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CHAPITRE 1er

Joseph de Maistre écrivain et patriote français. — Les premières années et la vie à Chambéry. — Comment J. de Maistre travaillait. — /. de Maistre magistrat. — Son premier discours. — Une leçon de style.

Né à Chambéry en 1754, d'une noble et aucienne famille languedocienne, le comte Joseph- Marie de Maistre fut Faîne de dix enfants et le frère illustre de Fauteur estimé du Voyage autour de ma chambre. Ses ancêtres avaient émigré au commencement du xvne siècle, au moment où la main de fer de Richelieu étreignait si lourdement toute la région du midi. M. de Maistre se montra toujours très fier de son origine française et ne manqua jamais une occasion de revendiquer cet honneur : « Je suis, écrivait-il, en 1819, sans contredit Fétranger le plus français et le plus attaché à la Légitimité française.

Je crois l'avoir bien prouvé. » Il écrivait encore à M. de Bonald : « Je vous ai trouvé excessive- « ment français dans quelques-unes de vos pence sées. On vous blâmera ; mais pour moi, je « vous pardonne. Je le suis bien, moi qui ne le « suis pas... Buffon,... qui était... un très grand ce écrivain, a dit,... que le style est tout l'homme. « On pourrait dire aussi qu'une nation n'est « qu'une langue. Voilà pourquoi la nature a « naturalisé ma famille chez vous, en faisant ence trer la langue française jusque dans la moelle ce de nos os. Savez-vous bien... qu'en fait de « préjugés sur ce point, je ne le céderais pas à « vous-même. — Riez, si vous voulez ; mais il « ne me vient pas seulement en tête qu'on puisse ce être éloquent dans une autre langue autant ce qu'en français. »

Il faut cependant ajouter qu'en 1802, J. de Maistre demanda à être rayé comme étranger de la liste des émigrés. « N'ayant jamais, dit-il, ce été Français et ne l'étant pas, ne voulant jamais ce l'être et ne pouvant rentrer en France, j'ai été ce rayé de la liste des émigrés et autorisé à rentrer ce en France, sans obligation de prêter sermem « et sans obligation de quitter le service du roi ! (Lettre au comte de... Janvier 1809.)

Dans son livre sur De Maistre et la Papauté, M. Latreille se demande si J. de Maistre a vraiment mérité le titre d'ami de la France : « Ses enfants, dit-il, étaient partagés d'avis sur ce

point : sa fille Constance soutenait avec feu que son père avait beaucoup de pente pour la France; Rodolphe ne croyait pas, au contraire, que le grand ennemi de la Révolution pût avoir quelque tendresse de cœur pour le pays de la Révolution. Ce qui est certain, c'est que de Maistre n'a pas gardé à l'endroit de la France, les ménagements auxquels est tenu un étranger qui veut devenir son fils d'adoption. »

La conclusion de M. Latreille est trop sévère et il faut la mettre au point. De Maistre était d'âme et de cœur, autant que d'origine, profondément français. D'abord personne n'a plus sincèrement aimé la langue française. Il écrivait un jour à M. de Bonald en parlant de la France : « Chaque parole de ce peuple est une conjuration... Toujours la parole des Français est entendue de plus loin, car le style est un accent. » Et encore : « Il n'y a pas de petit grimaud de collège en Allemagne ou en Italie qui n'ait pas fait sa petite dissertation sur la pauvreté de la langue française; c'est comme si l'on écrivait sur la faiblesse d'un levier qui arrache des chênes. »

Ce n'est pas seulement la langue française qu'il aime par dessus tout. Joseph de Maistre aime la France ; il l'aime malgré ses erreurs, malgré son philosophisme néfaste, malgré la Révolution. Comme plus tard Berryer disant un jour : « Je n'oublie pas que le comité de Salut public a sauvé mon pays, » Joseph de Mais-

tre, l'intransigeant royaliste, qui donnait des leçons de tolérance aux émigrés, applaudit « aux victoires de la France sur la coalition. » — «Qu'importent les violences, les massacres même, fait judicieusement remarquer Albert Blanc ; il fallait que la France fût sauvée...» La conquête de la France, c'était son démembrement, c'était la ruine de son influence, pis encore, « c'étaient, dit J. de Maistre, des massacres de trois siècles peut-être, suite infaillible d'une rupture d'équilibre ! Mais nos neveux qui s'embarrassent très peu de nos souffrances et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle ; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du ciel. » Joseph de Maistre finit même par s'écrier : « Vive la France, même républicaine ! »

C'est que pour lui la Révolution était une expiation voulue par la Providence, une sorte de régénération destinée à préparer les voies à la restauration monarchique, et il ne crut jamais que la destruction de la France pût entrer dans les desseins de Dieu. Cette prédilection patriotique faisait partie de sa doctrine. Il croyait fermement que le rôle et la mission de la France avaient seulement été interrompus par la Révolution. Il n'a jamais compris l'Europe et la civilisation sans la France. On citerait vingt passages de ses lettres où il exprime le regret sincère de

n'être pas né Français et de n'avoir pu habiter Paris, dont la consécration et le rayonnement l'ont toujours attiré.

« Lorsqu'on examine les Français un à un, écrivait-il après la retraite de Russie ; lorsqu'on réfléchit sur les inconcevables extravagances dont leur histoire est remplie, on se demande à quoi tient donc cette espèce de suprématie qu'ils exercent sur les autres peuples? Cependant il est impossible de la nier. Par leurs armes et par leur langage, ils dominent en Europe. C'est un fait qu'il faut prendre comme il est et dont il faut tirer parti, puisqu'il n'y a pas le moindre signe qu'il doive changer. »

Ce culte de Joseph de Maistre pour la France s'explique non seulement par son éducation et son goût personnel ; mais il faut avouer qu'il était mieux placé qu'un autre, hors de France et dans le monde diplomatique, pour apercevoir le rayonnement que la France a toujours exercé en Europe et auquel la victoire de nos armes et le prestige de nos désastres donnaient à cette époque un éclat incomparable.

« Peut-être serait-il permis de croire, dit M. Mandoul (1), que Joseph de Maistre ne se plaisait tant en Russie que parce qu'il y trouvait avec la langue française, quelque chose du ca-

(1) Joseph de Maistre et la politique de la Maison de Savoij, par J. Mandoul (in-8).

ractère français. Pendant la campagne de Russie, il défendait nos soldats contre les accusations de violence, de sauvagerie, et il ne lui déplaît pas de reconnaître qu'ils ont été vaincus moins par les Russes que par les éléments. Il est bien près d'admirer l'inébranlable fidélité qu'ils gardent à Napoléon. En un mot rien de ce qui touche à la France, de ce qui contribue à exalter la grandeur de la France ne saurait le laisser indifférent... Si, comme ennemi de Napoléon, il se réjouit de la bataille décisive de Waterloo, il n'en déplore pas moins le malheur de la France, qu'il avait prévu ; et sa colère contre Napoléon s'accroît de la pitié qu'il ressent pour la France entraînée à sa perte. »

Dès sa plus tendre enfance, Joseph de Maistre montra le goût le plus vif pour la langue française et pour les lectures sérieuses; mais son obéissance filiale et sa vénération pour sa mère étaient si profondes que, malgré sa passion pour les livres, il ne voulut jamais dans sa jeunesse en ouvrir un seul sans sa permission.

Fille du sénateur de Motz, la mère de Joseph de Maistre, catholique fervente, « un ange à qui Dieu avait prêté un corps », fit élever son fils par les Jésuites de Chambéry. « Mon grandpère a dit l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, aimait les Jésuites, mon père les aimait, je les aime, mon fils les aime, et son fils, s'il plaît

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au roi qu'il en garde un, les aime aussi. » Le jeune Joseph était âgé de dix ans, lorsqu'on apprit en Savoie que la Compagnie de Jésus était expulsée de France. L'émotion fut considérable à Chambéry. En arrivant chez lui, l'enfant répéta le cri qu'il venait d'entendre dans la rue : « On a chassé les Jésuites ! On a chassé les Jésuites ! » Sa mère le gronda. « Ne dis plus cela, mon enfant. Un jour tu comprendras que c'est le plus grand malheur qui puisse arriver à la religion. »

Mme de Maistre, qui mourut en 1773, avait tout fait pour développer les inclinations de charité et de bonté qui forment le fond solide des natures vraiment chrétiennes. Joseph de Maistre entrait à quinze ans dans la Confrérie des Pénitents noirs, qui enterraient les morts, portaient les malades aux hôpitaux, veillaient et priaient avec les condamnés, assistaient à leur exécution et montaient avec eux sur l'échafaud pour recevoir le corps des mains du bourreau. Le souvenir des rigueurs de la justice et du supplice de la roue laissa sur cette âme d'enfant des impressions dont on retrouve l'éloquence dans les Soirées de Saint-Pétersbourg. Maistre a vu de ses yeux ce qu'il a décrit, et surtout il a pensé ce qu'il a vu, et sa pitié n'a point paralysé sa claire raison ni son inflexible justice.

Tout le monde sait aujourd'hui que ce grand théologien laïque fut essentiellement un homme

de modération, de douceur et de tendresse ; et l'on ne s'en étonne pas, quand on se rappelle que ses premiers goûts littéraires furent formés par la lecture du divin Racine. « Je ne comprenais pas Racine, dit-il, lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit et qu'elle m'endormait avec sa belle voix, au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire, et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette. »

Racine donnait ainsi à son jeune esprit sa première tournure classique d'ordre, d'harmonie, de vérité, de pondération, et lui apprenait à aimer le bon goût, le sens clair et l'observation de l'âme humaine.

Le jeune Maistre prit ses grades à l'Université de Turin, où il mena une vie d'étudiant laborieux, et, le 6 décembre 1774, sur la recommandation du grand chancelier de Sardaigne, le roi Victor Amédée III le nomma substitut surnuméraire de l'avocat fiscal général, avec un traitement de 600 livres, qui dut être bien accueilli dans une famille sans fortune. Maistre demeura quatorze ans substitut et ne fut nommé sénateur que le 13 juin 1788. Le jeune homme retrouvait son père second président à Chambéry et se créait bientôt des amis dévoués, partageant ses idées et ses goûts, Deville, Faverat, Dichat, Gar-

I i i: P R k s 1 1) E \ T F R am;ois-\ v y i e i; \ I \ i ST R i : .

billion, le chevalier Roze, Salteur, le fils du premier président.

Passionné pour la philosophie et l'histoire, le jeune substitut sut concilier les devoirs de sa charge avec ses goûts de travail indépendant et de recherche intellectuelle. C'est alors qu'il commença méthodiquement ces immenses accumulations de connaissances et de lectures, qui furent les assises de sa pensée et de ses ouvrages. Doué d'une prodigieuse mémoire, il pouvait, étant enfant, réciter en entier un livre de Y Enéide ; et il disait en 1818 à un vieil ecclésiastique, qui raconta le fait au grand chancelier de Sardaigne : « Groiriez-vous, M. le Curé, que je serais homme à vous réciter encore et sur l'heure ce même livre de YEnéide aussi couramment qu'alors ! »

« Telle était, dit Sainte-Beuve, qui rappelle ce trait, la force d'empreinte de sa mémoire ; rien de ce qu'il y avait déposé et classé ne s'effaçait plus. Il avait coutume de comparer son cerveau à un vaste casier à tiroirs numérotés, qu'il tirait, selon le cours de la conversation, pour y puiser des souvenirs d'histoire, de poésie, de philologie et de sciences qui s'y trouvaient en réserve. »

Pour un homme d'intelligence ordinaire, la mémoire est déjà un précieux instrument de travail. Mais quelle ressource quand elle est au service d'une intelligence de génie, capable de tout embrasser, de voir les enchaînements, de classer les synthèses et les conclusions!

Couché tôt, levé à 4 heures du matin, Joseph de Maistre, au saut du lit, courait s'enfermer dans sa chère bibliothèque, dont il soignait amoureusement les livres, non pas en simple bibliophile, mais en érudit qui aime ce qu'ils contiennent et qui voit non seulement en eux des amis, mais des inspirateurs de travail. Il nous a luimême donné des détails sur sa bibliothèque :

« Elle se compose, dit-il, dans son Journal intime, de 1400 volumes, à peu près (530 ou 540 articles) : — 101 volumes in-folio, 188 in-quarto, 137 in-octavo, 591 in-12, 44 in-16 ; j'ajoute 47 volumes pour faire le nombre rond et à cause de quelques articles oubliés.

« En estimant, l'un comprenant l'autre, Tinfolio à 10 livres, Fin-quarto à 6 livres, l'in-octavo à 4 livres, l'in-12 à 40 sols et l'in-16 à 30, la bibliothèque vaut environ 5200 livres. »

En 1791, Joseph de Maistre écrivait au bas la note suivante :

« Par testament du 6 mai 1777, ouvert au Sénat, le dimanche 28 août 1791, M. l'abbé Victor m'a légué sa bibliothèque, composée de 1132 volumes en 275 articles et en diminuant le tiers de la valeur de ces livres presque neufs, ils valent 3680 livres.

« Eh sorte, que, aujourd'hui, 24 septembre 1791, ma bibliothèque, composée de 2534 volumes, vaut 8880 livres. »

La puissance de travail de l'auteur des Soirées

était vraiment étonnante. Il travaillait quinze heures par jour. Littérature, érudition, histoire, jurisprudence, algèbre, langues vivantes, il menait tout de front, dépouillant les ouvrages et prenant des volumes de notes, qu'il classait et qu'il consultait plus tard.

Il dit lui-même au chevalier, dans le neuvième Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg :

« Vous voyez d'ici ces volumes immenses, couchés sur mon bureau? C'est là que depuis plus de trente ans j'écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelque fois je me borne à de simples indications ; d'autres fois, je transcris mot à mot des morceaux essentiels ; souvent je les accompagne de quelques notes et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s'éteignent sans fruit, si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné, et, maintenant, vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille^ en moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques, mille fois plus doux que ce que l'on est convenu d'appeler plaisirs. »

De Maistre avait commencé à l'âge de vingt ans ces énormes recueils qui comptaient en moyenne chacun six cents pages.

A ce propos, Descotes rappelle (1) que Mme Swetchine, qui reçut les confidences de J. de Maistre et qui mérita d'être nommée « sa fille aînée », a défendu le grand écrivain contre le reproche que lui adressait Lamartine de manquer de lecture. « Où donc, dit-elle, M. de Lamartine a-t-il pu prendre que M. de Maistre avait très peu lu? Je l'ai connu bien avant M. de Lamartine, et je Fai vu pendant de longues années donner habituellement à Fétude douze ou quinze heures, dont la lecture prenait sa bonne part. Il lisait immensément ; les livres encombraient sa table et s'y succédaient. »

« Son inlassable curiosité, dit M. La treille, le porta vers Fétude des langues, vers les mathématiques, mais surtout vers la philosophie religieuse ; il lisait les livres imprimés, les revues, les journaux, ne négligeait aucune source d'information, recueillait tout ce qui s'était dit et tout ce qui se disait. Il savait le français, l'italien, l'anglais, le russe, le latin, le grec et un peu d'allemand ; il pouvait donc évoluer sur un terrain considérablement étendu et se tenir au courant de la pensée européenne. »

Vivant dans un milieu jeune, cultivé et d'intelligence attentive, il est naturel que Joseph de Maistre ait, comme tous ses amis, accueilli avec

(1) Joseph de Maistre avant la révolution.

enthousiasme les idées généreuses mises en circulation en Europe par la guerre de l'Indépendance Américaine. La Révolution était proche. Certains écrits du grand philosophe catholique, datés de cette époque, nous montrent qu'il eut le goût des réformes et qu'il partagea les idées de son temps, revendications du tiers-état, égalité des droits, admission de tous les citoyens aux emplois et aux charges publiques. Non seulement de Maistre inclina d'abord vers des opinions fortement libérales, comme le prouvent plusieurs de ses conclusions juridiques, toujours défavorables aux prétentions du clergé et de la noblesse ; mais il fit même partie de la loge maçonnique des Trois métiers, et ce fut lui qui fut chargé de présenter les noms de ses collègues au roi du Piémont. Cette loge n'avait rien de dangereux ; ses membres étaient de naïfs philanthropes, la plupart très catholiques, qui n'eurent jamais la pensée de faire une opposition quelconque au gouvernement de leur pays. Il fallut le retentissement et l'importance que commençait à prendre la Révolution française pour que le roi pût voir d'un œil inquiet la réunion des membres de cette loge, qui, du reste, lui adressèrent euxmêmes la promesse de ne plus s'assembler.

L'auteur du Pape ne tarda pas, d' ailleurs, à rompre tout lien avec la franc-maçonnerie et refusa plus tard, à Saint-Pétersbourg, de faire partie d'une loge maçonnique. « Les francs-maçons, écri-

vait-il en 1810, continuent ici a furia, comme tout ce qu'on fait dans ce pays. J'ai été invité à me rendre dans Tune de ces nouvelles loges ; mais, malgré l'envie que j'ai de savoir ce qui se fait là, j'ai refusé, toutes réflexions faites, par plusieurs raisons, dont je me contente de vous rapporter les deux principales. En premier lieu, j'ai su que l'empereur Alexandre ne s'est prêté qu'à regret à permettre ces assemblées. En second lieu, j'ai eu l'occasion de me convaincre que plusieurs personnes de mérite pensaient mal de cette association et la regardaient comme une machine révolutionnaire... Il m'en coûte beaucoup, je vous l'avoue, de ne pouvoir examiner de près ce qui se passe là... »

J. de Maistre nous apparaît, à cette époque, comme une sorte de Rousseau catholique et royaliste, dévoué à son prince et au bonheur du peuple, et qui ne comprend l'exercice du pouvoir qu'avec les garanties de la liberté. L'indépendance de ses idées commence à s'affirmer dans son Discours sur la vertu, prononcé au Sénat le 1er décembre 1777 et qui fit sensation. Descotes nous a éloquemment décrit la scène, en évoquant Joseph de Maistre en robe rouge, s'avançant au milieu des substituts, précédant le bataillon des soixante avocats, alors inscrits au barreau :

« Le barreau est là au complet, suprême refuge de la jeunesse bourgeoise dans sa résistance

à Tinvasion du fonctionnarisme piémontais. Le port de l'orateur est digne « sans afféterie » ; la taille est bien prise, le geste sobre ; la tête se relève fièrement sans affectation et sans air de bravoure. La main fine, aristocratique, porte l'anneau de docteur ; mais, ce qui frappe surtout, c'est le visage. Il laisse une impression de force, de hauteur, de dédain, — et pourtant de bonté. Une certaine tristesse résignée est répandue sur cette face léonine ; il y a en elle du Mirabeau sans la laideur des traits, sans le stigmate du vice. Le front large, puissant, olympien, est encadré d'une forêt de cheveux « fins comme la soie » et poudrés à frimas comme ceux d'une marquise. Le nez aquilin tombe sur la lèvre railleuse, empreinte d'une ironie mélancolique exempte de méchanceté. Le menton est solide, relevé, presque provocant ; la bouche large et « comme façonnée à plaisir pour l'éloquence ».

« Le regard très beau, voilé d'une brume légère, distrait souvent, a, au repos, quelque chose de vague, de caressant, d'incertain ; mais, sous le feu de l'action oratoire, ilvas'animerd'une singulière vivacité, devenir fascinateur et faire passer l'âme de l'orateur dans celle de l'auditoire. Ecoutons cette apologie de la vertu, faite, à vingt-cinq ans, par celui dans lequel Mme Swet-

chine devait retrouver l'incarnation même de la « sagesse antique ».

« Je ne m'étonne point, s'écriait alors de Mais-

tre dans ce Discours sur la vertu, si quelquefois Dieu se donne le plaisir de contempler la vertu aux prises avec l'infortune ; expression sublime, digne seule d'immortaliser un écrivain. Ne craignons point de le répéter : c'est un plaisir pour le Créateur de considérer les combats de la vertu. Quand il eut organisé la matière, les livres saints nous apprennent qu'il s'admira dans ses propres ouvrages. Ah ! puisque nous pouvons sans témérité lui prêter, en quelque manière, nos propres affections, livrons-nous à l'idée la plus consolante pour l'homme de bien ; oui, Messieurs, lorsque le Grand Etre, du haut de son trône immortel, daigne abaisser ses regards sur cette malheureuse terre habitée par l'erreur et le crime, lorsqu'il voit le chef-d'œuvre de ses mains, l'homme juste, en butte aux traits de la haine et de la calomnie, persécuté, flétri, insulté, sans amis, sans protecteurs, dénué de tout secours étranger, seul contre tous et n'opposant à ses ennemis que l'inébranlable fermeté de sa vertu, sans doute II dit avec plus de complaisance que lorsqu'il eut tiré les mondes du chaos : C'est moi qui l'ai créé. — Lors donc, Messieurs, qu'on viendra nous vanter en termes magnifiques ces magistrats merveilleux dont le génie, tout à la fois vaste et souple, sait se plier à tous lestons; hommes à la mode et jurisconsultes éminents, courtisans déliés et philosophes intrépides, parcourant sans s'égarer le labyrin-

the de l'intrigue, étouffant les cabales par des cabales et passant tour à tour, avec une égale aisance, du portique de Zenon au jardin d'Epicure ; Alcibiades dans le monde et Socrates sur les tribunaux, — nous ne répondrons à ces misérables éloges que par le sourire de la pitié !... »

Non seulement de Maistre se montrait orateur éloquent dans toutes les harangues qu'il eut à prononcer au tribunal ou au Sénat ; mais ses amis reconnaissaient déjà sa supériorité d'écrivain et mirent souvent à contribution les lumières de son talent. En 1779, ayant à prononcer le discours de rentrée à l'audience du 1er décembre, le chevalier Roze soumit son manuscrit à son ami Salteur et à de Maistre. Ils se réunirent tous les trois pour l'examiner. Le rapide récit que Descotes nous a donné de cette séance nous montre la rare et minutieuse compétence de Joseph de Maistre en matière de style et de correction littéraire. Expressions, répétitions, amphibologies, il remarque et signale tout avec une franchise amicale, qui ne surprend pas chez lui, mais qui fait aussi beaucoup d'honneur à ses amis.

Descostes a publié le cahier de ces corrections manuscrites. Elles forment un cours de composition et de style, auquel nous empruntons quelques exemples intéressants :

L'orateur, dans une période sonore, a introduit « l'air épuré du septentrion »...

— Joseph de Maistre. — « Nous mettrions

simplement « un air épuré ». Rolf et Compagnie trouveraient que vous faites trop d'honneur à Varia de Mezanotte qui n'est pas le vent le plus sain dans tous les pays. »

— Joseph de Maistre. — « L'esprit leur donne le mouvement à toutes... » Cette phrase manque de noblesse.

« Capitulation... » Nous ne pensons pas que ce mot puisse s'employer, au moral, dans le stile noble... »

« L'homme de passion... » Cette expression ne nous semble pas française...

« Passe de l'agitation la plus impétueuse... dans l'assoupissement, etc.. » On passe d'une chambre dans une autre ; mais on passe de la haine à l'amour, de l'agitation à l'assoupissement

L'orateur redoute, pour le magistrat, l'influence des passions qui pourraient lui ôter le calme dont il a besoin ; « car, on le sait, dit-il, lorsque les orages terribles qui bouleversent les flots ont cessé de souffler, longtemps le sein de la mer reste agité et le pilote fatigué n'est point encore maître de son gouvernail. »

— Joseph de Maistre. — « Car on le sait... etc. » Sur cette comparaison, nous avons deux observations à faire :

1° Pour passer à une comparaison qui tient de la poésie, il n'est pas permis d'employer une transition qui tient de la dissertation : « car on sait... » ;

2° Comme vous l'avez bien prévu, rester ne saurait rester. Demeurer irait mieux sans aller bien. Nous vous proposons : « La mer frémit encore », — ou quelque chose d'équivalent. »

L'orateur : « Combien d'hommes en cheveux gris baissent leurs mains tremblantes pour ramasser les hochets de l'enfance... »

— Joseph de Maistre. — « Cheveux gris ! ... » Mettez vite : cheveux blancs... »

L! orateur : « Et qu'il est encore aisé, après avoir jugé, comme Salomon, dans la virilité de l'âge, d'abandonner comme lui, sur le déclin des ans, les voies de la sagesse pour ne les reprendre jamais !... »

— Joseph de Maistre. — « Virilité de l'âge ne se dit pas, non plus qu'enfance de l'âge et vieillesse de l'âge ; il faut virilité tout court. »

L'orateur : « Soumises à l'esprit, les passions vont devenir le germe du bien. Le cœur s'en erapare-t-il? Elles ne sont plus que l'instrument du mal. »

— Joseph de Maistre. — « Non pas, s'il vous plaît, à moins que le cœur ne soit mauvais. »

L'orateur : « Nous décorons l'indulgence coupable du nom touchant de commisération, et cette incurie, cette molle condescendance pour l'erreur n'est qu'égard pour le supérieur qui la défend. »

— Joseph de Maistre. — « Incurie n'est pas élégant, et ne dit pas, d'ailleurs, ce que vous vou-

lez dire ; il signifie précisément défaut de soins et rien de plus. »

Le chevalier Roze dit à propos des défauts de caractère : « Cette branche gourmande que la serpe retrancherait sur un arbre vigoureux, un jardinier habile la conserve sur une plante délicate et peut-être servira-t-elle quelque jour à renouveler le sujet. »

— Joseph de Maistre. — « Branche gourmande?.., » Nous osons vous assurer qu'il faut la couper: aucun terme technique ne doit paraître dans un ouvrage d'éloquence ; et si vous nous en croyez, vous retrancherez encore celui de sujet qui se trouve un peu plus bas ; néanmoins ce dernier terme peut, absolument parlant, appartenir au stile élevé, mais non pas branche gourmande. »

Le Chevalier vient de tracer le portrait du vrai magistrat : « Tous, autour de lui, demeurent circonspects et sensés. »

— Joseph de Maistre. — « Nous doutons que tous puisse se mettre absolument au pluriel, sans un substantif précédent auquel il se rapporte. Imaginez- vous un discours qui commencerait ainsi : Tous conviennent, Messieurs,... etc. »

« Devant le vrai magistrat, poursuit l'orateur, disparaissent et le libertinage des discours, sûr et funeste témoignage de celui des mœurs, et la frivolité érigée aujourd'hui en art, parce qu'elle sait faire de la séduction un badinage

qui n'effarouche point la pudeur, et ce jargon bizarre qui sert d'aliment à la frivolité et dont le nom inconnu jusqu'à nos jours prophanerait ce lieu sacré : langage absurde qui dénature les expressions et corrompt la pureté de l'idiome en même temps qu'il se joue de tous les êtres et renverse toutes les notions... Le magistrat petit-maître, s'il existait, serait un être monstrueux... »

— Joseph de Maistre. — « Ce jargon... dont le nom prophanerait ce lieu sacré..., etc. » Vous ne parleriez pas autrement de l'inceste, de l'adultère, ni même, je crois, de la sodomie : ce morceau, d'ailleurs, sera une énigme pour l'auditoire. — Tancez ce ridicule, si vous voulez, mais en passant, et sans le nommer ; car, dans une énumération, c'est une règle incontestable qu'il ne faut jamais s'appesantir sur une des choses énumérées, ni faire deviner à personne de quoi vous entendez parler. — « Monstrueux », qui se trouve un peu plus bas, ne vous semble-t-il pas encore un peu monstrueux? Au surplus, sur ces minuties, nous nous en rapportons à votre oreille. — Ibid. « Petit maître ! » dans une harangue, y pensez-vous? »

Roze fait un parallèle entre le bon et le mauvais magistrat : « Cet homme-là ne médite point... Faisons donc de la méditation notre occupation habituelle, notre élément, si je puis ainsi dire... »

— Joseph de Maistre. — « Cet homme-là » nous semble tenir du stile familier. « Si je puis ainsi dire », — il faut : « si je puis m3 exprimer ainsi » ; — cette dernière expression est plus noble. »

L'orateur, faisant allusion au secret des délibérations auquel est tenu le magistrat, dit que « la réflexion met une clé de circonspection sur sa bouche. »

— Joseph de Maistre. — « Clé de circonspection ne va pas ; et moins encore mettre une clé. Vous savez (pour égayer un peu nos observations) que mettre est un terrible verbe qu'il ne faut employer qu'avec prudence. Il serait d'ailleurs inutile de mettre une clé sur les lèvres ; il faudrait d'abord y placer une serrure et mettre la clé dans la serrure. — Vous ferez bien de changer cette phrase. »

Le Chevalier, signalant aux magistrats les faiblesses du cœur, s'écrie : « Pensez à ce qu'attendirent de vous ces hommes qui placèrent le sanctuaire de la justice dans vos âmes !... »

— Joseph de Maistre. — « On dit métaphysiquement que le cœur ou l'âme du magistrat est le sanctuaire de la justice ; mais on n'y place point un sanctuaire ; cette tournure n'est pas française. »

L'orateur jette un coup d'œil « sur la face de l'Europe ». Il se montre enthousiaste et très optimiste dans ses appréciations : « La guerre,

l'affreuse guerre elle-même semble pouvoir justifier ses fureurs; le sang ne coule plus que pour la liberté des peuples et des mers. »

- — Joseph de Maistre. — « On fait une action à la face de l'Europe, mais on jette un coup d'œil sur V Europe. — (ibid.) — La guerre, V affreuse guerre » — nous mettrions la guerre tout simplement.

« ambitiosa recidas

Ornamenta »

« D'ailleurs, Fidée qui suit n'est pas exacte, On ne combat, dites-vous, que pour la liberté, etc.. Voyez la Russie, la Turquie, Y Autriche, la Prusse, etc. Mon cher, on se joue des peuples à présent comme autrefois.

« Délirant reges, plectuntur Archivi »

« Nous vous conseillons de dire en peu de mots (si vous voulez absolument parler de la guerre), qu'elle se fait de nos jours moins cruellement ; qu'au milieu du fracas des armes et des cris des mourants, l'humanité peut faire entendre sa voix... etc. »

Le chevalier Roze veut que le magistrat se livre à l'étude de l'histoire du droit, « dès les tables des décemvirs, jusqu'aux immenses volumes des jurisconsultes. »

— Joseph de Maistre. — « Dès les tables »

Dès sonne mal à l'oreille ; d'ailleurs il faudrait depuis. Tous les Savoyards et plusieurs Français confondent ces deux particules. Fréron relevait cette faute il n'y a pas longtemps : je crois que c'est dans la critique du dithyrambe. »

J. de Maistre, on le voit, était minutieux et très grammairien; mais on constate dans toutes ces corrections une grande finesse d'esprit littéraire et un sentiment très vif du style français.

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