‹ Joseph-Alexandre LaboulbèneChapitre 19 sur 85 · LA MÉDECINE A ROME · texte numérisé non relu

LA MÉDECINE A ROME

Gardez-vous de croire, messieurs, que la civilisation romaine ait eu recours de bonne heure à la civilisation grecque; ce serait une erreur. Les premiers Romains guerroyants, établis au bord du Tibre, enrichis par les dépouilles des pays voisins qu’ils soumettaient par les armes, s’appropriaient les mœurs, les lois des vaincus, mais en leur imprimant le cachet de leur génie propre, avec cette puissance d’organisation qui permit à Rome de conserver longtemps ses conquêtes. Si au point de vue artistique les Romains n’ont point atteint les Grecs, ils ont été les plus habiles ingénieurs et les plus robustes artisans de l’antiquité.

Les Romains ont emprunté à l’Etrurie les constructions massives. Les restes étrusques formés de pierres énormes présentent, comme les monuments de l’architecture romaine, une solidité à toute épreuve. La cloaca maxhna, qui date de deux mille ans, fonctionne aujourd’hui comme au temps de Tarquin. L’atrium romain, inconnu des Grecs, est venu de TEtrurie. Je dois vous signaler un curieux synonyme de la langue osque, et qui jette une vive lumière sur la locution : faire une cure médicale, obtenir une belle cure. J’en dois la communication à mon savant ami le docteur René Briau. Dans la langue osque, ou trouve : ciirator seu medicus, d’où il résulte que l’antique représentant de la médecine dans les contrées parlant la langue os(jue faisait des cures, en sa qualité de curalor.

Les premiers médicastres romains n’ont pas été autochtones; les Etrusques ont apporté la déesse Siihis et ses desservants; les Marses, les Sabins ont envoyé leurs enchanteurs, célébrés par Horace, et (pii « bouleversaient ou rajipelaient la raison». Pendant les guerres continuelles des premiers siècles, alors (jue le tenqile de Janus, au dire deTite-Live, u’avait été fermé qu'une

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t'ois pendant l’espace de citi([ cents ans, la médecine ne consistait (pi’en recettes popnlaires venues un peu de partout; les médecins étaient des esclaves souvent d’origine grecrpie, ou, au [)lus, des affranchis. Des notions médicales vagues, (pielques noms de maladies et de remèdes, s’introduisaient dans les familles ; parmi chacune d’elles, un ou plusieurs esclaves remplissaient l’office de médecin. Il y avait une médecine domestique.

Au-dessus de l’esclave médicastre, se trouvait le médecin familial, le philiàtre, dont le farouche Caton, esprit étroit, routinier, ennemi acharné des étrangers, vous fournira un type. Il écrivait à son fils Marcus : Je t’ai interdit les médecins, inlerdixi libi de medicis. Mais ne pensez pas que Caton, Romain du vieux parti, détestât la médecine; il a passé sa vie à se médicamenter et aussi les siens, ses amis, ses esclaves, son bétail. Il a vécu quatre-vingtcinq ans, et sa femme est arrivée à un âge très avancé. Caton le Censeur avait acquis une expérience de garde-malade et de rebouteur, ainsi que le prouvent plusieurs passages de son Traité d’agriculture; sa crédulité vous étonnera, il regardait le chou comme une panacée, surtout le chou frisé.

Vous voyez la part qui me paraît devoir être faite à la médecine romaine primitiv'^e ; elle est faible, mais elle est loin d’être nulle. Pline avance que, pendant six cents ans, Rome n’avait pas eu de médecins, et que jamais le Sénat et le peuple ne s’étaient mieux portés. L’exagération vous frappe ; l’assertion de Pline s’applique aux étrangers et non aux indigènes. De plus, je dois noter que Denys d’Halicarnasse rapporte, à propos d’une peste qui ravagea Rome en 301, que les médecins ne suffisaient pas au nombre des malades. Est-ce bien exact? N’y a-t-il pas là une expression imagée? Au dire de Pline, lui-même, Cassius Hemina, « auteur des plus anciens », nous fait connaître « que le premier médecin qui s’établit à Rome fut Archagathus du Péloponèse, fils de Lysanias, en l’an ü3o (219 avant J.-C.). On lui accorda le droit de cité, et on lui acheta des deniers publics une boutique dans le carrefour Acilien. Il fut appelé vidnevcu'ius, médecin des plaies, à cause de sa spécialité. Sa venue fut d’abord merveilleusement agréable; puis sa cruauté à couper et à brOlcr lui fit donner le nom de curnifex, bourreau, et dégoûta de la médecine aussi bien que des médecins. »

Les médecins grecs, découragés par l’excmjjle, restèrent loin de Rome, et, cinquante ans plus tard, ils n’y avaient pas reparu,

J O s R IM I-A L E X A N n R E L A RO U ER È X E

lorsque Caloii le Censeur, encore jeune, avail vu à la fois l’arrivée crArcliayallius et l’invasion de l’Italie par Annihal, les deux fléaux pour lui de la République : le médecin et le Carlliag-inois.

Il y avait donc à Rome, liien avant l’époque indiquée par Pline, une médecine populaire, domestique et privée, exercée par des esclaves, des affranchis, des médecins amateurs ou pfiiliàtres. On ne s’occupait pas de ces derniers, et, quant aux esclaves et affrau-

cliis, les historiens qui ont beaucoup parlé des choses de la g-uerre et de la politiijue ne prenaient pas la peine deles mentionner. Le public les connaissait cependant. Les comédies de Plaute qui transportait des sujets de pièces grecques sur la scène romaine, mais qui savait caslifjare ridendo mores, nous les représentent peints sur le vif. Plaute lîorissait sous la seconde guerre punique; il était contemporain d’Archagathus. Il montre le beau-père de l’un desMénechmes s’impatientant du retard de son médecin : « Il prétend qu’il vient de mettre un bandage sur la cuisse d’Esculape et sur le bras d’Apollon. Dans V Amphilrijon^Xt mari infortuné cherche son beau-frère Naucrate ; il parcourt tous les endroits où les hommes peuvent aller passer leur temps ; « les temples, les places publiques, les gymnases, le marché, enfin les boutiques des médecins et des barbiers. » Dans une autre pièce, l’esclave Epidicus cherche également un homme par toute la ville

et en particulier medicinas et lonsirinas. Remarquez ce rapprochement des médecins avec les barbiers, et combien il est ancien. Nous verrons ce qu’était la boutique du médecin romain ; notez qu’il donnait des consultations rétribuées. Plaute fait dire à un malheureux cuisinier que l’Avare congédie après l’avoir payé principalement à coups de bâton : « On me donne un écu, c est moins qu’il ne m’en faudra pour payer le médecin. » Cet écu, ou nummus, valait, d’après ce qu’on trouve dans le Triiculentus, autre comédie de Plaute, deux drachmes, soit 1 fr. 50 de notre monnaie. Le médecin chez lequel le cuisinier allait faire panser ses contusions devait par conséquent recevoir un peu plus de cette petite somme.

En résumé, pendant la majeure partie de la période républicaine à Rome, la médecine fut exercée par des esclaves, des affranchis, des philiâtres. Les médecins étrangers arrivèrent lard, ces derniers toujours Grecs de naissance. L’activité du médecin esclave avait pour but la possibilité de s’affranchir. De là ses idées de lucre, et c’était bien ce qui faisait dire à Pline que l’art médi-

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cal « était iiicninpalihlc avec la dig-nité i-nmaiiie ». Pline, ne, re- "■ardait comme médecin (|nc celni (jui recevait la rémnnéralion de ses .soins. Enfin, aucnn médecin depuis Arcliagallms n’avait reçu le droit de cité, et la déconsidération, meme le mépris, pesaient sur tout homme qui n’était pas citoyen romain.

Le médecin esclave, mais surtout l’affranchi et le médecin étran- "•('r de l’ancienne Rome, avaient des boutiques ouvertes aux promeneurs, comme celles des barbiers. De plus, le médecin préparait dans son officine les médicaments dont il avait besoin, il pratiquait lui-méme les manipulations nécessaires. Le pharmacopole, très ancien, car il en est question en Grèce du temps d’ Aristophane, n’était pas, à Rome, analogue, dans le principe, au pharmacien de nos jours. Il ne faisait que tenir les simples et les drogues à la manière des herboristes, et encore celles-ci n’allaient pas directement au malade, mais devaient passer par les mains du médecin. Ce dernier ne donnait jamais une ordonnance que dut remplir ou exécuter le pharmacopole auprès duquel il ne faisait que s’approvisionner. Les médecins qui ont écrit sur les médicaments s’occupaient également des autres branches de la médecine, la diététique et la chirurgique. Quant aux rhizotomes, ils étaient éloignés encore plus du médecin que le pharmacopole. Ils allaient cueillir des plantes, et ils les vendaient sur le marché, soit au public, soit aux pharmacopoles.

Les médecins de renom, surtout les étrangers, avaient des aides esclaves ou libres. Les médecins esclaves, inspirant de la confiance à leur maître, les accompagnaient au loin. César avait son médecin esclave. Auguste, envoyant à l’armée le jeune Gains qui devint Caligula, le fît escorter par un des esclaves médecins. L’arrivée des Grecs ne fît pas disparaître ces médecins esclaves.

Telle était la condition des médecins à Rome, esclaves affranchis ou étrangers, jusqu’à la dictature de Jules César. Mais alors un événement considérable change entièrement cet état de choses; un décret accorde aux médecins le droit de cité. Les termes de ce décret sont ainsi exprimés par Suétone : « Jules César accorda le droit de cité à tous les médecins qui pratiquaient à Rome, ainsi qu’à ceux qui enseignaient les arts libéraux, afin que cette faveur augmentât leur empressement à s’y fixer et en attirât d’autres. » Sous celte impulsion tout se transforma; l’immense avantage de posséder le titre et les droits de citoyen ro-

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