‹ Joseph, Carle et Horace VernetChapitre 40 sur 42 · Voyez ses lettres, pages 98, 132,-142, etc · texte numérisé non relu

Voyez ses lettres, pages 98, 132,-142, etc

poursuivre jusque dans les plus minutieux détails du costume et des coutumes.

Les critiques s'émurent des idées nouvelles qui leur étaient soumises, et l'artiste rencontra un grand nombre de contradicteurs.

Horace Vernet avait cependant mille fois raison de chercher à réagir contre cette doctrine puérile et moutonnière qui tend à donner force de loi aux erreurs des maîtres. L'art doit suivre les progrès de la science. Que penserait-on aujourd'hui d'un artiste qui travestirait en personnages modernes les convives des noces de Cana? On finirait sans doute par rendre justice aux éminentes qualités du peintre, s'il s'appelait Paul Véronèse, mais on commencerait par rire de son idée bizarre, et, à la seconde épreuve de ce genre, il courrait risque d'être malmené par le public. Pourrait-on conserver son sérieux, si l'on voyait Cinna ou Andromaque joués par des acteurs en perruques à la Louis XIV? Le cas est le môme.

Que l'on ne nous accuse pas de lèse-génie. Les grands hommes de la Renaissance ne savaient pas ce que tout le monde sait aujourd'hui, et leur ignorance ne les a pas empêchés de faire des chefs-d'œuvre. Mais si Raphaël ou le Titien étaient appelés à revivre, il est hors de doute qu'ils mettraient à profit les découvertes de leurs .successeurs et qu'ils tiendraient compte de la vérité historique. Horace Vernet posait ainsi la question a propos du costume arabe : « Croit-on, demandait-il dans son Mémoire, croit-on que le Poussin eût repoussé ce nouvel auxiliaire? Pourquoi, de nos jours, n'en profiterions-nous pas, comme nous l'avons fait des vases étrusques, de la colonne Trajane, des médailles, et ne consulterions-nous pas les auteurs qui ont traité spécialement de l'histoire des Hébreux, comme nous

le faisons, chaque jour, en compulsant Winckelmann, Montfaucon, etc., etc.? Mais la routine est là, cet être commode, au regard perdu, qui se repose dans les lits tout faits, qui absout la paresse, qui rend la médiocrité importante, qui gonfle les petites choses en étouffant les grandes ; la routine qui n'accepte rien de nouveau pour rester sous son édredon , et qui ne voulait même pas que la terre tournât autour du soleil!... » Et, plus tard, il ajoutait : « Ceux qui cherchent à rétrograder, et qui renoncent à profiter des connaissances acquises, ne sont que des infirmes qui cachent sous une robe empruntée ce qu'ils ont d'incomplet. »

Le système proposé par Horace Vernet avait encore cet avantage inestimable de rajeunir des sujets tant de fois traités qu'il est presque impossible maintenant pour un peintre de les aborder, sans retomber aussitôt dans l'ornière creusée par ses devanciers.

Ces idées, si vivement attaquées d'abord, ont depuis fait leur chemin, et leur influence a fini par prévaloir. Decamps composait toutes ses scènes bibliques dans l'esprit de l'Orient actuel; la noblesse magistrale de son style et le merveilleux éclat de sa couleur ont empêché de remarquer ce qu'il y avait d'insolite dans le costume de ses personnages.

Les deux grands* dessinateurs qui s'occupent en ce moment d'illustrer les saintes Écritures, MM. Gustave Doré et Bida, ont également laissé de côté les doctrines conventionnelles de leurs prédécesseurs pour ne chercher que la vérité.

D'où vient que ce qui a été blâmé chez un artiste tourne à l'avantage de certains autres? Le public aurait-il deux poids et deux mesures? Non, il faut bien l'avouer, Horace Vernet a été l'insuffisant apôtre d'une doctrine excellente.

Il savait pourtant mieux que personne ce qui manquait à son talent pour qu'il lui fut permis d'appliquer ses idées. Il le disait lui-même, avec son rare bon sens, dans une lettre qu'il adressait d'Orient à son élève et ami, M. Montfort :

« ... Dans l'intérêt de l'innovation ou, pour mieux dire, de la réforme que je voudrais introduire, je dois, à mon grand regret, m'abstenir d'essayer de prêcher par l'exemple. La direction que m'ont imprimée les premières impressions de ma jeunesse m'a entraîné dans une route qui se trouve peu en rapport avec celle qu'il me faudrait suivre pour convaincre par l'élévation du style et la pureté du dessin d'une vérité que la présence seule des choses a pu me révéler, sans qu'il me soit permis de la reproduire. Jeté par le hasard au milieu de circonstances qui faisaient gronder le canon dans Paris, soit pour briser ses monuments, soit pour les ébranler en annonçant des victoires, c'est l'image de la guerre avec ses tourbillons de fumée que j'ai dû peindre; et comment, à mon âge, tenterais-je de dominer ma spécialité?... »

Horace ne sut pas persévérer dans ses sages projets d'abstention , et les efforts qu'il fit pour moderniser la Bible n'ont pas été couronnés de succès. Judith et Holopherne, Jada et Thamar, Rébecca à la fontaine, le Bon Samaritain1, etc., sont plutôt des vignettes que des tableaux. De pareils sujets exigent une pureté de style irréprochable. Éliézer, Holopherne et leurs compagnons, tels que nous les montre Horace Vernet, ressemblent par trop à de simples Bédouins pour qu'on puisse reconnaître et respecter en eux la dignité de l'histoire.

1. Le paysage de ce tableau est entièrement peint d'après nature; il représente le chemin qui conduit de Jéricho à Jérusalem.

Le grand mérite d'Horace Yernet, sous ce rapport, est donc d'avoir le premier formulé un principe désormais acquis à la science et aux arts. Peu importe que ses tentatives personnelles aient échoué : il était trop artiste pour ne pas se réjouir du triomphe de ses rivaux sur son propre terrain, et il était assez riche pour pouvoir laisser à d'autres une partie de ses conquêtes. D'ailleurs, l'Orient même ne devait-il pas lui fournir les moyens de prendre plus d'une éclatante revanche?

Horace Vernet a admirablement compris la mission de Fart à notre époque, et il a su donner une forme vivante aux événements contemporains.

C'est dans la reproduction des glorieux faits d'armes de nos troupes en Algérie qu'il a surtout excellé. On retrouve au musée de Versailles tous les épisodes de cette expédition qui nous a valu une de nos plus précieuses conquêtes. On y voit aussi les portraits de la plupart des hommes qui, depuis une trentaine d'années, ont joué un rôle important dans l'histoire politique ou militaire de notre pays. Jamais Horace Vernet n'a montré plus de verve, plus de souplesse, plus d'esprit que pour remplir cette tâche; il a couvert au pas de course des kilomètres de toile, il a suivi nos soldats le pinceau a la main, et a fait aussitôt le portrait de chacune de leurs victoires, s'il est permis de parler ainsi. De ces épreuves multiples se dégage la physionomie la plus nette et la mieux caractérisée de son talent.

La critique n'a pas toujours été favorable à Horace Vernet : elle lui a souvent reproché de ne pas soigner assez le style de ses compositions, de ne pas se préoccuper davantage de l'harmonie des couleurs, etc..

Sans nous associer à ces reproches, nous ne saurions nous en étonner; mais où les critiques commencent, selon nous,

à sortir des limites de leurs droits, c'est lorsque les imperfections du talent d'Horace les empêchent de rendre justice à ses qualités, et surtout lorsqu'ils blâment l'artiste d'avoir cultivé le genre pour lequel il était né. De ce qu'un pommier ne produit pas de pêches, il ne s'ensuit pas que ses fruits soient à dédaigner.

Il y a deux degrés dans l'appréciation des œuvres d'art : il faut commencer par rechercher si l'artiste a bien fait ce qu'il a voulu faire , puis, ce premier point éclairci , se demander si l'artiste a eu raison de faire ce qu'il a fait. On doit juger les genres après avoir jugé les hommes.

Occupez-vous donc d'abord de savoir si vous avez affaire à un pommier ou à un pêcher, et, lorsque vous serez fixé sur l'espèce de l'arbre, n'exigez pas de lui une production antinaturelle, mais contentez- vous de dire que vous préférez les pêches aux pommes, si tel est votre goût.

On n'a pas toujours suivi cette règle élémentaire en étudiant les œuvres d'Horace Vernet : on a quelquefois cherché ce qui ne s'y trouvait pas, et on n'a pas voulu voir lés excellentes qualités qu'il y avait mises.

Les explorations que tenta Horace Vernet dans un domaine qui n'était pas le sien ne furent pas assez heureuses pour qu'on dût l'encourager à sortir de sa sphère. Il eût fait un très-mauvais élève des maîtres, et c'est parce qu'il a conservé intacte son originalité native, qu'il est devenu lui-même un maître.

Ce qui assurera sa gloire pendant très-longtemps encore, c'est la manière dont il a compris et rendu le sentiment national; il a su mieux que personne faire vibrer la corde patriotique. Tout le monde est plus ou moins chauvin dans notre pays, et la représentation de nos succès procurera toujours d'agréables émotions au public.

Horace Vernet a un autre mérite qui n'est pas à dédaigner : c'est un Français de la bonne souche avec une pointe de Gaulois. Son esprit et son talent sont restés fidèles à son origine. Le génie de notre patrie, dans les arts, se compose de clarté et de précision : il faut à notre esprit ou à nos yeux le mot net et bref, le trait fin et délié. — Horace Vernet s'entend mieux que personne à disposer une scène ou à grouper des personnages; il est audacieux, adroit, plein de crânerie, d'esprit, de naturel et de gaieté. Que veut-on de plus pour justifier son immense réputation?

S'il a pu quelquefois se sentir attristé par la malveillance ou par l'injustice de certains critiques, il a eu, en revanche, de douces et glorieuses compensations. Nous ne savons pas un peintre de valeur, parmi les contemporains, qui ne tienne grand compte de son œuvre et ne considère l'artiste comme une des organisations .es plus étonnantes de ce siècle.

Entre tous les jugements flatteurs dont il a été l'objet de la part des écrivains, nous nous bornerons à en rapporter trois, ceux de trois maîtres.

Voici ce qu'Alfred de Musset disait de lui en 1836, c'està-dire lorsqu'il n'avait encore fourni que la moitié de sa carrière, à une époque où la Smâlah et le Siège de Constantine n'étaient pas encore peints : « Je critiquerai M. Vernet, lorsque je ne trouverai plus dans ses œuvres les qualités qui le distinguent et que je ne comprends pas qu'on puisse lui disputer; mais tant que je verrai cette verve, cette adresse et cette vigueur, je ne chercherai pas les ombres de ces précieux rayons de lumière. »

M. Théophile Gautier, dont l'opinion emprunte une double autorité au talent de l'écrivain et à la science du critique, lui a rendu plus d'un témoignage analogue :

«Bien qu'il n'attire l'œil par aucune bizarrerie, personne.

dit-il, n'est plus original qu'Horace Yernet. Il ne doit rien à l'antiquité; les Grecs et les Romains semblent ne pas avoir existé pour lui,..

« Il possédait une qualité bien rare dont les pédants font peu de cas : la vision des choses modernes. Rien ne semble plus aisé que de peindre ce qu'on a perpétuellement sous les yeux. Eh bien! c'est là une erreur que démontre une simple promenade dans une galerie de tableaux... »

Enfin, la cause d'Horace Vernet n'a jamais été plus chaleureusement plaidée que dans cette belle péroraison des articles de M. Sainte-Beuve : « France, tant que tu resteras France, un pays distinct et une patrie, ne répudie jamais tes enfants sincères, les plus naturels, les plus légitimes; ne te laisse pas aller à en décourager la race en la dédaignant. De ce que tu te reconnais en eux à première vue, de ce que tu les aimes d'instinct, de ce que, toi et eux, vous vous entendez sans apprentissage et sans effort, de ce qu'ils sont de la maison enfin , ce n'est pas du tout une raison pour les moins considérer et les faire descendre dans ton estime. Fortifie-toi sans doute, orne-toi, s'il se peut, des dons qui te manquent; aspire à toute l'imagination que tu n'as pas; acquiers, acquiers: fais-toi des seconds ciels, des ciels d'Homère ou dès ciels de Dante, des lueurs étranges à l'horizon, des visions et des visées plus hautes, des profondeurs en tous sens : si tu peux y atteindre, tant mieux ! tu n'en seras que plus forte et plus honorée. Peuple léger, flatte- toi même d'être devenu un peuple grave; tu as pris assez de peine pour y réussir. Mais, de grâce, ne te dénature pas ; ne sacrifie jamais ta fibre première, essentielle, fondamentale, ta corde sensible, celle qui vibrait chez Voltaire quand il écrivait ses charmants vers sur le siège de Philisbourg. Qu'il ne vienne jamais ce temps pré-

sagé par de tristes prophètes, où Ton chercherait vainement des talents français en France. Pas trop de poètes ou de peintres métaphysiques, je t'en conjure; pas trop de messieurs de Fempyrée, ni d'abstracteurs de quintessence : deux ou trois, par génération, suffisent; mets-les à part et en haut lieu pour la rareté et pour la montre, garde-les pour tes grands dimanches; mais, les jours ouvrables, sois heureuse encore et contente de retrouver de tes favoris et de tes semblables, de ces talents ou de ces génies faciles qui, de tout temps, t'ont défrayée et charmée, qui te parlent ton langage et t'y entretiennent, qui te font passer tes plus agréables heures, et non pas les moins salutaires, en t'offrant à toi-même en spectacle sous tes mille aspects vivants, avec tes qualités et défauts divers : crânerie, héroïsme, gaieté, sentiment, humeur légère, audace brillante, coup d'œil net et bon sens pratique. »

Après une page d'une éloquence aussi fine, on ne saurait rien ajouter, et le lecteur restera convaincu que l'artiste qui a signé des œuvres comme Y Assaut de Constantine, la Défense de la barrière Clichy, le Portrait dit frère Philippe, la Bataille de Montmirail , V Atelier du peintre et les vignettes de Y Histoire de Napoléon, pour ne citer que ses titres les plus incontestables, doit être mis sans hésitation au nombre des grands maîtres de l'école française.

En résumé, les trois Vernet appartiennent non-seulement à l'histoire de l'art, mais encore à l'histoire de notre pays. Chacun d'eux est le représentant d'une époque, et a su nous en conserver le reflet sur la toile. Aussi leur nom, consacré bientôt par deux siècles de gloire, n'a-t-il rien à redouter des rigueurs de l'avenir.

VERNETI ANA.

La physionomie de nos trois modèles resterait incomplète, si nous ne consacrions quelques pages aux bons mots qu'ils ont dits ou qu'on leur prête, et aux anecdotes dont ils sont les héros. Nous ne promettons pas au lecteur d'épuiser cette matière; un volume entier n'y suffirait pas et pourrait sembler ou fastidieux ou frivole. Nous ne voulons que poser une simple pierre d'attente pour les nouvellistes qui se chargeront, plus tard, de rédiger les anas du xixe siècle.

Les Vernet ne sont pas seulement de grands peintres : chez eux l'esprit était à la hauteur du talent, et, comme lui, il fut une sorte de patrimoine qu'ils se transmirent les uns aux autres en l'accroissant.

Joseph vivait à Paris dans une société choisie; il était l'hôte assidu des meilleurs salons, de ces salons du xvme siècle, dont le souvenir seul est resté en France. 11 y tenait parfaitement sa place et avait sa grosse somme de cette monnaie courante qui fait la fortune d'un causeur dans le monde. Chaque époque change l'effigie de ces pièces de convention selon son caprice; aussitôt que cette substitution a eu lieu, ce qui avait du prix hier ne vaut plus rien aujourd'hui, et est remplacé par quelque chose qui ne vau-

rïra plus rien demain. Il n'y a donc point trop lieu de s'étonner si Joseph Yernet, tout en ayant laissé une réputation d'esprit, ne semble plus très-spirituel aux hommes de notre temps.

Le calembour jouissait d'une grande faveur à la fin du siècle dernier. Joseph excellait dans cette jonglerie de la phrase: mais les traits de lui que les biographes ont pris la peine de conserver donnent une piètre idée de son talent en ce genre, et il faut le témoignage de ses contemporains pour permettre de croire qu'ils obtenaient quelque succès, à une époque où l'on pouvait entendre causer Voltaire, Chamfort ou Rivarol.

Yoici ce que Bachaumont écrivait dans ses Mémoires à la date du 31 mars 4779 : « Les calembours sont toujours à la mode; nos beaux esprits y font même des découvertes singulières. Le grand faiseur, le marquis de Bièvre, soupant l'autre jour avec le peintre Vernet, lui présente un morceau de pain et lui dit : « Monsieur Vernet, voilà qui est bief) « peint. — Cela, répond le peintre, ce n'est qu'une croûte. »

C'était, on le voit, l'enfance de l'art. Nous nous dispenserons de citer d'autres exemples; car si le calembour peut être drôle dans une conversation intime, lorsqu'il est improvisé, il devient insupportable de prétention dès qu'on l'écrit, et surtout quand on l'imprime.

Joseph Vernet était d'autant moins excusable, qu'il agissait avec préméditation. Il préparait dans la journée ses effets du soir, et, non content de ce qu'il pouvait fournir de son cru, il achetait des mots. Son fils, qui était son confectionneur habituel , recevait un écu de six livres pour chaque calembour nouveau qu'il apportait. Souvent Carie, en proie à une double disette d'esprit et d'argent, profita de ce que son père, qui se faisait vieux, n'avait plus

grande mémoire, pour lui revendre les mêmes plaisanteries. Le bon Joseph leur donnait de confiance une seconde édition qui, naturellement, réussissait moins que la première ; il s'apercevait, à la froideur du public, de la supercherie dont il avait, été victime, et faisait, au retour, des scènes comiques à son fils ; mais celui-ci n'en conservait pas moins les beaux deniers paternels.

Joseph, qui était la bienveillance même, avait cependant bec et ongles pour se défendre lorsqu'on l'y contraignait. C'est ainsi qu'il accola au nom de certains personnages dont il croyait avoir à se plaindre des qualificatifs sous lesquels ils restèrent connus dans le monde où ils vivaient. Pour ne citer que deux exemples, il appelait Marmontei « l'eunuque du sérail, » et le peintre Pierre « la bûche' pétrifiée. » Ces sobriquets faisaient rire les habitués du salon de madame Geoffrin, qui pouvaient en apprécier la justesse.

• Le plus joli trait que l'on cite de Joseph Vernet, et celuilà n'a du moins rien perdu en vieillissant, c'est sa fameuse réponse au roi Louis XV qui lui proposait de l'anoblir : « Sire, les hommes n'ont déjà que trop d'occasions de devenir des sots ; il ne faut pas leur en fournir de nouvelles. »

Ce n'est point impunément que Carie était né à Bordeaux ; sa verve trahissait son origine. Il poussait la manie du calembour jusqu'à sa plus extrême limite; aussi l'a-t-on regardé longtemps comme l'héritier et comme le digne émule du marquis de Bièvre, mais il arriva pour lui ce qui est arrivé pour son père. Ses mots, que l'on répétait à l'envi à l'époque où ils furent dits, sont presque tous démonétisés, parce qu'ils étaient frappés au coin de la mode; et, s'ils ne sont pas devenus inintelligibles par eux-mêmes, on a du moins

grand' peine à comprendre maintenant le succès qu'ils obtenaient jadis.

Les contemporains de Carie Vernet se rappellent encore avec bonheur les joyeuses soirées qu'ils ont passées à l'écouter au café de Foy ; ils racontent qu'il faisait de longues préfaces à ses bouffonneries : il commençait par noyer ses auditeurs dans un déluge de phrases, puis il lançait le trait final, qui d'ordinaire amenait une explosion de rires.

Choisissons, parmi ses calembours, quelques échantillons; s'ils ne semblent pas très-drôles, ils serviront du moins à justifier ce que nous avons dit plus haut.

Carié, étant allé voir au Panthéon les peintures que Gros venait d'y exécuter, regardait sans rien dire la coupole du temple. Gros, étonné et mortifié de son silence, se décide à lui demander s'il n'est pas satisfait : «C'est très-bien, trèsbien, répond Vernet, mais c'est plus gros que nature. »

Une autre fois, Carie donnant à Horace encore enfant son premier parapluie, accompagna cet utile présent d'un petit discours qui a trop l'air d'avoir été ou préparé, ou arrangé après coup : « Prends ce parapluie, dit-il, et porte-le toujours avec toi. S'il pleut, ce sera en cadeau ; s'il y a du soleil, ce sera en cadastre; s'il ne fait ni beau ni laid, ce sera en can... » Nous laisserons, si vous le voulez bien, au docteur Véron la peine et le plaisir de deviner le reste.

Hàtons-nous de le dire, il serait injuste de jugé* l'esprit de Carie d'après de semblables spécimens. Sa réputation était beaucoup mieux méritée à d'autres titres.

Il avait commencé un tableau pour le duc de Berry ; seulement, comme il était très-paresseux, il y travaillait peu. Le prince venait le voir de temps en temps dans son atelier, et s'étonnait que la toile ne se couvrît pas davantage. Tl yavait seulement une petite maison dans le coin de droite :

et, a chaque visite, le duc de Berry la retrouvait dans le môme état. Au bout de longs mois d'attente, il finit par s'impatienter, et pria l'artiste de vouloir bien fixer le terme auquel il comptait livrer son tableau : « J'y travaille, répondit Carie.

— Mais vous en êtes toujours au même point, et vous n'avez encore fait que cette bicoque!

— Oh! Votre Altesse ne sait pas tout le mal que m'a donné cette maison qui n'a l'air de rien. J'ai cru que je ne viendrais jamais à bout de la cheminée.

— Comment cela ?

— Elle fumait, Monseigneur.»

On connaît aussi son compliment à Alexandre Duval, après la première représentation de Maison à vendre. Le célèbre librettiste, ravi du beau succès qu'il venait d'obtenir de compte a demi avec Dalayrac, rencontre Carie dans la loge du chanteur Chenard, et lui dit : « Tu n'es donc point satisfait ? tu es le seul de mes amis qui ne m'ait pas encore félicité.

— Que veux-tu! répond Carie, tu fais mettre sur l'affiche : Maison à vendre , et je ne trouve qu'une pièce à louer. »

Le jour où l'on venait d'apprendre à Paris la mort du maréchal Lannes, qui, comme on le sait, avait eu une jambe emportée à la bataille d'Essling, un chansonnier célèbre, rencontrant Carie, lui dit : «Eh bien, monsieur Vernet, vous allez, je suppose, nous faire de jolis calembours sur l'événement du moment. Tenez, je vous donne ^exemple : si Lannes avait survécu à sa blessure, il n'aurait porté qu'un bas.

— Monsieur, répliqua le peintre, si j'aime à jouer sur les mots de la langue, je ne joue jamais avec les maux de mon pays. »

Un des plus grands bonheurs de Carie consistait à mystifier les gens en face desquels le hasard le plaçait.

Un jour, étant à dîner chez le banquier Perregaux, il fît une sortie violente contre le théâtre contemporain. Picard se trouvait là. Picard, auteur dramatique et acteur, remplissait en même temps les fonctions de directeur de l'Odéon. If était donc assez en droit de prendre cette diatribe pour une personnalité blessante, d'autant que sa vanité, inséparable compagne de l'artiste, ne lui permettait pas de supposer que personne ignorât son nom. Il allait se fâcher, lorsque son hôte se pencha vers lui, et lui dit : « Ne faites pas attention aux radotages de ce vieillard; c'est un grandoncle à moi ; il arrive de province; il est à peu près en enfance. » Carie entend ces mots, prend aussitôt son rôle au sérieux et le joue jusqu'à la fin de la soirée avec un sangfroid imperturbable.

A quelque temps de là, Picard rencontre Vernet sur Je boulevard : « Tiens, pense-t-il, l'oncle de M. Perregaux, se sera sans doute échappé de chez lui, sans qu'on s'en soit aperçu; ses parents doivent être très-inquiets, il faut que je le leur ramène.»

En même temps, il s'approche de Carie qui , l'ayant reconnu, se fait un malin plaisir de continuer la mystification.

« Vous vous promenez ? lui demande l'auteur de la Petite Ville.

— Non, répond le peintre du ton le plus sérieux, je cherche un polichinelle.

— Alors, retournez chez votre neveu; je sais qu'il en a acheté un bien beau à votre intention.

— Je veux mon polichinelle tout de suite, reprend l'artiste en frappant du pied comme un enfant mutin.

— ' Venez avec moi, nous allons entrer chez le premier

marchand de jouets, » continue Picard avec douceur...

Cependant, à Paris, les badauds ne pouvaient perdre une aussi beile occasion de s'arrêter; un attroupement s'était déjà formé autour de ces deux hommes d'un âge mûr, qui parlaient gravement de pantins. Un ami de Carie le reconnaît : «Allons, Vernet, lui crie-t-il, voilà encore une de tes charges! »

Ces mots furent, bien entendu, une révélation pour le pauvre Picard, qui prit fort mal la plaisanterie. A ses reproches, Carie répondit: « Brisons là! j'ai eu tort, c'est vrai ! je n'aurais pas dû me moquer ainsi d'un homme de votre talent: je vous dois une réparation. Je suis donc à vos ordres. Vous êtes l'offensé : choisissez vos armes, votre terrain, votre heure... »

Picard s'en tira en homme d'esprit.

« Mes armes, si vous le voulez bien, dit-il, seront des fourchettes; mon terrain, un cabinet du Rocher de Cancale, et mon heure... tout de suite. »

Il est inutile d'ajouter que cette proposition fut acceptée, et que les deux adversaires s'en furent, bras dessus bras dessous, déjeuner le plus amicalement du monde.

Patinant un jour sur le canal Saint-Martin, Carie s'approche d'un bon bourgeois qui s'essayait timidement à marcher sur la glace, et lui dit avec beaucoup de gravité : «Ne trouvez-vous pas, monsieur, qu'il y à ici un affreux courant d'air? Soyez donc assez aimable pour vouloir bien fermer la porte Saint-Denis! » Et, d'une glissade, il esl déjà trèsloin avant que le pautfre diable ainsi pris à partie ait deviné le sens de la phrase qui vient de lui être adressée.

Les charges qu'il voulait faire ne réussissaient pas toujours selon ses désirs, et quelquefois de mystificateur il devint mystifié. En voici la preuve :

On sait qu'il était très-fier de son agilité à la course, et que, pour lui, les exercices du corps primaient tous les autres.

Comme il revenait de Marseille a Paris en diligence, il avise parmi ses compagnons de route un monsieur dont l'extrême corpulence n'annonçait pas une grande légèreté, et, à la première montée, lorsque tous les voyageurs sont descendus, ri dit à ce gros homme : « Parions, monsieur, que vous ne sautez pas ce fossé, et que moi je le saute!

— Que parions -nous? demande l'autre sans se déconcerter.

— Notre déjeuner.

— Soit. »

Et voilà ce colosse qui s'élance et qui franchit l'obstacle proposé.

Arrivé à l'auberge la plus voisine, Carie s'exécute et paye la carte; mais il ne se tient pas pour battu, et n'attend que le moment de prendre sa revanche. Dans la journée , il trouve un fossé plus large et recommence son défi. Cette fois, c'est le dîner qui sert d'enjeu. Même succès.

Cette plaisanterie dura cinq jours, autant que Je voyage de Marseille à Paris à cette époque, et Vernet eut la douleur d'offrir dix repas à son très-gros, mais très-leste compagnon. Ils en étaient arrivés à sauter, tous deux, un nombre de pieds invraisemblable. Carie était essoufflé, époumonné, sur les dents.

Avant de se séparer, celui qui avait été ainsi hébergé tout le Ions: de la route sans bourse délier remercia courtoisement Vernet d'avoir bien voulu le nourrir pour si peu de chose. On s'expliqua. Le peintre avait eu affaire à un clown de profession, qui venait exercer ses petits talents dans «la capitale. » Carie fut ravi : il avait du moins la consolation d'avoir été vaincu par un acrobate, et l'honneur était sauf.

Lorsqu'un tableau se vend très-cher, le gros du public ne manque jamais de se récrier sur le peu de temps qu'il a fallu à l'artiste pour gagner une aussi forte somme : on ne compte pour rien les longues études préparatoires et toute la période d'incubation qui a précédé l'éclosion de l'œuvre dont il s'agit. Voici une petite histoire à l'adresse des bonnes gens qui s'imaginent que l'art est une amusette.

Une dame très-riche tourmentait Carie depuis longtemps pour avoir un petit tableau de lui. Enfin, après une dernière sommation, il se décide à exaucer ce désir; se sentant en verve, il se met à l'œuvre sur le champ , et, dans sa séance, il improvise sous les yeux de sa visiteuse une scène charmante. La dame paraît enchantée :

« De combien vous suis-je redevable? demande-t-elle.

— De trois mille francs.

— Comment ! vous voulez trois mille francs pour une pochade qui vous a pris à peine deux ou trois heures? Vous devez faire de bonnes journées !

— Eh! mon Dieu, madame, répliqua le peintre, il y a trente ans que je travaille à votre tableau. »

Carie possédait à un haut degré l'esprit d'à-propos. Il est, dit -on, l'auteur de cette réponse à l'invitation classique des voleurs : la bourse ou la vie !

« La Bourse est ce grand monument qui se trouve au bout de la rue ; et quant à la vie, celui que je vous donne, c'est de filer au plus vite, si vous ne voulez pas que je vous casse les reins. »

Nous n'en finirions pas, s'il nous fallait citer tous les mots que l'on prête à Carie, en sa qualité de riche.

L'esprit du dernier Vernet a sur celui de son père et de son grand-père cet avantage d'être resté compréhensible pour les gens de notre temps. Soit qu'il fût de meilleur aloi,

A PPENDICE.

soit que la mode n'ait pas beaucoup varié, sous ce rapport, depuis une cinquantaine d'années, les traits que l'on cite d'Horace ont conservé tout leur prix.

Horace Vernet aimait les histoires rabelaisiennes et se plaisait à en raconter. Il serait assez difficile de le suivre sur ce terrain et d'écrire tout ce qu'il disait. Plusieurs de ses lettres ont pu donner une idée de son talent en ce genre; mais, la plume à la main, il atténuait et trouvait moyen de faire passer les situations et les paroles les plus scabreuses, tandis que, dans ses discours, il appelait un chat — un chat, puisqu'il est convenu, depuis Boileau, que cette manière de s'exprimer est le comble de l'héroïsme. ,

Parmi ses très-nombreuses anecdotes tant soit peu gauloises, voici la plus racontable :

Dans son enfance, Horace était un baby d'une beauté merveilleuse, et sa bonne était fière de le montrer aux promeneurs des Tuileries; elle allait même, dans son orgueil quasi maternel, jusqu'à ne rien cacher de son intéressante petite personne. A l'âge de quatorze ans environ, Horace, certain de se faire plaisir à lui-même, crut en outre faire honneur à cette brave femme qui était devenue pâtissière, en allant manger des gâteaux dans sa boutique; mais il reçut un accueil assez froid de la marchande, dont la vanité avait changé d'objet, et qui avait alors pris en horreur tout ce qui pouvait rappeler sa condition plus modeste d'autrefois. Horace, piqué au vif, . se vengea par cette épigramme : « Vous ne me reconnaissez peut-être pas, lui dit-il, parce que je ne vous montre que ma figure? »

A côté de sa verve joyeuse, Horace Vernet possédait aussi, à un haut degré, ce tact et cette délicatesse qui sont l'esprit du cœur.

Souvent de jeunes artistes lui apportaient leurs esquisses

et le priaient de leur donner quelques conseils. En général, il prenait ses pinceaux et se mettait à faire des retouches, trouvant que la pratique était la meilleure démonstration de la théorie. Il lui arriva ainsi, en mainte occurrence , de repeindre entièrement les ébauches informes de ces rapins, et, en s'en allant, ils emportaient un véritable objet d'art qui avait sa valeur. Il paya leur premier ouvrage à plusieurs de ses élèves pour les encourager à travailler et les aider à vivre. L'un d'eux , avant tiré un mauvais numéro à la conscription, il peignit en secret un tableau, qu'il lui donna dès qu'il fut terminé, pour le vendre et lui permettre de se racheter.

Horace était très-lié avec Lagrenée, le descendant du célèbre peintre de ce nom. Lagrenée, artiste distingué luimême, dessinait, pour gagner sa vie, des modèles d'étoffes et de tapis qu'il plaçait dans les grandes manufactures. II a livré aux fabricants de Lyon et d'Aubusson des chefsd'œuvre en ce genre. On le compte au nombre des hommes qui ont le plus contribué à élever le niveau du goût public par l'art appliqué à l'industrie, ce qui n'est point une tâche insignifiante. — Un jour, Horace Vernet, revenant de voyage, va frapper à la porte de son ami; on lui répond que Lagrenée vient de partir pour Lyon, où patrons et ouvriers donnent le surlendemain une grande fête dont il doit être le héros. Vernet a aussitôt une bonne inspiration ; il court chez un personnage influent, sollicite une croix de la Légion d'honneur, l'obtient, monte en chaise de poste, part et arrive à Lyon juste à temps pour assister au banquet de son ami. Au dessert, il tira de sa poche son petit cadeau, qui fut accueilli comme vous pensez. Il est, en effet, difficile de savoir allier plus de délicatesse à plus de bonté.

Durant l'un de ses nombreux séjours à Versailles , un

A PPENDICE.

troupier vient un matin le trouver, et lui demande de faire son image; seulement, il ne veut pas, ajoute- 1- il; donner plus de trente sous. «Ça va! » répond l'artiste, et il se met aussitôt à l'œuvre. La séance finie, notre pioiipiou emporte une charmante pochade, prestement et spirituellement enlevée; arrivé au quartier, il la montre aux camarades, en leur disant : « J'ai payé ça un franc cinquante ; mais j'ai fait une bêtise, je suis sûr que si j'avais un peu marchandé, j'aurais pu l'avoir pour vingt sous. » Horace se repentit bientôt de s'être laissé séduire par la naïveté de son modèle; pendant quelques jours, ce fut chez lui une véritable procession de troupiers, qui, alléchés par le bon marché, voulaient faire faire leurs portraits, et; s'il n'y avait mis bon ordre, toute la garnison de Versailles aurait passé par son atelier.

Une autre fois, un chasseur d'Afrique, étant venu poser pour la Smâlah, se mit a raconter à Horace Vernet ses infortunes : il méritait la croix , mais un passe-droit l'en avait privé. Le malheur de ce brave homme suggéra au peintre une idée ingénieuse. Gomme il devait justement recevoir, le lendemain, la visite de Louis-Philippe, il peignit une superbe décoration bien voyante sur la poitrine de son modèle; puis, lorsque le roi fut là, il s'approcha de sa toile en disant avec une expression de regret : « Tiens, j'ai commis une erreur ; je croyais que ce pauvre soldat, qui a des états de service magnifiques, était décoré; il paraît qu'il n'en est rien. C'est dommage, cette tache rouge faisait joliment bien à cet endroit-là. » Le roi comprit : « N'effacez pas cette croix, répondit -il, elle est à sa place, et je vous en enverrai une véritable pour que vous la remettiez vous-même à votre protégé. »

Un jour qu'Horace passait en voiture dans la rue Dau-

plrine, il accroche et verse. Un peintre d'attributs, occupé à décorer la boutique d'un charcutier, voit l'accident, reconnaît dans la victime un de ses confrères, et descend de son échelle assez à temps pour le relever. Horace veut lui glisser dans la main une pièce d'or, en témoignage de reconnaissance , mais le pauvre diable refuse. Alors l'illustre artiste, se souvenant que son aïeul Antoine et son grandpère Joseph ont été eux-mêmes peintres, d'attributs, monte à l'échelle et finit les guirlandes de cervelas commencées. Lorsqu'il fut redescendu, le brave homme dont il venait ainsi de parfaire la tâche lui dit, en la modifiant à son usage, la phrase célèbre d'Henry Monnier : « Cette palette et ces pinceaux sont le plus beau jour de ma vie ; je les transmettrai comme des reliques à mes descendants. »

Après les grandes inondations de la Loire, des personnes charitables avaient organisé une loterie pour venir en aide aux nombreuses victimes de ce sinistre : on pria Horace Vernet de vouloir bien donner un bout de croquis, la moindre esquisse, en un mot n'importe quoi qui portât sa signature. — Il fit plus noblement les choses : il peignit tout exprès un vrai tableau , un Zouave épluchant des rats. Le sort assigna ce lot précieux à une vieille dame qui s'occupait beaucoup de bonnes œuvres, mais qui se souciait médiocrement des beaux-arts. Elle vint cependant chez Horace Yernet pour retirer son gain : « Consentiriez-vous, madame, lui dit le peintre qui savait à qui il avait affaire, consentiriez -vous à me laisser mon tableau, si je vous en offrais 500 francs? — Mon Dieu! répondit la dame, non sans un certain embarras , votre tableau est charmant, mon cher monsieur, mais que d'heureux on peut faire avec 500 francs ! — Alors, madame, reprit Vernet , vous approuvez la liberté que j'ai prise de le vendre hier,

et vos pauvres vont être aussi contents que vous de cette bonne aubaine. » En môme temps, il tirait de son portetefeuille une traite de 14,000 francs qu'il remit à sa visiteuse, en la priant de passer au bureau de l'acquéreur, M. Goupil , où cette somme lui serait comptée. Ajoutons que cet argent a fructifié : il a servi à fonder, aux environs de Tours, un orphelinat aujourd'hui en pleine prospérité.

Tout le monde a vu la fameuse hirondelle du café de Foy, au Palais - Royal , et bien des légendes courent le monde à ce propos ; voici quelle est son origine authentique : Horace Yernet avait l'habitude d'aller prendre du punch en sortant du spectacle ou du bal. Il arrive un soir au café, au moment où l'on était en train.de repeindre à neuf la salle dans laquelle il se tenait d'ordinaire avec Carie et leurs amis. Il se met à causer, puis tout à coup il ramasse un pinceau qui se trouvait à terre, le trempe dans un pot de noir, et le lance au plafond. Les peintres, ne sachant point qui il est, prennent mal la plaisanterie et commencent à gronder. Alors, Horace grimpe à l'échelle, et transforme la tache en une gracieuse hirondelle, que Parisiens et provinciaux admirent encore de confiance, quoique, depuis lors, elle ait été repeinte à diverses reprises par des badigeonneurs. — Dans sa jeunesse, après un déjeuner de campagne, Carie avait également peint une enseigne dans un cabaret, pour payer sa note ; et beaucoup de gens sont allés jadis chez Leduc de Montmorency voir le cheval blanc du « célèbre Yernet. »

Une autre histoire, que l'on a souvent racontée de diverses manières, c'est celle 'du fameux portrait du frère Philippe.

Un ami d'Horace, étant un jour dans son atelier, lui dit : « Mon cher, je vais de ce pas à l'école chrétienne; vous devriez m'accompagner. Il y a là un brave homme qui fait

un assez médiocre portrait, mais son modèle est superbe. »

Horace se laisse séduire. On lui montre en grande pompe l'œuvre de Tlgnorantin, qui semblait tenir à honneur de justifier ce titre, — du moins en fait de peinture.'

Horace regarde, trouve effectivement... le modèle magnifique, et, après avoir donné quelques conseils à l'artiste, il finit par l'inviter à venir travailler dans son atelier.

Le lendemain matin, le frère arrive avec sa toile.

Le maître et son nouvel élève se mettent à l'ouvrage, chacun de son côté.

Pendant la journée, Horace quittait de temps en temps son chevalet pour aller donner quelques indications à son voisin. Enfin, ne pouvant plus se faire comprendre suffisamment avec des mots, il se décide à prêcher d'exemple: « Tenez, dit-il au frère, prêtez-moi un instant votre palette; ce que vous avez fait n'est pas mal ; mais il y a, dans la physionomie de votre modèle, un certain je ne sais quoi que vous ne me paraissez pas bien saisir. »

Le voilà donc qui se met à l'œuvre, et qui, de retouche en retouche, finit par refaire entièrement l'ébauche commencée. Lorsqu'il rendit ses pinceaux à l'artiste, celui-ci lui répondit : « J'aurais peur de gâter votre ouvrage; soyez assez bon pour y mettre vous-même la dernière main. » Horace eut beau s'en défendre, il ne put vaincre l'intelligente obstination de son collègue ; le frère Philippe vint poser deux ou trois fois dans son atelier; et c'est ainsi que fut peint l'un des meilleurs portraits de notre époque.

Horace Vernet avait une mémoire prodigieuse. Géricault disait de lui : « Sa tète est un meuble à tiroirs; il ouvre, regarde et trouve chaque souvenir à sa place. »

Ce don précieux contribuait beaucoup à entretenir chez lui cette merveilleuse facilité de travail dont on a si sou-

vent parlé. Voici, du reste, un fait certain qui prouve que tout ce qu'on a pu raconter à ce sujet n'était pas entaché d'exagération.

Le capitaine X*** avait ramené d'Afrique un magnifique cheval arabe. Horace, ayant eu occasion de voir cette bête, désira l'acheter; mais son propriétaire ne voulut pas la lui céder. A diverses reprises, des offres avantageuses furent encore faites par l'artiste, mais sans plus de succès. Enfin, au mois de juin 1851, M. X*** se laissa toucher par les instances de madame Vernet, dont le mari venait de faire une chute effroyable à Satory.

M. X*** demanda 4,000 francs de son cheval; seulement, comme ce prix était loin de représenter sa valeur réelle, il joignit une condition au traité.

« Je veux bien vous céder mon arabe, dit-il au peintre; mais il faut que vous me laissiez son portrait :

— C'est convenu , je vous ferai son portrait, le vôtre, et même celui de votre cuisinière, si vous le désirez, répondit gaiement Horace.

— Quant au portrait de ma cuisinière, je vous en dispense, car je n'en ai pas; mais j'accepte pour le mien, et j'oserai même vous adresser une dernière prière. La fête de mon père est le 24 décembre; je voudrais que, ce jour-là il pût avoir la surprise de ce beau cadeau.

— Topez î c'est entendu ; » fit l'artiste ; et le jeune officier partit, laissant son cheval.

Plusieurs mois s'étaient déjà écoulés xlepuis que cette conversation avait eu lieu, et le capitaine avait rencontré, de loin en loin, Horace Yernet, sans que jamais celui-c; lui eût reparlé de leurs conventions.

Enfin, vers le milieu de novembre, M. X*** se décida à rappeler à l'artiste la promesse qu'il lui avait faite.

«Je n'ai qu'une parole, répondit Horace; mais, si je ne me trompe, la fête de monsieur votre père tombe le 24 décembre?

— Oui.

— Eh bien alors, nous avons encore du temps devant nous, et je n'ai pas besoin de penser si tôt à votre affaire. Je compose en ce moment un grand diable de tableau qui m'absorbe beaucoup et qui ne me laisse pas une minute à moi. Venez me revoir le 22 décembre; je ne pourrai pas commencer avant votre portrait; mais soyez sans crainte, le matin du jour en question vous raccrocherez au clou que vous lui destinez. »

Le capitaine revint à l'échéance, sans toutefois compter beaucoup sur la réalisation de la promesse qu'il avait reçue. Vernet l'attendait : « Tenez, dit -il, montez notre cheval, et ayez l'obligeance de le faire travailler devant moi pendant quelques instants; j'ai besoin de vous voir l'un sur l'autre. »

Un palefrenier amena l'arabe devant la maison, et M. X*** fut bientôt en selle.

« Bon! dit Horace au bout de quelques minutes, je sais ce que j'ai à faire. Ayez l'obligeance de passer chez Souty, mon encadreur, et priez -le de m'envoyer tout de suite un joli cadre pour une toile de vingt, puis, revenez demain matin; le cheval sera terminé; il ne restera plus que le cavalier; vous me donnerez une séance, et je vous aurai bien vite expédié. »

Effectivement, le 24, M. X*** portait à son père, non point une simple ébauche, mais un petit tableau très-fini.

Voyageant en Suisse, Horace s'amusait un jour à prendre des croquis sur les bords du lac de Genève. De jeunes Anglaises dessinaient à quelques pas de l'endroit où il s'était arrêté. L'une d'elles s'approche, regarde ce qu'il fait, et se

met, tout en l'encourageant , à lui donner quelques conseils. Le vieil artiste l'écoute le plus gravement du monde et la remercie avec une parfaite courtoisie. Le lendemain, il s'embarque pour Lausanne , et il retrouve son petit professeur de la veille qui accourt vers lui , en lui disant :

« Monsieur, vous qui êtes Français, vous devez connaître Horace Vernet; on prétend qu'il est sur le bateau; soyez donc assez bon pour me le montrer.

— Vous tenez beaucoup à le voir?

— Oh! oui.

— Eh bien, miss, c'est lui qui a eu l'honneur de recevoir une leçon de vous, hier matin, » répondit-t-il en riant.

On devine sans peine la confusion de la pauvre fille, en entendant ces mots.

Horace Vernet était d'une grande bienveillance pour les jeunes gens qui s'adressaient à lui, mais il détestait la présomption, et le meilleur moyen de lui plaire était de l'aborder avec simplicité. Un rapin, qui lui avait paru tant soit peu suffisant, lui apporta un jour deux dessins et le pria de lui en donner son avis très-sincère. Horace prit le premier, l'examina pendant quelque temps, puis, sans même jeter un regard sur le second, il dit avec un sourire ces simples mots :

« J'aime mieux l'.âutre. »

Suivant lui, un paysagiste célèbre de ce temps ne mettait pas assez d'air dans ses tableaux. Voyant un jour arriver les envois de cet artiste devant le jury, il se leva et alla ouvrir la fenêtre.

Il avait, comme on a pu s'en rendre compte par ses lettres, une façon nette et juste de dire les choses. Voici la définition pittoresque qu'il donnait à un peintre d'animaux : «Qu'est-ce qu'un chien? — Un train de derrière et un train

de devant qui ne vont pas ensemble. » Regardez trotter le premier caniche que vous rencontrerez, et vous serez de cet avis.

On s'en souvient, Horace avait ses coudées franches à la cour de l'empereur Nicolas; il en profitait pour dire tout ce qui lui venait à l'esprit, et se livrait souvent à des tirades énergiques contre le despotisme.

A la suite d'une sortie de ce genre, le czar lui demanda en riant :

« Alors, mon cher Vernet, avec vos idées libérales, si je vous priais de représenter une victoire des Russes sur les Polonais, vous refuseriez?

— Pourquoi donc, sire? répondit aussitôt l'artiste; n'ai-je pas déjà dû plusieurs fois dans ma vie peindre le Christ en croix? »

Afin de laisser sur une impression favorable le lecteur qui nous a patiemment suivi d un bout à l'autre de ce long volume, nous tenions à réserver pour la dernière page ce mot, qui a le double mérite d'être beau en lui-même et d'avoir conservé, hélas! à vingt ans de distance, un intérêt de triste actualité.

Page

A MM. Horace et Philippe Delaroche -Vernet

Avant-Propos

I. — Antoine Vernet. — Naissance de Joseph. — Un père jaloux de son fils. — Madame de Simiane. — Départ pour Rome. — Une* tempête , un peintre et un mât. — Misère et découragement. — L'alphabet des tons.. — Pergolèse. — Rivalité d'un cardinal et d'un perruquier. — La petite-fille d'un archevêque. — Livio et Orazio. — François Poisson, marquis de Marigny

M. — Retour en France. — Réception à l'Académie. — Commande des Ports de mer. — Le centenaire Annibal. — Échange de lettres. — Naissance de Carie et d'Émilie. — Un parrain baptisé. — Cacolettes et troupiole. — Tillottes et chalibardons. — Opinion d'un manœuvre

III. — La colonie des artistes au Louvre. — Brevet d'apprentissage de François Vernet. — Bénéfices d'une initiale complaisante. — Obliger nuit. — Origine des expositions. — Critiques qui ne critiquent point. — Bonheur et succès de Joseph Vernet

I V. — Folie de madame Vernet. — Enfance maladive de Carie. — Son premier dessin. — Il aura des bottes ! • — L'atelier de Lépicié. — M. et madame Chalgrin. — Mot de Voltaire. — Le salon de madame Geoffrin. — Grétry, Gluck et Piccini. — La

Pages.

loge des Neuf-Sœurs. — Prix de Rome. — Amour et religion. — Bernardin de Saint-Pierre. — Réception de Carie à l'Académie. — Mort de Joseph et naissance d'Horace 40

V. — 10 août. — Projets d'émigration. — Jugement de madame Chal-

grin. — Civisme de David. — Assassin par négligence. — L'auréole de sang. — Sous le Directoire. — Vainqueur au Champde-Mars. — Commencement du siècle. — Dessins à vingt-quatre sous. — Deux croix en une. — Mariage d'Horace. — 1814. — La barrière de Clichy. — Médaillé et décoré . — Voyage à pied.

Intérieur d'atelier. — Départ pour l'Italie. — Lettres de Carie et d'Horace 56

VI. — Le duc d'Orléans et le duc de Bordeaux. — Intimité d'Horace Vernet et de Géricault. — Vogue et entraînement. — 1822. — Horace , homme politique. — Une gracieuseté du soleil. — Membre de l'Institut. — Directeur de l'École de Rome 71

VII. — Un provincial à Rome. — Les Glorieuses. — Horace Vernet , ambassadeur. — Ses rapports avec M. Guizot. — F. Mendelssohn à la villa Médicis. — La cocarde tricolore. — Lettre au comte de Forbin. — Polémique avec M. Thiers. — Premier voyage d'Afrique. — Une expédition avec Jusuf. — Le cœur

VIII. — Horace se brouille avec Louis-Philippe. — Premier voyage en Russie. — Singularités de Carie. — Sa mort. — Départ d'Horace pour l'Algérie. — Rabadabla. — Le bagne , maison d'éducation. — Le César du couscoussou. — Portraits et croquis.

— Histoires touchantes d'un pinson et d'une petite fille. — De Bone à Constantine. — Retour en France 104

IX. — Départ pour l'Orient. — Malte. — Une singulière friture.

— Alexandrie. — Méhémet-Ali. — Le Caire. — Marché aux esclaves. — La mosquée des fous. — Les Pyramides. — Le désert d'El-Arisch. — Palmiers-plumeaux. — Portraits et caricatures.— Gaza. — Bethléem. — Jérusalem. — Saint-Jean-d'Acre.

— Sidon. — Damas. — Beyrouth. — Smyrne. — Constantinople.

— Tourtes et chandelles. — France! — Le Musée de Versailles.

— Difficultés avec la liste -civile. — Horace Vernet publiciste.

— Le droit de gravure 124

Pages.

Page 1