PARIS
LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Bonlevard Saint-Michel, 78
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Pour parler de M. Joseph Caillaux, dont la personnalité forte et vraiment caractéristique surexcitait en lui les curiosités du philosophe, de l'historien et du poète l5nique plus encore que l'intérêt passionné de l'homme politique, Jean Jaurès évoquait successivement Shakespeare, Machiavel et Balzac. Mais ce jugement remonte à des années déjà lointaines. La physionomie de M. Joseph Caillaux a, depuis lors, continué dé s'affirmer avec un tel éclat et une telle vigueur, que l'on se demande quels termes de comparaison rechercherait aujourd'hui l'imagination de Jaurès, s'il n'était lui-même disparu tragiquement de la scène.
Nous avons eu tort de croire trop longtemps que nous vivions des joiurs prosaïques et médiocres, découronnés d'imprévu et de pittoresque et jusque de ce rpmantisme qui donnait du prix à la vie de nos grands-pères. Même pour ceux d'entre nous qui ont manqué l'occasion de voir la guerre de 1870 et la Commune de 1871, l'existence fut, après tout, assez prodigue de spectacles rares et de sensations aiguës dans les années qui ont précédé l'immense et formidable conflagration 4écbataé9 sur k monde par Iq,
malfaisance pangermaniste. Mais c'est le plus souvent à distance, dans le recul du temps, que l'on se rend compte enfin de l'intérêt prodigieux que présentent les événements dont on a été témoin. L'effervescence boulangiste avec ses paysages d'émeute, les jours troubles et tragiques du Panama, la tourmente frénétique du drej^usisme, nous avons vu cela, nous l'avons vécu. Nous avons avancé dans la vie par un chemin tout éclaboussé de sang où nos pas heurtaient soudain des cadavres énigmatiques : le baron de Reinach, Camot, Félix Faure, le préfet Barrême, le lieutenant-colonel Henry, Syveton, Jaurès, Calmette, Almereyda. Nous avons côtoyé ou traversé des tragédies extraordinaires sans presque y prendre garde, ou du moins sans nous rendre compte, sur-le-champ, de la qualité de leur pathétique. Et voici qu'il nous devient enfin sensible quand il appartient déjà au passé.
N'attendons pas que son destin soit achevé pour apprécier à sa mesure l'étonnante personnalité de M. Joseph Caillaux. L'ombre, qui s'en emparera un jour, effacera inévitablement plus d'un trait que nous pouvons fixer avec exactitude tandis que l'homme agit et s'agite parmi nous. Et quel homme ! Homme d'affaires, homme à femmes, homme de parti, excessif et hasardeux en tout ce qu'il entreprend : finance, amour, politique. Il faut que la postérité voie, tel que nous l'avons vu, ce don Juan chauve, ce grand argentier, insolent comme un
fermier général d'ancien régime, qui, les pouces aux entournuiies du beau gilet de satin, s'offrait aux acclamations de la Montagne révolutionnaire en même temps qu'aux suffrages des élégantes assidues des tribunes réservées du Palais-Bourbon. Admettraiton plus tard, si nous n'en fournissions dès aujourd'hui les preuves, que l'audace de ce politicien extraordinairement impopulaire s'accroissait sans cesse avec son impopularité et qu'il pérorait du même ton de défi devant des juges pour revendiquer la complicité morale d'un crime, que devant une assemblée parlementaire pour y définir sa conception toute personnelle du patriotisme en temps dé guerre? Luttes ardentes, triomphes, scandales, ascensions, chutes soudaines dans la boue et dans le sang, adultères, divorces, mariages, procès, discours, iplaidoiries, polémiques, nul repos. Au total, M. Joseph Caillaux ne compose-t-il,pas ime ph5^ionomie essentiellement représentative du politicien moderne, politicien d'exceptionnelle envergure qui laisse bien loin derrière lui les pâles ombres de Numa Roumestan, de Rabagas ou d'Eugène Rougon, péniblement animées par l'invention des écrivains? Que de mal se sont donné Alphonse Daudet, Sardou, Emile Zola pour camper dans la fiction un personnage falot que M. Joseph Caillaux joue dans la réalité avec une maîtrise de moyens, une constance de volonté et un déploiement d'arrogances élégantes dont il est bien vrai, décidément — quoi qu'en ait pu penser Jaurès
— que le génie même d'un Shakespeare ou d'un Balzac ne se fussent jamais avisé.
Dans notre dessein de mettre en son plein relief cette physionomie si particulière, nous nous garderons donc bien de la défigurer. 'Rien ne saurait mieux concourir à l'impression qui doit résulter de cet ouvrage que de montrer M, Joseph Caillaux peint en quelque sorte par lui-même, c'est-à-dire par ses actes, au cours d'une des carrières les plus mouvementées et les plus remplies qui se soient produites sous la troisième République. Et c'est pourquoi on ne trouvera ici ni le ton, ni les méthodes du pamphlet, mais seulement un exposé biographique, documenté avec soin aux sources les plus sûres, et, d'ailleurs, presque uniquement composé de faits et de textes, qui appartiennent à l'Histoire contemporaine. Notre prétention est de faire œuvre d'historien.
Honnêtement, nous devons ajouter que si notre pensée est fort éloignée de concourir à la bataille des partis dans un moment où le sort de la France se trouve en suspens devant l'ennemi commun des Français, nous accepterons cependant volontiers que ce tableau véridique des mœurs politiques personnifiées par un politicien-type en fasse mieux voir le scandale et le péril et contribue à en limiter la contagion. Un tel résultat nous assurerait, en effet, d'avoir utilement travaillé à l'assainissement nécessaire de la Démocratie et à l'avènement d'une République plus proche d^ noble idéal républicain,