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CONCLUSION

Ceux qui ne voient dans Joseph de Maistre que l'auteur du Pape, des Soirées, etc., le jugent mal ou le jugent incomplètement, aussi bien que ceux qui l'apprécient uniquement d'après sa Correspondance et sans tenir compte de ses ouvrages.

Ces deux points de vue sont inséparables et composent ensemble la figure vraie, la figure définitive du grand penseur catholique : Tun est la doctrine, l'autre en est le commentaire.

La publication de sa correspondance complète et de quelques ouvrages particulièrement documentés, comme les livres de Descotes et Albert Blanc, ne permettent plus de porter sur Joseph de Maistre un jugement sans nuances et sans restrictions. On ne peut plus désormais passer sous silence les idées personnelles et les sentiments qui expliquent et atténuent son œuvre. Sans doute, Técrivain est bien un théoricien intransigeant du droit divin et de la monarchie absolue, mais il détestait foncièrement la tyrannie et voulait la libertepourtous.il déclare que la Révolution a

pour jamais changé le vieil ordre des choses, et qu'il ne faut plus songer à revenir au passé. Il a critiqué l'ancien Régime, jugé sévèrement la noblesse, et il n'a pas ménagé les émigrés. Il raille même les évêques dévoués à Napoléon, et Ton sait ce qu'il a dit de Pie VII venant sacrer le grand Empereur. Sa préoccupation constante est d'adapter la monarchie aux idées nouvelles et de concilier les droits de l'individu avec ceux de l'Etat, difficile problème dont il place la solution entre les mains du Pape, considéré comme arbitre suprême des rois et des peuples.

Quand Albert Blanc publia son ouvrage : Mémoires politiques et Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre, la libre-pensée crut un moment triompher et avoir découvert un de Maistre nouveau, rationaliste et libéral. Barbey d'Aurevilly eut un accès d'indignation contre ceux qui voulaient si ridiculement travestir le rôle et la pensée de l'illustre philosophe ultramont ain.

Il n'y a plus aujourd'hui à s'effaroucher devant la constatation d'une tournure d'esprit qui, chez Joseph de Maistre, n'a modifié ni son catholicisme, ni son royalisme, ni quoi que soit de sa doctrine systématique et autoritaire. Certes, l'auteur des Considérations n'est pas un libéral, dans le mauvais sens que mérite trop souvent ce mot ; ce n'est pas un homme sans principes, d'abdication et d'indifférence, admet-

tant l'égale liberté du mal et du bien. Seulement de Maistre gardait les yeux ouverts sur la réalité et, sorti de la théorie et de la spéculation, il comprenait les exigences de son temps et la nécessité du renouvellement social et des adaptations politiques.

Il semble donc démontré que l'écrivain chez lui a dépassé Fhomme en hardiesse et en intransigeance ; que, s'il est demeuré ferme sur les principes et n'a jamais rien démenti de ses ouvrages, il garda néanmoins toujours quelque chose de sa première tournure d'esprit libérale.

J. de Maistre est catholique dans l'âme et de toute la force de sa conviction ; mais son catholicisme social et politique tient tout de la raison et presque rien du sentiment. La sensibilité religieuse apparaît rarement dans ses lettres. L'imagination semble à peu près absente de sa mentalité chrétienne. Il parle peu de ses devoirs religieux ; aucune confidence, aucune effusion ; point de ces traits de ferveur, comme en laisse échapper une âme souffrante qui se console au pied de la croix. C'est un stoïcien du catholicisme, inébranlable sur la doctrine et qui garda pour lui le secret de ses aspirations et de sa vie intérieure. Même ses tendresses privées ont quelque chose de tranquille et de raisonnable.

Cette absence, si on peut dire, d'intimité religieuse étonne d'abord chez de Maistre ; mais on

trouve cela naturel, quand on a la clef de son caractère.

Il faut le voir tel qu'il est : c'est un laïque qui a compris, aimé et démontré le christianisme par la raison, par la philosophie et par Fhistoire. Son âme ne vivait que de certitude. Sa tournure d'esprit inflexible le portait à imposer la vérité bien plus qu'à la faire aimer. C'était un cerveau avant d'être un cœur ; mais sa correspondance est là pour montrer que, si le cœur ne paraît pas dans son œuvre, ce cœur était bien vivant et dominait l'homme et sa vie privée. Tous ceux qui l'ont approché ont rendu justice à sa simplicité et à sa bonté. Ce polémiste à outrance ne pouvait entendre dire du mal de personne. Il a été, dans toute la force du terme, un grand honnête homme, un grand catholique et un grand écrivain.

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