L'HOMME DE L'ALLEMAGNE
Une constatation, cependant, s'impose, si l'on considère les antécédents de M. Caillanx établis par l'historique rigoureux de sa vie politique dans les années qui ont précédé la guerre — et cette constatation forme nécessairement la conclusion logique de rétude de la première partie de sa carrière, en même temps que le préambule, indispensable, del'accusation suprême portée finalement contre lui : M. CaiUaux, au moment où la France est attaquée j>ar V Allemagne, M, CaiUaux est, en France, Vhomme de l'Allemagne,
Il Test consciemment ou inconsciemment, mais il l'est, par toutes les tendances, par tous les actes de sa politique.
Depuis cette date — dont nous avons souligné la mystérieuse mfluence — où l'adversaire déclaré des essais de collaboration franco-allemande de la Ngoko-Sangha se transforme subitement en un partisan déterminé de toutes les tractations et de toutes les ententes avec l'Allemagne, M. CaiUaux n'a pluscessé d'agir dans un sens nettement favorable aux intérêts allemands.
Récapitulons brièvement :
De ses complaisances personnelles envers TAllemagne au cours des négociations de l'incident d'Agadir, la preuve est faite indubitablement. Et Ton peut dire que l'avenir n'en pourra désormais fournir que des preuves nouvelles.
Puis c'est la lutte acharnée contre la loi militaire des trois ans qui était bien, pour la France, au moment où elle fut votée, [malgré tous les efforts de M. Caillaux, une véritable loi de salut public.
Battu sur ce point, M. Caillaux prend la tête du parti radical tout exprès, dirait-on, pour mettre aussitôt l'influence, l'action, les forces de son parti au service de la faction socialiste qui mène une violente campagne antimilitariste et préconise ouvertement l'abandon de l'Alsace-Lorraine et le rapprochement à tout prix avec l'Allemagne.
Entre temps il fait échec au projet d'emprunt du Gouvernement qui devait rétablir notre situation financière et assurer la libre disposition d'indispensables crédits militaii;es.
Après quoi il trouve le moyen d'ouvrir tout ensemble une crise politique dangereuse pour la France, mais particulièrement agréable à l'Allemagne, et une ère de trouble et d'inquiétude ruineuse pour le bas de laine français, mais particulièrement avantageuse à la finance étrangère.
Le mouvement patriotique déconcerté par le renversement du ministère des trois ans, le crédit national ébranlé par les menaces contre l'immunité de la
rente, l'épargne française Kvrée à toutes les entreprises de la haute finance internationale, la surexcitation des passions politiques réagissant nécessairement sur l'activité économique et financière du pays, la Bourse mauvaise, nerveuse, les gens de finance se révoltant jusqu'à chasser de leur temple un Rozemberg, juif autrichien que l'on savait tout dévoué aux combinaisons financières sinon aux combinaisons poUtiques de M. Caillaux, le monde des affaires, le commerce paralysés, étranglés plus étroitement de jour en jour par les lois fiscales et l'envahissement de l'étranger, enfin l'Allemand, l'espion allemand partout et le péril de guerre obstinément nié par ceux qui avaient la charge de le prévoir, de préparer le pays à y faire face avec toutes ses forces imies, avec toutes ses armes forgées pour la victoire... telles étaient des responsabiUtés de M. Caillaux; politicien et chef de parti, les siennes propres ou celles qu'assumait la politique dont il était l'incarnation et l'âme. Telle était l'atmosphère de désarroi créée en France — consciemment ou inconsciemment, nous le répétons, dans l'attente du verdict de ses juges — par celui en qui, d'ores et déjà, la presse allemande, toujours prête à célébrer ses mérites (i), reconnaissait le seul
(i) Les journaux allemands et autrichiens n'ont jamais manqué, en aucime circonstance, d'exprimer à l'égard de M. Caillaux — bien longtemps avant la guerre — d'ardentes sympathies, notamment lors de sa campagne contre la loi de trois ans. Quand il annonça, après le meurtre de Calmette, son intention d'abandonner la politique, ce fut dans la presse germanique un con-
homme politique capable de faire prévaloir en France les intérêts de l'Allemagne.
L'aveu, au cours de la guerre, devait, un jour, échapper à M. de Bûlow que l'Allemagne avait en France un homme influent dont le concours lui était acquis.
Le verdict qu'attend aujourd'hui M. Caillaux nous fixera sur la valeur de cette assertion en ce qui concerne la période qui s'ouvre au 2 août 1914 — premier jour de la mobilisation.
Mais pour les années immédiatement antérieures à la guerre, l'aveu de M. de Bûlow ne peut que confirmer une vérité incontestable et qui appartient à l'Histoire.
Comment M. Caillaux en était-il venu là ?
A coup sûr par orgueil.
L'orgueil de se singulariser, de jouer un rôle particulier et hardi, de paraître aux yeux des foules, comme devant la femme aimée, dans une attitude de novateur, de chef d'école, d'inventeur de système original. et audacieux.
Toute la politique française étant basée sur l'antagonisme franco-allemand depuis nos malheurs de 1870, prendre soudain le contre-pied de cette politique, c'était, en effet, une grande entreprise qui pouvait
cert unanime de regrets. Le Berliner TageblaU exprima l'espoir qu'il resterait, malgré sa retraite, le véritable chef du gouvernement de la France et qu'il ne ménagerait pas ses conseils à ses amis du ministère.
seulement tenter un grand génie et un grand courage. Cela lui fut dit par des gens qui le connaissaient bien et il les crut aussitôt.
Dès lors il était perdu, parce que Torgueil et toutes les qualités qu'il mettait au service de son entreprise le précipitaient dans une voie fatale.
A quelque terme qu'elle le doive conduire, nous y suivrons le « dandy balzacien ».
15 avril 1918.
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