübner, Soner, J. Peters, Scherer, Maris, Bremer, Spiess, Marx, Lessing, Mook, Frænkel, Bordes-Pagès, Ferguson, Louis Cruveilhier, Clément Jobert, Kerchensteiner (J.), Daremberg, Rohlfs, etc.; enfin Hahn, dans le Dictiojinaire encyclopédique des sciences médicales.

Plusieurs livres de Van Helmont ont paru pendant sa vie, de 1615 à 1644, et ont attiré sur lui la haine des Galénistes.

Le premier traité est :

Dciyevaad ofte nieuwe Opkomst dev Ge^xeeskoiist, in vevhogen Gvond- Regulen der Ncituve {Conseils jouvncdicrs suv une nouvelle origine de la médecine dansles règles fondamentales secrètes de la nature).

Leyde, 1613, in-4®. — Autre édition en 1660, Naeranus, Rotterdam.

De magnetica vxdnerum naturali et légitima curalione, contra loliannem Roberti, etc. Parisiis, apud Victorem Le Roy, 1621.

VAN HELMONT

C’est ce livre ([ui suscita l’accusation d’hérésie et fut en partie la cause du procès fait à Van Ilclmont, causant son emprisonnement, procès qui ne s’est terminé qu’après sa mort.

De aquis Spadanis, 1624. — Supplementum de Spadanis fontihus.

Leodii, apud Leon Strael, 1624, in-8“.

Febrium doctrina inaiidita. Antiicrpiæ, apud Vid. Johan. Chobbari, 1642, in-12.

Opuscula medica inaudita. I, De Lühiasi ; II, De Febribiis; III, De humoribus Gcdeni; IV, De peste. — Coloniæ Agrippina;. Apud And. Jodocum Kalkoven, 1644, in-8°.

Voici la première édition des œuvres publiées par le fds de Van Helmont, François-Mercure :

Ortvs medicinæ. Id est, initia piiysicæ inavdita. Progressas inedicinæ novus in morborum ultionem ad vitam long-am. — Avthore .lohanne Baptista Van Helmont Toparchâ in Merode, Royenborch. Oorschot, Pellines, etc. Edente Authoris Filio Francisco Mercvrio Van Helmont, cum ejus Præfalione e.v Belg’ico translata. — Amstcrodami, apud Ludovicum Elzevirum, in-4° . cio Ico xliii (1648).

L’édition de 1652, in-4o, également elzévirienne, et que je vous présente, renferme les portraits des Van Helmont. Je vous la recommande. D’autres éditions : de Venise, par les Juntes, enl651, in-folio; de Lyon, 1667, également in-folio; de Francfort, 1682, in-4“, etc., ont suivi dans le même siècle.

Le docteur Broeckx a cherché avec le plus grand soin les œuvres inédites de Van Helmont et il a été l’instigateur du concours qui a eu lieu à Bruxelles, en 1863, sur la vie et les écrits de. son illustre compatriote. On lui doit de patientes recherches et finalement il a provoqué l’apparition de deux mémoires couronnés par l’Académie de médecine de Belgique, l’un de W. Rommelaere, Tautre de J.-A. Mandon. Voyez aussi le rapport sur le concours Van Helmont, par Tallois, dans le Bulletin de V Académie roijale de médecine de Belgique, 2® série, t. IX, p. 985-1088,

W. Ro.m.melaeue. — Eludes surJ.-B. Van Helmont (in Mémoires des

.lOSlCPH-AI.ICXANDHK I.AIJOULIlICNK

concours cl des savants étrangers de l’Académie royale de médecine de Belgique, t. VI, p. 281 à 332, 1800, in-4'J).

J.-A. Mandon. — J.-B. Van Helmont, sa hiog rapide ; histoire critique de ses œuvres, etc. (in ibidem, p. 333 à 730.

Je vous signale parmi les biographes et les commentateurs (Je Van Helmont : d’Elmotte, Buisson, Rouzet, puis Littré, Broeckx, Cimier, Goethals, Spiess, Marinus, Dezeimeris, Borcles-Pagès, Daremberg, Maximilien Marie, etc.

LES ANATOMISTES ANCIENS

Dans celle première leçon, je veux vous faire juger les découverles el les services rendus à la science médicale par les aualomisles anciens el par les contemporains de Harvey, Nous leur devons d’avoir substitué, à des dogmes nés de l’imagination, des vérités incontestables. Vrais réformateurs, ils ont préparé la découverte de la circulation du sang; ils ont démontré la fausseté de théories qui ont pesé si longtemps sur la médecine. Vous verrez que le xv!” siècle a été remarquable entre tous pour la connaissance de la structure du corps humain et pour le zèle avec lequel tant d’hommes illustres se sont voués à perfectionner l’anatomie.

J’ai souvent appelé votre attention sur l’époque relativement tardive des recherches d’anatomie normale et pathologique. Je vous ai dit que ni les Hindous, ni les Chinois, ni les Hébreux, ni les anciens Grecs n’ont eu de connaissances sérieuses du corps de l’homme. De consciencieux et récents travaux sur la médecine indienne, dans les groupes d’hymnes ou Védas, le Rig en particulier; dans V Ayurveda de Susruta permettent de signaler, d’après F. Hessler, des données anatomiques nombreuses, mais peu nettes et bien moins importantes qu’on ne l’a dit. Les quantités bizarres de 600 os, 210 articulations, 900 tendons, 600 muscles, 700 vaisseaux qui sont au corps humain ce que sont les conduites d’eau pour les jardins, ou les canaux d’arrosement pour les camps, sont loin d’ctre établis sur une rigoureuse constatation. Que penser des 40 vaisseaux primaires dont 10 portent l’air, 10 la bile, 10 le phlegme, 10 le sang? et des autres vaisseaux non primaires au nombre de 170 pour le sang, autant pour la bile, autant pour le phlegme? Je ne puis trouver ces connaissances tout à fait extraordinaires.

L’étude approfondie des Ve'das amène à conclure que nos

JOSEPH-ALEX ANDUK LAHOULBÈNE

ancêtres indo-européens, les habitants des bords du Gan^^'e et les populations liellénicjues, ont eu la plus étroite parenté. Dans les poèmes homériques, dans VlUade et VOdyssée, on trouve environ cent cinquante mots relatifs à l’anatomie et, chose remarquable, dans les Hippocratiques plus explicites, la nomenclature des os est presque aussi indécise que dans Homère; mais les parties importantes du corps sont mieux décrites. Ceci nous indique, jusqu’à l’évidence, que les notions anatomiques se bornaient chez les plus anciens Hellènes à ce que les traumatismes, les plaies laissaient apercevoir, à ce que l’enlèvement des parties consacrées chez les victimes pouvait faire remarquer. Il est sûr que les premiers médecins de Gos et de Cnide n’ouvraient pas de cadavres humains dans un but scientifique.

Parmi les philosophes grecs, Alcmæon, le Crotoniate (oOO ans environ avant J. -G.), disciple de Pythagore, aurait fait de l’anatomie sur les animaux, d’après Ghalcidius. Nous trouverons Alcmæon réfuté par Aristote. D’autre part, Diogène d’ApoIIonie, Empédocle, Anaxagore, Démocrite et d’autres ont donné des descriptions, soit des vaisseaux, soit des organes des sens, entremêlées de théories sur la respiration et les diverses fonctions, prouvant leur ignorance anatomique; ils ne pouvaient surmonter l’horreur que leur inspirait l’idée de chercher, dans un cadavre humain, des connaissances utiles. Homère et les Hippocratiques avaient observé la nature, les philosophes l’avaient expliquée à leur manière et le plus souvent les yeux fermés.

Aristote (384 ans avant J. -G.), arrivé au déclin d’Hippocrate II, né en 460 avant notre ère, n’a pas pratiqué l’anatomie humaine. Il admet le cœur avec trois ventricules, la division du foie en plusieurs lobes, l’utérus avec deux cornes ; mais il avait disséqué un très grand nombre d’animaux. Get homme si remarquable, livré à l’étude de la nature dans le Nympheum mis à sa disposition par Alexandre le Grand, examinait tous les quadrupèdes, oiseaux, serpents et poissons recueillis pour lui de toutes parts. Aristote a désigné par le mot àpTYipi» la trachée-artère des mammifères ; il a donné le premier le nom d’àopTYÎ au plus gros vaisseau du corps, mais il ne l’a pas séparé des veines ; c’est une tronc commun de toutes les autres veines. Le cerveau est, pour lui, un corps humide, dépourvu de sang ; les poumons sont formés d’un tissu semblable à celui d’une éponge ; ces orgaiies servent à rafraîchir le cœur, auquel ils transmettent l’air ou

LES ANATOMISTES ANCIENS

l’esprit. Aristote combat Alcmæon qui avait prétendu que les chèvres respirent par les oreilles. Ce dernier connaissait-il le conduit allant de la caisse au pharynx et appelé, plus tard, trompe d’Eustache? Avait-il trouvé le tympan perforé ou accidentellement détruit chez une chèvre pour avoir adopté une opinion aussi étrange?

Le philosophe de Stag-yre disait « que les parties de l’homme sont inconnues, ou du moins qu’on ne peut en juger que par la ressemblance qu’elles doivent avoir avec les organes des animaux ». Il s’est illustré par une anatomie des animaux comparés entre eux et avec l’extérieur du corps de l’homme ; il avait observé le développement du poulet, il a décrit les quatre estomacs des ruminants, il a ouvert un Caméléon vivant et précisé le mouvement des muscles intercostaux. Ce grand naturaliste avait joint des représentations d’objets à ses ouvrages, il renvoie à une figure montrant la sortie des œufs de la Seiche (Sépia) ; aucun de ces dessins n’est parvenu jusqu’à nous. Son livre sur les plantes est également perdu. Aristote présente l’exemple unique d’un homme ayant rassemblé, seul, une masse aussi considérable d’observations, les ayant classées dans un ordre systématique en rapportant les idées de ses devanciers. Je ne résiste pas à vous dire que plusieurs maladies des animaux ont été vues par lui : la morve, pâLç, chez l’âne ; la ladrerie du porc, ; l’hydro-

phobie canine que l’homme, croyait-il, ne contracte jamais; la fourbure des chevaux et d’autres maladies de l’éléphant et même des poissons.

Dioclès de Garyste (3o4 avant J.-G.) paraît avoir écrit un ouvrage sur l’anatomie, peu regrettable au dire de Galien, qui lui reproche d’avoir eu des idées fort bornées à ce sujet. Dioclès ne connaissait pas les trompes utérines et admettait les cotylédons dans l’utérus de la femme.

Praxagoras de Gos (341 ans avant J.-G.) a été le maître d’Hérophile et il a poussé plus loin que ses devanciers les investigations cadavériques. Il détermina exactement la valeur du mot cotylédon, disant qu’il indique seulement les orifices des vaisseaux dans la matrice et que les cotylédons de la femme ne ressemblent en rien à ceux des animaux. Gette constatation fournit la preuve que Praxagoras, critiqué à tort par Galien, avait vu rutérus humain que le médecin de Pergamc n’a jamais connu. Praxagoras cherchait la cause des maladies dans les humeurs ; il avait re-

•lOSRPir-ALEXANnHK LABOULUÈNE

marqué les pulsations artérielles, inconnues d’Hippocrate. La distinction entre les artères et les veines lui appartient; il sépara des f)é^cç les vaisseaux d’uu tissu dense, dilatés après la mort et (pi’il regardait comme remplis par de l’air (àh^ rcfcTy, àfr-ripla), plus ou moins visqueux.

Praxagoras avait une pratique chirurgicale très hardie, enlevant la luette dans les angines, ouvrant la cavité al)dominale dans les cas de passion iliaque, afin de remettre les intestins dans leur état naturel. Pour agir de la sorte, il fallait posséder des données positives sur l’anatomie humaine que nous allons voir cultiver avec ardeur à l’École d’Alexandrie.

L’Egypte, après la mort d’Alexandre, était tombée en partage au beau-frère du conquérant macédonien, à Ptolémée, fils de Lagus, et surnommé Soter. Ce prince protégea les sciences et les arts; le roi de Syrie et celui de Pergame l’imitèrent. De la sorte, les Grecs transportèrent en Égypte et dans d’autres contrées les connaissances médicales; Alexandrie devint une colonie grecque sur la terre égyptienne.

Les deux Ptolémées, Philadelphe et Évergète, élevèrent les sciences à leur apogée. La bibliothèque et le musée d’Alexandrie ne cessaient de s’enrichir d’acquisitions nouvelles et précieuses. Le commerce des Gi'ecs s’étendant au loin, jusqu’à l’Inde, faisait arriver des animaux, des végétaux, des produits inconnus. Enfin, les rois d’Égypte avaient permis aux médecins de disséquer les cadavres humains et ils assistaient eux-mêmes aux recherches anatomiques; ils déracinèrent ainsi l’ancien préjugé qui faisait considérer l’ouverture ou la violation du corps de l’homme comme un des plus grands crimes.

C’est à tort qu’on a prétendu que les Égyptiens, si adonnés aux embaumements, avaient pu acquérir des notions anatomiques avancées. Nous savons par Hérodote et Diodore que, pour l’embaumement des grands personnages, l’écrivain sacré désignait sur le côté gauche du cadavre l’eudroit où il fallait faire la section. Le Parachiste pratiquait l’iucisiou sur la fosse iliaque avec une pierre tranchante d’Ethiopie, et s’éloignait en toute hâte, car l’aversion était grande pour celui qui osait profaner une dépouille mortelle. Les intestins ayant été retirés, sans le cœur et les reins, ou nettoyait la cavité abdominale, on la remplissait de myrrhe, de casse et d’aromates divers, puis on recousait les téguments. La boîte crânienne était vidée, soit par le nez, soit

par le trou occipital, à l'aide d’un couteau recourbé. Alors le corps était lavé dans une solution d’alcali fixe et laissé en repos pendant 70 jours. Après ce terme, on le lavait de nouveau, on l’enduisait d’une gomme ou résine; il était finalement entouré de toile ou de bandelettes. Les personnes peu riches faisaient injecter, avec un tube, de la résine liquide dans le ventre sans ouverture préalable; le corps était ensuite salé pendant 70 jours. Les pauvres se contentaient de laver le corps et de le faire macérer, toujours pendant 70 jours, dans une solution alcaline. En (|uoi de semblables procédés pouvaient-ils servir la véritable anatomie? Les paracliistes ou Prosectores étaient méprisés et souvent accueillis ou poursuivis à coups de pierre.

Les sciences ne furent nulle part cultivées avec autant de soin (jn’à Alexandrie pendant les guerres continuelles qui suivirent le démembrement de l’empire macédonien. Cette ville était le centre des connaissances humaines et du commerce du monde; les philosophes, les rhéteurs, les médecins y affluaient. Le temple de Sérapis renfermait une collection de livres ; le château des Ptolémées, le Bruchiiini, où on logeait des savants pensionnés par l’Etat, avait une bibliothèque, un musée, une collection d’histoire naturelle. Des discussions publiques, ludi Musarum et Apollinis, après lesquelles on accordait des prix au vainqueur, rappelaient les Jeux olympiques. Les médecins qui avaient étudié à Alexandrie étaient par cela même en réputation.

La prospérité de l’Ecole alexandrine fut extraordinaire dans les diverses branches des sciences, en mathématiques, en cosmographie, en grammaire, en philosophie. Des savants, des critiques, des poètes surgissaient; mais sous le septième Ptolémée, Evergète II, une révolte ayant éclaté, le souverain fit périr un grand nombre d’habitants, chassa les médecins, les philosophes et les rhéteurs. x\vec les derniers Ptolémées, l’étude des sciences faiblit, et Dion Chrysostome adressait de durs reproches aux frivoles Alexandrins « plongés dans l’ivresse des plaisirs..., ayant I)erdu le goût des occupations sérieuses..., ne connaissant pas de plus gratuls mallienrs que de voir un concurrent mal diriger sOn char dans l’arène on ([ue d’entendre nn musicien peu habile..., aucun peuple ne {)ortant plus loin le goût, même la lureur pour ces jeu.x ».

Lelse, Galien et les commentateurs nous ont fait connaître les deux [)lus grands anatomistes de l’ficole alexandrine, lléropliile

Hi

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cl Erasislrate, donl les oiivM‘a»es ont péri. Tous les deux vivaient en Égypte, sous le règne de Ptolémée Soter, entre 30d et 280 ans avant notre ère, Iléropliilc étant probablement le plus ancien.

Jléropliile, né à Clialcédoine, en Bithynie, était disci])Ie de Pra.xagoras, de Cos. Il dut probablement à son maître le goût de l’anatomie humaine, et il la porta au plus haut point de perfection qu’il lut alors possible d’atteindre. Il disséqua un grand nombre de cadavres et, de plus, affirme Gelse, auteur grave et bien informé, il ouvrit plusieurs fois des criminels vivants que lui livrait le roi d’Égypte. Tertullien a reproduit l’accusation de Celse, et je dois à M. le docteur Corlieu l’indication d’un auteur byzantin du xii® siècle, Michel Glycas, disant (Annales, 2® partie, p. 290) que les anatomistes égyptiens disséquaient, vivants, des malfaiteurs condamnés à mort pour empoisonnement ou pour vol. Les recherches anatomiques d’Hérophile ont donc été sanglantes. Cette tradition épouvantable a été contestée ; l’histoire impassible doit la maintenir malgré l’iiorreur qu’elle provoque.

Les travaux d’Hérophile ont été d’autant plus précieux que ses descriptions étaient faites sur la nature et non par analogie; le nombre de ses découvertes a été prodigieux. Étudiant les centres nerveux, il imposa des dénominations pittoresques conservées à travers les âges, dure mère, pie mère, rets admirable, conjlnent des sinus ou pressoir, etc. Quoiqu’il regardât les nerfs comme des canaux, Trépoi, à l’exemple d’Aristote, il les sépara de ceux-ci, comme organes de sensation; il admettait toutefois la similitude des nerfs et des ligaments, car, dans un passage rapporté de ses œuvres, le ligament rond de la tète du fémur est décrit sous le nom de veOpov.

Ilérophile avait distingué les vaisseaux du mésentère qui se rendent au foie de ceux qui vont aboutir aux ganglions, ou chylifères, ce qui prouve bien qu’il pratiquait la vivisection. En angéiologie, il appela les veines pulmonaires : veines artérieuses, parce qu’elles lui paraissaient de la nature des artères. L’ingénieux anatomiste distingua et nomma la première partie de l’intestin :

Aw^txaâàxryAov oii duodeuum ', il démontra la différence du foie chez l’homme et chez les animaux (pi’il avait sacrifiés en grand nombre.

Dans la descrijition des parties génitales, il décrit l’épididymc et nie son existence chez la femme; il compare l’ouverture de la

ANATOMISTICS ANCl ICNS

matrice gra\’idc à 1 ouverture de la flotte, et les trompes utérines à des canaux demi-circulaires.

lléropldle a entrevu le rapport du battement artériel avec la res[)iralion ; il admettait des systoles pulmonaires, mais il cherchait dans le cœur rorio’ine des pulsations et soutenait que la mort est le résultat de la paralysie du cœur. Bien qu’il tut anatomiste avant tout, il prit parti pour la théorie humorale à la suite de Pi’axagoras, et il plaçait dans les humeurs la cause prochaine des maladies; il recherchait avec subtilité, dans les pulsations artérielles, dans le pouls sautillant, qu’il nomma ainsi, les symptômes pathologiques.

Érasistrate, natif d’Iulis, dans l’ile de Céos, proche parent d’Aristote, fut disciple de Ghrysippe, de Métrodore, de Théophraste et appartenait à Guide. Pendant quelque temps, il resta à la cour de Séleucus Nicator, roi de Syrie, et découvrit habilement la cause de la maladie de lang-ueur d’Antiochus, fds de Séleucus, due à sa passion pour la reine Stratonice; cette cure mémorable porta au loin sa réputation. Érasistrate, s’étant rendu à Alexandrie, abandonna la médecine pratique et s’adonna aux recherches anatomiques, partag-eant les travaux d’Hérophile, trouvant, comme lui, les vaisseaux lactés du chyle sur des chèvres qui venaient de manger. Érasistrate croyait d’abord que les nerfs avaient leur origine dans la dure-mère, mais ses dissections lui firent reconnaître qu’ils provenaient de la substance même du cerveau et il avoua son erreur. Il découvrit les circonvolutions, les anfractuosités cérébrales, les comparant avec celles des animaux. Il aperçut et nomma les valvules du cœur : triglochines, tricuspides et sigmoïdes, ayant pour usage de s’opposer au retour du sang. Ge fut Érasistrate qui rejeta l’opinion de Platon voulant que les boissons, au moins en partie, arrivassent dans les poumons par la trachée, et il distingua cette dernière des artères pro[)rement dites en y joignant l’épithète âpre ou rude

au toucher.

Érasistrate attribuait les pulsations artérielles au pneuma respiré par le [loumon et ipii les remplit, après avoir passé par les veines pulmonaires. Il y a un mevfxa ^o>vixbv pour le cœur, un TTvevifia pour le cerveau. 11 savait que le sang jaillit de l’ar-

tère piquée; mais, disait-il, le [)neuma subtil, échap|)é |)ar l’ouverture, était de suite remplacé [)ar le sang des veines voisines.

.lOSKIMI-ALICXANDIlK LAIJOlJLUKNE

ce (nii lait, voir (ju’il connaissait les anastomoses des vaisseaux.

Pour ÉrasistT-ate, le corps est formé par une intrication de nerls, de veities et d’artères, le sau^- apportant la nourriture, le parenchyme n’élaut qu’un extravasat coagulé. La déviation des humeurs, l’erreur de lieu produit l’altération des parties solides. Autant la thérapeutique médicale d’Érasistrate était simple, consistant surtout en moyens hygiéniques, autant sa thérapeutique chirurgicale était hardie.

La dépouille mortelle d’Érasistrate fut déposée vis-à-vis de Samos, d’où le nom de Sarnien qui lui a été donné par plusieurs auteurs. L’étendue de ses connaissances et son austère proljilé lui attirèrent beaucoup d’amis et de disciples; il fut regardé comme le premier anatomiste et théoricien de son siècle. Cnide rivalisait toujours avec Gos.

;Vprès ces deux niai'tres alexandrins, je mentionnerai Eudème l’anatomiste, que Galien assure avoir pris part à leurs travaux. Eudème décrivit les os de la main et du pied, les apophyses styloïdes du temporal qu’il a comparées aux ergots du coq. Il avait, dit-on, observé le pancréas et les franges des trompes utérines.

L’influence d’Alexandrie sur la marche de la science médicale fut considérable. Jusqu’alors, on avait fait de l’anatomie humaine, pour ainsi dire, par occasion ; la curiosité scientifique des Ptolémées donna un vigoureux élan aux investig'ateurs sérieux. Les anatomistes étudièrent le corps de l’homme, non plus en coupant et en sectionnant presque au hasard, mais en disséquant dans un but méthodique, en cherchant exactement la situation, la configuration, les rapports des organes. Cette période admirable ne dura pas longtemps ; le goût des recherches anatomiques s’affaiblit bientôt, Alexandrie vécut sur son passé; à peine trouve-t-on, plus tard, quelques noms à citer parmi les chercheurs, entre

autres celui de Lycus (entre 130 et 170 ans après J.-C.), disciple de Ouintus, (jui est signalé comme anatomiste et commeidateur d’Hippocrate. Après les grandes écoles, arrivèrent à Alexandrie les petites sectes et 1 empii'isme. 1 outefois les connaissances ana-

tomiques avaient donné aux praticiens alexandrins une assurance inconnue jus([u a eux. Ils portèrent le 1er et le feu dans rintérieur du cor[)s humain ; ils ouvraient les cavités splanchniques pour

AMATOlNnSTF.S ANCfKXS

videf les abcès profonds, les lit] aides des plèvres ; ils trépanaient hardiment les os du crâne. Les spécialistes taillaient les calculeux; Ammonins imagina de rompre dans la vessie nne pierre trop volnminense à l’aide d’instruments de son invention. Vous voyez que l’idée de la lithotritie est bien ancienne,

Alexandrie domina pendant plusieurs siècles, et Strabon h' géographe, qui vivait sous Auguste, rapporte qu’une génération avant la sienne Smyrne possédait une école d’Érasistratéens, tandis qn’nn collège d’Hérophiléens existait présentement non loin de Laodicée, en Phrygie.

Nous voici arrivés, messieurs, aux premiers siècles de notre ère, et à Rome, où nous trouvons Glande Galien, né à Pergame en 128, résumant la médecine grecque, commentateur et encyclopédiste. One de fois je vous ai parlé de cet homme supéi ieur, de son œuvre considérable, du bien et du mal qu’il a feits à la médecine! Je vais résumer brièvement ses travaux anatomiques.

Avant Galien, une citation pour Rufus, d’Éphèse, et pour Marinas, qui avaient surtout, et peut-être exclusivement, observé sur des espèces animales. Rufns dit expressément « qu’il ne faut pas chercher à connaître le foie de l’homme d’après celui des victimes sacrifiées aux dieux, car il diffère entièrement de celui des animaux ».

Les descriptions anatomiques de Galien sont généralement très fidèles ; elles ont été regardées comme infaillibles. Je vous l’ai déjà fait remarquer : le respect pour l’autorité galénique a été si grand, si complet, qu’on supposait la constitution anatomique de l’homme susceptible de changer ou d’avoir changé, plutôt que de supposer ou de trouver Galien dans l’erreur.

Et, cependant, Galien n’a pas ouvert de cadavres humains ; c’est un point d’histoire acquis à la science. Les animaux qui ont servi aux expériences physiologiques de Galien sont pareillement ceux qu’il a disséqués dans un but anatomique : les singes, surtout le Magot, plusieurs mammifères, carnassiers, ruminants, solipèdes, porcins, etc. Mon prédécesseur, le professeur Charles Daremberg, a, pendant deux années consécutives, cherché au Muséum d’histoire naturelle, sous la direction de de Rlainville et de Gratiolet, à reconnaître dans les descriptions dcî Galien, avec le texte sons les yeux, la concordance* avec l’analomie

.lOSFIMI-ALEXANnUE LAUOULHÈNE

luiniaine oii celle de divers animaux. Ses palientes inveslii»ations lui ont démontré qne jamais Galien n’avait décrit, d’apnxs nature, sur un cadavre liumain; toujours il a rejiroduit l’anatomie d’un mammifère, single ou autre animal. G. Cuvier, Camper, de Jilainville et d autres avaient soupçonné ces faits, que Cli. Dalembcrg- a mis hors de doute. Nous trouvons môme dans Galien l’indication du g-cnre de mort qu’il regardait comme le plus convenable pour tuer l’animal destiné aux explorations anatomiques. Il recommande d’étouffer la bête sous l’eau, au lieu de

I égorger ou de l’étrangler avec une corde. De la sorte, les parties du cou seront, comme les autres, sans lésion.

Si Galien n’est pas le premier qui ait publié des monographies sur divers points d’anatomie, il est incontestablement un de ceux qui, dans l’antiquité, ont rassemblé le plus de documents. Ses Administrations ou Maniputatio7is anatomiques, ses livres Sur les os, ceux Sur la Dissection des muscles, des nerfs, des veines et des artères, de la matrice, des instruments vocaux, etc. sont des plus intéressants.

L’ostéologie est plus exacte , dans Galien que dans Celse et dans Rufus. Il a mieux décrit le sphénoïde, le temporal, le canal nasal du maxillaire supérieur, l’ethmoïde, les cornets des fosses nasales et la cloison qui les sépare. Il a bien fait connaître l’articulation de la tête avec l’atlas, et de mêine les os sésamoïdes.

II avance que la mâchoire inférieure, le sternum, le sacrum, le coccyx sont composés de plusieurs pièces, le sacrum de trois, le sternum de sept. Cela est vrai pour les premiers temps de la vie ou chez certains animaux. Galien s’estimait heureux d’avoir pu observer, à Alexandrie, deux squelettes humains dont l’im était celui d’un voleur qu’on avait privé de sépulture; il conseille à ceux qui veulent 'étudier l’ostéologie de se rendre dans cette ville. Il dit avoir eu des os à sa disposition, provenant de tombeaux que les débordements de rivières avaient bouleversés; d’autres pris sur des cadavres de malfaiteurs jetés à la voirie, ou encore sur des corps d’enfants abandonnés. Dans le Liber de ossibus ad tirones, on trouve une description bien faite du squelette, non de l’homme, mais du singe.

Ln myologie, (Talien a lait des découvertes en ilisséquant surtout les singes, « dont la structure se rapporte le plus à celle de l’homme. » Les muscles qu’il a décrits le premier, ou qui étaient lieu connus avant lui, sont le peaucier, le buccinaleur, le pyra-

ANATOMISTES ANCIENS

millal (lu nez, le plantaire et le palmaire, les sphincters externe et interne de l’anns, le petit pectoral, le rhomboïde, le petit droit ant(“rienrde la tete, rpiel([nes-nns des extenseurs du rachis, les intercostaux, le poplité, enfin les lombricaux et les interosseux des pieds ainsi c[ue des mains, dont on a, mais à tort, attribué la découverte soit à Riolan, soit à Habicot. Galien a indicpié les muscles du larynx, particulièrement les sterno et thyro-hyoïdiens; il connaissait mal les muscles de l’œil et ignorait l’existence du grand oblique. Du reste, sa description de l’œil doit être celle de la brebis ou du bœuf. La structure de tous les muscles, même du cœur, est pour Galien nerveuse ou tendineuse, erreur qui a subsisté longtemps après lui.

L’angéiologie galénique n’est guère plus complète que celle des Alexandrins qu’il cite. Il donne plus de place à la description des veines qu’à celle des artères. Les veines naissent du foie, les artères du cœur. Galien n’est pas exempt de graves erreurs, mais il a connu les anastomoses des vaisseaux mammaires avec les intercostaux et les épigastriques. Sa. description des veines jugulaires est faite sur des mammifères ; l’aorte, dit-il, a deux branches, l’une ascendante, l’autre descendante; les carotides forment, près de la glande pituitaire, sur le cerveau, un lacis admirable, mais qui n’est propre qu’à certains animaux. Le cœur est assez bien décrit; Galien a parfaitement connu l’ouverture de la cloison interauriculaire fœtale, ainsi que sa fermeture après la naissance, ouverture si improprement nommée : trou de Botal, et ejui doit porter le nom de Galien.

Daremberg a pu suivre sur les singes les descriptions des muscles, celles des artères et des veines, aussi loin que le permet le manfjue d’injections, car Galien se servait du chalumeau des orfèvres pour souffler dans les vaisseaux ; la splanchnologie est bien plus difficile à apprécier. Les principaux viscères ont été relatés d’après une sorte de compromis entre les carnassiers et les ruminants, môme d’autres espèces -animales. Galien admet la pluralité des lobes du foie, disposition qui ne se montre ni chez les Orangs, ni chez les Chimpanzés, mais qui existe chez les Magots. Il dit que la femme possède les mêmes parties génitales (^ue l’homme, ces organes étant chez elle cachés à 1 intérieur. Les ovaires sont comparables aux testicules; la femme a encore des testicules accessoires qui sont fort petits, et il est difficile de dire rpielles sont les parties ainsi désignées par Galien. Quant a

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lii inalnce, elle reiilenne autant de cavités que la femme a de mamelles; elle se divise donc en deux portions, la droite destinée aux fœtus males, la gauche destinée aux fœtus de l’autre sexe Il est sur cpie Galien n’avait ouvert que des femelles d’animaux et (ju il avait tort, persuadé que les animaux représentent exactement 1 homme, de critiquer Mérophile, et même quelques préalexandrins plus exacts que lui.

Le cerveau décrit par Galien est celui du bœuf tel qu’on le vend, ajoute-t-il, tout préparé dans les grandes villes. Il a parfaitement fait connaître l’intérieur de ce cerveau; ventricules, cloison transparente, voûte à trois piliers, et de plus ; ligni's saillanles de la surface concave, comparées aux cordes d’une glandes pinéale et pituitaire, infundibulum, corps annelés. Je dois citer encore : les couches des nerfs optiques, les cordons médullaiies, situés à la partie postérieure des ventricules latéraux et dont la figure ressemble à celle des cornes-de-bélier ou des pieds-de-cheval marin, les tubercules quadrijumeaux surnommés ucites et testes. De plus, l’appendice vermiforme, la fente, que Sylvius a depuis appelée aqueduc, faisant communiquer le troisième et le quatrième ventricules, le cordon médullaire et fiureux; qui en termine l’ouverture et qu’on nomme commissure postéiieure; la protubérance annulaire, les cuisses et les bras de la moelle allongée.

Galien s’est attribué la découverte du nerf récurrent; il n’a certainement pas observé chez l’homme les nerfs olfactifs, pas plus que les nerfs optiques qu’il a décrits.

En résumé, le grand médecin de Pergame s’était formé à Alexandrie, à la ville anatomique. II regardait l’anatomie comme le fondement de la médecine; cette science a été une de ses occupations de prédilection. Moins heureux qu’Hérophilc et qu’Érasistrate, auxquels il donne, tout en les critiquant, des éloges qu’il ne prodiguait pas, Galien ne jugeait les organes humains que par ceux des animaux. L’ensemble de son anatomie est bien moins^ remarquable que ses expériences [ihysiologiques et, je vous 1 ai dit plusieurs fois, Galien, le systématisateur à outrance, le dogmatique absolu, a été le fondateur avancé de la physiologie expérimentale. Le mérite très réel de Galien est ce qui, au moven cige, avait le moins frappé ses fanatif{ues admirateurs.

landis ipie, à l’Ecole d’.Mexaudrie, on avait fait de l’anatomie

ANATOMISTES ANCIENS

luiinaiiio en ouvrant le corps de riionime, vous venez de voir (jue, dans la suite et à Rome, Galien n’observait ([ue sur des animaux, se tromjiant souvent dans ses inductions. Après la chute de l’empire romain, l’anatomie n’est plus cultivée; les esprits s’égarent dans de vaines discussions, on interprète des textes, on n’interroge plus la nature. Aussi les commentateurs, Oribase (iv*^ siècle), Aétius d’Amide, Alexandre de Tralles (v“ et vi® siècles), Théophile Philarète, Paul d’Égine (vu® siècle), n’ofTrent dans leurs œuvres que des reproductions et des descriptions peu ou point originales.

De longs siècles se [lassent, pemlant que les Arabes, auxqiuds le Coran défendait le contact des cadavres comme une iinjuircté criminelle, copient servilement Galien, qu’ils regardent comme un oracle. Il faut arriver au xiv® siècle pour voir poindre la renaissance anatomique; le premier rénovateur que je dois vous indiquer est Mondini, qui sera suivi plus tard par une brillante phalange.

Mundinus ou Mondini était de la famille de Luzi et ne doit pas être confondu avec Mondino deForli. Gomme, en Grèce, pour Homère, cinq Ailles d’Italie ont reA^endiqué Mundinus; les témoignages les plus authentiques sont en faveur de Bologne, où il est né vers I2o0 et où habitait son père, apothicaire, Franzoli de Luzi. Mondini a professé à Bologne; il y a ouAert publiquement des cadavres; il a composé, plus ou moins d’après nature, un petit traité, alors chef-d’œuvre, où, peu soucieux du style, mais dans un but pratique, il a rassemblé toutes les connaissances anatomiques de son époque. Le livre de Mondini, dont je vais vous montrer un Ix'au spécimen, a été dans toutes les mains, et pendant longtemps les professeurs d’anatomie le lisaient et Tex- [iliquaientà leurs élèves. Il a eu un grand nombre de commentateurs. Mundinus est mort en l32.o ou 132G.

Le curieux traité de Mundinus résume en quelques pages les diverses parties du corps humain, désignant leur situation, leur nombre, leur dimension, leur apparence et, déplus, leurs usages, les maladies ainsi ipie les accidents auxquels elles sont sujettes. La splanchnologie mérite surtout l’attention, parce qu’elle est étudiée avec plus de soin. Dans la description de la peau, Mundinns parle de la couche graisseuse placée en dehors et dn pan-

.rOSEIMr-AIÆXANDHK EABOrLHKNE

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niciilo charnu, situé à l’intérieur de la j)récéd(;nte couche, lequel n’est pas nerveux comme d’autres membranes, ni charnu comme un muscle, mais composé de chaii', de nerf et d’une membrane. Les ventricules du cerveau humain sont plus grands que ceux du cerveau des animaux. La pointe du cœur est dirigée vers la gauche et sa racine penche vers la droite. 11 donne à l’orifice de la matrice le nom bizarre de museau de tanche.

On acquiert la certitude, en lisant ce célèbre manuel, que Mundinus a regardé dans des cadavres humains; toutetois, si on quitte lasplanclmologie, on trouve que l’auteur passe rapidement sur les muscles, les vaisseaux et les os. La grossièreté de ses préparations est manifeste; ainsi, pour arriver aux muscles profonds des extrémités, il dit : après les veines (de l’avant-bras), on remarque beaucoup de muscles et beaucoup de cordons (tendons), grands et gros; donc, il ne faut pas tenter l’anatomie sur un pareil cadavre (frais), mais dans un corps desséché au soleil pendant trois ans. Les procédés pour démontrer les nerfs sont aussi défectueux.

Vous devez remarquer. Messieurs, que l’étude des os, ou l’ostéologie, placée en tête de nos ouvrages classiques, a été négligée par les anciens anatomistes, Galien excepté. Il semble cjuela charpente du corps leur parût un objet secondaire; ils ont commencé l’anatomie de l’homme de l’extérieur à l’intérieur, par la peau, examinant ensuite les gros viscères, le foie, les intestins, les poumons, le cœur, les muscles, les vaisseaux et en finissant par les os.

Mundinus, au lieu de s’en tenir aux observations qu’il avait faites, cherchait à les concilier avec les idées galéniques. Il avait vu l’utérus sur deux cadavres de femmes, dès '1315, en janvier et en mars, et cependant il le décrit comme Galien; il donne aux ovaires le nom de testicules de la femme et leur attribue l’usage de sécréter une humeur analogue à la salive. Il admet parfois cinq lobes au foie. Les théories de Mundinus sont très singulières: il |)rétend que l’abdomen est composé uniquement de parties molles et dépourvu d’os, afin de pouvoir se dilater dans la tympan! te et l’hydropisie ; le rasoir est l’instrument qu’il préfère pour la paracentèse, mais il ne pratique pas cette opération sur la ligne médiane, parce qu’en lésant les aponévroses, on excite les

ANATOMÎSTRS ANCIKNS

convulsions. Il avait la passion des él-ynioloi>ic.s, partagée par beaucoup de médecins du moyen âge; c’est ainsi qu’il dérive le mot aorte de adovta; celui de colon, de a collis et cellis, à cause des cellules où les matières alvines sont retenues et prennent leur forme.

Malgré ses imperfections et sa trop grande soumission aux dogmes galéniques, l’ouvrage de Mondini de Liizi a rendu les plus grands services. A re.xemple du rénovateur, Nicolas Beitrucci, morten 1342, Pierre de la Cerlata, Bertapaglia de Padoue font aussi de l’anatomie.

Avant de vous faire connaître les successeurs de Mundinus, jetons un coup d’œil sur l’état de la science en Italie et en France, .le dois vous rappeler qu’au début du xiii® siècle une ordonnance de Frédéric II, empereur d’Allemagne et roi des Denx-Siciles, avait prescrit àSalerne la dissection d’un cadavre, à la place des démonstrations faites sur les animaux. Le 7 mars 1308, une nouvelle ordonnance fut rendue qui entre dans plus de détails et accorde plus de cadavres. Or, c’est à cette époque, et à Bologne, que professait Mondini de Luzi. Mais nous avons la certitude que .Mundinus, s’il a, le premier, exécuté l’ordonnance royale, n’a pas commencé à ouvrir des corps. Dès 1302, Guillaume de Vari* gnana, assisté de physiciens et de médecins-chirurgiens, a pratiqué, à Bologne, des autopsies pour découvrir un poison, et il fît connaître l’état des viscères. Il y a plus, Guillaume de Saliceti, non à Milan, comme on l’a dit par erreur, mais à Bologne même, ouvre des corps morts avant G. de Varignana et constate un engorgement sanguin du poumon. Vers le milieu du xiP siècle, Thaddæus a fait allusion à ces ouvertures de cadavres, et, plus tard, Bertrucci les a positivement indiquées. Il y avait donc, en Italie, un courant, en faveur des études d’anatomie humaine, qui triompha de tous les préjugés.

En France, les premiers cadavres anatomisés le furent à Montpellier, grâce à Louis d’Anjou, qui, en 137G, accorda aux chirurgiens de prendre tous les ans le corps d’un des criminels qu’on exécuterait. Cette permission fut ratifiée l’année suivante par Charles le Mauvais, roi de Navarre, qui était alors seigneur de Montpellier, et de plus, en mai 1396, par lettres patentes de Charles VL

.\ Paris, il faut arriver au xv® siècle pour trouver le recteur

.1 ( )S i: P M - A I. F-X AN I ) IX F FA 1X0 1 ' L I» K N F

(le l’rnivcrsifp. oclroyaiit en 1478 la dissection publique d’nn cadavre à la Faculté de médecine. En 1488, on exilée des bacheliers médicaux des certificats (raptitude aux connaissances anatomiques; les ouvertures de cadavres jiaraissent avoir été assez communes en J49(), puisque la Faculté décide que tout cadavre qui aura servi aux études sera inhumé en terre sainte. Neuf ans après, un de nos anciens doyens, .Jean Loysel ou Avis, mentionnait, le 17 janvier 1.505, sur une pa»-e des Commentaires : Incepla JYitlecluraanalomica per decanum in domorecjiade Nesle... et duravit leclura per très dies integros (Fleg-. mss. de la Faculté, t. III, p. 560). Quelle était donc cette innovation et pourquoi ce choix de riiôtel de Nesle pour les démonstrations anatomiques? (a est que l’école de la rue de la Bucherie n’avait pas encore d’amphithéàtre; celui-ci ne fut construit qu’en 1604, ouvert à tous les vents et à la pluie, sans vitrage. Aussi le doyen avait réuni ses auditeurs à l’iiôtel de Nesle qui occupait à peu près la place des batiments actuels de l’Institut, et le vieil bôtel qui avait tour à tour appartenu a Amaury de Nesle, à Jeanne de Bourg’ogne, à Philippe le Long’, à Charles le Sage, à Isabelle de Bavière, à Charles VII, étant veuf de propriétaire, pouvait, avec ses vastes locaux, au besoin avec ses souterrains, très favorablement servir aux démonstrations anatomiques qu’on cachait aux profanes.

Nous touchons aux premières années du xvi= siècle et nous voilà déjà éloignés de Mondini de Luzi. En remontant jusqu’à 1 apparition de son Traité, on constate que le novateur avait donné 1 impulsion et que l’usage s’était définitivement établi dans les universités d ouvrir chaque année devant un public choisi des cadavres humains. Un garçon barbier était chargé de l’opération qu il exécutait sommairement avec un rasoir, puis le professeur démontrait les principales parties du corps d’après l'ouvrage de Mondini. Les procédés scientifiques de l’anatomie ne se perfectionnèrent que lentement.

Les anatomistes que je tiens à vous indiquer plus spécialement et qui se montrent au xvi° siècle, après Benivieni, de Florence, mort en 1502, l’un des plus anciens anatomo-pathologistes, après Achilliui (1461-1512), et Benedetti, mort en 1.525, sont ; Zcrbi, Berenger de Carpi, Massa, Jacques Dubois, appelé prescjue toujours Sylvius.

(labriid Zerbi ou Zerbis, célèbre

par sa fin trafique jdus (|ue

ANATOiMISTES ANCIENS

par son traité, peu ditTérent de celui de Mondini, était né à Vérone; il professa d’abord à Padone, puis à Rome, et dereciiel à Padone. liraboscin a réfuté tontes les calomnies dont on l’avait accablé pour expliquer sa mort. Il paraît très probable qneZerbi, séduit par l’appàt d’un gain considérable, avait accepté l’offre à lui faite, par le doge de Venise, d’allci’ soigner un des principaux seigneurs de l’empire ottoman. Après avoir guéri son malade et chargé de richesses, Zcrbi revenait en Italie sur un vaisseau, lorsque, le malade turc étant mort par imprudence, on accusa le médecin de l’avoir empoisonné en partant. Poursuivi, atteint et ramené à Constantinople, le malheureux assista au supplice d’un de ses fds, scié par le milieu du corps entre deux planches; après (|uoi, il lut mis à mort de la meme manière, en 1505.

Le livre de Zerbi n’est pas une simple compilation de l’anatomie gréco-arabe, mais il est néanmoins si peu avancé qu’on se figure difficilement qu’il précède à peine de quarante ans l’ouvrage de Vésale.

Jacques Bérenger ou Berengario, né à Carpi, petite ville du duché de Modène, vers 1470, exerçait la chirurgie et fut professeur à Pavie, puis à Bologne, de 1502 à 1527. Après avoir fait ses premiers cours sur le porc, dans la maison du seigneur de Carpi, il avait anatoniisé plus de cent cadavres humains. Il fut accusé, comme Ilérophile et comme Erasistrate, d’avoir ouvert des hommes vivants ; mais, si le fait est prouvé pour les Alexandrins, il est plus que douteux pour l’anatomiste italien. Cette inculpation, accueillie par le vulgaire, fut le motif dont on se servit pour l’éloigner de Bologne. Bérenger, retiré à Rome, fit fortune en employant les frictions mercurielles contre la vérole et jl alla mourir, en 1550, à Ferrare.

On doit à Bérenger de Carpi d’avoir étudié, le premier, l’os basilaire et découvert les sinus sphénoïdaux, de s’être assuré que l’cthmoïde n’est pas percé de trous allant des cavités cérébrales dans les fosses nasales. Il démontra qn’il n’existe pas d’ouvertures sur la cloison interventriculaire du cœur et il affirma (pie le sang ne passe pas d’une cavité dans l’autre. Il a décrit les valvules sigmoïdes pulmonaires et aortiques, l’appendice du cæcum, les deux cartilages aryténoïdes, la terminaison de la moelle épinière à la douzième vertèbre dorsale; il a donné des détails et expérimenté sur la structure du rein.

.IOSKl*ir-ALEXANI)UI-: LAIIOULHKNE

Jiéretiger comincMla ranaloinie de Moiidiiii, il reiiricliil de notes, de corrections, de planches ; cependant, encore attaché au joug- g-alénique, il ne disting-ua pas toujours ce qui appartient en propre à l'espèce Iminaine et ce qui était décrit d’après les animaux.

Nicolas Massa, de Venise, offre dans son ouvrage des vues neuves, mais il est fortement imbu des idées dominantes. 11 a apprécié les changements que fait éprouver l’état de plénitude à l’estomac et à la vessie; il a entrevu le péritoine et reconnu sur le foie de l’homme une scissure et deux lobes, tandis qu’il y en a cinq chez le chien. Il dit que le cæcnm n’est pas volumineux comme un second estomac ; il trouve l’appendice cæcal petit chez l’homme; le premier, il décrit la prostate. Haller place la mort de N. Massa en 1564. Je dois ajouter que Massa paraît avoir cru à la nature virulente de la syphilis, contre laquelle il préconise les fumigations mercurielles.

Jacques Dubois ou Sylvius, qu’il ne faut pas confondre avec François Sylvius De Le Boë (1614-1672), l’iatro-chimiste, le successeur de Paracelse et de Van Helmont, fit des découvertes anatomiques. C’était un des maîtres de Vésale. Notre regretté Gubler a fait, en 1865, une intéressante conférence sur De Le Boë, absolument distinct de Jacques Dubois l’anatomiste, qui doit nous occuper seul.

Né près d Amiens, en 1478, d’un ouvrier Nicolas Dubois ou Boës, Jacques était le septième de quinze enfants. Sou frère aîné, principal du collège de Tournay, à Paris, et professeur d’éloquence, l’attira auprès de lui, en 1514, et l’instruisit dans les belles-lettres. Jacques Dubois fit des progrès rapides; il posséda bientôt le latin, le grec et l’hébreu; il cultiva aussi les sciences mathématiques. C’est alors (pi’il s’adonna à l’étude de la médecine, en s’appliquant surtout à l’auatomie; jmis il vovagea

pour son instruction.

De retour à Paris, Sylvius ouvrit des cours qui attirèrent les élèves; comme il n’avait aucun titre, la Faculté de médecine les fit fermer. 11 se rendit, en 1530, à Montpellier; mais, les frais cle réception lui paraissant trop considérables, il revint à Paris, et les registres de la Faculté le montrent bachelier eu médecine, le 28 juin 1532. Dès lors, Svlvius se livra sans entraves à l'ensci-

AN AT O iM I S T K S AN C 1 E N S

public; il [)rotessait au collège de Trèguier, avec un uonihreux auditoire, pendant que Fernel faisait ses leçons au collège de Cornouailles, attirant peu de monde. J^a raison en était ([ue Sylvius démontrait pratiquement l’anatomie humaine et la matière médicale. La chaire de médecine du collèfife de France étant, après la mort de François F*’, devenue vacante, à cause du départ de Vidus Vidiiis, appelé en Italie par Cosme de Médicis, Henri 11 l’olfrit à Sylvius, qui hésita pendant deux années et qui, acceptant enfin cette place, l’occiq^a avec le plus grand succès jusqu’à sa mort, arrivée en 1555, à l’âge de soixantedix-sept ans.

Jacques Dubois, que ses biographes représentent comme un thésauriseur et un célibataire endurci, doit occuper un rang éminent parmi les restaurateurs de l’anatomie au xvi° siècle. 11 s’est servi de cadavres humains au lieu d’animaux (de porcs) pour ses démonstrations anatomiques; on lui doit la première mention d’injections faites dans les vaisseaux; il a décrit la valvule de la veine cav^e ascendante à laquelle on a donné le nom d’Eustache. Vésale lui avait montré les valvules aortiques, et il avait vu aussi les valvules de plusieurs veines. Sylvius savait que le péritoine n’est pas percé par le testicule descendu dans le scrotum, mais il s’est trompé en appelant pancréas un simple amas de ganglions mésentériques.

La croyance de Sylvius en Galien allait si loin qu’elle lui fit commettre des erreurs; ne trouvant pas la nature conforme aux descriptions de l’anatomiste grec, il invoqua des anomalies, admettant même que l’espèce humaine avait perdu de sa régularité première. Peut-être sa jalousie extrême à l’égard de Vésale servait-elle de prétexte à l’infaillibilité galénique ; cette jalousie s’était accrue à un point excessif par la publication de l’ouvrage de Vésale, alors que Sylvius préparait lui-même un traité d’anatomie. Irrité de se voir précédé par son élève dans la carrière qu’il avait ouverte, il attaqua Vésale sans mesure, et, comme celui-ci démontrait les erreurs de Galien, Sylvius s’attachait d’autant [)lus à les soutenir. Ainsi Jacques Dubois admettait sept pièces au sternum au lieu de trois montrées par Vésale, et il ajoutait qu’autrefois les hommes étant plus gros et plus grands il était possible que, dans « ce siècle de nains », les hommes n’eussent plus ([ue trois [)ièces au sternum. De même, les os du carpe sont, au dire de Galien, dépourvus de moelle ; Vésale prou-

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vait (jiio non, et Sylvitis prétendait que (ialien avait dil vrai, parce que les os étaient plus durs et plus solides chez l<*s anciens.

Vésale est un de ces hommes qui marquent fortement leur place dans l’histoire des sciences. Placé par la fortune au faîte des honneurs, il a fini par mourir tristement. lia été trop loué ou indignement calomnié; on a placé trop haut ou trop bas son piédestal, car il n’a pas seul personnifié la renaissance anatomique au XVI® siècle. Son impérissable titre de g-loire est d’avoir résolument attaqué et détruit l’infaillibilité «•alénique.

André Vésale est né à Bruxelles le 31 décembre loi 4. Froppens place même sa naissance en avril lol3. L’exercice de la médecine était, en quelque sorte, héréditaire dans la famille de Vésale. Il étudia d’abord à Louvain et, fort jeune, il avait acquis des connaissances approfondies en belles-lettres, cardans la suite Aldinus Junta, le célèbre imprimeur, put le charg-er de corriger une édition galénique. Son goût pour l’anatomie se déclara de bonne heure; il disséquait des animaux, rats, taupes, chiens. Plus tard, Vésale éprouva une véritable passion pour l’aiiatomie humaine.

Ses études étant terminées, André Vésale vint à Cologne; puis, passant en France, il se rendit, paraît-il, à Montpellier, dont l’école avait une grande renommée. Paris l’attira ensuite; il y sui\it Jean Guinter d’Andernach, appelé à tort Gonthier ou Gontier, plus érudit que bon anatomiste, et surtout Jacques Dubois qui, remarquant Vésale, se l’attacha, le faisant travailler avec lui. Sylvius estimait fort son élève et de même tous ceux qui le connaissaient, ainsi Guinter et Fernel. Mais le mérite de Vésale, la preuve qu’il fournit bientôt des erreurs anatomiques de Galien lui attirèrent des inimitiés. Sylvius, sou protecteur, devint son adversaire acharné et s’exprimait ainsi : Vesaliuni non esse sed vesanum; par la suite, Jacques Dubois publiait le libelle dont je vous montre un exemplaire : Vesani cujusdam caluinniariim... depiilsio, publié en 1531, format in-8'’. Pendant son séjour à Paris, Vésale nous ort're l’exemple île (oui ce (pie lentaient les anatomistes enlevant, pendant la nuit, les cadavres au cimetière des Innocents ou à Montfaucon, se disputant les corps accordés par l’autorité avec parcimonie, et ({u’il fallait examiner vite, sans prendre le temps de tout voir. .Notre ancien bibliolhécaire, Achille Ghéreau, a (hjimé, dans son Histoire des aiieioiites

AN A TOM rST E S AN CI EN S

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