CHAPITRE II
Histoire d'une ascension en ballon. — Xavier de Maistre aéronaute. — Mariage de Joseph de Maistre. — Budget domestique. — Joseph de Maistre poète. — La Révolution française à Chambéry. — Séjour à Lausanne. — J. de Maistre et Mme de Staël. — Un auditeur qui s'endort.
Le goût de Joseph de Maistre pour l'éloquence et les belles-lettres ne le détournait pas des curiosités et des recherches scientifiques. La tentative de Montgolfier faisait grand bruit à cette époque, et les ascensions de ballons dits montgolfières passionnaient la curiosité publique. Une grande fête fut organisée à Chambéry. Une ascension des frères Montgolfier devait être, comme on dit aujourd'hui, le clou de la fête et ne pouvait manquer d'attirer une foule de curieux venus de tous les pays environnants. On forma un comité, et Joseph de Maistre fut chargé de rédiger le prospectus-réclame de ces originales réjouissances. Ce prospectus est curieux à relire aujourd'hui.
« Considéré seulement du côté du spectacle, disait de Maistre dans ce prospectus, quel autre peut être comparé à celui du grand aérostat qui s'élève et vole majestueuement, chargé de plusieurs voyageurs? L'homme est affamé de sensations vives : eh bien ! nous en préparons au public, d'un genre inconnu jusqu'à nos jours ; et si l'on joint à l'intérêt naturel de la chose, une foule d'agréments qui en seront la suite et qu'il est aisé de pressentir, on conviendra que le jour de l'expérience devra être écrit au nombre de ceux où l'art aura su le mieux amuser notre existence. »
« C'est surtout aux dames que nous consacrons cette entreprise : c'est elles que nous assurons des précautions scrupuleuses que noi^ avons prises pour que le plaisir de l'expérience ne puisse être acheté par un malheur, pas même par le plus léger inconvénient. Nous pouvons les assurer que l'expérience aérostatique, exécutée avec prudence, n'entraîne aucun danger ; qu'elle n'effraye que les yeux et que, quand un sylphe malfaisant viendrait dans les airs renverser le réchaud, le ballon aurait toujours un parasol de 55 pieds de diamètre qui nous ramènerait les voyageurs sains et saufs. »
« Mais, comme il est important de prendre des précautions d'avance contre un excès de sensibilité aussi honorable pour nos dames qu'il serait décourageant pour les navigateurs aériens,
nous les invitons à jeter de temps en temps un coup d'œil sur nos travaux, dont la partie la plus essentielle ne saurait avoir de meilleurs juges. Puisqu'elles savent encore allier aux qualités qui font les délices des cercles, toutes celles de la femme forte, nous ne leur parlerons point une langue inconnue en les priant de venir admirer la force de notre toile écrue ; Fégalité et le mordant des différents points de couture ; la rondeur des ourlets et nos immenses fuseaux assemblés à sur gels, jetant au dehors deux vastes remplis qui vont s'unir pour recevoir et fixer sous une couture rabattue des cordes robustes, fières de supporter cette galerie triomphale, d'où l'homme, perdu dans les nues, contemple d'un seul regard tous les êtres dont son génie l'a fait roi. »
« Après tant de précautions, continue-t-il, nous avons droit d'attendre que le voyage aérien ne causera à nos dames que cette douce émotion qui peut encore embellir la beauté ; ainsi nous ne voulons absolument ni cris, ni vapeurs, ni évanouissements : ces signes de terreur, quoique mal fondés, troubleraient cruellement de galants physiciens ; et les trois voyageurs, qui ne manqueront point, en quittant la terre, d'avoir encore l'œil jsur ce qu'elle possède de plus intéressant, seraient inconsolables si leurs trois lunettes achromatiques, braquées sur l'enclos, venaient à découvrir quelque joli visage en contraction.
« Les modernes Astolphes, armés comme l'ancien, mais pour tout un autre usage, d'un bruyant cornet, l'emboucheront en prenant congé des humains, pour crier, d'une voix ferme et retentissante : « Honneur aux dames ! » — Mais ils se flattent un peu que cette formule des anciens tournois amènera la douce cérémonie qui terminait ces brillantes fêtes et qu'à leur retour sur terre, on ne leur refusera point Y accolade. »
Cette ascension si impatiemment attendue devait avoir lieu le 22 avril 1784. La foule était énorme. Le ballon s'éleva un moment, puis retomba, et ce fut fini. Le lendemain cet insuccès devint l'objet des plaisanteries générales, on publia des brochures ; on raillait la tentative et ce malheureux prospectus qui avait promis monts et merveilles. Voici comment la satire racontait l'événement :
« Le ballon, qui s'était enflé de bonne grâce le matin à onze heures, promettait, malgré plusieurs vices dans sa construction et ses accessoires, un heureux succès pour l'après-midi. Le temps était calme, le ciel couvert ; point de soleil, nulle apparence de pluie. Les vœux empressés des spectateurs hâtaient le départ du ballon. On l'apprête, on le chauffe et le réchauffe. Les voyageurs courageux enjambent la galerie ; mais, aussi rétif qu'un cheval poussif et revêche, il s'obstine à ne pas bouger et demeure immobile. Enfin, à force de le rôtir et de le bourrer de fagots,
il se traîne avec peine, avec l'aide de cenl bras, sur les bords de l'estrade. A peine ce soutien lui a-t-il manqué, qu'au lieu de s'élever, il s'est prosterné humblement contre terre. Cependant, par un mouvement convulsif, près de son agonie, au moment où il allait frapper le gazon, il s'est soulevé assez haut pour faire la cabriole et tourner en moulinet sur lui-même... »
Les malheureux aéronautes ne se tinrent pas pour battus. Le 6 mai 1784, ils recommencèrent leur expérience, et cette fois le ballon s'éleva solennellement dans les airs, emportant dans sa nacelle Xavier de Maistre et Louis Brun, l'organisateur. Le succès fut complet, l'ascension émouvante. Ce n'était pas une chose insignifiante qu'une pareille tentative, et il fallait un certain courage pour prendre place dans une nacelle suspendue à une simple montgolfière, c'està-dire à un ballon seulement gonflé de fumée et d'air chaud, qui s'échappaient d'un feu de bois activement entretenu par les deux voyageurs. Le manque de combustible abrégea d'une façon imprévue leur navigation aérienne. Ils avaient emporté trop peu de bois ; le feu se ralentit.
Voici le récit de Xavier de Maistre, que nous trouvons dans Descotes :
« Comme il faut toujours que, dans ces sortes d'occasions, on commette quelque faute par défaut d'expérience, on s'était trompé sur la quantité des combustibles nécessaires : 180 livres de
bois paraissaient une provision suffisante. On était dans Terreur, et cette erreur a rendu l'expérience beaucoup moins brillante.
« D'abord les voyageurs s'amusèrent à faire la conversation et à contempler la beauté du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Durant cet accès d'admiration, le feu déclinait et le ballon baissait ; on crut même dans l'enclos qu'il allait toucher terre ; mais les voyageurs, s'apercevant qu'ils avaient baissé, ranimèrent le feu, et bientôt on les vit se relever. La plus haute ascension, marquée par les observateurs, fut de 506 toises; néanmoins (tout orgueil à part), les Argonautes aériens ont quelque doute sur cette estimation. Assurément, rien n'égale la haute considération dont ils font profession pour les graphomèlres et pour les tables des sinus; mais quand ils songent que les signaux dont ils étaient convenus pour marquer l'instant où ils voulaient être lorgnés, n'ont point été aperçus ; que l'un des observateurs s'est vu forcé par les circonstances d'observer presque perpendiculairement dans une position embarrassante; quand ils se rappellent qu'ils ont vu au-dessous d'eux la dent de Nivolet, celle de Granier et le roc de Ghafîardon, ils croient (en attendant qu'on ait mesuré ces montagnes), s'être élevés au delà de 506 toises. Le baromètre ne pouvait décider cette question. « Faites seulement vos observations, dit le chevalier Maistre à M. Brun, je me charge
du feu. » — « Bon ! dit ce dernier, j;ii cassé mon baromètre. » (On n'en avait embarqué qu'un; n'en dites rien, au nom de Dieu !) — a Et moi, reprit son compagnon, je viens de casser le manche de ma fourche ! »
« Furieux de se voir forcés de toucher terre avec un ballon parfaitement sain, les voyageurs brûlèrent tout ce qu'ils pouvaient brûler. Ils avaient une quantité considérable de boules de papier imbibé d'huile, beaucoup d'esprit de vin, de chiffons, un grand nombre d'épongés, deux corbeilles contenant le papier, deux seaux dont ils versèrent l'eau: tout fut jeté dans le foyer. Cependant, le ballon ne put se soutenir en l'air au delà de vingt-cinq minutes et il alla tomber à la tête du marais de Ghalles, à une demi-lieue en droite ligne de l'endroit du départ, mais après avoir éprouvé dans son cours deux ou trois déviations assez considérables. »
Telle fut l'histoire de cette fameuse ascension de Ghambéry. Les aéronautes furent ramenés en voiture, et il y eut un grand banquet chez le gouverneur.
C'est vers cette époque que Joseph de Maistre songea à se marier ; il y songea, comme toujours, en chrétien, avec la gravité d'un homme qui connaît l'importance d'un pareil engagement. Il ne chercha ni les qualités mondaines, ni l'instruction, ni l'éclat extérieur. Comme il le dit
dans ses lettres, il choisit une jeune fille bonne, dévouée, pratique, une compagne prête à prendre la vie au sérieux, qui fût sa force et son soutien dans les épreuves qu'il prévoyait. Françoise- Marguerite de Morand lui parut réaliser cet idéal. Reçu dans la famille, Joseph de Maistre eut pendant sept ans le loisir d'étudier et d'aimer la jeune fille, qui, de son côté, éprouva la même inclination pour lui et ne se fit pas violence pour consentir au mariage. Elle avait vingt-sept ans. « Je suis, écrivait-il, la première et Tunique inclination de la femme que j'épouse ; c'est un grand bien qu'il ne faut pas laisser échapper ; mon occupation de tous les instants sera d'imaginer tous les moyens possibles de me rendre agréable et nécessaire à ma compagne, afin d'avoir tous les jours devant mes yeux un être heureux par moi. Si quelque chose ressemble à ce qu'on peut imaginer du Ciel, c'est cela !... »
Les cruautés de la fortune, la vie d'absence et de séparation, rien ne devait altérer la paix et le bonheur de cette union entre deux époux qui se ressemblaient par les hautes qualités de cœur, mais dont les caractères n'avaient à peu près rien de commun. De Maistre vivait en poète et en rêveur, sans jamais rien prévoir, toujours surpris par la trahison des choses ou l'infidélité des hommes. Sa femme était l'âme du ménage, méthodique, pratique, prévoyante, réfléchie, « son supplément », comme il disait. Et réellement ils se
complétaient. Les lettres de Joseph de Maistre prouvent combien il se sentait inférieur et mal armé pour la vie réelle et domestique, et combien il appréciait la tournure d'esprit et les vertus familiales de sa femme.
Ce fut, le 17 septembre 1786, un beau mariage, qui mit en rumeur la curiosité publique. Le vieux président, père de Joseph, vivait encore ; il était âgé de quatre-vingts ans et il eut la consolation de voir ses filles et ses deux fils, Xavier et Nicolas, accompagner les nouveaux époux.
A propos de ce mariage, Descotes a fait un bilan exact de la situation de fortune de la famille Maistre. En vivant ensemble et en mettant tout en commun, même les revenus de la dot de Mme Joseph de Maistre, ils arrivaient à peine à la somme de 12.430 livres de rente. Joseph touchait 1.200 francs d'appointements comme sénateur et son père 3.000 fr., comme président et 4.800 pour d'autres titres (pension, casuel, etc.). Ce n'était pas une bien grosse fortune pour toute une famille, même vivant dans une seule maison.
J. de Maistre eut trois enfants, une fille, Adèle, née en 1787, un fils, le comte Rodolphe, né en 1789, et une autre fille née en 1793.
Joseph de Maistre fréquentait le monde, la « société » de Chambéry, où ses manières, son érudition et son esprit lui faisaient une situation exceptionnelle. 11 aimait le rire, la conversation
et les fêtes et ne détestait que la musique, pour laquelle il éprouvait une horreur qu'il ne prenait pas toujours la peine de dissimuler. « La musique m'assassine, disait-il. Je ne puis entendre un clavecin sans que toutes les touches frappent sur mon cœur, et souvent je le dis. »
Joseph de Maistre était aussi poète à ses heures. Descotes nous a donné le texte d'une pièce de vers impromptue qu'il accepta de faire, un soir, séance tenante, sur des rimes exclusivement en ac, en ec, en ic, en oc et en uc. En voici quelques extraits :
Je liais les dés, les cartes, le trictrac ; Je ne bois jamais de scubac (wisky)
De punch ni de rac...
Je ne fais point ma cour à Bergeac
Et pour grossir mon sac
Je ne fais nul mic-mac ; Je n'ai d'horloge et d'almanac
Que mon seul estomac...
Je suis épris de la charmante Issec
Et je trouve son joli bec
Plus frais que le sorb...ec :
J'irais pour elle à la Mecque ;
Elle eût rendu fou Sênèque
D'un salamalcc ; J'aime mieux chez elle un hareng-pec,
Même du pain tout sec,
Que perdrix ni vin grec ; O mort, si tu lui donnes échec,
Viens m'enlever avec /.,.
Je suis charmé quand je suis en pic- nie :
On est libre, c'est là le hic,
En payant ric-à-nc ; Je fais quelques vers lyriques, Mais jamais de satyn^aes,
Ce n'est pas mon lie.
Je crains moins la langue d'un asp/r,
Les yeux d'un basihc
Que le blâme publ/c ; Je ne fais nul honteux trafic,
Je vis dans mon dis trie...
Je ne voudrais pas pour l'or du monde en bloc, Le sort m'eût-il réduit au soc, D'aucun bien être escroc :
D'un ami, rien ne me choque :
S'il me raille je m'en moque, Sans livrer de choc...
Je hais les eaux de Forges, Balaruc ; Je ne porte point chez Bolduc D'ordonnance d'Astruc ; Je voudrais sous ma perruque
Porter cautère à la nuque Dussé-je être duc / Quand de son corps on fait un acqueduc, On est bientôt caduc, Fût-on plus fort qu'Heyduc ; Mais le vin est, selon saint Luc, De tous le meilleur suc.
Joseph de Maistre n'était pas poète ; mais il savait versifier; les bouts- rimes lui plaisaient et aussi les petites strophes courtes, comme ces
vers qu'il adressa plus tard à la princesse Narischkine, avec le portrait qu'elle lui avait demandé :
Lorsqu'étant vieux et sot, il valait moins que rien,
On lui demanda sa figure.
Et qui? Dame importante et qui s'y connaît bien :
D'honneur, c'est presque une aventure.
Voici encore un quatrain qu'il envoya à Mme Swetchine avec un autre de ses portraits fait au crayon:
Docile à l'appel plein de grâce De l'amitié qui vous attend, Volez, image, et prenez place Où l'original se plaît tant.
Le futur auteur des Soirées vivait paisiblement à Chambéry, adorant sa femme, aimé d'elle, entouré de sa famille, partageant son temps entre ses devoirs de magistrat et ses chères études, quand la guerre éclata. Le 22 septembre 1792, les Français passèrent les Alpes. Le 18, le Sénat avait été convoqué d'urgence pour enregistrer un édit royal, autorisant une émission de quatre millions de billets. C'était une mesure grave, que justifiaient peut-être les circonstances, mais qui pouvait compromettre le bon renom de l'Etat, la confiance et le crédit public. De Maistre ne refusa pas de voter cette décision, mais, toujours fidèle à ses principes
d'indépendance politique, il prit la parole et conclut l'enregistrement de redit, avec remontrances.
« J'ai dit, concluait-il, que le Gouvernement mettait son existence sur une carte, que, dans les circonstances où Ton se trouve, je ne demandais point de résistance avant l'enregistrement, mais qu'on pouvait enregistrer et remontrer, pour remplir notre devoir sans effaroucher l'autorité. — J'ai demandé qu'au moins Monsieur le Premier Président accompagnât l'édit d'une lettre par laquelle il dirait au ministre que nous avions enregistré purement et simplement, parce qu'il ne paraissait pas qu'on voulût aucune remontrance ; mais que nous entendions nous décharger absolument des suites funestes que devait avoir l'édit, suivant toutes les apparences.»
Déjà gagnée aux idées républicaines, la Savoie accueillit plutôt avec sympathie les armées françaises, commandées par le général Montesquiou, qui fit son entrée sous coup férir dans Chambéry, après avoir coupé en deux l'armée piémontaise. Le syndic apporte les clefs de la ville au vainqueur. Le Sénat lui-même fait acte de soumission, et les habitants acceptent sans répugnance la Révolution, qui vient prêcher la liberté par la force des baïonnettes, et qui a la prétention de les délivrer, après les avoir vaincus. Fidèle par tradition et par naissance aux principes monarchiques héréditaires, Joseph de
Maistre, ne pouvait renier ses convictions son pays et son roi. Il n'hésita pas à sacrifier son repos et sa fortune ; il quitta Chambéry avec sa femme et ses enfants et partit pour la cité d'Aoste, où il se trouvait pendant l'hiver de 1793, quand fut édictée la loi des Allobroges, portant confiscation des biens de tous les émigrés qui ne seraient pas rentrés avant le 25 janvier. De Maistre se consolait de la perte de ses biens ; mais sa femme, qui songeait à ses enfants, n'en prit pas aussi facilement son parti. Dans l'espoir d'en sauver quelque chose, elle profita d'un voyage que son mari fit à Turin et partit sans le prévenir pour Chambéry. Le comte Rodolphe nous a laissé l'émouvant récit de ce périlleux voyage pour une femme alors au neuvième mois de sa grossesse.
« Elle traversa le grand Saint-Bernard le 5 janvier, à dos de mulet, accompagnée de ses deux petits enfants, qu'on portait enveloppés dans des couvertures. Le comte de Maistre, de retour à la cité d'Aoste deux ou trois jours après, courut sans retard sur les pas de cette femme courageuse, tremblant de la trouver morte ou mourante dans quelque chétive cabane des Alpes. Elle arriva cependant à Chambéry, où le comte de Maistre la suivit de près.
« Il fut obligé de se présenter à la municipalité, mais il refusa toute espèce de serment, toute promesse même ; le procureur syndic lui présenta
Les malheureuses marmottes n'ayant pu fermer l'œil
DEPUIS L'ANNEXION l>K LA SAVOIE.
le livre où s'inscrivaient tous les ciiovens actifs, il refusa d'écrire son nom ; et, lorsqu'on lui demanda la contribution volontaire qui se payait alors pour la guerre, il répondit franchement : « Je ne donne point d'argent pour faire tuer mes « frères qui servent le roi de Sardaigne. » Bientôt on vint faire chez lui une visite domiciliaire ; quinze soldats entrèrent, les armes hautes, accompagnant cette invasion de la brutale phraséologie révolutionnaire, de coups de crosse sur les parquets, et de jurons patriotiques. Madame de Maistre accourt au bruit, elle s'effraie : surle-champ, les douleurs la saisissent, et le lendemain, après un travail alarmant, M. de Maistre vit naître son troisième enfant, qu'il ne devait connaître qu'en 1814. a
L'inflexible patriote, dont les hautes et sûres prédictions devaient étonner Bonaparte lisant sa correspondance à Venise, quitta de nouveau, définitivement cette fois et sans regret, ses biens, sa maison et son pays, pour aller se fixer à Lausanne, où sa femme, son fils et sa fille aînée vinrent le rejoindre.
« Avant l'émigration française, dit Albert Blanc, Lausanne était le lieu de plaisance d'une société brillante, dont le médecin Tissot avec ses malades avait formé le noyau. On y voyait l'abbé Raynal, qui criait en causant et se fâchait en discutant, et qui faisait alors profession de bienfaisance, après avoir été encyclopédiste
et ami de Diderot ; le prince de Ligne, favori de Marie-Thérèse et de Catherine II, qui venait de Bruxelles chaque année avec Mme la princesse pour jouer la comédie au bord du lac avec Casanova pour régisseur ; l'abbé de Bourbon, fils naturel de Louis XV; le fameux Haller, les Necker, avec leur ambassadrice déjà célèbre, et le trop laid Gibbon, qui prêtait sa belle terrasse pour la conversation à tout ce monde et à quelques autres personnages singuliers... En 1789, le voisinage, la communauté de langue, les mœurs douces et libres du pays y attirèrent les émigrés, et ce petit monde changea de physionomie. »
Joseph de Maistre habita Lausanne pendant quatre ans et employa les loisirs de son exil à écrire les Considérations sur la France, qui ne parurent qu'en 1796, les Lettres d'un royaliste Savoisien, Y Adresse des émigrés à la Convention et divers travaux restés inachevés. C'est à Lausanne qu'il connut l'historien Gibbon, Necker et Mme de Staël, qui fut pour lui un objet de curiosité et dont il parle souvent dans ses lettres sur un ton assez jovial. « Nous avons, dit-il, donné en Suisse des scènes à mourir de rire, cependant sans nous brouiller jamais. » Il faut savoir gré à Joseph de Maistre de sa discrétion. Mme de Staël et lui étaient si peu faits pour s'entendre ; un tel abîme séparait leurs idées et leurs sentiments, qu'on peut se demander comment
ils purent causer ensemble une minute sans se trouver réciproquement insupportables. L'un était tout passion, l'autre tout raison, et c'est peut-être bien ce qui explique leur entente. Il suffisait de laisser causer Mme de Staël pour mériter ses sympathies ; et de Maistre, comme Montesquieu, était homme à laisser volontiers aux autres l'honneur de la conversation.
Joseph de Maistre a jugé Mme de Staël en quelques mots : « Je ne connais pas, a-t-il dit, de tête aussi complètement pervertie ; c'est l'opération infaillible de la philosophie moderne sur toute femme quelconque ; mais le cœur n'est pas mauvais du tout : à cet égard on lui a fait tort; quant à l'esprit, elle en a prodigieusement, surtout lorsqu'elle ne cherche pas à en avoir... Son père, qui vivait alors, était parent et ami de gens que j'aime de tout mon cœur et que, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu chagriner. Je laissais donc crier les émigrés qui nous entouraient, sans jamais vouloir tirer l'épée. On me sut gré de cette modération, de manière qu'il y a toujours eu entre cette famille et moi paix et amitié, malgré la différence des bannières. Si vous entretenez quelque correspondance avec la belle dame, je vous prie de la remercier de son souvenir et de l'assurer du mien. (Ah ! pour cela je ne mens pas ! »)
On le voit : dans la vie privée, chaque fois qu'il est question de relations, d'amitié ou de
savoir-vivre, Joseph de Maistre est le contraire d'un sectaire. La différence des idées et des opinions n'a jamais influencé les sentiments du grand philosophe chrétien, si intransigeant dans la doctrine.
On conçoit l'effarement que dut causer à Mme de Staël un mot que de Maistre lui aurait dit, s'il faut en croire Sainte-Beuve, dans une visite faite par l'illustre femme à Saint-Pétersbourg : « Eh bien, oui, Madame, je conviendrai que l'Eglise anglicane est parmi les Eglises protestantes ce qu'est l'orang-outang parmi les singes. » La boutade est assez dans la manière de Joseph de Maistre, qui n'arrivait pas à admettre que les protestants fussent vraiment des chrétiens, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire, sur eux ces lignes remarquables : « Nous seuls croyons à la parole, tandis que nos chers ennemis s'obstinent à ne croire qu'à l'écriture. Si la parole éternellement vivante ne vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra parole, c'està-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la parole muette., nous rirons en paix de ce faux dieu, attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles. »
Nature d'imagination et de sensibilité, Mme de Staël, dont le verbiage avait choqué Goethe et Schiller, devait souverainement déplaire à un
M""- ni Staël,
homme comme de Maistre, esprit droit, de toutes pièces, montagnard intellectuel et physique, qui n'était dupe d'aucun mirage philosophique, et qui méprisait comme un enfantillage les idées sentimentales de Rousseau et toutes les vaines théories politiques du xvnie siècle.
Ce n'est pas à Goppet, où elle invitait les habitués de son salon de Paris, mais dans la maison de campagne de Necker que Joseph de Maistre connut Mme de Staël. Albert Blanc, dans son ouvrage si documenté (1), raconte que l'auteur des Considérations sur la France rencontra aussi chez elle le jeune Benjamin Constant, que Mme de Staël devant traîner avec elle en Allemagne et avec qui elle eut, on le sait, une liaison retentissante. L'auteur d'Adolphe déplut à l'auteur des Soirées. « Il paraît manquer de virilité, disait-il, au moins dans ses livres. » Quant à Mme de Staël, de Maistre était d'avis que l'admiration qu'on lui prodiguait avait gâté cette belle intelligence.
Au sujet des relations de Joseph de Maistre avec Mme de Staël, Albert Blanc rappelle une anecdote assez oubliée aujourd'hui, mais qui fit du bruit dans son temps.
« Un certain soir, à la villa Necker, Corinne, se croyant au Capitole, posa en muse, en déesse ; puis, ce |qui était pis, en philosophe ; elle eut
(1) Mémoires diplomatiques et correspondance politique de Joseph de Maistre, 1 vol. in-8.
du bel esprit à faire crever de dépit Gathos et Madelon. M. de Maistre s'endormit. Cet accident devenu historique a défrayé de superbes pages de critique française. S'endormir en écoutant Mme de Staël, c'était bien d'un Savoyard. Des Français bien avisés l'ont vengée en écrivant plus tard, dans les Biographies nouvelles des contemporains, que « les Soirées de Saint-Pétersbourg, ouvrage fort vanté par les ennemis de la philosophie, sont maintenant oubliées. » Maintenant, en 1821 (époque de leur apparition) ! L'ouvrage est signé par MM. de Jouy, Arnault, A. Jay, tous, je crois, membres à divers degrés de l'Institut de France.
« Pour en revenir au fatal sommeil qui a failli faire prendre Joseph de Maistre pour un sot, il est bon de remarquer que le premier consul, qui se moqua si vertement de cette faiseuse de livres, et Byron, Sheridan, Schiller qui la trouvaient insupportable, auraient, selon toute probabilité, félicité le dormeur de l'emploi qu'il avait fait de sa soirée. M. de Maistre ne jugeait pas alors Mme de Staël aussi sévèrement qu'il le fit depuis, lorsqu'elle eut publié ses Considérations sur la Révolution française, livre traité par lui de guenille brillante. »
Si, comme on l'a dit, le sommeil est une opinion, on peut se figurer l'indignation profonde que dut éprouver Mme de Staël, grande accapareuse d'attention, devant la brusque somno-
lence de Joseph de Maistre. Bien qu'homme du monde et diplomate avisé, Joseph de Maistre était à peu près incapable de dissimuler ses sentiments, quand ils étaient sincères. Il le reconnaissait lui-même : « Croyez-vous, disait-il, que je ne sache pas que je bâille quand on m'ennuie? » Ce soir-là il avait fait plus que bâiller.
11 faut constater, pour être juste, que Mme de Staël a toujours hautement reconnu le génie de l'auteur des Soirées.
« C'était dans l'abandon des intimes entretiens de Lausanne et de Coppet, dit M. de Villeneuve, que le comte de Maistre préludait aux hautes théories qui devaient enrichir ses écrits, Tout en les combattant, Mme de Staël se plaisait à répéter dans le cercle de ses amis qu'il n'y avait en Europe que quatre hommes politiques: M. Necker, M. Pitt, le comte de Maistre et l'avoyer Steiger. L'écho de ces entretiens avait préparé les esprits, et parmi les modernes interprètes de la vérité, nul peut-être ne parut avec plus d'éclat que le comte de Maistre, et le premier jet de sa plume fut l'éclair d'un génie aussi méditatif que brillant, aussi sincère dans sa judicieuse critique qu'entraînant par l'énergie du style. »