‹ Joseph CaillauxChapitre 11 sur 14 · L'ASSASSINAT DE CALMETTE · texte numérisé non relu

L'ASSASSINAT DE CALMETTE

Les temps avaient été durs pour l'ambitieux et l'ambitieuse qui s'étaient associés, après tant de dif&cultés vaincues, à l'automne de 1911, au milieu de la tempête d'Agadir. A peine le foyer conjugal était-il fondé sur de communes satisfactions d'orgueil et de communes espérances que ce fut la chute humiliante dans l'éclat du scandale chaque jour grandissant, dans la rumeur hostile, accusatrice et souvent injurieuse de l'impopularité totale, décisive.

D'autres eussent désespéré. Pour eux commença, dès le lendemain, le dur travail, d'abord timide, prudent et circonspect, puis"* hardi et vigoureux, de reconstruction, de redressement. Moins de deux ans après l'éclatante flétrissure d'Agadir, l'intronisation du Congrès de Pau et un portefeuille ministériel récompensaient^ une si méritoire persévérance dans l'audace. Devenu le chef officiel d'un grand parti, celui-là même qui préside aux destinées de la République, ministre aux, allures dictatoriales dans un cabinet où la médiocrité des uns, l'effacement volontaire des autres lui assuraient, avec le minimum de responsabilité, le maximum de prestige, ayant enfin

à ses ordres et à sa dévotion une sorte d'association occulte d'intérêts syndiqués sur son nom et concourant par tous les moyens à ses chances, chef de parti, mais aussi chef de maffia, et, de la sorte, assuré de jouer sur tous les théâtres pii il daignerait paraître un rôle de premier plan, M. Joseph Caillaux pouvait croire qu'il avait forcé et dompté le destin. Brusquement se déclencha, aux premiers jours de l'année 1914, l'offensive du Figaro.

Les collaborateurs intimes du ministre des Finances ont rendu témoignage de l'effet produit, non seulement sur M. Caillaux lui-même, mais peu à peu sur son entourage et sur l'opinion publique, par cette implacable série d'accusations sans cesse renouvelées. En vain le beau joueur qui avait fait, en tant de circonstances désespérées, si fière mine, essaya-t-il, une fois encore, d'afl&rmer cette maîtrise de soi, cette imperturbable confiance en sa destinée qui avaient si souvent rassuré sa clientèle poUtique aux heures mauvaises. Il alla, le 1^^ février 1914, visiter en grande pompe officielle son fief électoral de Mamers avec déploiement de troupes, revue des pompiers, réception des fonctionnaires, cortège, Marseillaise, banquet et grand discours politique. Mais ce fut morne et contraint. Jusque dans le regard des plus fidèles et des plus dévoués, il croyait voir de la préoccupation et de l'inquiétude. Le ministre rentra à Paris en proie à de sombres pressentiments. Lui, l'homme puissant, le plus puissant que depuis Gambetta, la

politique eût haussé sur le pavois, on le voyait chanceler, en proie à cette sorte de vertige qui présage les désastres. Le vide se faisait autour de lui. Ses amis, efïrayés, prenaient de la distance, oiibien, ce qui était plus cruel encore, le pressaient d'agir et de sauver à tout prix leurs intérêts avec les siens, car les élections générales étaient proches. Mais que pouvait-il faire? Calmette n'était pas de ceux que l'on achète ou que Ton intimide. Dans ce duel à mort contre un homme qu'il jugeait néfaste à son pays et dont il voulait le débarrasser à tout prix, Calmette avait engagé son honneur et sa vie ; il irait jusqu'au bout de sa tâche.

Que faire? Que faire?... Il y eut au ministère des Finances, à là présidence du Conseil, des conciliabules^ de véritables conseils de guerre. On examina tous les moyens qui pouvaient être employés pour arrêter la campagne de Calmette, duel, jury d'honneur, procès... Mais rien de tout cela ne paraissait sûr. M. Caillaux en était réduit à apitoyer les bonnes âmes sur son crucifiement quotidien en afl&rmant partout que le traitement dont il était victime, que le tnartyre qu'il souffrait pour l'amour de la démocratie et de l'impôt sur le revenu, n'étaient rien encore et que, bientôt, la campagne menée contre lui serait couronnée d'infamie par la publication de lettres intimes, de lettres d'alcôve, adressées à des femmes aimées, de lettres d'amour... Et cette nouvelle produisait en effet, uîie Vive impression dans les milieux

OÙ l'on courait la colporter, et ne manquait pas de ramener ime certaine sjnnpathie vers l'homme politique persécuté par des moyens si cruels et si vils.

A ce sujet, M. taillaux et ses amis donnaient volontiers des précisions. Ils contaient que, quelques semaines à peine après son mariage avec M™® Rainouard, en novembre 1911, 1' « éminence grise » France Desclaux avait reçu la visite du rédacteur en chef du Gil Blas, M. André Vervoort, venu le prévenir que M°^e Gueydan lui avait fait offrir une liasse de lettres intimes pour le cas où il consentirait à les publier sous forme de brochure dirigée contre son ex-mari. M. Vervoort, bien entendu, s'était récusé avec indignation (i). Mais ces "lettres, également offertes à d'autres et repoussées dans les mêmes conditions, étaient certainement tombées finalement aux mains de Gaston Calmette qui, lui, les publierait infailliblement. Car M. Caiïlaux ne craignait pas de penser, ou. du moins de dire, qu'une besogne qui répugnait à la dignité professionnelle de M. André Vervoort ne paraîtrait pas à Gaston Calmette indigne de lui. ,'

La publication d'un fragment de la lettre « Ton Jo » dans le Figaro du 12 mars aurait dû logiquement

(i) Cette version des faits a été, devant la Cour d'assises, et malgré la confirmation de M. Pierre Mortier, directeur du -Gil Blas, énergiquement et formellement démentie par M"»« Gueydan. En tout cas, elle était, ou elle eût été, bien mal inspirée en s* adressant au Gil Blas, journal étroitement inféodé à la politique de M. Caiïlaux et qui appartenait à deux financiers d'origine allemande, es frères Merzbach.

rassurer, à cet égard, M. Caillaux, si ses appréhensions eussent été sincères. Gaston Calmette, en effet, ne publiait de cette lettre qu'une phrase relative à des faits d'ordre poUtique; encore s'excusait-il longuement de prélever cette phrase dans une lettre intime et indiquait-il bien que c'était là, de sa part, un acte exceptionnel imposé par des ^circonstances exceptionnelles et qui demeurerait unique dans sa carrière de journaliste soucieux de correction jusqu'au scrupule.

Comment M. Caillaux a-t-il pu croire que l'homme qui venait de faire une telle profession de foi allait se donner à lui-même im éclatant démenti et livrer à la publicité des lettres purement intimes, des lettres d'amour, des lettres d'alcôve?

Un journaliste quelconque, si dégradé qu'on le suppose, se fût couvert de honte en divulguant une correspondance privée si complètement étrangère à la politique. Et M. Caillaux et M°^® Caillaux auraient été vraiment persuadés que Gaston Calmette allait les produire, froidement, C5niiquement, dans le Figaro ! (i).

C'est là, pourtant, la seule explication, la seule justification, l'unique système de défense invoqués pour excuser le meurtre de Calmette par M°^® Cail-

(i) Les débats en Cour d'assises ont démontré que Gaston Calmette n'a jamais eu à aucun moment en sa possession aucune autre lettre intime que la lettre « Ton Jo > dont il a exclusivement publié im passage politique.

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laux. Nous ne pouvions donc négliger Cette version. Nous le pouvions d'autant moins que la hantise, l'obsession perpétuelle de la publication des lettres intimes constitue la trame même du récit que M. et M"^e Caillaux ont fait de leurs agitations intérieures et de leurs actes dans les journées qui s'écoulèrent entre la publication de la lettre « Ton Jo » et le meurtre de Calmette.

Si invraisemblable que cela paraisse pour les raisons que nous venons de dire, ils ont soutenu que la publication d'un fragment de la lettre « Ton Jo >> leur avait fait apparaître comme inévitable la publication de toutes les lettres intimeâ. C'est pourquoi, d'accord avec son mari, M"*® Caillaux, dans les journées du 13 et du 14 mars, entra en pourparlers avec l'avoué Thorel qui prépara un projet d'assignation devant le tribunal civil pour publication de lettre privée. Le lendemain, dimanche, M. Caillaux s'étant rendu dans la Sarthe, M"*e Caillaux, au cours d'un déjeuner chez l'ex-princesse de Monaco, fit part à ses amis de la réplique qu'elle comptait faire à la publication attendue. Mais on lui objecta que Calmette déclinerait certainement la compétence du tribunal civil et réclamerait la Cour d'assises. Le soir, au retour de son mari^ elle lui soumit l'objection. Ils décidèrent alors de prendre l'avis du président Monier, leur ami. Convoqué par téléphone, il promit de venir le lendemain, 16 mars, à l'appartement du ministre, rue Alphonse-de-Neuville.

Mais, ce matin-là, le ministre des Finances avait rendez-vous à TÉh^sée où devait, d'ailleurs, se tenir un Conseil des ministres. M"*® Caillaux, seule, reçut . le haut magistrat. Elle voulut, assure-t-elle, lui présenter l'assignation préparée par l'avoué Thorel, mais il ne consentit même pas à en prendre connaissance. Il avait, en effet, une opinion personnelle bien arrêtée sur le recours que peuvent former devant les tribunaux les personnalités ofl5cielles attaquées par les journaux. Lui-même, lui, le président Monier, n'avait-il pas été attaqué violenmient ! Et quelles armes pour se défendre? Aucune. La loi abandonne les gens en place à l'insolence des gens de plume qui ne respectent même pas les situations acquises. En présence d'une campagne de presse, il n'y a pas d'autre solution que de se faire justice soi-même ou de se résigner i de laisser passer... Et il s'en alla sur une dernière invective contre la presse dont le droit de critique et de contrôle prétend s'étendre jusqu'aux faits et gestes des personnes les moins capables des moindres compromissions, peut-être déjeuna-t-il, ce jour-là, chez le couple Bolo...

Cependant, à la même heure» à l'Elysée, M. Joseph Caillaux rééditait auprès du président de la République ses doléances obstinées sur l'apparition imminente des « lettres j> intimes. « Si Calmette fait cela, s'écria-t-il, je le tuerai. j>

M. Poincaré lui répondit, ce que, d'ailleurs, tous ceux qui connaissaient Calmette lui eussent répondu.

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que le directeur du Figaro était incapable d'une lâcheté à regard d'une femme. Mais M. Caillaux insista. Il tenait à accréditer cette version, sinon cet alibi. Et finalement M. Poincaré, qui devait voir dans la journée M© Maurice Bernard, pr(j)mit, pour le calmer, que cet avocat, ami personnel de Calmette, interviendrait auprès de lui pour empêcher la publication redoutée. Après quoi, le Conseil des ministres se réunit et l'on put s'occuper des affaires de l'État.

Le président Monier avait quitté M°^® Caillaux à onze heures. Suivons d'instant en instant celle qui va tuer. Aucun de ses faits et gestes, désormais, ne sera indifférent. Quelques minutes après le départ du président Monier, elle est mandée au téléphone par un attaché du Protocole qui désire savoir à quelle heure le ministre des Finances et M™e Caillaux comptent arriver à l'ambassade d'Italie où il y a, le soir, un dîner officiel. Elle indique huit heures un quart et profite de la circonstance polir rappeler à M. Pierre de Fouquières qu'il doit fixer l'ordonnance protocolaire d'un dîner qu'elle-même doit donner le lundi suivant. Elle discute, ensuite, avec un représentant de la maison Potel et Chabot, le menu de ce dîner, puis reçoit sa manucure, enfin se fait conduire en taxi chez son dentiste et, de là, au ministère des Finances.

Souvent elle venait ainsi, le matin, après des courses dans les magasins, prendre son mari à son cabinet pour le ramener déjeuner rue Alphonse-de-Neuville.

Elle rend compte à son mari de la visite du président Monier. Il entre aussitôt en fureur. « Puisque c'est comme cela, s'écrie-t-il, puisqu'il n'y a rien à

faire, je casserai la g à Calmette! » Cette menace,

cet air de bravoure dans la bouche de son mari, enchantent tellement M™® Caillaux qu'elle exige, dans le fiacre qui les ramène rue Alphonse-de-Neuville, qu'il répète sa phrasé :

— Oui, je casserai la g à Calmette !

— Mais quand cela? Aujourd'hui?

— Non. A mon jour et à mon heure, cela ne te regarde pas.

Ainsi, au lieu de calmer cette femme excitée — ce qu'il pourrait faire en lui rapportant sa conversation avec le président delà République — il fournit un nouvel aliment à sa nervosité. Et non seulement il ne lui dit pas un mot de, la démarche que M^ Maurice Bernard doit faire, de la part dju président dé la République, auprès de Gaston Calmette, mais il lui donne l'impression, par la violence de son langage, que seules les solutions de la violence sont désormais possibles.

Le déjeuner, rue Alphonse-de-Neuville, a été gâché par la cuisinière que l'on décide de renvoyer. M"^® Caillaux prévient son mari que, décidément trop énervée, elle n'ira pas au dîner de l'ambassade d'Italie. Elle lui enverra son habit au ministère d'où il pourra se rendre directement au dîner officiel. Lui, en attendant, vaau Sénat où il doit intervenir comme ministre des Finances dans un débat fiscal.

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A trois heures, M^^ Caillaux sort de son côté. Elle va, dans son automobile personnelle, dont le chauffeur porte la cocarde tricolore, retenir pour le lendemain une cuisinière au bureau de placement. Ensuite elle se fait conduire chez l'armurier Gastine- Renette et demande un revolver. Le premier qui lui est soumis paraît d'un maniement trop dur. On lui propose un browning d'une détente très douce. Descendue au stand de tir, elle essaie cette arme redoutable en déchargeant les six coups sur une silhouettp à dix mètres. Deux balles portent en plein. Elle recharge elle-même l'arme, la place dans sa gaine et regagne son auto où elle reprend l'arme, fait glisser la première cartouche dans le canon et met le cran d'arrêt.

Après une brève station au Crédit Lyonnais où elle prend dans un coffre-fort des papiers qu'y avait déposés son mari, elle rentre chez elle à quatre heures et demie, change de robe, revêt une toilette plus élégante, puis rédige à l'adresse de son mari, d'une écriture calme et posée, la lettre suivante :

i6 mars, 4 heures.

22, rue Alphonse-de-Neuville.

Mon mari bien-aimé.

Quand ce matin je t'ai rendu compte de mon entretien ayecle président Monier qui m'avait appris que nous n'avions en France aucune loi pour nous protéger

contre les calomnies de la presse, tu m'as dit que ces jours-ci tu casserais la g à Tignoble Cahnette.

J'ai compris que ta décision était irrévocable. Mon parti à moi fut alors pris : c'est moi qui ferai justice. La France et la République ont besoin de toi ; c'est moi qui commettrai l'acte.

Si cette lettre t'est remise, c'est que j'aurai fait ou tenté de faire justice. /

Pardonne-moi, mais ma patience est finie. Je t'aime et je t'embrasse du plus profond de mon cœur.

Ton Henriette.

Cette lettre écrite, elle la confie à l'institutrice de sa fille, avec mission de la remettre à M. CaiUaux cv son retour.

«A ce moment, a-t-elle dit devant la Cour d'assises, je ne savais pas encore si j'irais à un thé ou au Figaro. »

La lettre qu'on vient de lire semble pourtant bien prouver que son choix était fait. Elle recommande, d'ailleurs, au chauffeur de l'auto d'enlever sa cocarde pour la conduire au Figaro, où elle arrive à cinq heures un quart. Montée au premier étage de l'hôtel du journal, elle s'adresse au chef des huissiers et demande h voir M. Gaston Calmette. Informée qu'il n'est pas arrivé et priée de donner son nom, elle répond 'que c'est inutile, que. M. Calmette la connait et la recevra. On la fait donc entrer au salon d'attente.

Elle y demeura près d'une heure, très calme, la main posée dans son manchon sur le revolver acheté chez Gastine-Renette. Pendant cette longue

attente a naturellement, dans le couloir, dans le salon où elle se trouve, quelques allées et venues dont eUe s'autorisera pour dire, en dépit de tous les témoignages contraires, qu'elle 'entendit des conciliabules où revenait sans cesse, proféré sur un ton sarcastique ou menaçant, le nom de son mari.

A six heures, Gaston Calmette arrive en coup de vent, très pressé. Il le déclare tout de suite au premier visiteur qu'il trouve à proximité de son bureau, M. Paul Bourget, de l'Académie française. Il le reçoit pourtant quelques minutes et se dispose ensuite à repartir avec l'académicien. Mais pendant ce temps un garçon de bureau est allé prévenir la visiteuse, demeurée dans le salon d'attente, que M. Calmette vient d'arriver, et il lui demande de nouveau son nom. Comme elle refuse toujours de se nommer, il lui suggère de placer sa carte sous une enveloppe fermée que l'huissier remet à Gaston Calmette au moment où il se dispose à descendre l'escalier avec M. Paul Bourget. Gaston Calmette ouvre l'enveloppe. Ht un nom sur une cart^ et paraît stupéfait autant qu'hésitant. Intrigué, M. Paul Bourget lui demande si c'est une personne qu'il doive recevoir. CalmAte, entr 'ouvrant l'enveloppe, lui montre la carte, sans toutefois prononcer le nom.

-^ Que peut-elle avoir à vous dire?... Vous n'allez pas la recevoir !

Mais Gaston Calmette a pris son , parti.

— Je ne peux pas, dit-il, ne pas recevoir une femme.

— Soit, faites vite, je vous attends.

Gaston Calmette rentre dans son bureau, tandis

que l'huissier est allé prier la visiteuse de le suivre et la guide vers le cabinet du directeur du Figaro. Elle passe auprès de M. Paul Bourget qui, par discrétion, affecte de ne pas la regarder (car il a compris, au mystère dont elle s'entoure, tout aussi bien que Calmette qui a évité de prononcer son nom, qu'elle désire que sa visite ne soit pas divulguée), et enfin elle pénètre dans la pièce où Gaston Calmette l'attend. Au seuil, dans le manchon, elle a relevé le cran d'arrêt de son arme et elle dit :

— Vous devez vous douter de l'objet de ma visite?

— Ma foi non, madame; veuillez vous asseoir.

Aussitôt, sans ajouter un mot, elle tend le bras

dans la direction de son interlocuteur qui contourne, à ce moment, le bureau pour prendre place à son fauteuil, et elle tire sans interruption les six balles du browning. Son tir est meilleur encore qu'au stand. Cette fois, quatre balles ont porté dans la cible humaine qu'elle a pu, il est vrai, atteindre presque à bout portant. Calmette, qui, aux premiers coups, s'est instinctivement baissé pour s'abriter derrière une pile de livres posée sur son bureau, va s'affaisser dans un fauteuil proche, tandis que des huissiers, des rédacteurs accourus, saisissent la meurtrière, la désarment, la poussent dans le couloir, puis dans un bureau voisin. Elle est calme, très calme. « Je me suis fait justice, dit-elle. Il n'y a plus de justice en

France, c'était le seul moyen d'en finir. » Et maintenant, elle se nomme avec ostentation : « Je Suis M™® Caillaux.., Ne me bousculez pas, je suis une dame... » Dans l'affolement de tous, elle reste, seule, froide et lucide. Les agents que l'on est allé chercher réclament le browning, comme pièce à conviction ; elle observe: m A quoi bon ? puisque je ne nie rien. » Cependant elle assure qu'elle a exprimé aussi, à ce moment, le vœu de n'avoir pas tué Calmette à qui elle voulait seulement, dit-elle, «donner une leçon». Enfin on l'emmène dans son automobile vers le commissariat de police de lame du Faubourg-Montmartre. Pendant ce temps, les collaborateurs de Gaston Calmette s'empressaient autour de lui. Il était d'une faiblesse extrême, mais trouvait encore la force de leur sourire, de les remercier de leurs soins, de s'excuser du mal qu'il leur donnait. La faiblesse du blessé s'aggravait si vite que l'on décida son transport, d'urgence, à la clinique du D^^ Hartmann, à Neuilly. Ses dernières paroles, avant de quitter le Figaro, furent pour « sa maison» et pour affirmer le sentiment d'avoir « fait son devoir ». Opéré quelques heures plus tard par les chirurgiens Hartniann, Cunéo et Re5miond, il expira^ sans avoir repris connaissance (i).

Au commissariat, M°»® Caillaux fut bientôt rejointe par son mari. Après la séance du Sénat, M. Joseph

(i) Deux projectiles avaient atteint le thorax, mais sans pénétrer profondément. Le troisième avait traversé la cuisse gauche. Le quatrième s'était logé dans l'abdomen, atteignant l'artère iliaque et provoquant une hémorragie qui détermina la mort.

Caillaux était rentré au ministère des Finances. Soudain son chef de cabinet, averti par un coup de téléphone de la Préfecture de police, vint lui annoncer : « Monsieur le ministre, l' accident est arrivé. ^ Mais il ajouta aussitôt : « Calmette est seulement blessé ». Au seuil du commissariat, M. Caillaux eut un geste, un mot qui, dans un tel moment, doivent être retenus comme véritablement caractéristiques. Il toisa l'agent de planton devant la porte et l'apostropha d'un ton rogue : « Je suis le ministre des Finances, vous pourriez saluer, »

Ce titre de ministre qu'il revendiquait une fois encore avec tant d'ostentation fanfaronne, il dut cependant l'abdiquer dès le lendemain, en présence de la clameur d'indignation qui s'éleva vers lui, vers la meurtrière écrouée à la prison de Saint-Lazare, et qui menaçait de submerger dans une même réprobation le parti radical et le ministère, M. Joseph Caillaux donna sa démission de ministre des Finances le 17 mars et annonça qu'il renonçait désormais à la vie poUtique, qu'il ne serait pas candidat aux élections prochaines. Quelques jours plus tard, M. Monis, à son tour, était contraint d'abandonner le ministère die la Marine,, en présence du nouveau scandale provoqué par la publication du rapport du procureur général Fabre.

Nous avons dit comment M. Barthou, aptes être intervenu si instamment et si fréquemment pour empêcher la pubHcation des « documents verts » et du

rapport Fabre, s'était décidé à donner lecture à la tribune de la Chambre de ce dernier document au lendemain de la mort de Calmette. Pouvait-il, en effet, refuser cette revanche à la mémoire de la malheureuse victime de M™® Caillaux?

Dans l'intervalle de ses visites à la prisonnière de Saint-Lazare, M. Joseph Caillaux dut comparaître devant la commission parlementaire d'enquête, subir d'humiliants interrogatoires, d'orageuses confrontations et, de nouveau, invoquer sa parole d'honneur, comme il avait fait déjà devant la comçciission sénatoriale après l'affaire d'Agadir. Et de nouveau aussi il dut accepter, en silence, la flétrissure qu'en dépit de tous les efforts de ses amis la Chambre infligea à celui qui s'était rendu coupable du « plus détestable abus d'influence » au prqfit d'un escroc. Comment, après cela, ne s'est-il pas tenuau sage parti, qu'il avait pris le 17 mars, de renoncer à la vie publique? Mais chez M. Caillaux «le dandysme balzacien », comme disait Jean Jaurès, ne se satisfait bien que des défis au bon sens commun et à la morale courante. Le 6 avril, on annonçait qu'une délégation de conseillers généraux de la Sarthe et de maires de l'arrondissement de Mamers avait présenté à l'ancien ministre une pétition portant 9000 signatures et obtenu de lui, à force d'instances, la promesse de se représenter aux élections du 26 avril.

Il était convenu, toutefois, que la campagne électorale du député sortant serait faite par son ami le

sénateur d'Estoumelles de Constant, qui, effectivement, commença une tournée de conférences. Mais bientôt, soit qu'il jugeât vaine cette concession à l'opinion publique, soit qu'il conçût des craintes sur le sort de sa candidature, M. Caillaux alla lui-même présenter et défendre sa cause devant ses électeurs. Et de quel ton !...

— Mes adversaires, s'écria-t-il, ont proclamé que j 'étais fini, battu ! Battu 1 Allons donc ! Demain comme hier, je serai sur la brèche ! Pour cela j 'ai besoin de vous, électeurs républicains de Mamers. J'ai besoin de vous pour me venger. Il faut que vous me vengiez, car c'est vous que l'on a voulu atteindre à travers moi. Faites donc que vos idées triomphent sur mon nom, pour que triomphent à la fois la République, la liberté, la justice et la paix du monde t

Il avait la chance inespérée de trouver devant lui, en son concurrent, M. d'Aillières, un gentilhomme d'une courtoisie rafi&née jusqu'à s'interdire, dans ses discours, la moindre allusion au meurtre de Calmette parce qu'il ne l'eût pu faire sans mettre une f emmç en cause 1 En outre, les élections étaient « faites » par son intime ami M. Tfialvy, porté au ministère de l'Intérieur tout exprès pour cette besogne par les radicaux du Congrès dé Pau. Rien ne fut négligé pour assurer le succès du député sortant. Préfet, souspréfet, fonctionnaires, municipalités donnèrent tout leur effort. C'est ainsi que le maire de la Ferté-Ber-

nard, M. Desnos, osa aller jusqu'à faire afficher une proclamation où il établissait le compte des subventions que le ministre des Finances Caillaux avait, , dans les dernières années, prélevées, sur les fonds du Pari mutuel en faveur de sa commune. Cela atteignait 107 170 francs. D^ailleurs, ce n'était pas fini :

Nous avons également Tassurance d'être compris dans la prochaine répartition des fonds du Pari mutuel, alors que certaines municipalités attendent des années et des années pour voir arriver leur tour. Nous pouvons également être certains qu'avec un appui aussi puissant, une très large subvention nous sera accordée.

Et le bon maire énumérait les faveurs dont, « grâce à un appui si puissant », avait pu bénéficier « la seule municipalité» de la Ferté-Bemard.

Trois électeurs de l'arrondissement, suffoqués de ce cynique aveu de corruption électorale, eurent la naïveté de déférer ce document au tribunal de Mamers, composé de juges tout acquis au politicien puissant, qui ne manquèrent pas de les débouter et condamner aux dépens.

Quant à M. Caillaux, il fut élu au premier tour de scrutin par 12 297 voix contre 10 139, à la stupeur de la France entière.

Au lendemain du scrutin, comme pour en souligner l'éclat d'un geste tapageur, M. Caillaux se déclara offensé par les termes de l'affiche de remerciements que M. d'Aillières adressait à ses électeurs. Il lui

dépêcha ses témoins. Après arbitrage, un duel eut Ueu le 4 mai, au pistolet, sans résultat.

Ua mot cruel courut Paris : « Sa femmel décidément, tiro mieux que lui ! »

Les élections ♦faites », le ministère Doumergue ne pouvait plus compter sur les appuis provisoires qui l'avaient maintenu au pouvoir en vue de la tâche déterminée qu'il venait d'accomplir. Le cabinet fut démissionnaire le 2 juin, mais non pas sans que l'on eût procédé auparavant, dans des conditions assez suspectes, au choix des magistrats et des jurés qui allaient avoir à juger le crime de M^® Caillaux. Un magistrat connu pour ses tendances politiques, le conseiller Albanel, fut chargé de présider la session des assises, malgré que ce fût, normalement, le tour d'un autre conseiller. Un protégé de M. Monis, le procureur général Herbaux, désigné par le Gouvernement pour remplacer le procureur général Fabre^ envoyé en disgrâce à Aix, reçut, par provision, la cravate de commandeur de la Légion d'honneur. Enfin, un incident malheureux marqua l'opération du tirage au sort des jurés. L'huissier qui transportait l'urne contenant les noms des jurés éventuels, glissant sur le parquet ciré, roula à terre avec son précieux fardeau dont les scellés furent présentés brisés aux magistrats. Après quoi, sur chaque nom sorti de l'urne, la poHce se livra à une enquête approfondie...

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M. Joseph Caillaux demeurait une puissance redoutable et le fit bien voir au cours des crises politiques qui suivirent la démission du cabinet Doumergue. Une première combinaison Viviani échoua sur ses exigences. M. Caillaux et ses amis réclamaient notamment de M. Viviani qu'il affirmât sa volonté de revenir sans délai à la loi de deux ans, alors, qu'il consentait seulement à s'y engager pour le moment « où la situation extérieure le permettrait ». Finalement, M. Viviani renonça : «Je ne puis pas, dit-il, lutter contre des républicains qui me crachent au visage quand je leur parle de circonstances extérieures j>. M. Ribot, qui réussit à former un cabinet de concentration et de détente, ne trouva pas grâce devant les amis de M. Caillaux. Avec l'aide des socialistes, ils le mirent en minorité dès qu'il se présenta devant la Chambre. Puis, n'osant pousser les choses à l'extrême, car lé pays, de plus en plus conscient de la menace étrangère, commençait de réagir contre les artisans de ces perpétuelles agitations intérieures, ils se résignèrent à subir un ministère Viviani favorable au maintien de la loi de trois ans, mais ils exigèrent que M. Malvy fût réinstallé au ministère de l'Intérieur. On sait qu'il devait s'y maintenir quatre ans et s'y comporter de façon à s'attirer cette apostrophe de M. Clemenceau au Sénat :

«Monsieur Malvy, je vous accuse d'avoir trahi les intérêts de la France ! » Puis, en. présence des terribles accusations qui s'élevaient de toutes parts contre son

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rôle au Gouvernement pendant la guerre, ce fut,pourle fidèle lieutenant de M. Caillaux, l'obligation de réclamer lui-même la juridiction de la Haute-Cour.

Car, au point où nous a conduit la succession des événements dont noUs suivons l'évolution sur les pas de M. Joseph Caillaux, la guerre qu'annonçaient tous les Français clairvoyants, la, guerre était toute proche. Et pourtant il fallut que l'opinion pubUque, en France, se détournât des préoccupations angoissantes que faisaient naître les agissements de nos ennemis, devenus particulièrement menaçants depuis l'attentat de Serajevo, pour s'occuper, une fois de plus, de M. Joseph Caillaux qui allait paraître sur une scène où il ne s'était pas encore manifesté : la Cour d'assises.

Les débats du procès où M"°® Caillaux avait à répondre du meurtre de Gaston Calmette s'engagèrent le 20 juillet, quelques jours à peine avant l'ultimatum autrichien à la Serbie. On connaissait le réquisitoire rédigépar le procureur de laRépublique, M. Lescouvé, pour la Chambre des mises en accusation. Il était d'une argumentation serrée et d'un ton ferme. Mais son chef, le procureur général Herbaux, n'avait laissé à personne le soin de soutenir l'accusation devant la Cour d'assises. Quant au conseiller Albanel, qui présidait les débats, sa partialité en faveur de l'accusée éclata, dès les premières audiences, avec une telle évidence et une si grossière maladresse qu'un de ses assesseurs ne put se tenir de lui dire : « Mais,.

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monsieur, vous nous déshonorez ! » Et il failKt en résulter un duel entre les deux magistrats, — incident sans nul doute imique dans les annales de la magistrature.

A la suite des enquêtes de la police, sept des jurés désignés par le sort furent récusés par Tavocat de M™®Caillaux. Le jury, après cette épuration, se trouva ainsi composé : MM.^ Kolbach, graveur-imprimeur, passage du Grand-Cerf; Georges Petipot, chapelier, rue de Bellefond, 37 ; Emile Obermeyer, constructeur, rue Philippe-Auguste, 45 ; Victor Muraour, rentier, rue de Montcalm, 58 ; Pierre Besombes, entrepreneur de démolitions, boulevard Diderot, 47 bis; Athanase Bardet, propriétaire, rue de Paris, 38, à Montreuil; Paul Barcat, secrétaire de mairie, rue du Centre, 85, à la Garenne ; Louis Berthier, distillateur, rue de Paris, 50, à Vanves ; Antoine Mullet, accordeur de pianos, rue Bobillot, 85 ; Louis Rameau, architecte, rue du Contrat-Social, à Asnières; Félix Galopin, percepteur, rue Lafontaine, 8 bis ; Paul Ferré, pelletier, rue de Charonne, 152.

On ne manqua pas d'observer que dans cejurj^ composé avec tant de soins, figuraient deux fonctionnaires dont Tun. le percepteur Galopin, avait eu et pouvait avoir de nouveau pour chef hiérarchique M. Caillaux lui-même.

L'accusée était défendue par le bâtonnier Labori, et les enfants de Calmette, partie civile au procès.

étaient représentés par l'ancien bâtonnier Chenu et M« Seligman.

La meurtrière, vêtue de noir, mais élégante, fort à l'aise, avec une nuance de recherche dans les paroles

et l'attitude, s'attacha surtout à démontrer que son crime était celui d'une « bourgeoise » qui, ayant commis une faute contre la morale bourgeoise, s'affole à l'idée que cette faute pourrait être rendue publique par la divulgation de lettres intimes. Elle fit des mérites, de l'intelligence, des vertus de son mari un éloge où la fierté parut dominer tout autre sentiment. A l'entendre, il devenait vite évident que seules des considérations de position sociale, d'honneurs ofiSciels, de respectabilité mondaine, prenaient une importance capitale à ses yeux. Au surplus, révélant dans la précision de son argumentation, dans, l'enchaînement logique de ses déductions, un esprit fort lucide de calcul et de prévoyance. Bref, très parfaitement dépeinte, au moral, par ce portrait qu'en devait, à l'issue des débats, tracer M« Chenu : « Femme de tête et de sang-froid, exerçant sur elle-même une maîtrise absolue, raisonnant, discutant, ergotant, défendant le terrain pied à pied, ne cédant que devant l'obstacle infranchissable. »

Dès la seconde audience; M. Joseph Caillaux vint témoigner en faveur de sa femme. Il le fit avec une chaleur incontestablement sincère, mais comment n'eût-il pas senti qu'il était en cause lui-même autant que celle qui se trouvait assise au banc des cri-

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minels? Et non pas seulement parce que le crime commis était le fruit des désordres de son foyer et des avatars de sa carrière politique aventureuse et tourmentée, mais aussi parcfe que l'instruction judiciaire avait éclairé d'une lumière assez singulière certains détails des journées qui précédèrent le meurtre. M. CaiUaux le sentait si bien que sa première déposition s'acheva sur ces excuses qui ne pouvaient cependant pas avoir, en dépit de tout l'accent d'éniotion qu'il y voulait mettre, la valeur d'une explication :

— Il est une chose dont je m'accuse devant le jury, c'est de n'avoir pas assez veillé sur mon foyer, de n'avoir pas vu lès ravages que cette campagne (la campagne du Figaro) faisait dans l'esprit de ma femme. Je m'excuse et m'accuserais même s'il était de la nature humaine de prévoir ce qui est imprévoyable.

Il pouvait, en effet, s'excuser et même s'accuser si l'on devait s'en tenir au système de défense invoqué par sa femme et si la crainte de la publication des lettres intimes avait déterminé le meurtre. N'était-ce pas li^i qui, plus que tout autre et, à coup sûr, plus que le sceptique président Monier, plus que tel ou tel confident ou comparse, avait contribué à affoler sa femme en lui faisant redouter la publication des lettres intimes que Calmette, il le savait bien, était incapable de publier? N'avait-il pas caché à sa femme, dans des conditions absolument inexplicables, les

afi&rmations rassurantes du président de la République et la démarche que M« Maurice Bernard devait faire le jour même auprès de Gaston Calmette? (i) Enfin n'avait-il pas proféré devant sa femme des paroles dont elle n'a été que l'exécutrice? * C'est moi, lui écrit-elle, qui ferai l'acte, »

Mais, nous l'avons indiqué déjà, le système de défense basé sur les lettres intimes s'est écroulé à l'instant même où M™« Gueydan, après avoir exhalé sa rancune contre sa rivale, « l'intruse qui s'estif au filée à mon foyer et qui m'a volé mon mari... », après avoir fait un long et cruel récit de l'intrigue dont elle avait été victime, eut ce geste inattendu. — véritable coup de théâtre dansce drame judiciaire — de remettre à l'avocat de M"*® Caillaux les fameuses « lettres intimes » ou, du moins, les photographies qu'elle en possédait.

(i) La déposition de M. Poincaré est formelle : connaissant Calmette de longue date, il a opposé aux doléances et aux craintes de M. Caillaux Taffinnation que le directeur du Figaro n'était pas homme à publier des lettres personnelles. Il lui a fait, en outre, remarquer avec quel soin Calmette avait supprimé, en publiant un passage de la lettre « Ton Jo », tous les passages iiitimes.

Quant à M* Maurice Bernard, il était précisément au ministère des Finances pour donner à M. Caillaux les mêmes assurances à regard de la probité morale de Gaston Calmette et, d'^lleurs, lui faire part de son intention de voir le directeur du Figaro le soir même (comme le lui avait demandé M. Poincaré); lorsque fut connue la nouvelle du meurtre. Il était trop tard...

Et Ton ne peut s'empêcher de penser que si M"* Caillaux n*eût pas ignoré — en raison de l'inexplicable silence gardé par son mari sur sa conversation avec M. Poincaré — les assurances du président de la République et la démarche imminente de M« Maurice Bernard, elle se fût, sans nul doute, abstenue d'aller ce jour-là au Figaro avec un browning dans son manchon...

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M® Labori reçut ce dépôt avec un sanglot d'émotion. On allait savoir, enfin, à quel point M. et M"^e Caillaux avaient le droit de redouter la publicatkm de ces lettres. Il y en avait huit, on en lut deux. Les autres ne valaient même pas cette peine. Et ce fut une immense déception — et certainement pour Me Labori plus que pour tout autre. Il devenait bien difficile, en effet, de soutenir, d'abord que Calmette eût jamais pu songer à publier de telles lettres, ensuite que c'était pour éviter la publication — d'ailleurs inadmissible — de lettres si parfaitement indifférentes dans un débat politique, que l'on avait dû se résoudre à frapper Calmette.

Les dépositions que vint faire M. Barthou fournirent incontestablement, selon nous, le mot de cette énigme en révélant les démarches que M. Caillaux lui avait demandé de faire auprès de Gaston Calmette au sujet des « documents verts» et les inquiétudes qu'il manifestait au sujet de la publication possible du rapport Fabre.

Les publications que M. Caillaux redoutait,c'étaient bien celles-là. Et moins encore celle des « documents verts » qui paraissait presque impossible dans la situation où nous étions vis-à-vis de l'Allemagne, que celle du rapport du procureur général Fabre. Pour tenter de parer ce coup qu'il appréhendait, ne s'étaitil pas abaissé jusqu'à appeler, par deux fois, chez lui; le procureur général pour le faire parler contre ses adversaires politiques, tandis que deux attachés

de son cabinet, cachés derrière un rideau, dressaient procès- verbal de la conversation? (i). Et la publication du rapport Fabre couronnant la campagne de Calmette, n'était-ce pas comme le coup de grâce porté à ses ambitions politiques?

Telles étaient les questions essentielles qui dominaient ces audiences de la Cour d'assises où, dans une atmosphère surchauffée, lourde des orages de l'été et de la fermentation des passions politiques, se multipliaient les incidents dramatiques. M. Caillaux ne se contenta pas de se solidariser véhémentement avec celle qui avait tué Calmette, il s'efforça, avec un acharnement inouï et parfaitement odieux, de déshonorer le mort et, selon le mot de M® Chenu, de « profaner la tombe que sa femme avait ouverte ». Il alla jusqu'à lire le testament de Gaston Calmette, qu'il n'avait pu se procurer qu'en abusant de son autorité de ministre pour se le faire délivrer par l'administration de l'enregistrement, ou en bénéficiant de la forfaiture d'un fonctionnaire à ses gages. Une telle attitude devait inévitablement soulever de violents incidents. Dès le début de cette série d'attaques contre la mémoire de Calmette, dont M. Caillaux incriminait la probité et le patriotisme. M® Chenu s'était écrié :

(i) Il chargea ensuite M« Maurice Bernard d'avertir MM. Briand et Barthou qu'il possédait contre eux cette arme. On peut croire, cependant, que ce ne fut pas cette menace qui les détermina à intervenir à plusieurs reprises auprès de Gaston Calmette pour l'empêcher de publier le rapport Fabre.

T— Il est un mot historique que M. Çaillaux connaît aussi bien et mieux que moi. XI pèse sur la mémoire de celui qui l'a prononcé. Vous vous rappelez, monsieur, n'est-ce pas, ce que, dans un jour mémorable, a dit Bamave : « Le sang qu'on a versé était-il donc si pur? » Vous savez que ce mot l'a déshonoré devant l'Histoire. Méditez-le, monsieur, et continuez maintenant, s'il voue convient.

D'autres protestations — sans parler des manifestations de l'auditoire, — ne manquèrent pas de s'élever contre l'attitude de M. Caillaux. Le beau-père de Gaston Calmette, M. Prestat, président du Conseil d'administration du Figaro, des collaborateurs, des amis du mort, notamment M. Latzarus, M, Bemstein, répliquèrent avec vigueur. De l'intervention de ce dernier nous citerons un passage, qui indique à quel ton s'élevaient, à chaque instant, les propos échangés à la barre.

M. Caillaux avait, en son absence, mis en cause M. Henri Bernstein. Celui-ci; prévenu,' accourt. Peu après la lecture du testament de Calmette par M. CaiUaux, il demande à être enteiidu; dès qu'il se trouve à la barre des témoins, il se tourne vers la salle et crie, d'une voix forte :

M. Bermstein. — Vous êtes là, Caillaux?... Moi, je n'insulte pas les témoins en leur absence. Caillaux possède une telle insensibilité de cœur qu'il ne peut comprendre qu'un ami vienne prendre la dépense d'un homme tendrement aimé. Mais lui, il n'hésite pas à

monter sur le cercueil de sa victime pour en faire le piédestal de sa propre apologie.

I^E PRÉSIDENT Albanel. — C'est de la littérature I ( Vives protestations.)

M. Bernstein. — Vous avez entendu lire un document que M. Caillaux s'est procuré par une petite infamie du fisc. Messieurs les jurés, ne vous faites jamais assassiner par un ministre, le monde entier connaîtrait le lendemain les secrets de votre testament I...

L'aposttophe, lancée de ce train; s'acheva dans une telle tempête d'acclamations que le président dut suspendre l'audience.

Et il y eut bien d'autres incidents : évanouissement de M^« Caillaux pendant la lecture des lettres intimes, confrontations mouvementées de M. Caillaux et de son fidèle ami Ceccaldi avec M. Barthou, explication orageuse de M. Caillaux et de MP^ Gueydan, controverses passionnées des chirurgiens sur l'opportunité de l'opération pratiquée sur Calmette, etc.

Le véritable réquisitoire — à défaut de celui du procureur général, incolore et doucereux — fut prononcé par M® Chenu.

D'une logique ardente, pressante, irrésistible, avec l'accent d'un grand cœur et d'un noble caractère, l'avocat des enfants de Calmette porta une lumière implacable sur les visages, sur les sentiments et sur les responsabilités des acteurs du drame sanglant.

M. Caillau^c, dit-il, a d'exceptionnelles qualités d'esprit, une mémoire prodigieuse, mal* avec des lacunes

igO JOSEPH CAILLAUX.

et des défaillances inexplicables, une haute intelligence, mais dépassée par Topinion que visiblement il en a, une ambition sans frein ni limite, mais curieusement impatiente des obstacles ; comme législateur faisant les lois, comme ministre les faisant appliquer, mais ne pouvant, pour lui, en supporter le joug conmie citoyen ; étendant sa main souveraine sur les trois pouvoirs, cherchant à les réunir alors que les lois et le bien de l'État exigent qu'ils soient séparés ; voulant être obéi ; autoritaire, décidé à briser ceux qui lui résistent, à faire fléchir et à écarter de sa route par tous les moyens ceux qui l'embarrassent et qui le gênent; bref, un de ces hommes dont là puissance est faite de leur propre audace et de la crainte qu'ils inspirent.

C'est ainsi que M. Caillaux et sa femme, sa femme étroitement associée à sa fortune, portant comme lui des regards impatients vers l'échelon suprême qu'ils entendaient gravir, étaient fort mécontents et fort irrités dans les premiers mois de cette année de 191 4 : on se permettait de discuter M. Caillaux et sa politique !

La campagne de Calmette produit bientôt sur M. Caillaux un véritable effet d'affolement qu'il s'ingénie, dirait-on, à communiquer à sa femme. Pourquoi, notamment, ne lui a-t-il pas fait part de sa conversation avec M. Poincaré et de la démarche que devait faire M® Maurice Bernard pour empêcher la publication des lettres intimes? '

— ■ Cet oubli ne peut être involontaire. Mais alors, que M. Caillaux prenne garde. Si M. et M"»® Caillaux disent vrai; si c'est la crainte de la publication des lettres intimes qui les détermine aux résolutions

extrêmes, le silence volontaire de M. Caillaux sur son entretien de TÉlysée pourrait avoir une explication — une explication devant laquelle je recule, à laquelle je n'ai pas le droit de m'arrêter...

En tout cas, si c'est la publication des lettres que redoutait M. Caillaux iTintervention de M. Poincaré a dû le rassurer. En revanche; s'il craint la publication du document Fabre; il n'a plus le moyen d'empêcher cet éclat. Et c'est pourquoi, après qu'il eut pris connaissance de la réponse négative du président Monier, il ne songea plus qu'à se venger.

Ce n'est plus la formule du matin vis-à-vis du président de la République : « Si Calmette publie ces lettres, je le tuerai ! j> Cela c'est la mort sous condition, une condition qui ne s'est pas et ne se serait pas réalisée ; c'est désormais la mort sans condition : « Puisqu'il n'y

a rien à faire, j'irai casser la g à Calmette I » S'il

s'était agi des lettres, il y avait quelque chose à faire et de très simple et facile, tie rassurant, ce qu'avait proposé le chef de l'État.

Mais il ne s'agissait pas des lettres. Il s'agissait du rapport Fabre.

Me Chenu en recueille l'aveu sur les lèvres d'un des amis les plus intimes, d'un des confidents habituels de M. Caillaux, M. Ceccaldi, qui, à la Chambre, accusant M. Barthou d'avoir fait peser sur M. Caillaux, en se servant pour cela de Calmette, la menace de la publication du rapport Fabre dont il était détenteur, s'est écrié imprudemment :

Rappelez-vous l'acte de cet homme qui, après avoir gardé par devers lui un document public, en a fait un usage tel qu'à Theure actuelle un malheur irréparable a été accompli Monsieur, cette responsabilité, yous l'avez tout entière

C'est donc bien, constate M® Chenu, « parce que M. Gaston Calmette avait lé document Fabre, c'est parce que ce document était de publication imminente que le crime a été commis ».

Je comprends ! avoir tout espéré, avoir tout osé, être monté si vite et si haut et, tout près de ce rang suprême qu'on ambitionne, sentir d'abord que Tédiôce s'ébranle, puis qu'il se lézarde, puis qu'il va crouler tout entier, oh 1 rage et impuissance l Ne rien pouvoir faire 1... Il faut, au moins, se venger. Et comment? Il y a dans ce ménage émidation d'orgueil et de colère. Comme on est d accord sur le dénouement : tuer cet homme ; comme la femme, après tout, tire aussi bien que l'homme, et, après tout; court moins de risques, c'est elle qui se chargera, qui s'est chargée de la besogne.

L'éloquence de la plaidoirie de M« Chenu pouvait être difficilement dépassée. M® Labori employa tout son talent à tenter de l'égaler. Pour lui; seule la crainte de la publication des lettres intimes agissant sur les nerfs d'une femme menacée dans sa pudeur avait déterminé le drame. Il demanda Tacquittement en vertu des précédents judiciaires dont pouvait se réclamer M"*® Caiilaux. Le jury de la Seine avait, en effet, acquitté des femmes mêlées par leur mati

à la politique et qui, dans des conditions à peu près identiques, avaient agi comme elle. En terminant j il fit allusion aux bruits de guerre qui emplissaient l'Europe et qui exigeraient sans doute, à brève échéance, la réconciliation des Français. L'acquittement de M°^« Caillaux serait le premier gage de cette réconciliation...

Le verdict fut rendu le mardi 28 juillet, à neuf heures du soir. Les questions posées au jury par le président Albanel étaient conçues de telle façon qu'en cas de réponse af&rmative le minimum de la peine comportait la réclusion sans sursis. On était bien certain qu'un jury si soigneusement composé reculerait, quoi qu'il advînt, devant une peine si forte. C'est ce qui se produisit. Après avoir fait mander le président des assises pour savoir si le sursis pourrait être applicable en cas de condanmation, le jury, mis dans l'impossibilité de faire l'application du sursis, se rallia, par onze voix contre une, à l'acquittement qui fut prononcé au milieu d'une tempête de manifestations en sens contraires : « Vive la France 1 A bas les vendus ! » criaient les uns. « Vive Caillaux ! » criaient les autres. M"^® Caillaux étreignit son avocat ; envo37a des baisers au jury, perdit connaissance. On se battait dans le prétoire. Il y avait là, en effet, une troupe spéciale recrutée et mise au service de M. Caillaux par un jeune anarchiste, Miguel Almereyda, condamné de droit commun, ancien collaborateur de la Guerre sociale et fondateur d'une feuille

révolutionnaire,, le Bonnet rouge, que subventionnait M. Caillaux (i). Sous ses ordres, une véritable garde du corps évolua autour de M. Caillaux pendant tout le procès, provoquant des altercations et des bagarres par ses provocations insolentes et lui ménageant, après l'acquittement de sa femme, des ovations qui n'allèrent pas, naturellement, sans amener des démonstrations opposées.

La nouvelle, dès qu'elle fut connue dans Paris, provoqua, d'ailleurs,' une nouvelle série de manifestations. Une foule énorme parcourut les boulevards au cri de : « A bas Caillaux ! Assassins !.. Assassins ! » Des démonstrations de sympathie se produisirent devant le Figaro,

Mais les événements allaient immédiatement contraindre l'effervescence populaire de se détourner dé M. Caillaux, L'Autriche avait déclaré la guerre à la Serbie. Le président de la République, abrégeant sa visite en Russie et aux cours Scandinaves, rentrait en toute hâte à Paris. C'était, quelques joufs plus tard, la mobilisation, c'était la guerre...

L'histoire politique de M. Joseph Caillaux devrait finir là. Tout autre que lui, en effet, se fût aussitôt appliqué à trouver dans cette grande tourmente, où tant d'âmes se sont purifiées et élevées parfois jusqu'au sublime, l'occasion de se réhabiliter par l'action

(i) Pendant toute la durée du procès, on distribua gratuitement le Bonnet rouge autoxu: du Palais et jusque dans les couloirs.

patriotique, ou tout au moins par une attitude de réserve, de dignité, par le souci affirmé de n'être plus rien — aussi longtemps que dureraient les épreuves du pays — qu'un citoyen, qu'un patriote discipliné et confiant.

Il n'en fut pas ainsi, hélas ! et nous devrons, pour compléter la fresque où se déroule la carrière de cet extraordinaire aventurier de la politique, écrire la relation des faits et gestes de M. Caillaux pendant la guerre. Ce sera l'objet d'un prochain volume. Nous ne pourrons, toutefois, le soumettre au public que le jour où seront connus tous les documents, tous les argumeiits de fait et de droit qui ont déterminé la justice militaire à jeter en prison un homme qui a gouverné la France, le jour où le dernier mot sera dit sur un problème qui n'est pas encore définitivement résolu à l'heure où nous traçons ces lignes : le héros balzacien a-t-il poussé la fanfaronnade du dandysme jusqu'à la trahison?

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