Cabinet de l'amateur et de l'antiquaire , t. II
2. Observations sur quelques grands peintres , par Taillasson , de la cidevant Académie de peinture. 1 vol. in-8°. Paris, 1807, v. p. 122 et suiv. Livre excellent et trop peu lu. On conserve au Louvre le tableau peint
rait en ôter la moindre partie sans leur nuire; il a si bien fait les figures, que par la manière dont elles sont composées et par celle dont elles sont peintes elles contribuent toujours beaucoup à l'effet général de ses tableaux... Il a bien saisi l'ensemble des tons que la nature présente aux différentes heures du jour; il est admirable aussi dans un grand nombre de détails, et l'on peut en nommer beaucoup que personne n'a faits comme lui... Il a bien rendu l'imposante noblesse des vaisseaux; si d'autres leur ont donné tous leurs cordages, lui seul leur a donné toute leur âme. Quel autre touche autant que lui, en les peignant tourmentés par la fureur des vents et des flots? Leurs agrès, leurs mâts brisés, leurs voiles déchirées, leurs tristes débris ont l'intérêt le plus attachant... »
Ce qui fait surtout aujourd'hui la réputation de Joseph Vernet, et ce qui constitue peut-être son titre de gloire le plus sérieux pour la postérité, ce sont les Ports de France .11 est surprenant que dans une commande officielle il ait montré tant d'originalité *. Il a fait des portraits de villes exacts, et, en même temps, il a composé de beaux tableaux aux lignes harmonieuses et savantes. Il a toujours choisi son point de Vue avec un goût très-sûr, et, lorsque le modèle qu'il devait représenter ne lui plaisait qu'à demi , il l'a relégué au second plan, pour placer au premier des accessoires, des navires, des groupes de personnages traités avec beaucoup d'esprit et de finesse. C'était un véritable tour de force que l'artiste avait à accomplir, et il s'en est tiré à son plus grand
par Taillasson pour sa réception à FAcadémie : Ulysse et Néoptolème enlevant à Phîlôctète les flèches d'Hercule.
ï. Il faut dire que jamais commande ne fut plus intelligemment faite. Les instructions que M. de Marigny avait données à Joseph Vernet avant son départ étaient précises sans être gênantes. On fournissait à l'artiste les cadres, mais on lui laissait le soin de les remplir.
honneur sans que rien dans son œuvre fasse sentir la fatigue, la gène ou l'effort.
«A père prodigue, fils avare ! » — Carie Vernet s'est chargé de donner une fois de plus raison au proverbe. Autant Joseph était laborieux, autant Carie se montra économe de son travail, s'il est permis de parler ainsi. Il avait cependant, lui aussi, une très-grande facilité; mais ses goûts Téloignaient de son art, et il a peu produit. 11 n'y a qu'un tableau de lui au Louvre; encore n'est-il pas exposé depuis très-longtemps. Son nom ne figure que rarement sur le livret des principales galeries de l'Europe. 11 faut aller au Musée de Versailles pour retrouver quelques-uns de ses ouvrages qui permettent d'apprécier l'ensemble de sa carrière. C'est ce qui explique comment il est surtout resté de lui un nom ; beaucoup de personnes savent qu'il fut un peintre distingué, sans connaître aucune de ses œuvres. Il a eu pourtant des qualités très-sérieuses et une influence incontestable sur les écoles nouvelles. Le premier il rompit en visière avec les traditions classiques, et sut tracer des sentiers où depuis lors d'autres ont marché glorieusement.
La principale innovation de Carie Vernet consiste dans la manière dont il traita les tableaux de batailles, à une époque où Gros composait ses magnifiques épopées. Il ne voulut copier ni les mêlées fougueuses et corps à corps du Bourguignon, d'Aniello Falcone ou de Salvalor Rosa, ni ces portraits royaux de Van der Meulen qui servent de premiers plans à d'immenses cartes stratégiques. Il abandonna la convention pour ne chercher que la vérité, et il a bien commencé une réforme que son fils s'est chargé de terminer mieux encore. Grâce à leurs doubles efforts, nous assistons maintenant à des combats réels, où tous, chefs et soldats,
jouent leurs rôles; nous voyons la représentation exacte de la guerre , telle qu'elle se fait depuis le commencement du siècle.
La manière dont Carie Vernet a compris et interprété les formes du cheval tranche très-nettement aussi sur celle de ses prédécesseurs II a renoncé au noble coursier (cette expression prétentieuse peut seule donner une juste idée de l'animal qui a servi de type à certains peintres), et il a laissé à l'écurie les gros chevaux des maîtres hollandais ou flamands. Il consacra ses pinceaux à l'étude de la race qu'en habile écuyer il préférait, et il se fit le portraitiste juré des pur sang. Il poussa même un peu trop loin l'amour de ces bètes fines et élégantes; car s'il a eu raison de les prendre pour modèles dans ses steeple ou dans ses chasses à courre, il eût mieux fait d'en choisir d'autres pour ses batailles. Dans l'étude du cheval, il devait être surpassé par le plus illustre de ses élèves, par Géricault; mais c'est déjà un mérite que d'ouvrir la vraie voie, quitte à léguer à ses successeurs le soin de l'élargir.
Si Carie Vernet a produit peu de tableaux , du moins il a laissé un nombre très- considérable de lithographies. Ce genre de travail convenait mieux à sa nature paresseuse; il utilisait ainsi sans geine les qualités prime-sautières de son esprit et improvisait en se jouant des scènes charmantes, qui n'exigeaient pas de lui la suite et le soin qu'eussent demandés les mille et un détails de la peinture. D'ailleurs, il n'était rien moins que coloriste, et la teinte grisâtre de la pierre ne choquait pas ses yeux. Il avait donc tout profit à se servir d'un procédé qui, en lui laissant ses qualités, lui enlevait le plus saillant de ses défauts1.
1. L'œuvre lithographié de Carie Vernet se compose de neuf volumes in-folio. Cabinet des estampes. DC. 29-34.
A partir du moment où Horace Vernet eut obtenu ses premiers succès, Carie ne produisit plus que fort peu, et envoya seulement de loin en loin quelques tableaux au Salon. 11 avait le sentiment de son infériorité, et même il se l'exagérait. C'est ce qui lui a fait dire, sur son lit de mort, ce mot touchant de tendresse paternelle et filiale : « Je ressemble au grand dauphin : fils de roi, père de roi, jamais roi ! »
Horace Vernet avait pris cette fière devise : « Malgré tout! » Mais ce défi lancé au destin était inutile; jamais carrière d'artiste ne fut plus constamment heureuse.
Il serait injuste, disons plus, il serait puéril de vouloir juger d'après les principes éternels du Beau l'œuvre d'un homme qui, toute sa vie, a fait profession de ne rien comprendre aux spéculations plus ou moins profondes de l'esthétique. Ce qu'Horace Vernet recherchait avant tout dans les arts, c'était la vérité, non pas la reproduction brutale de ce qui est laid et repoussant, mais l'image d'objets choisis avec goût. Il a fait souvent sa déclaration de principes : « Moi, disait-il à qui voulait l'entendre, je peins comme je sens, comme je vois; que les autres peignent comme ils voient et comme ils sentent. » La meilleure leçon que, suivant lui, un artiste pût recevoir, devait lui être donnée par la nature. Il conseillait à ses élèves de se mettre à la fenêtre et de regarder.
On comprend qu'avec cette négation de toute espèce de systèmes, qui finissait, il est vrai, par constituer un système dans son genre, il ne devait s'enrôler sous aucune bannière et ne pouvait suivre les errements d'aucune école.
Aussi resta-t-il à peu près étranger à la grande lutte des classiques et des romantiques, pour devenir le chef d'un tiers-parti analogue. à celui qu'on a appelé en politique le
centre gauche. Plutôt porté par son tempérament vers les élans nouveaux que disposé à rester le servile imitateur du passé, mais ayant en même temps trop de bon sens et d'esprit pour imiter les extravagances de ceux-ci ou pour copier les vieux poncifs de ceux-là, il chercha à s'assimiler ce qu'il y avait de meilleur dans les deux camps. Son antipathie pour les idées préconçues en matière d'art le rendit très-heureux de voir son gendre, Paul Delaroche, rallier autour de lui les partisans du juste milieu, les éclectiques, et le décharger d'une responsabilité qu'il n'aurait jamais assumée de son plein gré, mais que sa position lui avait donnée. Il redevint avec joie ce qu'il devait être, c'est-àdire un simple volontaire, marchant en dehors des sentiers battus et n'agissant qu'à sa guise.
Horace Vernet, comme la plupart des débutants, a d'abord fait des pastiches, et, en bon fils, il a emprunté ses modèles à son père.
Dans ses premiers tableaux on trouve déjà en germe ces qualités d'esprit et d'arrangement qui furent au nombre de ses dons les plus précieux; il n'eut que peu d'efforts à faire pour les développer; mais il avait beaucoup à progresser sous d'autres rapports : sa couleur était sèche, terne et mièvre. Un homme moins intelligent que lui se serait laissé engourdir par les éloges qu'on lui prodiguait, et aurait cru que la bienveillance du public le dispensait de chercher à se délivrer de ses défauts. Il sut éviter cet écueil. D'un bout à l'autre de sa carrière, son talent a toujours suivi une marche ascendante qui est l'indice certain d'une volonté ferme et d'un incessant labeur. Regardez à côté l'un de l'autre X Assaut de Constantine et la Bataille de Valmy, ou deux portraits faits à vingt ans de distance (celte pierre de touche est encore plus sûre), celui du ma-
réchal Suchet et celui du frère Philippe, vous serez étonné de la transformation qui s'est opérée dans la palette de l'artiste : sa peinture a acquis un certain éclat, et en même temps elle est devenue plus solide et plus ample.
D'après le catalogue des œuvres d'Horace Yernet, on serait tenté de croire que, comme beaucoup de peintres, il a eu plusieurs manières. On se tromperait. 11 était né peintre de batailles, et tel il est resté jusqu'à la fin de sa vie. Les tentatives qu'il a faites à diverses reprises pour sortir de sa spécialité ne sont que des accidents qui n'ont en rien modifié la nature de son talent. Le gui n'est pas le fruit de l'arbre qui le porte; de même, dans les arts, certaines productions restent parfaitement indépendantes de leurs auteurs. Avant de formuler un jugement définitif sur Horace Yernet, la postérité commencera sans doute par émonder toutes les pousses parasites qui ne font point partie intégrante de son œuvre, et qui, faute de séve, commencent déjà à se dessécher.
Entraîné par le mouvement général, Horace s'est laissé d'abord séduire par les ardeurs du romantisme. En effet, Edith au col de cygne cherchant le corps d'Harold, Jsmaïl et Maryam, la Prêtresse druidique improvisant aux sons d'une harpe, le Giaour, et même le Massacre des Mameluks sont autant de concessions faites aux tendances de la jeune école; mais ces essais ossianesques et byroniens ne furent pas assez heureux pour encourager l'artiste à persévérer dans une voie qui n'était pas la sienne.
Le séjour d'Horace Vernet en Italie, pendant son directorat de l'École de Rome, le poussa ensuite dans le sens du grand art proprement dit. Ses tableaux classiques- qui datent de cette époque , par exemple Michel - Ange et Raphaël au Vatican , ne sauraient accroître la répu-
A PPENDICE.
tation qu'il s'est si justement acquise à d'autres titres.
Il y a encore, dans la vie de notre peintre, une troisième phase bien caractérisée et dont l'influence a duré plus longtemps que celle des deux périodes précédentes, sans produire des résultats plus satisfaisants.
Durant ses divers séjours en Orient, Horace Vernet, on se le rappelle avait été très-frappé de ce fait, que depuis les époques les plus reculées le peuple arabe devait avoir été condamné à une immobilité absolue, à une sorte de pétrification matérielle et morale.
Cette idée germa dans l'esprit du peintre, y mûrit, se condensa et finit par lui fournir la base d'un système complet. Il rédigea un long mémoire sur les rapports qui existent entre le costume des anciens Hébreux et celui des Arabes modernes > et il plaida lui-même, dans une séance de l'Académie des beaux-arts, la cause qu'il avait prise en main.
Après avoir donné, comme preuves à l'appui de son opinion, les témoignages de Dom Calmet et de tous les savants qui font autorité en pareille matière, il apportait le fruit de son expérience personnelle : « Un jour, raconte-t-il, pendant une expédition contre certaines tribus des environs de Bone, je lisais dans le fond de ma tente le sujet de Rébecca à la fontaine, portant sa cruche sur son épaule gauche, et la laissant glisser sur son bras droit pour donner à boire à Éliezer. Ce mouvement me parut assez difficile à comprendre; je levai les yeux, et que vis-je?... Une jeune femme donnant à boire à un soldat et reproduisant exactement l'acte dont je cherchais à me rendre compte. » Tel fut le point de départ d'observations qu'Horace Vernet voulut