CHAPITRE XI
ÂUTOUll DE LA « TABLE VERTE (i) »
Joseph de Maistre substitut. — Le jeune bureau. — L'indépendance américaine. — Épître aux citoyens de Boston. — Un bénédictin. — Ses livres de chevet. — La journée de quinze heures. — Dialogues avec les morts — La peine de mort et ce qu'en pense le Chevalier. — L'exécution de Damiens jugée par de Maistre. — La torture et ses horreurs. — A l'audience. — Les conclusions des magistrats savoyards. — L'égalité devant la loi. — Comment l'auteur des Considérations sur la France parlait la langue du droit. — Le clergé et la noblesse en Savoie au xviii^ siècle. — Un discours de Joseph de Maistre à 23 ans. — L'orateur. — Son portrait. — Ce c\\x'\\ pensait de Voltaire. — Une page sur la vertu.
Le 6 décembre 1774, Joseph de Maistre était entré dans la magistrature, en qualité de substitut-surnuméraire de l'avocat-fiscal général. Il retrouvait au palais le souvenir de son grandpère Demotz, au siège de second Président la grave et austère figure de son père, au bureau toute la jeunesse brillante des familles de robe, la plupart (la chose était bien portée en ce
(i) On appelait ainsi la table autour de laquelle travaillaient
les substituts au bureau de l'avocat-fiscal général.
temps-là) membres ou dignitaires de la « Parfaite-Union » : Faverat ; Deville, le descendant de Deville de Villaret, l'avocat général qui, en 1762, déférait à la censure du Sénat une décision du Nonce apostolique ; Dichat, le petitfils du sénateur canoniste qui fut appelé à aplanir le conflit survenu entre la Cour de Rome et celle de Turin ; Garbillion, le descendant du vaillant magistrat qui avait été, au fort de Miolans, l'otage et le prisonnier des Espagnols (i) ; Salteur enfin, Jean-Baptiste Salteur, le fils du premier Président de la Compagnie. Le chevalier Roze (2) ne devait pas tarder à les rejoindre, et les trois amis allaient se trouver, enfin, réunis autour de la « table verte ».
Un souffle de libéralisme animait cette jeunesse vibrante, cultivée, se passionnant pour les événements d'Europe et même pour ceux qui se déroulaient alors au Nouveau Monde. C'était l'heure où Boston venait de donner le signal du soulèvement des colonies anglaises contre la Métropole, où Washington recevait le commandement en chef des troupes insurgées et entreprenait cette grande œuvre de l'indépendance américaine, achevée en 1783, avec le
(1) M. Hector Laracine. — '14^, Occupation espagnole.
(2) Le chevalier Roze avait fait son droit à Turin en même temps que Joseph de Maistre. Il y avait été reçu docteur le 11 mai I 770.
concours de Lafayette, et d'où devait sortir la République des États-Unis.
Joseph de Maistre y avait fait allusion dans son Eloge de Victor-Amédée III {\). Au pied des Alpes neigeuses, de jeunes magistrats, entre deux audiences, dissertaient et faisaient des vœux pour le triomphe de la liberté. On avait peu de journaux alors ; mais on écrivait des mémoires, on composait des odes et des satires ; et, sur ses tablettes, le Chevalier, collectionneur émérite, transcrivait des épîtres à l'instar de celle-ci (2), que les substituts se passaient et commentaient vivement, lorsque le grave
( 1) Les événements d'Amérique préoccupaient vivement la jeune magistrature. En 1775, dans son Eloge de yictor-Âmédée m, dont, on s'en souvient, il avait dédié un exemplaire à .son ami le Chevalier, de Maistre s'exprimait ainsi au sujet du soulèvement des colonies anglaises :
« La liberté, insultée en Europe, a pris son vol vers un autre liémisphère ; elle plane sur les glaces du Canada; elle arme le paisible Pensylvanien et, du milieu de Philadelphie, elle crie aux Anglais : « Pourquoi m'avez-vous outragée, vous qui vous vantez de n'être grands que par moi ? » Le Nord est déchiré ; de braves républicains regardent en frémissant des limites brisées ; les larmes de la rage coulent sur une terre qui n'est plus à eux ; qui sait si l'embrasement ne gagnera pas d'autres contrées?... »
(2) Archives de Saint-Genix. — Epitre aux Bostoniens. — Pièce inédite.
Cette poésie, sans nom d'auteur, est tout entière écrite de la main du Chevalier.
avocat fiscal avait, en tournant les talons, rendu la liberté à leurs langues intempérantes :
Parlez donc. Messieurs de Boston !
Se peut-il qu'au siècle oij nous sommes,
Du monde troublant l'unisson,
Vous vous donniez des airs d'être hommes !..
On prétend que, plus d'une fois,
Vous avez refusé de lire
Les billets doux que Georges Trois (i)
Eut la bonté de vous écrire.
11 parait, mes pauvres amis.
Que vous n'avez jamais appris
La politesse européenne ;
Et que jamais l'air de Paris
N'a fait couler dans vos esprits
Cette tolérance chrétienne
Dont vous ignorez tout le prix ?...
Pour moi, je vous vois, avec peine
Afficher, malgré les plaisants,
Cette brutalité romaine,
Qui vous vieillit de deux mille ans.
Raisonnons un peu, je vous prie,
Quel droit avez-vous plus que nous
A cette liberté chérie
Dont vous paraissez si jaloux ?
D'un pied léger la tyrannie.
Se montrant sous cent noms divers.
Ecrase l'Europe asservie.
Et domine sur l'univers :
Et vous, peuple injuste et mutin.
Sans Pape, sans Prince et sans Reine
Vous danseriez au bruit des chaînes
Qui pèsent sur le genre humain ?
(I) Georges III, roi d'Angleterre, de 1760 à 1^20. L'indépendance des Etats-Unis fut proclamée sous son règne.
Et d'un aussi bel équilibre Dérangeant le plan régulier, Vous auriez le front d'être libres, A la barbe du monde entier?...
L'Europe demande vengeance.
Armez-vous, héros d'Albion !
Rome ressuscite à Boston :
Etouffez-la dès son enfance !
Dans ses derniers retranchements Forcez la liberté tremblante.
Qui, toujours plus intéressante, Se ferait de nouveaux amants !
Qirelle expire, et que son nom même Presqu'ignoré chez nos neveux Ne soit plus qu'un mot à leurs yeux Et son existence un problème!...
Tels étaient les graves «problèmes» sur lesquels on dissertait au bureau, derrière les sacs poudreux dont la table verte était encombrée. Mais, tandis que ses collègues se contentaient de conclure, de paperasser et de politiquer aux heures d'usage, pour reprendre à la sortie du Palais leur pleine et entière liberté, Joseph de Maistre se reposait de son labeur en travaillant.
Sa jeunesse eiJt été digne d'un bénédictin. Pour lui, l'oisiveté était une souffrance ; il lui fallait incessainment la gymnastique des efforts intellectuels... Non, certes, que chez lui l'effort fût grand : il était si admirablement doué ! Un coup d'œil lui suffisait pour embrasser une question dans son ensemble et ses moindres détails, sous toutes ses faces, et sa mémoire enregistrait aussi rapidement les raisonnements, les
formules les plus compliquées, que les périodes sonores des orateurs et les strophes harmonieuses des poètes antiques. La mémoire de Joseph de Maistre tenait du prodige. Alors qu'il n'était encore qu'écolier, il releva un jour le défi de réciter un livre tout entier de VÉ?îéide devant le collège assemblé, et il gagna son pari. En 1818, comme un vieil ecclésiastique rappelait au Grand-Chancelier de Sardaigne cet exploit de son adolescence : — « Eh bien, curé, lui répondit de Maistre, croiriez-vous que je serais homme à vous réciter encore et sur l'heure ce même livre de l'Enéide aussi couramment qu'alors ?.., «
— « Telle était, dit Sainte-Beuve, qui rappelle ce trait, la force d'empreinte de sa mémoire ; rien de ce qu'il y avait déposé et classé ne s'effaçait plus. Il avait coutume de comparer son cerveau à un vaste casier à tiroirs numérotés, qu'il tirait, selon le cours de la conversation, pour y puiser des souvenirs d'histoire, de poésie, de philologie et de sciences qui s'y trouvaient en réserve (i) »,
Levé dès quatre heures du matin, en été comme en hiver, alors que de la place de Lans ne montait encore d'autre bruit que le murmure du quadruple jet de sa fontaine , de
(i) Sainte-Beuve. — Portraits littéraires.
Maistre courait bien vite, après avoir offert son âme à Dieu devant le portrait de sa « sainte mère », s'enfermer dans sa chère bibliothèque, son monde, son tout dans le « pays du rien », en compagnie de ses livres, les « petits elzévirs(i) » que lui avait légués le grand-père Demotz et dont il accroissait chaque jour le nombre, de ses « petits écus (2) » Il passait là de longues heures, conversant dans toutes les langues avec les philosophes, les orateurs, les
( I ) Soirées de Sai)it-Pétershoui'g
(2) En 1788, Joseph de Maistre consignait ainsi, dans son journal, l'état de sa bibliothèque :
(c Elle se compose de 1400 volumes, à peu près (530 ou 540 articles) : — 10 1 volumes in-folio, 188 in-quarto, 137 in-octavo. 591 in-i2, 44 in-it) ; j'ajoute 47 volumes pour faire le nombre rond et à cause de quelques articles oubliés.
« En estimant, l'un comprenant l'autre, l'in-folio à 10 livres, l'in-quarto à 6 livres, l'in-octavo à 4 livres, rin-12 à 40 sols et rin-i6 à 30, la bibliothèque vaut environ 5200 livres. »
En 17QI, Joseph de Maistre écrivait au bas la note suivante :
« Par testament du ô mai 1777, ouvert au Sénat le dimanche 28 août 1791, Monsieur l'abbé Victor m^a légué sa bibliothèque, composée de 1132 volumes en 275 articles, et en diminuant le tiers de la valeur de ces livres presque neufs, ils valent 3680 livres
« En sorte que, aujourd'hui, 24 septembre 17QI, ma bibliothèque, composée de 2S34 volumes, vaut 8880 livres. » Joseph de Maistre. — Journal intime.
Archives de la famille de Maistre. — Pièce inédite.
savants, les poètes de tous les pays, de tous les temps. Aristote, Platon, Plutarque, Cicéron, Senèque , Horace, A'irgile n'avaient pas de secrets pour lui. Il se complaisait surtout dans la lecture des Livres Saints, où l'on dirait vraiment qu'il a puise' la grande allure, la majesté de son style, ses illuminations prophe'tiques. Il les lit, les relit, les annote, les commente, la plume à la main, couchant sur deux grands registres les passages qui le frappent et les réflexions qu'ils lui suggèrent (i).
De Maistre gagna, à ce travail quotidien, une merveilleuse souplesse de la mémoire qui, en toute occasion, à l'audience, au courant d'une conversation, d'une lettre où son imagination galope « le mors aux dents (2) », lui permet de citer des pages entières et d'appu3'^er son dire de l'autorité d'un maître.
Chaque jour aussi, Joseph de Maistre s'étudiait à formuler en peu de mots une idée complexe ; il appelait cet exercice « sa pensée du matin ». Lui-même nous l'apprendra dans les Soirées de Saijit-Pétersbourg :
« Vous voyez d'ici ces volumes immenses, couchés sur mon bureau ; c'est là que, depuis plus de trente ans, j'écris tout ce que mes lec-
(1) Le comte Rodolphe Je Maistre. — Notice biographique.
(2) Correspondance — /jsww.
tures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne à de simples indications ; d'autres fois, je transcris mot à mot des morceaux essentiels ; souvent je les accompagne de quelques notes et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s'éteignent sans fruit si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné, et, maintenant, vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques, mille fois plus doux que ce que l'on est convenu d'appeler plaisirs. »
La puissance de travail de Joseph de Maistre est, d'ailleurs, restée légendaire au pays natal :
« Dès son entrée dans la magistrature, de Maistre se fit, dit un de ses contemporains (i), une loi de travailler quinze heures par jour ; il se reposait en changeant d'occupation et se délassait de l'étude de la jurisprudence par celle du grec et de l'algèbre. Il avait appris l'anglais et déjà il possédait une connaissance étendue de la littérature anglaise, qu'il ne pouvait prononcer
(i) M. Georges-Marie Raymond. — Elo^f historiqut- de S. E. le comte Joseph de Maistre. — 1822.
encore un seul mot de cette langue, faute de communication avec quelqu'un qui fût en état de la parler. Tout en poursuivant ses études favorites, il ne négligeait aucun genre, et ses travaux variés préparaient de loin ces trésors d'érudition qu'il devait déployer plus tard dans ses écrits... »
Aussi M™*^ Swetchine, qui a bien connu le comte de Maistre, qui a reçu ses confidences et mérité d'être appelée « sa tille ainée », le défend-elle contre le singulier reproche qu'un grand poète lui adressa un jour, de manquer de lecture :
« Où donc M. de Lamartine a-t-il pu prendre que M, de Maistre avait très peu lu ? Je l'ai connu bien avant M, de Lamartine et je l'ai vu pendant de longues années donner habituellement à l'étude douze ou quinze heures, dont la lecture prenait sa bonne part. M. de Maistre lisait immensément ; les livres encombraient sa table et s'v succédaient. Cet emploi de ses loisirs dans l'âge avancé avait été préparé, en remontant à ses premières années, par des études classiques telles que les avaient faites les grands esprits du dix-septième siècle, nourriture si propre à former des intelligences robustes et saines. La carrière de la magistrature, à laquelle se destinait M. de Maistre, lui imposa des labeurs non moins sérieux, et la pente invincible de son génie ne lui fit pas seulement un devoir
d'étudier la religion dans ses sources, mais de péne'trer dans les profondeurs de la théologie et d'y joindre tout ce que la science ecclésiastique a de plus ardu. »
Après nous avoir révélé le secret de ce génie si puissamment original, de la complexité de son être intellectuel, l'illustre amie du comte de Maistre nous fait connaître ses véritables préférences :
« Posé sur le seuil des deux pays, et son oreille familiarisée avec les deux langues, deux littératures se faisaient nationales pour M. de Maistre. L'italienne, qui n'était pas la préférée, avait pourtant conservé tous ses droits : la longue pratique de ses beautés les maintenait présentes à l'esprit de M. de Maistre; à côté de tout ce que le monde lit et admire et qu'il savait lire et admirer mieux que personne, sa mémoire recelait mille choses ignorées, perles découvertes ou sauvées par lui. Quant aux lettres françaises, elles participèrent en plein à sa prédilection pour tout ce qui est français, prédilection plus réelle encore qu'avouée, et qui se trahissait autant par l'acéré du blâme que par le passionné de l'éloge. Racine, Montaigne, Molière, La Fontaine, Corneille étaient sans cesse sur ses lèvres ; de Voltaire, il avait tout lu, tout retenu, tout, sans excepter ce qu'on n'avoue guère. Le talent à un certain degré l'amollissait, au moins le désarmait ; il y avait un peu en lui de ce
savant à l'indulgence de qui on arrivait sous le couvert d'Horace. Il n'avait pu se soustraire entièrement au prestige de l'éloquence de Rousseau ( i). »
Joseph de Maistre avait un tempérament de lutteur, une santé de montagnard ; aussi pouvait-il remplir, sans éprouver de fatigue, ces journées qui n'étaient point de huit heures. Econome de son temps, il ne sortait jamais sans motif ou pour le seul agrément de tiàner. Peutêtre y aurait-il exagération à prétendre qu'il ne lui était jamais arrivé d'aller à la promenade (2); car nous le verrons, en vacances, prendre part aux exercices, aux jeux, se mêler aux parties de plaisir des jeunes gens de son âge, et, même à la ville, assister aux réunions mondaines et entreprendre avec des amis des promenades à pied de plusieurs lieues (3). Mais il trouvait le temps de tout faire, de mener de front les devoirs de famille, de charge et de société, avec les études qui le passionnaient ; dormant peu, il avait déjà savouré Pindare dans l'original, quand les sénateurs commençaient à coiffer leur chef
(1) Le comte de Falloux. — Madame S-d'ctchine. Sa vie et ses œuvres. I.
(2) Sainte-Beuve. — Poitraifs litléraires.
(3) Joseph de Maistre. — Journal intiine.
de la perruque poudrée pour se rendre à l'audience, et il était encore en compagnie de Klopstock quand''4iinuit sonnait a l'horloge de l'église voisine...
De Maistre, toutefois, était moins bien préparé à la vie judiciaire que son père le Président. Pour ce dernier, l'exercice de la justice était un sacerdoce au-dessus de toute faiblesse, de toute défaillance de cœur. — Appliquer la loi, si terribles qu'en fussent parfois les conséquences, lui paraissait être chose toute naturelle, et, quand sa conscience scrupuleuse et attentive découvrait la preuve de la culpabilité, il frappait sans hésiter, dût son arrêt envoyer à la mort des infortunés tels que ce Brunier, de Saint-Jean-de-Morat en Dauphiné, qui, le 2 mai 1775, fut pendu à Chambéry pour avoir volé 3oo francs à M. de Salins (i).
Joseph de Maistre et son ami le Chevalier avaient, eux, l'àme plus clémente. Chaque fois qu'il leur arrivait de requérir la peine capitale,
— et cette occasion se présentait souvent alors,
— l'émotion du jeune substitut était visible et
(i) Archives de Saint-Geiiix. — Journal du chevalier Ro{e.
profonde (i). Il n'hésitait pas quand la preuve se dégageait de l'information ; mais, dans le doute, il s'abstenait et, même lorsque sa conviction lui faisait un devoir de sacrifier une tète, il éprouvait des scrupules, une anxiété dont ses intimes saisissaient tout de suite les symptômes non équivoques. Peut-être ce grand avocat de la Providence se disait-il, alors, que la vie n'appartient qu'à Dieu qui la donne et que l'attentat à la vie d'autrui peut seul légitimer, par des raisons d'ordre pratique, le châtiment suprême...
Cette question de la peine de mort avait été agitée souvent aux conciliabules de la place de Lans. On y penchait ostensiblement vers l'humanité. On y pensait que le bourreau, décidément, sortait trop souvent de sa « tanière ». Douze jours après l'exécution du voleur de M. de Salins, voici que le sinistre fonctionnaire se rend à Annecy pour y remplir son office, et le Chevalier nous divulgue son sentiment sur le cas du condamné (2) :
« Le mardi 14 mai, il a été exécuté à Annecy un nommé ***, dont la condamnation sera peutêtre regardée un jour comme un attentat à la philosophie et à l'équité : il était convaincu de
(1) Sainte-Beuve. — Porîraits littéraire.
(2) Archives de Saint-Genix. — Journal du chevalier Ro^e.
s'être fait ouvrir, sur les 9 à lo heures du soir, la porte de la nommée ***, sa tante, chez qui l'on mondait des noix. Au moment où sa nourrice lui ouvre, sans qu'on sache s'il la reconnaît, il la frappe de plusieurs coups de couteau, il se jette dans le même moment sur plusieurs personnes qu'il ne reconnaît pas mieux, et, frappant à tort et à travers, il en étend trois ou quatre sur le carreau... »
Le fait ainsi exposé et cet intéressant sujet ayant payé son tribut à la justice humaine sous les grands arbres du Pàquier (i), le Chevalier reprend d'office la défense de sa mémoire, se demandant si le cas ne constituerait point une erreur judiciaire :
« Ce malheureux n'avait point de motifs, ni prochains ni éloignés, pour se porter à des excès aussi atroces, ou n'avait pour motif que le refus d'ouvrir la porte. La circonstance bien avérée qu'il frappait, indistinctement et sans discernement, ceux qui les premiers se présentaient à lui justifie ce dilemne. Dans le premier cas, c'est un homme absolument furieux, privé de sentiment, de raison, et qu'il serait aussi injuste de punir que tout autre insensé dont la démence serait constatée par une longue suite d'actes déraison-
(i) Promenade d'Annecy, située aux bords du lac, où se faisaient naguère les exécutions.
l6 JOSEPH DE MAISTRE
nables de toute espèce ; un tel homme étant incapable de delinque?% parce qu'il n'est point de délit sans une intention réfléchie, sans une délibération de la volonté, il ne doit non plus être assujetti à aucune peine.
« Mais l'état de l'homicide, s'il n'a eu pour tout motif de ses barbares excès que le refus de lui ouvrir, ne différait point ou ne différait guère de celui qui les aurait commis dans un accès de fureur qui n'aurait point de causes extrinsèques, car il est moralement impossible qu'un si léger motif puisse porter à un attentat aussi féroce un homme bien constitué, un homme d'un sens ordinaire, »
La conclusion est facile à entrevoir dans l'esprit du généreux défenseur. Il ne lui est pas démontré que le condamné ait été un criminel; il le plaint, il s'improvise l'avocat de sa mémoire :
« Il est donc vraisemblable que cet infortuné était un homme dont le sang était extrêmement bouillant, dont le genre nerveux était extrêmement irritable, dont l'imagination s'enflammait..».
L'imagination du Chevalier ne s'enflammaitelle pas quelque peu, elle aussi ?.,, Il semble que ses réflexions n'en décèlent pas moins les tendances intimes de la jeune magistrature et particulièrement celles de Joseph de Maistre,dont Roze n'est d'ordinaire que le fidèle écho : elles n'étaient rien moins que criminalistes. Sainte-
Beuvc l'a dit avec raison : ses « émotions, ses scrupules, son anxiété toutes les fois qu'il s'agissait d'une condamnation capitale démentent assez ceux qui, s'emparant de quelque lambeau de page étincelante, auraient voulu faire de l'écrivain entraîné une âme peu humaine. »
Sans aller peut-être aussi loin que son ami, — un précurseur de Lomhroso et de la doctrine des Œiminels-nés, — de Maistre tremblait devant la responsabilité du sang répandu et son cœur dut « se resserrer » quand ses confrères les pénitents noirs passèrent, torches allumées, sur la place de Lans, pour aller assister, durant sa veillée suprême, le voleur de M. de Salins... Dans l'âme foncièrement bonne et humaine du magistrat de 177^, on devine déjà l'écrivain qui, en 17^7, écrira à propos de l'exécution de Damiens :
« Les grands crimes exigent malheureusement de grands supplices ; et, dans ce genre, il est aisé de passer les bornes lorsqu'il s'agit de crime de lèse-majesté et que la flatterie se fait bourreau. L'humanité n'a point encore pardonné à l'ancienne législation française l'épouvantable supplice de Damiens. Qu'auraient donc fait les magistrats français de trois ou quatre cents Damiens et de tous les monstres qui couvraient la France ? Le glaive sacré de la justice serait-il donc tombé sans relâche, comme la guillotine de Robespierre ? Aurait-on convoqué n 2
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à Paris tous les bourreaux du royaume et tous les chevaux de Tartillerie pour écarteler des hommes ? Aurait-on fait dissoudre, dans de vastes chaudières, le plomb et la poix, pour en arroser des membres déchirés par des tenailles rougies ? (i) »
De Maistre était si peu le partisan de la torture qu'en toute occasion il s'élève, avec l'accent d'une indignation sincère, contre les législations qui autorisaient ces exécutions barbares ; et c'est même dans la façon dont l'humanité saura en tempérer les rigueurs atroces qu'il constatera, avec orgueil, la supériorité de la procédure criminelle en Savoie sur celle de France... Ecoutons cette page émouvante qui peut être placée à côté du portrait du bourreau (2) :
« Les supplices, enfin, ordonnés par nos lois criminelles, n'ont rien d'atroce ; elles ne s'arrogent point le droit de prolonger la mort et de vouer au désespoir les derniers moments d'un être intelligent et religieux. Malheureux ! il n'a plus que ces moments ; qu'il en jouisse !
(c D'autres nations peuvent soutenir le spectacle d'un criminel étendu sur une croix de Saint- André pour y souffrir tout ce que la nature
(i) Considérations sur la France.
(2) Œuvres complètes de Joseph de Maistre. — Lettres d'un roj'uliste savoisien a ses compatriotes. — 4^ lettre.
humaine peut souffrir. Elles peuvent supporter le bruit de la barre terrible, tombant à coups redoublés sur les membres de l'infortune ; elles peuvent entendre le cri des os fracassés et l'accompagner même de battements de mains. Elles peuvent voir ces muscles frémissants, ces yeux gonflés de sang; ces membres pendants enlacés au moyen d'une roue, ces os rompus perçant de leurs pointes acérées des chairs meurtries et sanglantes ; un malheureux enfin, survivant à sa mort, et n'existant plus que par la douleur. Elles peuvent le voir prolonger son effroyable agonie d'un soleil à l'autre, tandis que la religion, seule sur un e'c/za/h'Z^t'/ d'où la pitié humaine a disparu, essaye de repousser le blasphème qui voudrait s'échapper de cette bouche desséchée. « Ah ! jamais, non jamais nous ne soutiendrions ce spectacle épouvantable. A peine voudrions-nous l'ordonner pour le parricide, si ce crime nous était connu. Chose étrange ! Les Français nous ont donné le supplice de la roue; nos tribunaux y condamnent encore les grands criminels et leurs arrêts contiennent le détail horriblement minutieux des tourments destinés aux coupables; mais, sans qu'on sache pourquoi et par l'ordre seul de la conscience publique, ces arrêts ne s'exécutent point à la lettre. Le magistrat les trace sans frémir : il sait que l'humanité en tempérera la rigueur. Cette fille du ciel accompagne la victime ; elle monte sur
l'échafaud, elle permet l'appareil redoutable qui doit effrayer l'œil de la multitude ; mais au moment où le bras odieux se lève, elle fait signe à la mort et le fer ne brise plus qu'un cadavre. »
Profondément attaché à ses devoirs, soucieux de sa responsabilité dans les procès civils comme en matière criminelle, de Maistre apportait à la rédaction de ses conclusions écrites un soin, un scrupule, une méthode qu'attestent encore les originaux déposés aux archives du Sénat de Savoie (i). L'organe du ministère public ne concluait pas, alors, oralement à l'audience. Il rédigeait son avis motivé, et la minute, tout entière écrite de sa main, était mise à la disposition du Président pour le délibéré, puis déposée au greffe avec l'arrêt.
Les conclusions du comte de Maistre dominent de cent coudées celles de ses collègues, non que dans celles-ci le bon sens et la science juridique fissent défaut (car ils constituent chez les magistrats savoyards des qualités de race que l'on retrouve très vivaces dans Salteur et chez Roze en particulier mais on sent déjà, sous
(i) J'ai éprouvé une profonde émotion en parcourant, aux archives du Sénat, sous la direction de M. le greffier en chef Blanchard, la série des manuscrits où se trouvent, couchées côte à côte, les ronclitsioiis de Joseph de Maistre, de Roze et de Salteur.
les réquisitions de Joseph de Maistre, la griffe d'un maître. Chaque fois que le sujet y prête, l'horizon s'élargit, la généralisation étend ses ailes au-dessus de l'espèce, l'érudition recouvre de son vêtement somptueux l'indigence du fait ; les petitesses, les fraudes, les entreprises de la cupidité, les finasseries de la mauvaise foi soulèvent l'indignation de son àme généreuse. Il va droit au fait, le dépouille, l'isole, lui applique avec une logique impitoyable les principes de la loi; et un style noble, élevé, d'une éloquence naturelle, d'une forme impeccable, d'une simplicité aisée, vient agrémenter, animer, sous sa plume, les argumentations les plus sèches.
On dirait qu'après y avoir sacrifié, de Maistre a voulu réagir contre le style prétentieux alors en usage au Palais. Il s'applique à ce soin avec un effort visible ; ses manuscrits en portent la trace, et, plus la question est délicate, plus on y constate de ces corrections, de ces notes marginales qui témoignent que le magistrat savait mettre en pratique le précepte de Boileau. L'avis qui découle de l'argumentation est lumineux, précis, tranchant ; il atteste une netteté de vue et de décision qui sera la note caractéristique des ouvrages du philosophe savoyard.
De Maistre eut rarement, à cette époque, l'occasion de manifester son sentiment au sujet des problèmes sociaux qu'il aborda plus tard.
de face, avec tant d'élévation et d'autorité. Ce sentiment se trahit pourtant par quelques échappées fugitives, et de ces éclaircies se dégagent, sans ombres, les tendances du grand penseur.
Quoi qu'on en ait pu dire, il n'a jamais varié ni tergiversé, pas plus en matière religieuse que dans ses principes politiques. A toute époque, avec cette acuité de vision qui lui est personnelle, il dénonce l'abus oi'i il le trouve, ne craignant pas de condanmer dans le passé ce qui lui paraît condamnable. Il n'admet pas qu'il y ait plusieurs modes de justice, suivant la qualité du justiciable, et, prévoyant les catastrophes à venir, il voudrait assurer le triomphe de « libertés justes et honnêtes, pour empêcher le peuple d'en convoiter de coupables (i) ».
Nombreux alors étaient les procès entre seigneurs laïques ou ecclésiastiques et ceux qui cherchaient à s'affranchir de leurs privilèges. Dans toutes ces affaires, le jeune substitut accuse une propension marquée à résoudre les cas douteux dans le sens de la liberté.
Lors du procès du comte de Vir}', gentilhomme de la chambre du Roi, revendiquant des bans champêtres, des droits de chasse et de pâturage contre les habitants de la paroisse
(i) Le comte Rodolphe de Maistre. — Notice biographique.
de Vers(i), de Maistre conclut en faveur de ces derniers :
« Rappelons d'abord, dit-il, le principe universel et incontestable que toute obligation qui impose une dette, une charge, une servitude quelconque, est injuste si elle n'est pas synallagmatique.
« Examinons ensuite la plupart des droits seigneuriaux ; nous trouvons qu'ils portent leur justification en eux-mêmes et que l'exercice du droit en prouve l'équité. Le service, l'affouage, le pacage, etc., annoncent qu'un seigneur, pour fixer la population autour de lui et devenir plus riche en diminuant ses possessions, abandonna anciennement aux habitants de son fief la propriété ou l'usage de certaines terres et que ceux-ci, à leur tour, payèrent d'une redevance plus ou moins forte les moyens de subsister et l'aisance de la vie. (2) »
De Maistre, après avoir donné son avis sur la légitimité des droits seigneui^iaiix considérés d'une laçon générale, arrive à ces droits spéciaux qui s'appellent bannalités (3) ;
(1) Commune des environs de Saint-Julien, près de la frontière suisse.
(2) Archives du Sénat de Savoie. — Conclusions du 2j juin jj8o. — Pièce inédite.
(^) En droit féodal, la banna/ité était l'usage obligé d'une chose dans une seigneurie, moyennant redevance au seigneur.
« Dans cette convention, tout est équitable, chaque partie contracte à l'égard de l'autre une obligation particulière, et toutes les deux y trouvent leur avantage. Mais, il s'en faut de beaucoup que les bannalités portent le même caractère d'équité. Quand on vous aurait prouvé clairement qu'une communauté s'est obligée à ne moudre ses grains, à ne cuire ses pains qu'au moulin et au four bannal, il faudrait encore demander où est la justice de cette imposition asservissante mise sur le premier besoin; quelle est la cause, le corn^espectif {i) de l'obligation contractée par la communauté ? C'est au seigneur à nous la montrer; jusque-là le contrat est censé lésif, puisqu'il n'est pas syllanagmatique et qu'il met, au contraire, tous les avantages d'un côté, toutes les charges de l'autre. »
Ce langage est celui de la raison, du bon sens : nul ne le parle mieux que de Maistre quand, pour l'appuyer, il répand les trésors de sa science juridique sur l'exposé doctrinal d'une question :
(c Les écrivains feudistes, fondés sur ces considérations, regardent les bannalités comme des droits odieux et ils n'ont rien oublié pour en disputer la légitimité ou pour en restreindre
(i) Expression usitée dans la langue judiciaire de la Savoie, synonyme à'équivalent.
l'exercice. Sur cet article, ils nont qu'un avis, que leurs préjugés particuliers les fassent pencher à d'autres égards pour ou contre le seigneur.
« Ils décident tous que le droit de bannalité ne saurait s'établir par des aveux ou dénombrements ou par des baux de seigneurie, parce que ces sortes d'actes passés entre le seigneur et son souverain, ou entre le seigneur et son fermier, ne peuvent nuire au tiers qui n'y a pas assisté.
« Ils nient que la possession, même immémoriale, soit un titre suffisant pour le seigneur; au contraire, ils veulent que le sujet-banier puisse prescrire contre la bannalité par la possession trentenaire.
« Quant aux reconnaissances, ils les comptent avec raison pour rien, à moins qu'elles ne soient passées par tous les individus de la communauté réunie et qu'elles ne soient fondées sur des causes suffisantes.
« Ces causes sont des affranchissements, des diminutions de charges, des constructions pour l'avantage public, des concessions de communes en toute propriété, ou seulement d'affouages, de pâturages, etc., en un mot des avantages capables d'indemniser la communauté et de servir de cause ou de correspectif à la servitude qu'elle impose.
« On peut, jusqu'à un certain point, s'ap-
puyer sur l'autorité dans une matière où il n'y a pas de lois écrites : d'ailleurs, l'autorité ellemême est fondée, comme nous l'avons fait voir, sur des raisons tirées de la nature des choses. »
Dans un autre procès, celui du conseil communal de Montgellafre}^ (i) avec divers particuliers, de Maistre donne son avis sur les anciennes réglementations qui consacraient beaucoup trop souvent, à ses yeux, la raison du plus fort (2):
« Après avoir proposé nos idées sur cette matière, nous cro3'ons devoir ajouter que nous nous défions beaucoup de toutes ces sortes de règlements ; rarement ils sont dictés par l'amour du bien public : l'engagement, l'intérêt particulier, la conjuration ordinaire des riches contre les pauvres et le désir de faire de la peine à certaines personnes en sont les sources les plus communes. Le droit civil, les royales constitutions, les édits, les règlements particuliers, les arrêts des magistrats, les bans champêtres fournissent peut-être assez de lois pour le bon ordre, et si l'on veut en faire une pour chaque abus, on s'expose à les affaiblir toutes par l'impossibilité de les faire observer. Nous pencherions à croire que, dans le cas dont il s'agit, la
(1) Commune de la Maurienne.
(2) Archives du Sénat de Savoie. — Conclusions du 1 1 février
lySi . — Pièce inédite.
liberté n'entraînerait pas plus d'inconvénients que le règlement, qui nous parait propre, quelque forme qu'on lui donne et quelque précaution qu'on prenne, à en faire naître de toute espèce. »
Un jour, de Maistre doit trancher incidemment la question de savoir si les communautés doivent aux seigneurs le lod (i) d'indemnité pour la jouissance des biens communaux. Il n'hésite pas à se prononcer en faveur de la négative (2) :
« Personne n'ignore, dira-t-il,la nullité civile du peuple depuis le dixième siècle jusqu'à l'établissement des communes qui prirent naissance dans les villes. Comment des serfs, placés un peu au-dessus des animaux, dont ils remplaçaient souvent les services, auraient-ils pu acquérir, posséder, exploiter librement des terres communes, s'ils ne les avaient pas tenues de la libéralité des seigneurs? Sans état civil, sans force, sans représentants, ils n'avaient et ne pouvaient avoir (comme corps), que ce qu'on leur donnait. Il est donc de la plus grande évidence que les communautés (dès qu'on ne prouve pas le contraire) doivent être censées tenir leurs
(1) Impôt.
(2) Archives du Sénat. — Picce incditc.
communaux des seigneurs et que, par conséquent, ces terres sont libres de tous droits dont elles n'ont pas été chargées par titre produit.
« Cette maxime est d'autant mieux fondée que les seigneurs, en concédant les communaux, ne travaillaient pas moins pour leurs propres intérêts que pour celui de leurs sujets; ces concessions étaient absolument nécessaires pour fixer la population autour de leurs demeures ; car, quoique l'esclavage ait pris dans l'univers toutes les formes possibles, on ne verra pas, à ce que nous pensons, qu'il ait jamais été possible d avoir des esclaves sans les entretenir; ainsi, à moins de circonstances particulières dont il faut faire conster, jamais des communaux n'ont dû supporter un lod d'indemnité. »
On retrouve, dans le substitut qui concluait de la sorte, l'orateur qui félicitait le Roi d'avoir porté le dernier coup aux institutions gothiques et aux vieilles formules. De Maistre n'est point un personnage versatile ; son être moral, sous d'apparentes contradictions, révèle une parfaite homogénéité. Tel il est dans ses lettres, dans ses conversations, dans l'intimité, tel il apparaît à l'audience, visière levée, indifférent au blâme, à la suspicion des esprits imbus d'anciens préjugés...
Un autre jour, après avoir examiné la valeur d'un titre remontant à 1296, qu'un seigneur ecclésiastique invoquait pour la défense de ses
droits contestés, deMaistre soutient, dès l'abord, que ce titre avait été anéanti par une possession contraire; il ajoute ensuite (i):
« Et d'ailleurs, en examinant ces titres anciens, on doit se défaire des préjugés que nous donne l'état actuel des choses ; au lieu des lumières, de l'ordre, de la tranquillité, qui régnent de nos jours, il faut se représenter les troubles, l'anarchie, les dévastations du moyen âge ; il faut se rappeler la féroce indépendance des nobles, l'influence illimitée du clergé, l'ignorance des uns et des autres. »
Cette sortie virulente contre le moyen cage n'intervient ici que pour faire apprécier à sa juste valeur un état social qui, en Savoie, à l'époque où de Maistre parlait, inalgré quelques défectuosités de détail, assurait l'ordre, la paix intérieure et la tranquillité, avec la diffusion d'une instruction éclairant le peuple, sans toutefois le détourner de Dieu. Et d'ailleurs si, dans une certaine mesure, de Maistre ne se montre pas hostile aux tendances de son temps, il sait les enrayer, les contenir, et il ne se laissera pas entraîner au delà des bornes où elles cesseraient d'être légitimes.
Un procès retentissant, où de Maistre fut également appelé à conclure, nous donne sur ce point la note dominante de sa mentalité. — Les
(i) Archives du Sénat de Savoie.
habitants d'une paroisse de la Savoie ont porte' plainte contre leur curé au sujet d'une prétendue concussion dans le recouvrement de ses redevances. L'action publique a été mise en mouvement, ce qui démontre bien qu'il n'y avait alors d'immunité pour personne et que l'égalité devant la loi était scrupuleusement observée dans l'administration de la justice. De Maistre n'hésite pas à conclure au rejet de l'action, et il le fait en ces termes, qui éclairent le débat d'une lumière inattendue :
« D'ailleurs nous ne voyons pas que l'ordre sacerdotal ait dans ce siècle une influence si entraînante qu'il suffise à un pasteur de demander pour recevoir. On aurait pu craindre ces abus il y a deux ou trois siècles ; mais, de nos jours, il y a tant de dangers pour un prêtre qui excède le taux raisonnable de ses honoraires, et il est si aisé au moindre de ses paroissiens de se refuser à ses prétentions et de le jeter même dans l'embarras s'il s'obstinait, que l'autorité civile peut être tranquille sur ce point. »
Et plus loin, généralisant la question, de Maistre ajoute :
« Le Sénat aura remarqué mille fois avec nous que, du combat journalier de l'avarice qui demande et de l'avarice qui refuse, il résulte un état de choses assez tolérable et souvent meilleur que celui qui résulterait de l'action immédiate de l'autorité avec tout son appareil.
Ces sortes d'abus peuvent se traiter civilement. Quand la justice criminelle se lasse sur de petits objets, elle manque de force dans les grandes occasions. »
De ces conclusions re'vélatrices que nous avons extraites pour la première fois des archives du Sénat de Savoie, il y a lieu de retenir, tout d'abord, l'admirable variété du génie de Joseph de Maistre. Son élasticité est la même dans tous les genres de spéculations intellectuelles. Il formule des avis en droit pur avec la maestria qu'il apporte à la rédaction d'une page de philosophie sociale ou à l'improvisation d'un sonnet dans quelque salon ami.
Il y a quelque chose de plus dans ces feuillets jaunis dont nous venons de secouer la poussière avec un sentiment de pieuse admiration. On y constate les manifestations invariables et bien arrêtées d'un esprit sagement libéral, profondément honnête, ennemi de l'arbitraire, affamé de justice, illuminé de croyances surnaturelles et ne demandant pas aux institutions humaines plus qu'elles ne peuvent donner. De Maistre entrevoit bien l'idéal ; mais il désespère de le transformer en une réalité. Il s'en tient au proverbe : le mieux est l'ennemi du bien.
Plus d'une fois il aura Toccasion de bougon- 7167^ comme son ami Roze ; mais, après avoir bien réfléchi, il finit, en somme, par se déclarer satisfait du régime sous lequel il vit ; il estime que la perfection n'est pas plus de ce monde que rinfaillibilité n'est le privilège des rois. Le gouvernement de la Maison de Savoie présente pour lui plus d'avantages que d'abus et en dépit des « majors de place piémontais », tatillons, taquins, mesquins, despotes et prêtant au ridicule, les sujets du Roi sont, aux yeux de Joseph de Maistre, mieux partagés que beaucoup d'autres.
« Heureux les peuples dont on ne parle pas ! — écrira-t-il plus tard à ses compatriotes (i). — Le bonheur politique, comme le bonheur domestique, n'est pas dans le bruit ; il est le fils de la paix, de la tranquillité, des mœurs, du respect pour les anciennes maximes du gouvernement et pour ces coutumes vénérables qui tournent les lois en habitude et l'obéissance en instinct.
« Cet état est précisément celui dont vous jouissiez ; nul état de l'univers ne présentait plus d'ordre, plus de sagesse, plus d'uniformité,- plus d'horreur pour les innovateurs et les gens à projets. Ce qu'on craignait par dessus tout dans notre gouvernement, c'étaient les
(i) Joseph de Maistre. — Lettres d'un royaliste savoisicn a ses compatriotes.
secousses, les innovations, les mesures extrêmes et les coups d'e'clat dont on a presque toujours à se repentir.
« Tout se faisait en silence, mais tout se faisait bien, et c'est un fait incontestable que presque sur tous les points de l'administration nous avons devancé la plupart des autres peuples. L'art de gouverner sans se brouiller avec personne et surtout avec l'opinion, est aussi ancien que la Maison de Savoie. Ce talent a brillé surtout dans les matières religieuses qui ont causé ailleurs de si grands troubles dans les temps anciens, et qui ont toujours été si bien réglées par nous. »
De Maistre rendait à ses princes ce témoignage que, sans amoindrir le clergé ni la noblesse, ils avaient suies contenir dans de justes limites et empêcher que, par des envahissements ou des prétentions abusives, ils ne détruisissent l'équilibre nécessaire à la stabilité de l'édifice social et au bien-être de ses habitants.
De Maistre était, certes, un fils soumis de l'Eglise et, par sa naissance, un membre éminent de la noblesse. Il n'eût pas été, pour autant, l'homme-lige de ce qu'il appelait lui-même le gou vernement des prêtres et le goiiverfiement des nobles ; il voulait un gouvernement qui assurât le bien de tous, chacun demeurant à sa place et concourant à la prospérité de la maison.
Or, le Comte louait le Roi d'avoir su pro-
curer à ses sujets, sinon de pompeuses constitutions, grosses de promesses et vides d'efficacité, tout au moins, en fait et dans le domaine des réalités pratiques et possibles, une somme suffisante de protection, de liberté, et les bienfaits d'un gouvernement honnête, juste, économe et patriarcal. Sous ce rapport, de Maistre ne soulignait pas sans un malin plaisir les comparaisons internationales auxquelles ce spectacle rétrospectif pouvait donner lieu.
Que nous apprend-il au sujet de la situation du clergé dans l'ancien royaume de Sardaigne?
« Le haut clergé ne connaissait ni l'opulence ni le faste qui la suit ; il jouissait de cette aisance précieuse qui empêche d'être méprisé et permet d'être bienfaisant. Ses mœurs étaient édifiantes et sa conduite exemplaire... L'ordre des curés jouissait de toute la considération nécessaire. La noblesse même paraissait assez souvent dans cette classe, et tandis qu'on voyait un gentilhomme occuper une cure, on voyait le mérite sans aïeux briller sous la mitre.
« Vous avouerez, j'espère, que tout ne va pas si mal lorsqu'on ne peut montrer aucune place au-dessous du premier ordre de l'État et aucune place au-dessus du second. >•
Et, en ce qui concerne la noblesse, de Maistre, avec une largeur de vue surprenante chez un gentilhomme du xvm^ siècle, nous révélera l'admirable mécanisme qui, dans ce petit pays, assi-
gnait à l'aristocratie son véritable rôle, et affermissait son influence. Il trouvera ainsi entre la Savoie et l'Angleterre une analogie qui ne sera pas pour lui déplaire ; car il a toujours eu une secrète et inavouée tendresse pour la constitution anglaise, et plus d'une fois les souvenirs de la Loge blanche se glisseront sous sa plume de catholique et de royaliste.
Entre nobles et vilains, le bon plaisir et les rancunes contenues n'ont pas creusé un de ces abîmes d'où surgit inévitablement, à un moment donné, après des siècles de fermentation, la lave enflammée et vengeresse des volcans populaires...
Les privilèges de la noblesse se réduisaient à nommer des juges de terres, qui étaient examinés et approuvés par le Sénat. Le vassal ne pouvait changer son juge ni proroger ses fonctions au delà du terme de trois ans, fixé par la loi. Dès que l'intérêt du seigneur se trouvait mêlé dans une affaire, son juge cessait d'être compétent pour en connaître, et la cause était portée en première instance au tribunal du Préfet de la province. Les fermiers et les agents des seigneurs étaient exclus des conseils d'administration dans leurs paroisses ; et les intendants, promoteurs des droits des communes, étaient chargés d'y veiller.
En ce qui touche la chasse, très peu de seigneurs attachaient de l'importance à ce droit
si restreint par l'usage. C'est un fait constant qu'on chassait de tous côte's, que tout artisan et tout paysan avait son chien et son fusil et qu'on s'était plaint mille fois de cet abus.
Et si nous laissons parler de Maistre luimême, il nous dira l'esprit élevé qui animait cette noblesse savoyarde : à l'instar de l'aristocratie anglaise, elle estimait que le travail ennoblit l'homme, qu'exercer une profession ou des fonctions publiques en dehors de l'armée n'est pas déchoir ni se fermer les portes du grand monde, et que, suivant la superbe expression du Comte, nulle profession et nul emploi ne sont censés au-dessous de la noblesse.
Toute cette page est à citer, car elle révèle, plus que toute autre, le milieu social dans lequel de Maistre a grandi, en même temps qu'elle illumine les horizons de l'avenir, en indiquant à la noblesse française la voie qu'elle devra suivre si elle veut reprendre la place qui lui est, réservée dans notre société démocratique, telle que la Providence et les événements l'ont instituée et telle que le temps semble devoir la consacrer d'une façon définitive :
« Aucun emploi civil, militaire ou économique, n'était entaché de vénalité : nous ignorions les survivances et les espèces de Jîdéicommis odieux qui rendaient ailleurs certains emplois le patrimoine de quelques familles. Toutes les carrières étaient ouvertes au mérite.
AVANT LA RÉVOLUTION Sy
Personne ne pouvait obtenir un grand emploi sans avoir passé par tous les grades. Cet ordre de choses favorise puissamment une autre maxime du gouvernement piémontais dont on ne saurait trop vanter la sagesse : c'est que nulle profession et nul emploi ne sont censés au-dessous de la noblesse, qu'aucun préjugé n'empêche un gentilhomme de chejxher la fortune ou l'illustration dans toutes les carrières où il se trompe appelé par son goût et par ses talents.
« La noblesse, qui est le sang de la monarchie, peut donc circuler librement dans toutes les veines de l'Etat : il suffit de savoir tirer parti de cet avantage inappréciable pour qu'aucune classe d'hommes ne puisse devenir ennemie, par essence, de la noblesse et par conséquent de la monarchie.
« Les emplois sont le patrimoine naturel du mérite sans aïeux. Mais il n'est pas moins infiniment utile qu'une quantité considérable de nobles se jette dans toutes les carrières en concurrence avec le second ordre. Non seulement la noblesse illustre les emplois qu'elle occupe;., mais elle crée partout un esprit monarchique et partout elle combat toute action contraire à ce gouvernement. C'est ainsi, toute proportion gardée, qu'en Angleterre, la portion de la noblesse anglaise qui entre dans la Chambre des Communes tempère l'àcreté délétère du principe démocratique qui doit essentiellement y résider
et qui briile?\iit infailliblement la Constitution sans cet amalgame précieux.
« Si, d'un côté, les maximes du gouvernement piémontais n'excluent aucune charge de l'honneur d'être exercée par un noble, réciproquement elles n'excluent aucun homme, quelle que soit l'obscurité de sa naissance, de l'honneur d'exercer les premières charges de l'État. Dans l'état militaire même, le tiers des officiers est pris dans ce qu'on appelait en France le tiei^s état, et nous en avons vu parvenir du rang de simple soldat à celui de général... (i) »
Mais de Maistre, sur qui VÉloge de Victor- Amédée III avait déjà attiré l'attention en 1775, devait avoir encore une « grande occasion » d'affirmer la puissance oratoire dont il était doué.
En 1777, son chef, M. de Bavoz, le désigna pour prononcer à la reprise des travaux judiciaires la harangue d'usage. — Le discours de rentrée devait être, et il l'était presque toujours, une œuvre personnelle sérieusement mûrie, savamment étudiée, brillamment ordonnée. On y traitait d'ordinaire des sujets de métaphysique, de philosophie sociale, d'organisation judiciaire,
(i) Joseph de Maistre. — Let1re> d'un Rojalislc sa-coisieii.
AVANT LA RÉVOLU]ION 3q
le tout dans le style solennel et pompeux de l'époque. Cette oraison était la pierre de touche des jeunes magistrats du bureau ; ils y rivalisaient d'érudition et d'éloquence; et l'orateur désigné ne s'aventurait jamais à soumettre ses périodes au jugement toujours sévère de ses supérieurs hiérarchiques et de ses pairs, sans avoir vingt fois sur le métier remis son ouvrage. Joseph de Maistre, dans toute l'ardeur de sa vingt-quatrième année, dans tout l'enthousiasme de ses idées philosophiques, avait choisi pour sujet cette entité morale qui s'appelle la rer/w (i).
(i) Le chevalier Roze va, pour la première fois, nous fixer nettement sur le rôle oratoire joué par le comte de Maistre au Sénat de Savoie. Son journal et les documents qu'il y a annexés, rapprociiés des indications fournies par les archives du Sénat de Savoie, nous permettent, en effet, de rectifier la confusion, bien excusable au surplus, commise par la plupart des biographes du grand homme.
Jusqu'ici, il n'avait été question que d'un seul discours prononcé par de Maistre. Les uns le plaçaient au ■^''décembre 1774, d'autres au i'^'' décembre 1770; ceux-ci en 1782, ceux-là en 1784. Ce discours unique aurait eu pour sujet le Caractère extérieur du magistrat.
La vérité est que de Maistre a prononcé deux discours de rentrée : l'un le i'^'' décembre 1777, sur la vertu. C'est celui dont Sainte-Beuve avait déjà cité certains fragments, que le Chevalier a relaté et qu'il nous mettra à même de reconstituer dans ses parties inédites. — L'autre, sur le Caractère extérieur du magistrat, a été prononcé par de Maistre le i'^'' décembre 1784 et reproduit en tête du tome vu de ses Œuvres complètes.
C'était alors la préoccupation de tous les esprits ; on en causait à la Cour, à la ville et même au café de Blanc ; les âmes sensibles se prosternaient au pied de ses autels, et il n'est pas sans intérêt de rechercher de quelle façon le jeune magistrat saura lui rendre hommage et rajeunir, oj^igijialisej^ un thème qui semblait devoir se heurter à Técueil de la banalité.
Disons bien vite que Maistre sortit triomphant de l'épreuve. Ce discours fit sensation au sein de l'aréopage, pourtant difficile, qui avait à le juger. Bien que l'on n'imprimât pas alors les harangues, on se disputa celle du jeune substitut. Il avait gagné à cette première épreuve ses éperons d'or. Le Chevalier nous a dit finement ailleurs que « la meilleure preuve du mérite d'une femme est le témoignage des femmes. » Ne peut-on pas dire aussi que, déjà au xvin^ siècle, le meilleur témoignage de la valeur d'un homme lui était rendu par la jalousie de ses pairs ?
Certes, Joseph de Maistre fut jalousé de ses pairs. Les impuissants à courte vue de la rue des Cabornes voyaient avec dépit cet esprit supérieur sortir de l'ornière du banal et du convenu. Et pourtant, il planait sans mépriser, il éblouissait sans aveugler, il dominait sans écraser. Sa supériorité brillait d'elle-même, quoiqu'il ne fit rien pour l'imposer ; fier vis-àvis du pouvoir, étranger à toute intrigue, —
bon camarade, dirions-nous, si nous ne craignions de nous servir d'une expression trop familière, — toujours prêt à rendre service, à tendre la main, à répondre à l'appel d'une voix amie, il ne s'aperçoit pas des petites vilenies, des bassesses dissimulées, des cancans et des mesquines conspirations qui foisonnent autour de lui ; comme l'astre célébré par le poète, il se venge... en versant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs.
Le i'^'" décembre 1777, dans ce grand réfectoire du cloître des dominicains, voici de Maistre en présence de l'auguste assemblée. Il s'avance, en robe rouge, sur la ligne des substituts serrés derrière leur chef, précédant le bataillon des soixante avocats inscrits alors au tableau. — Le barreau est là au complet, suprême refuge de la jeunesse bourgeoise dans sa résistance à l'invasion du fonctionnarisme piémontais. Le port de l'orateur est digne « sans afféterie », la taille est bien prise, le geste sobre; la tête se relève fièrement, sans affectation et sans air de bravoure, (i)
(1) Le portrait de Joseph de Maistre, placé en tête du premier volume de cet ouvrage, a été gravé par Dujardin d'après une copie donnée par le comte Charles de Maistre à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Savoie, dont son illustre grand-père était membre effectif non résident.
L'original de ce portrait, qui se trouve au château de Beaumesnil (Eure), a été peint à Saint-Pétersbourg par un artiste
La main fine., aristocratique, porte l'anneau de docteur; mais ce qui frappe surtout, c'est le visage. Il laisse une impression de force, de hauteur, de dédain, — et pourtant de bonté. Une certaine tristesse résignée est répandue sur cette face léonine (i) ; il y a en elle du Mirabeau sans la laideur des traits, sans les stigmates du vice. Le front large, puissant, ol\mpien, est encadré d'une forêt de cheveux « lins comme la soie » et poudrés à frimas comme ceux d'une
allemand des plus distingués , Vogel von Vogelstein , qui devint dès lors directeur de la Galerie de Dresde et qui mourut à un âge très avancé. L'un de ses plus précieux souvenirs était d'avoir fait le portrait de l'auteur des Considérations sur la France. Vers 1863, se rappelant cet incident inoubliable de sa carrière, il écrivait au comte Rodolphe de Maistre pour lui faire hommage d'un travail artistique qu'il avait fait graver.
La toile peinte par Vogel von Vogelstein était, parait-il, d'une ressemblance frappante. On en jugera parle trait suivant, dont je dois le récit au comte Charles de Maistre lui-même, qui a bien voulu me communiquer ces intéressants détails qu'il tient de son père, le comte Rodolphe... « L'œuvre ayant été exposée à Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre vint à passer près de son portrait ; quelques gens du peuple se montrèrent au doigt, avec des gestes et des paroles de surprise, le portrait et l'original, à la grande joie des assistants... »
(1) Joseph de Maistre écrira plus tard dans son journal, en se peignant lui-même : « Mon frère du régiment de la marine a donné à ma femme mon portrait en profil qu'il a dessiné avec une pointe sur une peau enduite d'un plâtre blanc. Ce petit portrait ovale est tout-à-fait triste et parfaitement ressemblant... »
Archives de la famille de Maistre. — Pièce inédite.
marquise. Le nez aquilin tombe sur la lèvre railleuse, empreinte d'une ironie mélancolique, exempte de méchanceté. Le menton est solide, relevé, presque provocant; la bouche large et « comme façonnée à plaisir par la nature pour l'éloquence » (i).
Le regard, très beau, voilé d'une brume légère, distrait souvent, a, au repos, quelque chose de vague, de caressant, d'incertain; mais, dans le feu de l'action oratoire, il s'anime d'une singulière vivacité, devient fascinateur et fait passer l'àme de l'orateur dans celle de son auditoire. Écoutons cette apologie de la vertu, faite par celui dans lequel M"^^ Swetchine a retrouvé l'incarnation même de la « sagesse antique (2) »...
L'influence de Rousseau, qui dominait alors, apparaît encore visiblement dans cette œuvre juvénile du « Voltaire retourné » que Sainte- Beuve a appelé justement « le redoutable ennemi,
(1) Lamartine. — Catisen'c:^ Jli'nilien's.
(2) « Le comte de Maistre était de taille moyenne. Ses traits n'avaient aucune régularité, rien d'incisif dans son œil, dont la vue très courte donnait quelque chose de perdu à son regard. Ce visage irrégulier et sans éclat resplendissait néanmoins de majesté. L'ensemble, le port de cette tête étaient saisissants et tout empreints du caractère de la sagesse antique. »
Le comte de Falloux. — l^ie de Madame Swetchine.
le moqueur le plus acéré de Voltaire (i) ». Il en est encore à la phraséologie du philosophe des Charmettes : l'Eti^e des Etres, l'Être suprême, les préjugés... Les idées alors en vogue se retrouvent dans ce passage que l'on dirait inspiré du Vicaire savoyard :
« Sans doute, Messieurs, tous les hommes ont des devoirs à remplir ; mais que ces devoirs sont différents par leur importance et leur étendue! Représentez-vous la naissance de la société; voyez ces hommes, las du pouvoir de tout faire, réunis en foule autour des autels sacrés de la patrie qui vient de naître ; tous abdiquent volontairement une partie de leur liberté ; tous consentent à faire courber les volontés particulières sous le sceptre de la volonté générale : la hiérarchie sociale va se former. Chaque place impose des devoirs ; mais ne vous semble-t-il pas, Messieurs, qu'on demande davantage à ceux qui doivent influer plus, particulièrement sur le sort de leurs semblables, qu'on exige
(i) « Paris le couronna, Sodome i'eût banni. Profanateur éhonté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! Comment vous peindre ce qu'il me fait éprouver ? Qriand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever ime statue... par la main du bourreau. »
Joseph de Maistre. — Soirées de Saint-Pétersbourg.
d'eux un serment particulier et qu'on ne leur confie qu'en tremblant le pouvoir de faire de grands maux ? »
L'orateur examine le rôle et la condition du clergé dans la vie sociale :
« Voyez, dit-il, le ministre des autels qui s'avance le premier. — Je connais toute l'autorité que mon caractère va me donner sur les peuples, mais vous ne gémirez point de in'en avoir revêtu. Ministre de paix, de clémence et de charité, la douceur respirera sur mon front ; toutes les vertus paisibles seront dans mon cœur ; chargé de réconcilier le ciel et la terre, jamais je n'avilirai ces fonctions. Auguste interprète de Dieu parmi vous, on ne se défiera point des oracles qu'il rendra par ma bouche, car je ne le ferai jamais parler pour mes intérêts, »
De Maistre ne se montre pas plus que dans son Eloge de 1773 le partisan du bon plaisir royal ; et certes, il ne mérite pas l'épithète de courtisan que quelqu'un lui a donnée, le jeune magistrat qui, à vingt-quatre ans, tenait ce tier langage :
« Qu'on ne dise pas, Messieurs, qu'il est maintenant inutile de nous élever à ce degré de hauteur que nous admirons chez les grands hommes des temps passés, puisque nous ne serons jamais dans le cas de faire usage de cette force prodigieuse. Il est vrai que, sous le règne de Rois sages et éclairés, les circonstances
n'exigent pas de grands sacrifices, parce qu'on ne voit pas de grandes injustices ; mais il en est que les meilleurs Souverains ne sauraient prévenir : et si quelqu'un ose assurer qu'en remplissant ses devoirs avec une inflexibilité philosophique on ne court jamais aucun danger, à coup sur cet homme-là n'a jamais ouvert les yeux. D'ailleurs, Messieurs, la vertu est une force constante, un état habituel de l'àme tout à fait indépendant des circonstances. Le sage, au sein du calme, fait toutes les dispositions qu'exige la tempête, et quand Titus est sur le trône, il est prêt à tout, comme si le sceptre de Néron pesait sur sa tète... »
De Maistre, on le voit, soutient déjà en 1777 les idées auxquelles il restera fidèle toute sa vie et qu'il exposera avec tant d'éclat, en 1797, dans ses Cousidé7\itions sur la France. Royaliste de droit divin, il n'admet le pouvoir royal que comme l'un des termes du contrat intervenu entre le roi, appelé au trône pour faire le bonheur du peuple, et la nation, tenue envers lui à la fidélité et à l'obéissance. Le Roi ne doit être obéi que s'il ne viole pas lui-même les lois fondamentales ; et, s'il lui arrive de les enfreindre, il appartient aux Parlements, aux Etats généraux, d'exercer leur droit de remontrance et de le rappeler au respect du contrat :
(( Une partie de leur devoir, dira-t-il, est de résister à la volonté égarée du souverain. C'est
sur ce principe que le fameux chancelier de l'Hospital. adressant la parole au parlement de Paris, lui disait : « Les magistrats ne doivent point se laisser intimider par le courroux passager des Souverains, ni par la crainte des disgrâces, mais avoir toujours présent le serment d'obéir aux ordonnances, qui sont les vrais commandements des rois.
« On voit Louis XI arrêté par un double refus de son parlement, se désister d'une aliénation inconstitutionnelle,
« On voit Louis XIX , reconnaître solennellement ce droit de libre vérification et ordonner à ses magistrats de lui désobéir sons peine de désobéissance, s'il leur adressait des commandements contraires à la loi. Cet ordre n'est point un jeu de mots : le roi défend d'obéir à l'homme, il n'a pas de plus grand ennemi... (i) »
L'éloquence de l'orateur, après avoir secoué la pesanteur de quelques périodes boursouflées, s'affine, s'épure et atteint aux cimes dans ce passage superbe, qui eut le don de porter à son paroxysme l'enthousiasme du Chevalier :
« L'on exige de nous de grands efforts, mais la récompense qui nous attend est immense. Le Ciel, pour rendre la vertu facile, vouluty attacher le bonheur. Ah ! sans doute, le vice n'est qu'une erreur, un faux calcul de l'esprit ; les malheu-
(1) Coiisidrralioiis sur la Fi ai/ce.
reux qui outragent la vertu ne 1 ont jamais connue ; ils n'ont jamais éprouve' ces transports, ces jouissances délicieuses qu'on ne décrit point, parce que l'expression est toujours trop au-dessous du sentiment.
« Celui qui cherchera sa récompense en dehors de lui-même ne connaîtra jamais le bonheur : jouet de ses passions et de celles des autres, il flottera, comme une feuille légère (i), au gré du vent de l'opinion ; dépourvu de principes sûrs, errant au milieu d'épaisses ténèbres, sans boussole et sans guide ; vil esclave des hommes, tremblant devant eux parce qu'il attend tout d'eux, il n'aura pas honte d'acheter par des remords une vaine fumée que le souffle capricieux de la fortune peut dissiper en un instant.
« Mais, nous l'avons dit. Messieurs, la vertu tire toute sa force d'elle-même, c'est par cette qualité admirable qu'elle est au-dessus de tous les événements et qu'elle se rit de la fortune. Tant que le vent de la faveur souffle, elle en jouit sans y compter ; vient-il à tomber, elle s'étonne qu'il ait duré si longtemps et se roidit contre l'infortune.
(i) On trouve déjà ici le style imagé et les comparaisons saisissantes qui constitueront l'un des traits distinctifs du grand écrivain. Dans les Cons/Jih-atioiis sur /a France, il dira de la Révolution :
Cl Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer... »
« C'est là, iMessieurs, le dernier enseignement que la Sagesse donne à ses nourrissons. C'est celui qui couronne tous les autres, et l'homme qui ne sait pas supporter le malheur n'a rien appris.
« Je ne m'e'tonne point, disait un ancien (i), si quelquefois Dieu se donne le plaisir de contempler la vertu aux prises avec l'infortune ; expression sublime, digne seule d'immortaliser un écrivain. Ne craignons point de le répéter : c'est un plaisir- pour le Créateur de considérer les combats de la vertu. Quand il eut organisé la matière, les livres saints nous apprennent qu'il s'admira dans ses propres ouvrages. Ah ! puisque nous pouvons sans témérité lui prêter, en quelque manière, nos propres affections, livrons-nous à Tidée la plus consolante pour l'homme de bien ; oui, Messieurs, lorsque le Grand Etre, du haut de son trône immortel, daigne abaisser ses regards sur cette malheureuse terre habitée par l'erreur et le crime, lorsqu'il voit le chef-d'œuvre de ses mains, l'homme juste, en butte aux traits de la haine et de la calomnie, persécuté, flétri, insulté, sans amis, sans protecteurs, dénué de tout secours étranger, seul contre tous et n'opposant à ses ennemis que l'inébranlable fermeté de sa vertu.
( 1 ) Sénèque.
5o JOSEPH DE MAISTRE
sans doute II dit avec plus de complaisance que lorsqu'il eut tire' les mondes du chaos : C'est moi qui l'ai créé. — Lors donc, Messieurs, qu'on viendra nous vanter en termes magnifiques ces magistrats merveilleux dont le génie, tout à la fois vaste et souple, sait se plier à tous les tons ; hommes à la mode et jurisconsultes éminents, courtisans déliés et philosophes intrépides, parcourant sans s'égarer le labyrinthe de l'intrigue, étouffant les cabales par des cabales et passant tour à tour, avec une égale aisance, du portique de Zenon au jardin d'Épicure ; Alcibiades dans le monde et Socrates sur les tribunaux, — nous ne répondrons à ces misérables éloges que par le sourire de la pitié!... »
Les sénateurs écoutaient avec étonnement ce langage plein de hardiesse. Le Vicomte (i), assis derrière l'orateur, étudiait froidement les jeux de physionomie provoqués par le discours de son ami. Les « têtes ardentes » du barreau, les héros de la conspiration des épées, Pillet l'aîné, Vulliod, Perrin, avaient peine à retenir leurs bravos ; et le Chevalier, — comparse égaré dans les rangs de la docte assemblée (2), — se faufilait, à la sortie de l'audience, derrière l'orateur pour
(i) Jean-Baptiste Salteur.
(2) .Gaspard Roze ne fut nommé substitut que quelquesjours après, le iq décembre 1777.
lui arracher des mains son manuscrit. En rentrant, il consignait dans ses notes cette admirable page, et nous venons de l'évoquer vibrante, palpitante encore, malgré le siècle dont elle est vieillie (i).
L'homme qui plus tard, au cours de sa carrière tourmentée, sera le vivant exemple et la plus haute personnification de la vertu, n'écrit-il point déjà son autobiographie et comme une prophétie de l'avenir qui lui était réservé, lorsque, mûri avant l'âge, il dépeint « l'homme juste en butte aux traits de la haine et de la calomnie, persécuté, flétri, insulté, sans amis, sans protecteurs, dénué de tout secours étranger, seul contre tous et n'opposant à ses ennemis que l'inébranlable fermeté de la vertu ? »
Et coiTibien il avait vu juste en traçant le portrait de certains magistrats à la fin du xvni^ siècle : « Alcibiades dans le monde et Socrates sur les tribunaux » ! Il fallait une fière indépendance pour oser tenir un pareil langage qui, bien évidemment, ne se trompait pas d'adresse. Certes, l'orateur n'était pas de ceux qui « parcouraient sans s'égarer les labyrinthes de l'intrigue... »
Il y gagna de ne point avancer d'un pas rapide dans la carrière (2) et de recevoir une
(1) Archives de Saint-Genix. — Document inédit. — Morceau de la harangue prononcée par M. Maistre en lyj/.
(2) De Maistre ne fut nommé substitut effectif quejé w^fé.vrref 1780. 11 occupa cette modeste place jusqu'au 13 juiii,^;^^s8, date
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réprimande ministérielle qu'il exhibait, plus tard, pour se défendre du reproche de servilisme (i); mais de prime abord, il avait atteint Tune de ces situations hors ligne où l'homme ennoblit la fonction, sans rien emprunter à la fonction elle-même. Tel est le magistrat qui, pour avoir fait acte d'indépendance et jugé selon sa conscience, se voit refuser le poste auquel son mérite lui donne droit ; ce que le pouvoir lui a marchandé en justice, il le reconquiert en estime auprès de tous les honnêtes gens...
à laquelle il fut appelé à un siège de sénateur, après avoir été pendant trois ans le doyen des substituts. 11 eut successivement pour chefs MM. de Bavoz, Adami, de Serraval, Berzetti de Burons et Curti, et pour collègues MM. Favrat, Deville, Bonjean, Dichat, Garbillion, Salteur, de Lapalme, Roze, Rolf de Marigny, Viallet, de Juge, Constantin, de Cevins et Tiollier.
Archives de Saint-Genix. — Document inédit. — Etat du bureau de l' avocat-fiscal général du 22 juin ijy6 au 22 septembre ijg2.
(1) Sainte-Beuve. — Portraits littéraires.