‹ Joseph de MaistreChapitre 11 sur 14 · L AM AR T [NE · texte numérisé non relu

L AM AR T [NE

gnait « qu'on ne regardât cela comme un acte d'ostentation, et qu'il craignait aussi d'effrayer sa famille. »

Le lendemain, il reçut les sacrements. « Mon père, écrit sa fille Constance, a donné le bon exemple, il devait y avoir conformité entre ses paroles et ses actions, et l'on doit confesser de cœur ce que l'on a confessé de bouche. »

La maladie cependant ne paraissait pas s'aggraver et Joseph de Maistre resta dans le même état jusqu'au 24 février. Après deux mois d'angoisses, son entourage ne savait plus que penser, mais on était loin de reprendre espoir. « La maladie avait commencé par une sorte de paralysie, il marchait avec peine, il chancelait quelquefois comme un homme ivre, et cette faiblesse, qu'il s'efforçait de cacher, a été cause de plusieurs chutes, dont une fort dangereuse... Enfin, après avoir lutté le plus longtemps possible contre son mal, il a fallu se mettre au lit le 1er janvier, et depuis, lors, le malade n'en est sorti que pour venir, ou plutôt pour être porté à son fauteuil, et de là deux ou trois fois dans sa voiture, quand il se sentait moins faible et que le soleil était chaud. Il n'a jamais eu de fièvre, son pouls est fort régulier, sa voix forte, sa tête comme il l'avait en santé, remplie des mêmes idées, et il n'a jamais passé deux jours sans dicter ; à l'entendre parler et à lui toucher le pouls, c'est un homme qui se porte bien ; mais

à le regarder, grand Dieu ! c'est autre chose. Il n'y a pas trace de sang dans ce visage, ses joues ne sont qu'une feuille de parchemin, et quand il dort... Ah ! Monsieur, je n'ai pas la force de dire à quoi il ressemble, tant cela fait mal à penser !... Il n'a plus de tact dans les doigts, sa pauvre main laisse échapper ce qu'elle tient et même cette plume avec laquelle il a défendu tant d'années la cause de la vérité.... »

Trois mois devaient encore s'écouler dans ces cruelles alternatives, sans espoir de sauver le malade, qui s'affaiblissait de jour en jour, frappé d'une sorte d'insensibilité léthargique.

Constance écrivait le 28 mai 1821 à M. de Place, le collaborateur de Joseph de Maistre pour le livre Du Pape, et cette fois c'était pour raconter la mort de son père :

« Jusqu'au dernier moment de sa vie il s'est occupé de la religion et de ses ministres. Sur son lit de mort, il a écrit de ses défaillantes mains un mémoire relatif à l'établissement des Jésuites en Savoie. Il nous dictait chaque jour d'autres mémoires en faveur des pauvres... Dieu, en frappant son corps, ne lui avait rien ôté de ses facultés intellectuelles ; la paralysie s'avançait graduellement ; des nerfs de ses jambes elle en était venue à ceux de l'estomac, ses mains n'avaient plus de tact, son teint livide était celui de la mort, mais son esprit avait encore la même activité, sa voix la même force ; et

la parole, organe de l'intelligence, ne lui a manqué qu'à l'agonie. On parlait devant lui d'un malade qui ne pensait plus qu'à sa bête. Moi, disait-il, en riant, ce sera tout le contraire et vous verrez qu'un de ces jours on ne trouvera plus qu'un esprit dans mon lit. C'était encore peu de jours avant sa mort qu'il répéta avec enthousiasme ce passage de l'Apocalypse : « A celui qui m'aura confessé devant les hommes, je lui ouvrirai une porte que nul ne pourra fermer. »

Tous les soirs on récitait les prières en commun dans sa chambre. Joseph de Maistre dictait encore des lettres et donnait des signatures la veille même de sa mort. Depuis un an il avait annoncé lui-même sa fin prochaine. Il embrassait souvent sa femme et ses enfants en leur disant : « Ah ! qu'il est cruel de vous quitter, vous qui me rendez la vie si douce ! » Quand on voulait le rassurer, il secouait la tête en disant : « Vous avez beau faire, vous ne me tirerez pas d'ici. » « Il dépérissait, il mourait en détail, il n'avait plus rien de vivant en lui que le pouls et la voix, et la force de son organe nous trompait sur sa force intérieure. Nous osions croire à un miracle. Tant de prières, tant de larmes nous semblaient devoir être exaucées...»

« Quand je vous écrivais cette lettre si triste du 24 février, mon père n'avait plus que deux jours à vivre. Les nerfs de son estomac ne fai-

saient plus aucune fonction ; toute espèce d'aliment lui faisait horreur; ce n'était plus que par excès de tendresse qu'il goûtait à ce qu'on lui présentait et toujours en disant de la nourriture : C'est affreux / et des remèdes : C'est inutile. Mais le 25, au soir, le médecin ayant proposé du sirop d'ipécacuanha, il dit un non absolu et ajouta : « Laissez-moi mourir tranquille. » Ce sont les dernières paroles que j'ai entendues de lui ; et il répétait à demi-voix : Qu'on me laisse mourir tranquille. A la fin, vaincu par nos prières, il se laissa aracher un oui pour le lendemain. Mon Dieu, ce sera peut-être trop tard, dis-je en moi-même ; mais cette funeste idée passa comme un éclair ; je ne pouvais le croire aussi mal.

« Il était alors 11 heures du soir ; nous ne le quittâmes qu'après minuit ; il semblait dormir d'un sommeil tranquille ; maman seule resta avec lui, elle couchait dans sa chambre et l'a veillé pendant les six semaines de sa maladie.

« Un peu avant deux heures, je me réveillai je ne sais comment, avec un battement de cœur et une angoisse horrible ; je m'élançai hors de mon lit, je courus dans la chambre de mon père, il venait de perdre la parole ; je n'ai plus entendu sa voix, mais ses yeux se sont encore ouverts sur moi ; il a fait un dernier effort pour prendre le bouillon que je lui présentais, et puis

ses yeux se sont fermés et son agonie a duré jusqu'à 10 heures du matin. Son sommeil depuis longtemps ressemblait à la mort ; mais on peut dire aussi que sa mort n'était qu'un sommeil ; aucune altération dans ses traits, rien de contracté sur son visage, il semblait dormir, mais c'était pour ne plus se réveiller... Quel moment que celui où l'on vous dit : tout est fini !... Et moi, j'étais là, pleine de jeunesse et de vie, de cette vie que je tenais de lui ; je ne pouvais réchauffer de mon sang ce sang qui se glaçait...»

Joseph de Maistre expira le 26 février 1821. Son fils a résumé sa vie en quelques lignes :

« M. de Maistre, en entrant au service à l'âge de dix-huit ans avait une fortune suffisante pour jouir d'une honnête aisance dans sa ville natale. Après avoir servi son roi pendant cinquante ans, il rentra en Piémont dans une honorable et complète pauvreté. Tous ses biens ayant été vendus, il eut part à l'indemnité des émigrés : mais une bonne partie des terres qu'il avait possédées, étant située en France, ne fut point portée en compte. Avec la modeste compensation qui lui fut allouée et un millier de louis que lui prêta le comte de Blacas, il acheta une terre de cent mille francs environ, seul héritage matériel qu'il légua à ses enfants. »

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