L'ARRIVÉE AUX ÉTATS-UNIS
Sommaire : Rencontre de Broadway. — « Prince, roi, majesté. » — Un rassemblement. — Les reporters. — La venue de Joseph Bonaparte signalée par les journaux. — UEvening Post et les cinq passagers français. — Echo du 30 août. — Les généraux Garnot, Glausel et le brick le Commerce. -- Joseph arrive le 28 août. — Le modeste boarding house de Madame Powell. — Inscrit sous le nom de Bouchard. — Visites du maire et des notables. — Carnot?
— Joseph désire garder Tincognito. — Le commodore Lewis. — Joseph reconnu. — Hospitalité acceptée. — A Amboy. — Retour à New-York, le 5 septembre. — Louis Mailliard. — Joseph chez le maire. — Craintes d'être livré aux Anglais: — Départ pour Washington conseillé par le maire. — Incident au Mansion House , de Philadelphie. — Henry Glay. — Note de V United States Gazette. — « Aventurier Corse! » — A Baltimore. — Nuit d'auberge. — Émissaire de la Présidence. — Madison. — Un refus. — Article de VEvening Post. — Retour à Philadelphie. — Éclaircissements. — Le secrétaire du trésor Dallas et le comte de Survilliers. — Lettre de Madison. — Un Président. — M. de Talleyrand. — Monroe et Grouchy. — « Platitude méprisable. » — Lettre de Richard Rush à Ch.-J. Ingersoll.
— A Lancaster. — Signalement. — La traversée, d'après James Caret. — Edmond Pelletreau, de Rochefort. — A Royan. — M. Dumoulin. — Le brick à l'ancre. — Embar-
quement. — Une voile anglaise. — Le Commerce est visité.
— Surviglieri. — La frégate Endymion. — Mal de mer simulé. — Littératures française et italienne. — Le capitaine Misservey. — Conséquences d'une forte impression. — Long-IsJand. — Pressentiment. — Sandy-Hook. — Encore des frégates anglaises. — Le pilote. — Droit de recherches ,
— Au wharf. — Capitaine et capitaines. — Vengeance à tirer d'une mystification. — Misservey et Louis Mailliard. — « J'aurais plutôt fait sauter mon navire. » — Souvenir de M. Bouchard. — Une bonne défaite.
— Votre Majesté ici!... Ah! que je suis heureux de revoir votre Majesté !
Telles sont les exclamations que pousse, dans Taprès-midi du 6 septembre 181S, en plein Broadway, — la principale artère de la plus importante cité du Nouveau Monde, — un homme de tournure militaire.
En proie à la plus vive émotion, le visage inondé de larmes, un genou à terre, il couvre de baisers la main d'un personnage d'âge mûr, qui essaie, en vain, de le calmer et de le relever.
Rien n'y fait. L'homme reste là étourdi, anxieux. Tout à coup, cédant de nouveau à son exaltation, les mots de Prince^ /f^', Majesté^ sortent convulsivement de sa bouche.
Cette scène étrange, tout à fait imprévue pour les habitants si afifairés de cette partie de la ville, ne tarde pas à faire s'amasser une foule considérable. Les passants s'arrêtent, se groupent, s'informent et le tumulte va
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croissant. C'est alors qu'un tout jeune homme, compagnon de la personnalité reconnue si inopinément, se penche vers l'enthousiaste, lui dit quelques mots à l'oreille et parvient à le relever. Les trois hommes se font jour à travers les masses compactes et se soustraient à la^ curiosité, en entrant dans un magasin*.
Le jour même, le Mystère de Broadway est dévoilé. Les reporters, sans cesse aux aguets, ne seront pas longs à propager la nouvelle.
En effet, les journaux publient le lendemain, — mais alors seulement, dix jours après son débarquement, — que Joseph Bonaparte, ex-roi d'Espagne, est parvenu à tromper la vigilance des Anglais et qu'il est sur le sol libre et hospitalier des Etats-Unis.
Jusque-là, la vérité n'avait pas transpiré.
UEvening Post^ de New-York, avait bien publié, le 29 août, qu'il était arrivé la veille un brick, venant de Bordeaux après une traversée de trentre-quatre jours, lequel avait débarqué, près de Brooklyn, cinq passagers français. Mais de pareils faits divers n'étant pas rares dans un port aussi mouvementé que l'est New- York, personne n'avait attaché grande importance à celui-ci.
Le même journal, à la date du 30 août,
*■ Renseignements communiqués par M. Adolphe Mailliard.
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s'était fait l'écho du bruit qui courait de l'arrivée des généraux Carnot et Clausel, débarqués tous deux du brick le Commerce, capitaine Misservey, venant de Bordeaux ; mais, ajoute prudemment cette feuille, « ce bruit n'a pu être contrôlé de la moindre façon et ne repose sur aucune base authentique. »
Joseph Bonaparte était, en effet, arrivé le 20 août sur le brick le Commerce^ et avait débarqué ce jour-là, en même temps que quatre personnes de sa suite*. Au lieu de descendre dans l'un des grands hôtels, si bruyants et si animés de cette ville, Joseph, pour éviter les curiosités, les questions et vivre tranquillement, va se loger dans un quartier éloigné,. Park Place^ en une maison de modeste apparence, tenue par une dame Powell. 11 s'inscrit sous le nom de Bouchard. Le racontar de VEvening Post ayant produit son effet, il reçoit, à peine installé, la visite du maire et de quelques personnes notables de cette cité, qui croient rendre leur devoir à Carnot.
Au maire ^, Joseph dit qu'il n'est point l'Organisateur de la victoire; mais qu'il a fait partie dé la Maison impériale et qu'il désire conserver l'incognito, du moins pour quelque temps.
* Ce même jour, le Northumberland ^ui emmenait Napoléon à Sainte - Hélène, après être passé en vue des Canaries, se dirigeait vers le tropique. < Jacob Radcliff, du 10 juillet 1815 au 8 février 1818.
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D'autre part, arrive à cet hôtel pour y voir son fils, le commodore Lewis* qui habite Amboy^. Le commodore a été en Europe, a séjourné à Paris et a même été présenté à Joseph, qu'il n'a pas de peine à reconnaître à première vue. Il se présente aussitôt et, avec une bonne grâce et une cordialité tout américaines, lui offre l'hospitalité à sa campagne. Joseph refuse d'abord, donnant pour excuse son désir de rester à New-York, a portée des nouvelles; puis, craignant que la loquacité, un peu tapageuse de son interlocuteur ne le Compromette, redoutant également des visites du genre de celles du maire et des citoyens notables de la ville, il se ravise et accepte cette invitation si brusque de franchise et d'élan.
Joseph part pour Amboy. Les quelques jours qu'il y passe lui semblent agréables tout d'abord. Il trouve là le calme, si nécessaire après les émotions qu'il vient d'éprouver ; car la traversée, comme va nous le faire connaître le récit d'un témoin oculaire, a été plusieurs fois troublée par l'apparition de croi-
* Voici un aperçu des états de service du commodore, que nous avons trouvé dans l'ouvrage de Thomas H. S. Hamersly, sur l'Etat des officiers de la marine des Etats- Unis, de 1779 a 1879 : « ifacobM. Lewis, Service de la flottille. Commandant, 27 novembre 1812; capitaine, 26 avril 1814.
à Amboy ou à New-Brjinswick que l'on débarquait, venant de New- York, en route pour le sud.
seurs anglais. Mais, à peine reposé, la fièvre des nouvelles reprend lé dessus. Il est trop pénible pour lui, toujours si actif, de rester ainsi, dans l'oisiveté, près d'une grande ville quHl n'a fait qu'entrevoir. Aussi, ne tarde-t-il pas à quitter Amboy pour revenir à New- York, le 5 septembre, accompagné du jeune Mailliard. C'est durant ce second séjour que, se promenant dans Broadway, il est reconnu par un ancien officier de sa garde et qu'a lieu la scène que nous avons racontée en débutant. Tout l'échaffaudage de ses plans s'écroule* Son incognito est trahi. Il lui faut prendre un parti. Il se décide pour le plus catégorique, lequel consiste à aller trouver le maire, à se présenter à lui sous son vrai nom et à réclamer la protection des autorités, car il sait, depuis le 29 août, par les journaux*, que la Russie est le pays qu'ont résolu de lui faire habiter les souverains alliés, et, ignorant de la constitution des Etats-Unis, il a la crainte que lé gouvernement ne le livre aux Anglais.
Le maire lui conseille de se rendre à Washington, auprès du Président, pour lui exposer sa situation et se placer sous le couvert de la loi américaine. Il se met en route le dimanche 10 septembre, dans une voiture particulière, Le 11, il arrive à Philadelphie.
* Correspondance de Londres, datée du ,%% juillet.
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Là encore, un incident se produit. Au Mansion House^ où il descend, il n'y a plus une seule place. Henry Clay heureusement s'y trouve logé etp, dès qu'il apprend que Joseph ne peut obtenir d'appartement, il lui fait offrir immédiatement une partie des siens. Mais Joseph a hâte d'arriver à Washington. Il repart le lendemain « se dirigeant vers le sud » nous dit V United States Gazette ^ qui ajoute mélancoliquement : « nous sommes fâchés d'apprendre qu'un officier de la marine américaine* se trouvait dans la société de cet aventurier Corse. »
Nous retrouvons Joseph, le lendemain soir, à Baltimore, et le 13 au matin, il continue vivement sa route, ne passant qu'une nuit dans une méchante auberge, de façon à entrer de bonne heure, le lendemain, à Washington. Sur la route, il rencontre un émissaire de la Présidence qui l'informe que la visite projetée par lui ne peut avoir lieu et que M. Madison ne saurait le recevoir. Il revient donc sur ses pas. Ce brusque changement d'itinéraire n'avait pas été sans éveiller l'attention de la presse, et VEvening Posty de New-York, publie la nouvelle suivante, qu'il ne parvient, du reste, pas à tirer au clair dans son numéro du 20 septembre:
* Lewis,
Quel peut en être la raison ? T/ex-roi d'Espagne, Joseph Bonaparte et sa suite, ont. quitté dernièrement cette ville (New- York) pour se rendre à Washington, et faire visite au roi James I«' — ironie pour James Madison. — A quelques milles à peine du Capitole, il. a fait faire tout-à-coup demi-tour à sa voiture et a repris en grande hâte la route de Philadelphlie où il est arrivé à huit heures du matin (18 septembre).
Ce que VEvening Post ne parvient pas à expliquer, nous allons en donner la clef à nos lecteurs. Cette feuille, bien que très suffisamment renseignée, ne connaissait pas les fils de la politique américaine, et les deux lettres suivantes nous fournissent, sur ce point, tous les éclaircissements désirables. Dès le 11 septembre, A.-J. Dallas, secrétaire du Trésor, alors à Philadelphie, avait adressé au Président Madison l'information suivante :
Le Commodore Lewis vient d'accompagner Joseph
Bonaparte de New-York à Philadelphie. L'ex-roi voyage sous le nom de comte de Survilliers et est descendu à Philadelphie au Mansion House où il occupe un des appartements de M. Henry Clay *.
En date du 15, le Président répondit à son correspondant et le rassura en lui disant qu'il s'était refusé à recevoir le frère de Napoléon, à quelque titre que ce fût :
« J'ai été informé confidentiellement
* George Mifllin Dallas. Life and writings of Alexander James Dallas. Philadelphie J. B. Lippincott et C« in-So, 1871, p. 447.
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il y a quelques jours, écrit-il, que Joseph Bonaparte était sur le point de me rendre visite incognito pour se présenter en personne au gouvernement. J'ai immédiatement, écrit à M. Richard Rush, pour l'engager à le dissuader de son projet, dès qu'il arriverait à ■Washington. La protection et l'hospitalité ne réclament point de semblables formalités et, quelque sympathie que puisse faire naître l'infortune, cette famille,, par sa conduite antérieure, n'a rien à prétendre du peuple américain. De plus, il n'y a aucune raison pour que son gouvernement ait à s'embarrasser d'elle, de quelque façon que ce soit. Quant à ce qui concerne nos propres droits, nous ferons pour elle tout ce qu'elle peut attendre de nous. J'ai été plus que surpris de cette visite projetée et calculée de façon à me faire connaître officiellement, une retraite que l'exilé cherche lui-même, dit-on, à dissimuler afin d'éviter pour ses amis et ses biens qui le suivent, une trop vigilante surveillance de la part des croiseurs anglais. Ce commodore Lewis a certainement agi sous l'inspiration de sa courtoisie plutôt que de sa prudence, et sans que sa conduite ait reçu aucune sanction d'une autorité supérieure quelconque*. »
* George Mifflin Dallas. Life and writingn of Alexander James Dallas. p. 445.
De la part du Président, cette attitude était rationnelle et de bonne politique. Il ne faisait, du reste, que suivre l'exemple .de ses prédécesseurs. Washington avait ^ quelque vingt ans auparavant , comme Président, refusé de recevoir Talleyrand, exilé volontaire*. L'acte prudent de Madison, lui avait été inspiré par Monroe, alors premier secrétaire d'Etat, aspirant lui-même à . la Présidence, et, par conséquent, devant chercher à éviter tout çspèce de conflit. L'année suivante le même M. Monroe sortait du salon de Madame Madison, lorsque Grouchy et un autre exilé français vinrent saluer la , femme du repésentant de la nation : conduite que Grouchy, dans son langage tout militaire, qualifie de platitude méprisable'^.
Les hommes d'Etat américains se faisaient une fausse idée de Joseph, que les feuilles anglaises ne ménageaient pas. Nous voyons que le procureur-général Richard Rush, qui
1 Talleyrand était muni d une lettre d'introduction du marquis de Landsdowné. Wasbineton répondit quelque temps plus tard au noble Lord, en ces termes : « C'est un sujet de grand regret pour moi que des considérations d'ordre public, m'aient empêché de témoigner à ce gentilbomme, le cas que je fais de son caractère personnel et de la recommandation de votre seigneurie ; mais je suis informé qus l'accueil qu^il a reçu en général n'a pu que le consoler, autant toutefois que l'état de "notre société le permet, de ce qu'il a perdu en quittant l'Europe. L'avenir le servira naturellement partout, et il est à espérer qu'il élèvera un homme de son mérite au dessus des désavantages temporaires qui, dans les révolutions, résultent des diffé* rences d'opinion politique. »
* Charles J. Ingersoll. History of the second war between the United States of America and Great Britain. Philadelphie, Lippincott, Grambo et C», 1852, 2« série, vol. 1.
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avait été chargé de transmettre au prince exilé, la volonté du Président, conserva longtemps son hostilité envers Tex-roi ; car, deux ans après, il écrit de Washington, le 4 janvier 1817, à Charles J. IngersoU:
Vos réflexions à l'égard du roi Joseph sont assez
remarquables. Elles m'ont rappelé les princes, à propos de la couronne, dans Henri IV*. Les situations, assurément, sont autres. Après tout, Joseph n'était qu'une moitié de roi. Premièrement, il n'était pas de sang royal, ce qui pour un roi, est absolument tout. Secondement, durant le court espace de temps que les fils l'ont fait agir, il paraît avoir été dévoré de tous les appétits passionnels inhérents aux fonctions royales. Richard Gromwell l'égale autant qu'en aucun parallèle dont je me souvienne^
En présence de la décision présidentielle, si nettement formulée par l'envoyé de Madison, Joseph n'avait qu'à t*evenir sur ses pas. C'est ce qu'il fit.
Le samedi 16 septembre, il arrive à Laricaster, petite ville à quelques milles de Philadelphie, et le compte-rendu que nous donne de cette arrivée l'î/mV^rf States Gazette^ nous a paru assez intéressant pour trouver place ici : '^
L'ex-roi d'Espagne, Joseph Bonaparte, venant de Baltimore est arrivé à Lancaster vers cinq heures de l'a-
* Tragédie de Shakespeare.
* Lettre autographe inédite communiquée par M. IngersoU.
mBSSmmmESâSîSÊiSbmus,
près-midi. Trois personnes raccompagnaient. Un tout jeune homme qui est, dit-on, son fils, son secrétaire et enfin le commodore Lewis qui naguère commandait quelques canonnières à New-York.
Il est descendu chez M. Slaymaker et bientôt après, la maison de ce dernier a été remplie d'une foule de gens, que la curiosité défiante ou sympathique poussait à venir l'étudier de près. D'ailleurs, il n'ont rien vu de plus qu'un homme, Joseph a environ cinq pieds dix pouces; il est passablement épais, bien proportionné, a le teint brun ; sa physionomie n'est ni plaisante ni laide ; en somme, rien de remarquable et des traits forts.
Il porte une redingote simple de couleur verte et un gilet blanc.
Le 17, à cinq heures du matin, Joseph repartait pour Philadelphie où il arrivait le lundi 18, dans l'après-midi.
Maintenant que nous avons esquissé les premières démarches "de Joseph en Amérique, écoutons le récit de la traversée, fait par un témoin oculaire, M. James Caret*, jeune Américain attaché, comme interprète, à la personne de Tex-roi d'Espagne, depuis son passage à Blois, récit écrit pour Charles J. IngersoU, et qu'il a intitulé : Souvenirs de i8i5 :
Je restai avec le roi Joseph qui montra une
* James Caret resta attaché jusqu'en 1827 à la personne de Tex-roi qui écrivait, en date du !29 novembre de cette même année, à Félix Lacoste : « Je viens d'être quitté par M. Caret parti pour Cuba où son frère l'a appelé, voulant l'associer à la fortune considérable qu'il a faite dans ce pays-là. » Lettre autographe de Joseph, appartenant à l'auteur.
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grande prudence pour échapper à ses ennemis : et qui, plus heureux que TEmpereur, gagna le sol libre et hospitalier des États-Unis. 11 se confia à M. Edouard Pelletreau, négociant de Rochefort : mais il dut bientôt quitter cette ville. Les Bourbons étaient déjà à Paris, et des ordres avaient été donnés pour que le drapeau blanc remplaçât, par toute la France, le glorieux drapeau tricolore. M. Pelletreau possédait près de la Tremblaie, au bord de la mer, une petite campagne avec quelques arpents de terre, cultivés par un fermier, Joseph s'y rendit, accompagné de deux personnes seulement, et resta là tranquille et caché, durant dix jours, me laissant à Rochefort, où, par ses ordres j'achetai différents articles pour le voyage que nous allions entreprendre — du linge, de Fargenterie, quelques livres, des classiques français, l'ouvrage de M. de la Rochefoucauld sur les États-Unis, etc. — yt^endant ce temps j'allai le voir deux fois et j'appris / de lui qu'il avait envoyé le fils de M. Pelletreau à Bordeaux ^ pour fréter un navire américain et que (?e jeune homme avait retenu un brick descendant vers l'embouchure de la Gironde, où le prince pourrait embarquer. La petite ville de Royan se trouvait être le point le plus rapproché de cette embouchure. Le roi Joseph m'ordonna de m'y rendre et de l'avertir par un messager, dès que le navire serait en vue. Il avait un passeport américain que lui avait procuré M. Jackson, chargé d'affaires des États-Unis à Paris. M. Dumoulin, négociant à Royan, y exerçait les fonctions de consul de ce pays.
C'était un homme obligeant qui visa mon passeport, ajoutant, sans trop de difficultés, le nom d'une des personnes qui allaient accompagner le roi Joseph en Amérique. Durant les trois ou quatre jours que nous passâmes à Royan, nous dûmes être très circonspects.
Le commandant de place logeait au même hôtel que nous et y attirait un grand nombre d'officiers et de gens anxieux de connaître les événements. Le drapeau blanc flottait déjà à Roy an. Le second jour arriva en poste, de Paris, un officier supérieur chargé dé faire reconnaître partout le gouvernement des Bourbons. Sa conversation à table avec le commandant de place et les autres officiers était révoltante: pour moi, il me fallut tout avaler en silence, sous peine de me dénoncer. Après le repas, quelques officiers, ayant lu sur ma physionomie quels étaient mes sentiments intimes, me prirent à part, et me confièrent leur indignation en entendant décrier, avec une telle injustice, notre brave armée, et en voyant le sort réservé à tous ceux qui exprimaient quelque sympathie à l'égard de Fillustre chef que nous venions de perdre à tout jamais. Enfin, j'appris que lebrickétait à l'ancre devant Royan. M. Dumoulin me le montra et nous convinmes qu'une chaloupe serait prête vers minuit pour nous conduire abord, ainsi que quelques amis que j'attendais. Je fis prévenir le roi Joseph qui arriva à pied durand la nuit, tranquillement en compagnie de Messieurs Edouard Pelletreau, du D"^ Unzaga et du jeune Mailliard. A minuit la chaloupe n'avait pas encore paru. Deux ou trois heures s'écoulèrent en une attente des plus pénibles. Le commandant se trouvait dans une pièce à côté de la nôtre : le prince pouvait être reconnu, par l'un des officiers qui ne cessaient d'aller et venir dans la maison : et nous fûmes grandement soulagés lorsque l'on nous prévint que la chaloupe nous attendait. — 25 juillet — Le temps était superbe, la lune se montra pendant notre embarquement qui eut lieu sans incident. La marée était favorable, on leva l'ancre et nous partîmes. Le brick de 200 tonneaux, appelé le Commerce^ était commandé par le capitaine
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Misservey, homme d'une quarantaine d'années, natif de rUe de Guernesey, mais depuis longtemps habitant les États-Unis, à Charleston, où il devait se rendre après nous avoir débarqués à New-York. Il ne connaissait point l'illustre passager qu'il avait à bord, se figurant simplement que nous faisions partie de la Cour impériale et que nous nous rendions aux États- Unis. Le brick avait été frété en ballast, pour dix-huit mille francs ; Edouard Pelletreau, se conformant à ses instructions, n'ayant eu que le temps d'embarquer quelques provisions et quelques pipes de trois-six. Nous passâmes bien près de la majestueuse tour de Gordouan, et bientôt après, Edouard Pelletreau prenant congé de nous, revint à terre avec le pilote qui nous avait conduits en pleine mer. Pendant la journée, une voile est signalée et bientôt reconnue pour appartenir à un vaisseau de guerre anglais venant droit sur nous, le brick Bacchus.
.Nous stoppâmes pour attendre la visite de deux officiers qui ne tardèrent pas à monter sur notre pont sans, du reste, faire grande attention aux passagers, ne paraissant s'intéresser qu'aux nouvelles concernant le départ de Napoléon pour l'Angleterre, sur le Bellerophon. Ils retournèrent bientôt à leur bord et nous firent de suite le signal naus permettant de continuer notre route. Ils n'avaient point examiné nos passeports. Le roi Joseph en avait un au nom de Swn)iglien par analogie avec celui de Survilliers, qu'il porta dans la suite et qui est. le nom d'une propriété possédée par lui à huit lieues de Paris.
Le lendemain, nouvelle rencontre de navires anglais. Cette fois, c'est de la frégate Endymlon qu'il s'agit. La visite des officiers fut plus minutieuse. Ils descendirent dans la cabine où le capitaine avait fait servir des rafraîchissements. Le prince ne quitta pas la sienne
et resta étendu sur sa couchette, comme s'il était en proie au mal de mer. Nos passeports furent examinés sans que Ton nous posât toutefois de questions, et, à la fm de leur conversation avec le capitaine, les officiers anglais firent répéter à celui-ci les détails qu'il avait précédemment donnés aux officiers du Bacchus. Ils partirent enfin, à notre grande satisfaction.
Nous avons eu un assez joli passage, des vents légers et propices favorisant notre route. Le prince, dont la conversation avait pour moi un attrait de plus en plus vif, me fit passer des journées charmantes en me récitant, avec un talent égal des poésies françaises et italiennes. Il avait la mémoire bondée de nombreux morceaux de ces deux littératures. Ayant passé cinq ans de ma jeunesse en Italie, j'étais àmême d'apprécier l'excellence de sa prononciation, lorsqu'il récitait la fuite d'Herminie, et les autres stances du Tasse, son auteur favori. Les passages les plus dramatiques des belles tragédies de Corneille et de Racine avaient sa préférence et son débit s'y montrait d'une superbe» ampleur. Eu égard à sa haute situation politique, nous pûmes apprécier à leur valeur ses opinions sur les hommes et les événements.
Le capitaine, sans le connaître, eut une haute idée de lui ; et, quand nous fûmes arrivés à New-York, il écrivit et dit que c'était le général Garnot ou, au moins, un personnage des plus importants.
Après une navigation de trente deux jours, nous découvrimes les rivages des États-Unis, à Long-Island, qui est d'une longueur de soixante lieues *, s'inclinant vers le continent par un bras^ de mer, du nom de Rivière de l'Est et dont l'extrémité sud-ouest forme l'un des côtés du port de New-York. Nous étions à environ
* Long-Island a seulement 120 milles de longueur et 20 de largeur en termes moyens.
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trente lieues^ de cette ville, lorsque, voyant approcher la nuit, le roi Joseph demanda au capitaine de nous débarquer à Long-Island, au moyen de sa chaloupé. Gela eût été possible, mais le capitaine lui fit observer qu'il ne trouverait là que des cabanes de pêcheurs où il serait fort mal logé et où il éprouverait de grandes difficultés pour se procurer une voiture, ou même des chevaux devant le conduire en ville ; que le temps, d'ailleurs, promettait de rester beau, et que nous arriverions le lendemain matin à New- York. Le prince insista longuement pour être débarqué, comme s'il avait quelque pressentiment. Il parut à la fin abandonner son dessein, mais il demeura pensif et se retira de bonne heure. Le lendemain matin à notre arrivée sur le pont, le premier objet qui frappa nos regards fut la tour de Sandy Hook ^ et le pha^e de New- York. Plusieurs barques entraient et sortaient et plus loin, deux vaisseaux que nous reconnûmes bientôt après pour être deux frégates, battant pavillon anglais. Nous restâmes muets d'étonnement, surtout lorsque l'une des frégates, nous apercevant, se mit en panne pour nous barrer la route.
Les justes appréhensions que le roi Joseph avait eues, la nuit précédente, menaçaient de se réaliser. En ce moment critique, nous fûmes accostés par un des légers schooners qui amènent des pilotes à tous les navires désirant entrer dans le port de New-York. Un jeune américain, à l'œil vif, élégamment mis, sauta lestement, à bord, et prit possession de la barre. C'était son droit de pilote : à partir de ce moment, le commandement du navire lui appartenait en effet. — a Voyez-vous, dit-il au capitaine, les sacrés Anglais qui cherchent à nous barrer la route. Mais laissez-moi
* James Caret fait ici encore une erreur.
* Il n*y a pas de tour à Sandy Hook, c'est simplement un sémaphore.
faire : la brise est en notre faveur et je longerai la côte si près que vous les verrez bientôt changer leur course. » Chargé d'autant de voiles qu'il en pouvait porter, notre brick, comme s'il avait conscience du danger, fendit les eaux de la merveilleuse entrée avec une rapidité surprenante. Nous ne fûmes pas longs à être à l'abri des forts Richmond et Lafayette qui protègent l'entrée de la seconde baie ou plutôt du vaste port de la première ville des États-Unis. La frégate vira bientôt de bord et s'éloigna.
Nous demandâmes alors au pilote pourquoi les Anglais croisaient dans ces parages en temps de paix ! Il répondit qu'ils n'étaient là que depuis dix jours dans le but d'arrêter l'empereur Napoléon qu'on disait parti de France pour les États-Unis et qu'ils avaient fait revivre le Droit de recherches, mesure fort irritante pour les Américains.
Ainsi les Anglais poursuivaient de leur haine tenace l'Empereur, même après son abdication. S'ils nous avaient atteints, nous aurions été probablement conduits à Halifax, à Québec ou même en Angleterre où le roi Joseph eût été vite reconnu et d'où on l'aurait transporté en Russie, lieu que les souverains alliés avaient fixé pour sa détention, ainsi que nous l'avons appris dans la suite. Nous abordâmes au wharf de la Rivière de l'Est ; et,, comme le prince désirait conserver l'incognito pour quelque temps, il ne voulut point descendre aux principaux hôtels. Nous allâmes donc loger dans une modeste maison, où une dame veuve recevait des pensionnaires^ »
Comme nous venons de le voir, le capitaine Misservey avait compris qu'il avait à son bord
* Gh.-J. Ingersoll, History of the second war between tke United States of America and Great Èritain,