M. Mabilleau
lointains, au milieu d'une nature formidable, aux bords d'un océan infini, a influencé leur œuvre entière et que l'inquiétude de Tun et l'impassibilité de l'autre proviennent de la môme impression subie i avec révolte ou avec résignation, et qu'un cerveau de ; Français de France ne saurait jamais inventer. Ce j sont les premières impressions qui nous font une àme, tout le reste est question de métier.
L'âme de Joseph Autran qui s'est formée au milieu | d'une nature que nous pouvons à notre tour contem- , pler, d'après des événements que nous connaissons, est ' assez proche de nous par le temps et les circonstances ! pour que l'on désire retrouver les matériaux que la
vie lui confia.
Autran passa toute son enfance devant la mer : ! les premières émotions poursuivent leur cours souterrain pendant toute la vie; sans se perdre jamais, : elles se transforment. Lorsque de sa lucarne, après i quelques vers de VÉnéide, le jeune Autran voyait la ] mer s'étendre sous ses regards, les épithètes virgitiennes s'animaient, les descriptions dépassaient les j mots et un grand souffle entrait dans l'âme de l'en- i faut. Ce t[\x\ lui montrait à travers le texte des i poètes des paysages immortels, par une opération 1
intellectuelle inverse l'amenait à s'imaginer ce que pouvaient donner avec des mots les visions rapportées de ses courses dans la campagne ou au bord des flots. Ce fut un bonheur pour le futur poète d'avoir été retiré assez vite du collège, d'avoir passé l'âge oi^i se forme l'imagination dans un milieu propice. On comprend qu'il éprouve une nuance de regret lorsqu'il dit dans sa nouvelle préface aux Poèmes de la Mer, l'ouvrage (|ui résuma toutes ses impressions enfantines : (( Il est des souvenirs qui semblent porter avec eux leur excuse; on se sent d'autant plus attiré vers eux que le temps les éloigne davantage, et pour peu qu'ils se rattachent à des objets disparus à jamais du monde, ils se trouvent comme placés sous la protection d'un sentiment religieux. »
On n'a qu'à lire la suite de cette préface pour reconnaître cette persistance des premières impressions. Peu de tableaux dans l'œuvre d'Autran sont aussi nettement présentés que celui de la maison paternelle : les petits salons du rez-de chaussée, décorés de trois ou quatre peintures au lavis, bricks et goélettes à la voile qu'un pinceau scrupuleux orna de tout l'appareil de leurs agrès; les bibelots exotiques épars dans la maison et l'odeur particulière sur
tout cela, l'odeur do navire. Jl ne se souvient pas
sans émotion de ces visiteurs, marins, pour la plu- ] part, que les femmes accueillaient avec une généreuse
et souriante hospitalité. On revoit dans la salle basse '.
l'enfant silencieux et ravi qui écoutait les récits " d'aventures lointaines, sa mère le ramenant à sa chambre bien avant que les hôtes se fussent retirés.
Il éprouvait à perdre la suite de l'entretien un j
chagrin, une angoisse qui lui semblaient u la plus 1
dure des épreuves ». Comme son imagination tra- !
vaillait pour compléter à son gré ces histoires mer- j
veilleuses ! En somme l'artiste n'agit pas autre- 1
ment : la vie lui suggère ce que Tart devra achever. ; L'amour qu'il garda toute sa vie pour le divin Vir-
gile, ce qui le ranimait sans cesse c'était le sou- 1
venir de soirées à la maison paternelle avec ce '■
bon Julio Tini, un homme bien séduisant pour une |
âme d'enfant, un homme (( qui avait franchi vingt '
fois » l'Atlantique, sans que les bourrasques de la vie ;
ni les vents de la mer eussent emporté de sa mémoire ,
un vers de Virgile ou d'Horace. On revoit encore à la
veillée le bon vieux capitaine attirant l'écolier près de !
lui et récitant sans une hésitation « des centaines de i
vers de V Enéide auxquels son accent italien et sa
JOSEPH AUTRAN, SA VIE ET SES ŒUVllES. 135
déclamation chantante prôlaient comme une iiarmonie et une vérité de plus ».
Le premier sujet qui se proposa à Autran fut un (( Christophe Colomb )) (jue lui suggéra Julio Tini : une épopée oii il eût uni ses deux grandes passions, la mer et les voyages à la recherche d'une nouvelle patrie, comme celui du pieux Énée. Autran lui-même a très finement analysé comment il trouva dans ces premières impressions le sujet de son premier livre : (( Non seulement, dit-il , la mer occupait autour de moi toutes les pensées, résonnait dans toutes les paroles, elle était aussi l'éternel et unique spectacle de mes yeux. J'en étais si rapproché que le moindre vent jetait jusque dans ma chambre la poussière saline de ses flots et que j'entendais la nuit, de mon alcôve, même dans les plus grands calmes, le bruit de sa respiration haute et large. » Et cet amour devait être sincère pour inspirer à des années de distance de pareilles descriptions !
L'influence du milieu, de la vie familiale que mena toujours Autran à la rue de l'Évôché, eut encore un autre résultat, celui de lui conserver, jusqu'à l'âge où les convictions qu'inspirent les exemples environnants deviennent immuables, ses illusions sur la
bonté et la générosité des hommes. Plus tard on sent (fu'il s'efforce de prendre le ton pessimiste en honneur après IcSîiO et qu'il n'y arrive pas. Il est spirituel et piquant, non méchant. Il est assuré que l'homme, foncièrement bon, ne se pervertit que par accident : il ne faut jamais perdre l'espoir de le relever. La plupart de ses récits seront pour célébrer des traits de générosité ou de dévouement. On sent qu'il ne peut pas croire que les hommes (|u'il voit vivre sous un beau ciel, dans une belle nature, puissent nourrir des pensées basses ou préparer de mauvais desseins. Cet optimisme a chez lui la force d'un instinct. Enfin, l'éducation pure et sévère qu'il reçut fera que de son œuvre la femme est presque absente; nous entendons par là la femme destructive et fatale, et la passion qu'elle inspire. Un critique le félicitait de ce que ses livres pouvaient être laissés sur la table. On ne trouvera dans son œuvre que la mère ou la jeune fille; il ne faut pas s'en plaindre. Il y a bien assez d'écrivains qui oublient qu'ils ont eu une mère et qu'ils peuvent avoir des filles.
Lorsqu'une heureuse fortune lui permit de se retirer dansées terres, Autran se plut aux coHines du Luberon ou aux ombrages de La Malle. Tout heureux
de vivre enfin de la vie de ses maîtres, Horace et Virgile, il se prit d'amour pour la Provence dont il n'avait connu jusque-là que les côtes. Les peintres ou les écrivains qui n'ont fait que traverser le pays ont contribué à lui donner une réputation conventionnelle. Les saisons y ont une diversité délicate (|u'Autran savourait en artiste. Il y a dans la Vie rurale une Provence peu connue, toute triste a d'automne qui s'en va d'heure en heure plus pâle », sous le vent d'ouest (jui pousse d'un bout de l'horizon à l'autre des nuages lourds et secoue les arbres dépouillés et siflïants; et une Provence en proie à l'hiver net et dur, sans neige, avec un froid étincelant sous un ciel toujours clair.
La mer et la Provence sont les impressions majeures dans l'œuvre d'Autran. 11 ne fut jamais un voyageur enthousiaste. L'Italie et ses souvenirs antiques ne lui inspirèrent que la Semaine Sainte à Rome de 1841, reprise en 1875 et condensée pour former le Voi/age en Italie, et({uelques pièces éparses. La vie de Paris ne l'attirait pas et les apparitions fréquentes mais courtes qu'il y faisait ne le documentèrent que pour les descriptions superficielles de l'existence de plaisir.
138 JOSEIMI Al TUAN, SA V I K KT SKS (f.L'VUES.
La mùmc [)ndour (|ui empêcha Aiitrnn do parler «le 1
SCS sentiments nous prive de tout rensei^niement j)ar |
son œuvre sur sa vie privée; rarement la pensée fut j
autant séparée des événements cjuotidiens; les pièces
se comptent où il parle des deux êtres que l'on sait
avoir été la passion de sa vie : sa femme et sa fille. H i
pensait que le public ne doit pas être admis partout
et lorsqu'on voit des poètes se faire de la copie avec j
leurs joies ou leurs douleurs infimes, on sent pour
sa réserve une singulière estime.
Devant les événements publics Autran resta assez
indifférent. 11 aimait, non pas un gouvernement, ou
un régime, mais la France, à la gloire de laquelle il i
écrivit des vers admirables. Profondément ému par
les guerres qui augmentaient cette gloire, les désas- i
très de 1870 lui firent une blessure inguérissable. 11 !
ne cessa pas d'espérer, cependant, de prêcher le relè- ;
vement et la confiance; et jusqu'à la fin il eut foi j
dans les destinées de son pays. 11 était presque un
enfant lors de la guerre d'Algérie, et les idées de gloire ;
guerrière, de mort glorieuse, prenaient dans son âme !
enthousiaste des proportions grandioses : il consacra ,
à la gloire de nos armées des pièces de circonstance
comme MiUanah, et la guerre d'Afrique forme le sujet
JOSEPH AUTllAN, SA VIE ET SES OllUVIlES. 139
OU le cadre de plusieurs de ses contes. Au contraire les guerres de l'Empire, du premier et du second, le laissaient assez froid : les unes étaient trop proches pour que la gloire en compensât les désastres, les autres étaient faites par un gouvernement qui n'avait pas ses sympathies.
Au fond le poète qui devait écrire : « Tout homme politique est un malhonnête homme » se désintéressait de ces questions. Avec l'âge il était devenu plus retiré; il n'avait jamais aimé le monde, il était trop intelligent pour cela, mais il avait su grouper autour de lui des amitiés précieuses et il aimait la causerie. Les contemporains nous assurent qu'il fut un improvisateur remarquable, s'élevant rapidement aux idées générales et les développant avec une ampleur et une intelligence pleines de finesse. Grand observateur, il était aisément non pas philosophe, mais moraliste. L'absence de culture philosophique, l'ignorance de l'évolution de la pensée humaine serait une lacune dans l'œuvre d'Autran, si le poète, comme beaucoup de ses contemporains, avait voulu forcer sa nature et poursuivre à tout prix une fausse profondeur. Mais pour lui la réalité extérieure, le monde existait avec une telle intensité qu'il n'aurait jamais pu plier son
esprit à la fantasmagorie d'abstraction que sont les rêveries philosophiques. Il fut un nioraliste avisé, d'autant plus que sans esprit de système, sans fausser la vérité à son profit, il note au jour le jour les remarques qu'il fait, sans parti pris ni contre l'humanité ni pour elle. Au fond il était optimiste, et ses boutades, plus spirituelles que méchantes, naissaient plus de sa nature réfléchie que d'un ressentiment théorique contre l'univers.
Il sut retirer de la vie ce qu'elle peut présenter d'agréable : beaux paysages marins ou ruraux, récits de belles actions dans de beaux cadres, passions nobles et désintéressées. Ce contemplatif sut être heureux de ce que le ciel était clair au-dessus des arbres chantant dans la brise, et de ce que son âme se sentait harmonieusement émue de la beauté quotidienne des choses.