LES ORIGINES
« Le présent, a dit justement Renan, est plein du passé... >
Joseph Caillaux. (Piscours aux électeurs de Mamers, i** février 1914.)
M. Taine nous a appris que, pour bien connaître un homme, il faut 1 étudier dans son milieu, autant que dans ses actes — et dans ses origines aussi attentivement que dans le cours de sa vie. Étudions donc tout d'abord M. Joseph Caillaux dans ses origines.
Au demeurant, ce n'est pas par hasard que M. Caillaux reçut, au jour de son baptême, ce prénom de Joseph. Son père, en le lui donnant, a^ voué l'enfant qui venait de lui nîdtre (i) au souvenir de l'aïeul qui fut le premier artisan de la fortune de sa famille. Tout naturellement il confiait à l'aîné de sa lignée la mission de relever et de porter à son tour aussi loin que possible une vieille tradition familiale d'activité industrieuse et d'arrivisme entreprenant, supérieurs à toutes les fluctuations de la vie.
On verra comment l'homme s'est acquitté de la
(i)^ M. Joseph-Marie- Auguste CaîUaux est né au Mans le 30 mars 1863.
mission confiée à l'enfant. Mais, auparavant, il ne sera pas sans intérêt de montrer que, par ime singulière ironie du sort — à moins que ce ne soit par le jeu naturel des lois de l'atavisme — des points de comparaison peuvent s'établir sans effort entre « l'ancêtre » et son arrière-petit-fils. .
Joseph Caillaux « l'ancêtre » naquit le 5 mars 1756, au hameau de Genonville, dépendant de la commime de Voves qui, sous le « Bien- Aimé », dépendait ellemême du comté de Chartres. Cette partie de la Beauce se trouve aujourd'hui comprise dans les limites du département d'Eure-et-Loir (arrondissement de Châteaudun).
Les Cailleaux ou Caillaux (on sait que l'orthographe des noms, en ce temps-là, était assez imprécise) se succédaient de père en fils devant un établi de menuisier-charpentier. Mais il advint que le jeune Joseph Caillaux, dernier-né d'une ' famille de six enfants, ne se sentait pas d'humeur à travailler le bois. Sol par sol, tout en apprenant d'un brave prêtre du voisinage les rudiments de latin nécessaires pour prétendre à la basoche, il économisa, sur son salaire d'apprenti et de clerc, le prix d'achat d'une étude de notaire. A vingt-trois ans, ce jeune «débrouillard » était notaire à Sanche ville, à trois Ueues de Voves, et, en même temps, prévôt, c'est-à-dire lieutenant de justice pour le compte du seigneur du lieu, le marquis de Larochebousseau — un nom qu'il convient de retenir pour l'intelligence de ce récit.
I Mais ses fonctions de prévôt qui faisaient de lui un suppôt du droit féodal n'empêchaient nullement cet homme si avisé de flairer où soufiOiait le vent. En même temps qu'il faisait les affaires de l'aristocratie des environs de façon assez heureuse et assez habile pour grossir bien vite son maigre pécule de tabellion de village, il se mettait à l'abri du contre-coup des événements proches en « donnant » ouvertement dans les idées nouvelles. Lors de la convocation des États généraux, il joua un rôle actif dans les réunions du tiers et ce fut, en grande partie, grâce à son intervention, que fut élu un de ses amis d'enfance, Jérôme Pétion, le « beau Pétion » dont Paris devait faire son idole, pour le vouer ensuite, sans pitié, à la déroute tragique de la Gironde.
La Révolution, d'ailleurs, fut profitable au prévôt seigneurial. Elle lui racheta sa charge en même temps qu'elle l'indemnisait largement pour la suppression de son étude de notaire. Pétion, qui était alors président delà Convention, prit soin, sans nul doute, des intérêts dé son grand électeur. Car la reconnaissance, Dieu merci, est une vertu de tous les temps...
Voici donc Joseph Caillaux en possession d'un avoir personnel auquel s'ajoute la dot de sa femme, née Marie- Victoire-Mélanie Lefebvre et fille d'un marchand-épicier de Chartres étabU rue de la Poële- Percée (i). Quel usage va-t-il faire de cet argent?
(i) Daps le dossier de Pétion constitué par le Comité de Sûreté générale et qui est aux Archives nationales, on trouve des lettres
Pour un tel homme la spéculation sur les biens nationaux n'était-elle pas indiquée? Il s'associe d'abord avec un nommé Paillard, puis s'en débarrasse et opère seul. Il achète, il revend. Mais vient la Terreur, le régime des suspects. Pétion, d'ailleurs, n'est plus là pour le protéger. Joseph Caillaux sent la nécessité de donner à son industrie, qui $'étend de plus en plus à toutes sortes d'affaires et de trafics, une façade, un paravent. Il reprend oste^isiblement la boutique d'épicerie de ses beaux-parents, à Chartres. Sa femme est au comptoir, tandis que lui, dans l'arrière-boutique, reçoit les visiteurs initiés et tient registre des opérations en cours, des sommes prêtées, des mouvements de fonds et des rentrées d'intérêts...
L'ancien notaire est âpre au gain, mais il rend des services, car son civisme n'est pas si sot que de mépriser l'argent des aristocrates exilés ou pourchassés dont il traite les affaires en sous-main. Même il les cache chez lui, à l'occasion. C'est ainsi qu'il abrite, un temps, dans sa cave, le marquis de Larochebousseau, son ancien seigneur. Par malheur, ce gentilhomme s'ennuya dans la cg-ve de l'épicier qu'il
signées : « Veuve Pétion, née Lefebvre ». La femme de Pétion était-eUe donc parente de la femme de Joseph Caillaux? On peut l'admettre d'autant plus aisément que le couple Pétion possédait à Chartres, place du Marché-Neuf, une maison qui, après la mort tragique du conventionnel, fut vendue aux enchères comme « bien national » au prix de 13 350 livres. Cependant — l'acte d'adjudication l'atteste — elle ne fut pas rachetée par Joseph Caillaux, encore qu'il spéculât beaucoup sur les biens nationaux. Peut-être l'estimait-il d'im trop mince rapport..
se faisait d'ailleilrs scrupule de compromettre. Il s'en alla donc, un beau jour, se faire sottement prendre et guillotiner à Paris. Mais il eut la consolation suprême, avant de mourir, de pouvoir révéler à son ancien prévôt, accouru de Chartres pour le visiter, à la Conciergerie, l'emplacement exact d'une cachette où il avait déposé les débris de sa fortune.
« C*est pour mes enfants ! » avait dit M. de Larochebousseau. Et Joseph Caillaux, qui était un terrible homme d'affaires, mais non point, à ce qu'il semble, totalement dénué de scrupules, s'employa, après le 9 thermidor, à mettre les enfants de M. de Larochebou^seau en possession de la fortune de leur père .
Telle est, du moins, la version qui résulte d'une déclaration publique appuyée du témoignage des héritiers du marquis de Larochebousseàu, que publia en 1801 Joseph Caillaux, en réponse à la suspicion générale provoquée par le développement insolite de sa fortune. .
En voici le texte conservé à la bibliothèque de
Chartres :
Je suis père d'une nombreuse famille. J'ai senti de bonne heure Tobligation que ce titre m'imposait. Je me suis livré à des spéculations honnêtes et" légales. Le succès a couronné mes travaux et mes enfants ne me demanderont pas en vain une éducation soignée et une existence qui puisse les mettre à l'abri de l'indigence. Tel était mon devoir ; je l'ai rempli. Ce succès a éveillé l'envie. La malveillance débite que ma fortune est
fondée sur des actes d'improbité. On m'impute d'avoir nié et retenu un dépôt à la famille Larochebousseau. On m'impute d'être son débiteur de quarante mille francs. La calomnie atteste que la mésintelligence règne entre elle et moi. Que mes concitoyens lisent les lettres que j'ai reçues de tous les membres qui la composent. Ils. y verront traces avec les caractères de la vérité la moins équivoque, et le démenti de ces bruits atroces, méchamment imaginés pour me perdre, et les sentiments de la reconnaissance la plus vive. Dans quelle erreur se sont jetés ces calomniateurs infâmes qui s'enveloppent du vil et honteux manteau de l'anonyme I (sic). Ils indiquent pour mes ennemis ceux que j'ai sans cesse obligés avec courage, intérêt et délicatesse depuis l'origine de la Révolution ! Les preuves de gratitude méritées que je reçois de cette famille et que je place sous les yeux de mes concitoyens suffisent sans doute pour couvrir du mépris public les ennemis cachés qui me poursuivent et pour me conserver tous les sentiments d'honneur et de probité auxquels j'ai droit de prétendre et qui me sont dus.
Joseph Caillaux, Marchand épicier à Chartres, ex-notaire et prévôt de Sancheville.
A ce plaidoyer étaient jointes trois lettres des héritiers du marquis de Larochebousseau qui, effectivement, accordaient à Thonune d'affaires de leur famille un chaleureux certificat d'honnêteté.
C'était la première fois tju'un membre de la lignée des CaiUaux se voyait en posture d'accusé devant l'opinion publique et dans l'obligation de se justifier. Ce ne devait pas être la dernière.
Joseph Caillaux «Tancêtre» s'en tira, pour son compte, assez bien, puisqu'il figura durant quelques , mois parmi les « officiers municipaux » de Chartres. Il sut utiliser, par la suite, cette consécration de récharpe officielle pour négocier, avec les autorités impériales, la création à son profit d'une charge d'avoué près le tribunal de Chartres, en suite de quoi il abandonna, enfin, ostensiblement l'épicerie.
Il s'éteignit, sagement rallié aux Bourbons, en l'an 1820, non sans avoir, à temps, fructueusement revendu son étude d'avoué. Ainsi il put, après une longue vie tout entière employée « à des spéculations honnêtes et légales », laisser à ses dix enfants — d'ailleurs tous bien ^et dûment pourvus — une énorme fortune à se partager. Ses paroles testamentaires, cependant, furent amères. Il était contraint ^e renoncer aux biens de ce monde dans un temps où tous ceux qui avaient eu, en des circonstances difficiles et dangereuses, l'occasion d'obliger les émigrés et de servir leurs intérêts — fût-ce à intérêts composés, — prétendaient tirer traite sur leur gratitude. Joseph Caillaux mourut indigné de n'être pas aussi riche que la reconnaissance l'eût dû faire. « Ne rendez jamais service aux nobles, dit-il à ses enfants, ce sont des ingrats. » Ainsi finit ce ploutocrate sur des propos de démagogue.
On possède le portrait de Joseph Caillaux « l'ancêtre ». A la perruque près, l'arrière-grand-père et l'arrière-petit-fils se ressemblent étonnanmient. Et,
d'ailleurs, sous sa perruque l'ancêtre était peut-être chauve.
Le fils aîné de Joseph Caillaux, prénommé Joseph- Lubin-Hippolyte, habita d'atord la maison paternelle, rue Saint-Pierre, à Chartres, tout en remplissant avec exactitude, mais sans éclat, les fonctions de substitut au tribunal. Un froissement d'amourpropre, qui, au surplus, se rattachait à une question d'intérêt, l'amena à donner sa démission de magistrat. Il voulait être procureur à Chartres, son pays, et non pas aillemrs, loin des propriétés qu'il savait gérer avec profit. Comme on lui refusait cet avancement sur place, il se piqua, remit sa démission et, de dépit, s'expatria volontairement à Orléans où il acheta une étude d'avoué. Il revint,, d'ailleurs, plus tard à Chartres.
Cet homme heureux n'eut pas d'autre histoire, Dans la lignée des Caillaux il fait figure de personnage intermédiaire sans relief précis ni couleur bien marquée. Ce fut simplement un riche notaire de province, correct et guindé dans sa haute cravate.
Il eut trois fils : l'aîné, Alfred, passa par l'École polytechnique et devint ingénieur des mines; le second, Eugène, n'est autre que le père de M. Joseph Caillaux; le troisième, Adrien, est mort à l'assaut de Malakofï : il était ofîiciér d'infanterie.
JOSEPH CAILUlUX. 13
Nous parlerons assez longuement de M. Eugène CaiUaux. Outre qu'il fut un personnage considérable : député, sénateur, deux fois ministre, on ne saurait oublier l'influence que dût avoir sur la formation de l'esprit et du caractère de M. Joseph Caillaux le spectacle plein d'enseignements que développaient sous ses yeux les événements politiques auxquels son père se trouvait mêlé,
La carrière de M. Eugène Caillaux fut, en effet, particulièrement tourmentée.
A sa sortie de l'Ecole polytechnique, il débuta dans le département de la Sarthe, à Laval et au Mans, comme ingénieur des Ponts et Chaussées. En 1870, il était au Mans quand les Prussiens occupèrent la ville. On dut, parsdt-il, à l'habileté de ses interventions quelque adoucissement dans les exigences des envahisseurs. Il avait, d'ailleurs, dirigé dans le département d'importants travaux d'utilité publique et s'était acquis, à ce titre, la gratitude des populations. Déjà il était conseiller municipal du Mans. On porta son nom sur la liste républicaine aux élections à l'Assemblée nationale et il fut élu député par 50,508 voix, le sixième sur neuf.
Car il faisait alors profession d'être républicain et, comme tel, il prit place au centre gauche de l'Assemblée. Mais presque aussitôt §es convictions commen-
cèrent de chanceler. La coalition des droites, ayant nettement pris position contre Thiers, s'efforçait de détacher de la gauche quelques voix d'appoint qui lui étaient indispensables dans .une assemblée divisée en deux fractions numériquement équivalentes. Up moment vint où le groupe Target, composé de quatorze « toupies hollandaises » qui oscillaient entre les deux tendances, put décider à son gré du sort de la France, et l'orienter vers une consolidation de la République avec Thiers, ou l'engager délibérément sur le chemin qui mène aux restaurations monarchiques. Finalement le groupe Target — dont faisait partie M. Caillaux — se prononça pour la droite.
Sous le coup de grâce de ce « peloton d'exécution » — ainsi qu'on l'appela alors — M. Thiers tomba. Pour M. Caillaux le sort en était jeté :| il était désormais associé à la fortune du parti qui allait tenter de barrer la route aux républicains. Au jeu de la politique, il avait « misé » à droite.
Tout d'abord le rusé Beauceron put croire que c'était le bon jeu et le plus profitable. Un jour de mai 1874 il eut la fierté de télégraphier à M™« Caillaux, alors en villégiature avec ses enfants au Mans, dans la maison familiale de la rue Auvray, que le général de Cissey, chargé par le mairéchal de Mac-Mahon de former un nouveau cabinet, lui réservait le portefeuille des Travaux pubHcs. M°*« Caillaux crut bon devant ses enfants — et sans doute spécialement à l'intention de son fils Joseph dont la modestie n'était
pas la vertu dominante — de manifester quelque hésitation elle parla même de déconseiller Tacceptationet rédigea un télégranmieen ce sens.jEt Joseph, en effet, se récria et n'eut de repos qu'il ne se fût assuré que le télégramme n'était pas parti. On se mit quasi triomphalement en route pour Versailles. Joseph laissait éclater son orgueil et sa joie d'habiter désormais le palais de Louis XIV.
— Moi aussi, disait-il, je serai ministre comme papa.
M^^ Caillaux grondait en souriant :
— Joseph, prends garde, ton orgueil te jouera de mauvais tours.
M. Eugène Caillaux conserva son portefeuille dans le cabinet Buffet. Il vota, avec la plus grande partie de la droite, la constitution bâtarde de 1875, mais ensuite, passant de la Chambre au Sénat, il prit franchement place dans le groupe royaliste de la Haute- Assemblée et s'associa désormais sans réserves à tous les actes de la politique du maréchal de Mac- Mahon.
Cela lui valut le portefeuille des Finances dans le cabirfet de Broglie-Fourtou, le cabinet du 16 mai composé « d'hommes sûrs » qui devaient tout tenter, notamment par l'épuration administrative et la dissolution de la Chambre, pour briser la poussée républicaine. Dernier et vain effort. Battu aux élections générales d'octobre 1877, le gouvernement démissionna le 20 novembre. Et le maréchal de Mac-
l6 JOSEPH CAILLAUX.
Mahon lui-même dut bientôt se retirer. Les républicains triomphaient. M. Eugène Caillaux avait perdu la partie en « misant » sur le mauvais tableau.
Son fils devait retenir la leçon.
En attendant M. Eugène Caillaux paya durement sa makhance. Une longue suite de vicissitudes lui fut infligée par la rancune tenace de ses adversaires victorieux.
Et l'on vit — comme si quelque fatalité s'acharnait sur cette famille pour la contraindre, de génération en génération, aux justifications publiques — on vit M. Eugène Caillaux, de même que son grandpère jadis et plus tard son fils, contraint de faire face à ceux qui appelaient sur lui la vindicte des lois.
Le 12 novembre 1877, M. Albert Grévy avait déposé à la Chambre une demande de mise en accusation des ministres du 16 mai. Une commission fut chargée de mener s]ir leurs agissements une enquête ' complète. Dès la fin de décembre, le rapport de M, Henri Brisson était prêt. Il concluait nettement aux poursuites. M. Eugène Caillaux demeura, avec tous ses collègues, sous le coup de cette menace jusqu'au 13 mars 1879. Ce jour-là, enfin, la Chambre discuta les conclusions du rapport Brisson. Un républicain modéré^ M. Léon Renault, prêcha, da^is un très noble discours, Toubli du passé, la générosité, la réconciliation. Thèse que soutint également le prési^ dent du conseil Waddington, et que combattirent avec véhémence Charles Floquet çt le rapportem*
Henri Brisson. Il y avait eu, disaient-ils, complot^ conspiration contre la République et, par conséquent, trahison. Pour de moindres crimes, les ministres de Charles X avaient été condanmés à la détention perpétuelle... M. Eugène Caillaux ne respira qu'en apprenant que la Chambre avait finalement refusé» par 317 voix contre 159, d'approuver les conclusions du rapport Brisson. /
En revanche, il est vrai, la Chambre vota, par 217 voix contre 135, un ordre du jour de flétrissure qui fut affiché dans toutes les communes de France: On y lisait que les ministres du 16 mai « ont, par leur coupable entreprise contre la République, trahi le gouvernement qu'ils servaient ; foulé aux pieds les lois et les libertés publiques, ne reculant, après avoir conduit la France à la veille de la guerre civile, que devant rindighation et les viriles résolutions du pays».
Il est aujourd'hui assez piquant d'observer que M. Clemenceau, qui avait, comme député, voté la mise en accusation demandée par M. Henri Brisson, refusa de voter la flétrissure. Il proposa même, à titre de protestation, l'ordre du jour pur et simple qui fut repoussé. Déjà, en ce temps-là, M. Clemenceau n'était pas partisan des sanctions platoniques...
M. Clemenceau, d'ailleurs, et avec lui la gauche républicaine, devaient trouver bientôt . l'occasion d'exercer de nouveau des représailles sans merci contre un ancien ministre du 16 mai — qui n'était autre que M. Eugène Caillaux.
î8 JOSEPH CAILLAUX*
Vôid rhlatoire. Elle est aujourd'hui bien oubliée, càf OU oublie vite éti France.
Le ïî mai 1875, M. Eugène CaillaUx, en qualité de ministî^ des Travaux publics, déposait sur le bureau de la Chambre un i projet de loi relatif à l'achèvement du Pavillon de Marsan et à Tinstallation de la Cour des Comptes ».
Un mois plus tard, le projet venait en discussion et M. Caillaux précisait en ces termes la destination du crédit demandé : « Pour réinstaller la Cour des Comptes dans l'emplacement qu'elle occupait autrefois au quai d'Orsay, il y aurait à dépenser 8 millions de franco, d'après l'estimation de nos architectes, tandis qu'au prix de 2 300 ooô francfe seulement nous pourrons, en moins dé temps, achever les travaux du Pavillon de Marsan et y installer la Cour des Comptes dans d'excellentes conditions *. C'était net et clair. Le ministre demandait 2 500 000 francs pour achever les travaux de jreconstruction du Pavillon de Marsan détruit par la Commune. Ces 2 500 000 francs devaient compléter un premier crédit de 4 millions antérieurement voté par la Chambre pour le même objet.
Or, trois ans plus tard, — M. Eugène Caillaux n'était plus à cette époque que simple sénateur, — il fallut avouer à la Chambre que, pour achever la réfection du Pavillon de Marsan, un nouveau crédit de 8 766 344 francs serait nécessaire.
M. Eugène Caillaux avait trompé la Chambre —
OU s'était trompé lui-même — dans une proportion de 450 p. 100.
En outre, ou constatait avec stupeur que le pavillon reconstruit sut ses indications dépassait l'alignement général des bâtiments du Louvre et en rompait l'harmonie.
.Les journaujt de gauche réclamèrent hâutenient deâ poursuites en indemnité pécuniaire çt même â&è sanctions pénales contre M. Eugène CaillauX et l'ar* chitectè Lefuel. Mais l'architecte soutint qu'il n'avait janmis pensé que le crédit de i 500 000 francs permettrait d'achever les travaux. C'était, selon lui, le ministre qui avait pris cela sous son bonnet. M. Eugène Caillaux, dans le journal monarchiste le Français, dont 11 était actionnaire pour une âsses: forte somme, ripostait qu'il avait été induit en erreur par les architectes.
La Commission du budget de la Chambre se saisit^ de la question sous le ministère Jules Ferry< M« Sadi Carnôt, ministre des Travaux publics, fit un rapport itèè modéré, mais où il relevait, cependant, à la charge de M. Caillaux, des manquements graves. Le 22 janvier 1881, la Commission du budget proposait et faisait voter par la Chambre im ordre du jour invitant le gouvernement à rechercher si les conclusions du f apport de M. Carnot ne devaient pas donner lieu « à l'application de l'article 6 de la loi constitutionnelle du 25 février Ï873 et des articles du Code civil sur le mandat ».
Rappelons le texte de l'article 6 de la Constitution :
« Les minisires sont solidairement responsables devant les Chambres de la politiqî^ du gouvernement et individuellement de leurs actes personnels. »
Quelques mois s'écoulèrent. On n'entendait plus parler de rien. Et M. Eugène Caillaux pouvait penser que lès choses n'iraient pas plus loin. Mais l'un des rapporteurs du budget, le vieux Guichard, de l'Yonne, un radical très attaché aux traditions parlementaires, — il était le doyen de la Chambre, — se voua obstinément à la poursuite des réparations qu'il estimait nécessaires. Il réclama, protesta, interpella, fit si bien que, le 28 juillet 1881, sur sa proposition, la Chambre votait la résolution suivante présentée par la Commission du budget :
Article unique. — Vu l'article 6 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875, les articles 1382, 1383 et 1992 du Code civil, la Chambre invite le Gouvernement à exercer une action en indemnité contre M. Eugène Caillaux, ancien ministre des Travaux publics, à raison des faits exposés dans le rapport du budget de 1880, déposé le 7 février 1880, et dans l'information du Gouvernement communiquée à la séance du 30 mai 1881.
— S'iln'yapas, dans le cas de M. Eugène Caillaux, disait le vieux Guichard, im cas de responsabihté ministérielle, déchirez tout de suite la Constitution!
A quoi son collègue de droite, M. Hœntjens, répliquait :
— Vous ne trouverez jamais de ministres, si vous les rendez responsables dans ces conditions-là !
Mais Guichard reprochait aux royalistes qui défendaient M. Eugène Caillaux d'êtrje infidèles à leurs propres traditions. La Restauration n'avait-elle pas, en 1829, traduit devant la Cour des Pairs le ministre de la Justice, M. ,de Peyronnet, coupable d'avoir dépensé pour la réfection de la salle à manger du ministère une somme de 179 865 francs non prévue au budget f
La thèse de Guichard était qu'un ministre, mandataire de l'État, doit être traité comme un particulier lorsqu'il fait tort à celui dont il représente les intérêts. La responsabilité niinistérielle, selon lui, était entière et permanente. Et l'on a vu que la Chambre, se ralliant à sa thèse, avait exigé du Gouvernement la mise en accusation de M. Eugène Caillaux.
En exécution de ce vote, M. Antonin Proust, ministre des Beaux-Arts du cabinet Gambetta, ordonnait, le 19 janvier 1882, au préfet de la Seine, d'entamer les poursuites.
Oui, mais.. 4 comment poursuivre, devant quelle juridiction, en vertu de quelle procédure? Le préfet de la Seine, après avoir longuenient et vainement interrogé tous les jurisconsultes en renom, dut avouer son embarras.
L'intraitable Guichard posa aussitôt une question à la Chambre (4 mai 1882). Entre temps, le ministère Gambetta, le « grand ministère », avait disparu et ce
lut la garde des sceaux dvi nouveau cabinet, M. Humbert, beau-père dç l'inimortelle héritière des Crawford, qui répondit.
Il développa un long exposé juridique d'où résultait rirapossibilité légale — en raison des imprécisions de la loi constitijtionnelle — de poursuivre M. Eugène Caillaux devant un tribunal indiscutablement compétent,
- — La conclusion, s'écria un député de gauche, M. Henri Villain, est qu'un ministre peut faire tout ce qu'il veut et n'est jamais responsable.
M. Guiçhard,\ qui avait transforïïjé 3a question en interpellation, ne se découragea pa^ pour si peu. Il fit voter par la Chambre un ordre du jour conforme à cdui du 28 juillet ];88^, c'est-à-dire renouvelant l'injonction déj^ signifiée au Gouvernement de poursuivre M. Eugène Caillaux.
Et cet ordre du jonr était signé de MM* RatMer, Lais(nntt Ckmencmu, VUlain-Saint^B-Qtfkfn^, Jules Magne, Mathé, etc,
La question revint, de nouveau, devant ia Chambre le i^ï^juin .i;886. L'assemblée votfi,, presque sans discussion, par 35? voijç contre 164, l'Qrdre du jour suivant : •
Article unique. — La Chambre persiste dans la résolution déjà votée dans les deux précédentes législatures et invite le Gouvernement à exercer une action en indemnité contre M. Caillaux, ancien ministre des Travaux publics.
JOSEPH CAII^LAUX. 33
En t$t0 de la demaude d§ sqçutin iSgurait k nom
de M. Clemenceau,
C'était h troisièine fois que Mi QemeneeiLu --- qui
devait plus tard faire arrêter Iç fils «— réclamait Ir nù^e en accusation du père |
Il convient d'ajouter, pour être véridique, qm M. Clemenceau n'obtint pas gain de çau^ dw» ion intervention obstinée contre M, Eugène CftiUaux,
Tous les votes de la Çh&mbre ne pouvaient faire qu'il y eut une solution à une question insoluble, — aussi longtemps, du moins, qu'une nouveUe loi ne
serait pa» élaborée et mise en vigueur, C'e^t ce que le Sénat, h son tour^ fut bien oblige de constate? en votant le 5 juillet 1887, par 134 vgix contre log, cet ordre du jour final ;
Ahtici<e unique:. ^-- Le Sénat, Infligeant un hlftme sévère au3ç actes de grave négligence commis par
M. Caillaux, ministre des Travaux publics, lors dç la préparation d'un projet de loi portant affectation du Pavillon de Marsan à la Cour des Comptes, appelle Tattention du Gouvernement sur Tinsufiisance de la législation en matière de respen^abiUtô ministérielle,
La loi qui manquait à l'arsenal de notre Code pour atteindre M, Eugène Caillaux a été, trente-six ans plus tard, déposée au Parlement par M, Clemenceau pour lui permettre d'envoyer devant la Haute-Cour M. Malvy, l'ami politique le plus qualifié de
M. Joseph Caillaux. Et, au besoin, elle pourrait servir contre M. Joseph Caillaux lui-même.
Mais les tribulations de M. Eugène Caillaux n'étaient pas terminées.
Les républicains s'étaient juré de lui interdire désonriais toute ambition politique. Ils tiiu'ent parole.
Battu au renouvellement du Sénat en 18^2, battu aux élections législatives en 1885, il ne fut bientôt plus rien que conseiller général de Mamers. De ce siège même, il lut enfin dépossédé dans des conditions qui doivent être rappelées.
En 1883, lors de la discussion des conventions avec les grandes Compagnies de chemins de fer, Edouard Loçkroy, attaquant l'esprit «réactionnaire» des dirigeants des grandes Compagnies, lisait à la tribune la liste des membres de leur Conseil d'administration. Comme il venait de nommer un certain nombre d'administrateurs de la Compagnie. Paris- Lyon-Méditerranée, une voix cria à gauche :
— Et M. Caillaux?
Car on n'oubliait pas, à gauche, l'ancien ministre du 16 mai.
Cependant, M. Eugène Caillaux était, depuis treize ans, membre du Conseil d'administration du P.-L.-M. et même son vice-président, lorsqu'il fut appelé à la présidence en remplacement du banquier Mallet.
linmédiatement, un député radical, M. Terrier, de l'Eure-et-Loir, déposa à la Chambre une demande d'interpellation qui fut discutée le 16 février 1892
M. Terrier protesta en termes indignés contre la négligence du ministre des Travaux publics qui n'avait pas su épargner aux républicains Thumiliation démoralisante de voir un de leurs plus impjlacables adversaires accéder à une situation administrative importante. Énergîquemènt soutenu par MM. Clemenceau, Pelletan, Mesureur, Millerand> Lockroy, etc., il rappela que l'État s'était réservé un droit de contrôle sur les grandes Compagnies, théorie que contesta le comte Lemercier, député bonapartiste de la' Charente-Inférieure, sans d'ailleurs défendre personnellement M. Caillaux.
Le ministre des Travaux publics^ M. Yves Guyot, assiuna seul la défense du nouveau président de la Compagnie P.-L.-M., mais il le fit avec une lourdeur de poigne qui rappelle la fable du pavé de l'ours. Il déclara qu'avant de ratifier la nomination de M. Eugène Caillaux, on avait posé comme conditions et obtenu que M. d'Haussonville, représentant en France du comte de Paris, donnerait sa démission d'administrateur du P.-L.-M., et que M. Caillaux écrirait au préfet de la Sarthe pour s'engager à ne pas se représenter aux élections du Conseil général.
La gauche insista cruellement sur Tétrangeté de la situation où cet aveu mettait M. Caillaux :
M. Terrier. — M. le ministre a paru très rassuré, enchanté même, d'une situation au sujet de laquelle il a pu dire que, si M. Caillaux était devenu président du Conseil d'administration, il avait, en revanche.
déclaré d'^uq.e iaçou officielle et form^Uç qu'auiç élections prochaines il ne se repré^enter^eit pas au Cou^çil général dans Ja Sarthe. C'est donc une opération commerciale qu*on faisait et c'est la conscience politique de M. Caillaux qui en était Tenjeu ! {Mouvements divers.) Placée comme le h^ros de la tragédie claasique,|entre son devoir çt gon intérêt, M. Caillaux, comme ce mêmehérp^, n'hésite pas ; mais au lieu d'aller pu l'appellç 30n devoir, au lieu de rester fidèle à ses électeurs, il les abandonne pour prendre le Conseil d'administration d'une grande Compagnie.
M, Armand Desprès. ^-^ Il renonce à, la politique, voilà tout !
M. Clemenceau. — Eh bien ! voilà, un eîtemple I (On rit,)
M. Armand Desprès. — Certainement, il y en a beaucoup qui devraient renoncer à, la politique !
M. Terrier. -^ Et vous trouve? qu'en récpmpeuâant c^t abandon voua faiteg ui^ açt^ i^ bautçi et sage poli-» tique républicaine? Pour moi, jç ne le, crois pas. {IntofT ruptians.)
M. Eugène Cailtoux ne devait, d'aiUeur^i e^rcer que peu d'années sçs nouvelles fonctions auxquelles il se consacra avec un »èle presque excessif. Au plus fort de la chaleur, dans tes premiers jours d'août 1896, il quitta son château d'Yvré-l'Evêque, pour venir présider une iniportante séance du Conseil d'administration du P.-L.-M. Il était coléreux, et se mit, ce jour-là, fort en colère. Une congestion cérébrale le foudroyçL quelques heures plus teird, en pleine nuit. Sa mort passa à peu près inaperçue.
Paris en fièvre attendait la visite du tsar Nicolas II. Les journaux, même les mieux intentionnés à regard d'un président de grande Compagnie de chemins de fer, ne consacrèrent à M. Eugène CaiUaux qu'une brève notice nécrologique. Il y eut un bel ofiice funèbre à Saint-Augustin. Le Président de la République, M. Félix Faute, , se fit représenter par un officier de sa maison militaire, Le îuinistre des Finances, M, Cocbery. suivit le corbillard avec les barons Alphonse et Gustave Me Rothschild. Le Figaro — où Gaston Calmette était alors simple rédacteur -^ écrivait le lendemain : «Toutes les classes de la société parisienne ont voulu, par leur présence, rendre un dernier hommage à l'homme éminent, dont toute la yie a été un exemple de probité et d'honneur, î)