CHAPITRE XII
UN '-CAHIER D'ANIMADyERSlONS"
Un substitut dans rembarras. — Discours de rentrée. — La cemtire At l'amitié. — Comment Joseph de Maistre entendait les devoirs d'un correcteur. — La table quarréc et les séances chez Salteur. — Une exécution. — Œuvre inédite. — Intéressantes parenthèses. — De oiiini rc scibili, et quibusdaiu aliis. — Cours de grammaire, de rhétorique et de philosophie. — La biitonocratie et ce que le Comte en pensait. — Les coiiimai/dûnts de place. — Joyeuses histoires. — Le franc-parler de Joseph de Maistre.
Or, vers la tin de l'année judiciaire 1778- 1779, messire de Serraval, avocat-fiscal général, manda le chevalier Roze dans son cabinet et rinvita à se mettre en mesure de prononcer le discours de rentrée à l'audience du i^"" décembre. Tous ses collègues plus anciens, Bonjean, Dichat, Garbillion, Salteur, de Maistre en 1777, de Lapalme en 1778, avaient payé leur tribut. C'était au tour de Roze d'escalader la tribune aux harangues.
Un discours de rentrée est la terreur des substituts en vacances. Il s'agit d'abord de découvrir une thèse, — quelque chose de nouveau, d'inédit, — et, le sujet une fois trouvé, il
faut ranimer, le vêtir ; le vêtement était, à la fin du xvin" siècle, taillé dans la soie, le velours et les étoffes chatoyantes.
L'on peut se représenter le substitut, — nous allions dire le condamné, — errant solitaire aux bords du Guiers ou se claustrant dans sa gentilhommière de Saint-Genix, à la recherche de l'inspiration. Les manuscrits que j'ai sous les yeux (t) indiquent assez les remaniements que l'orateur fit subir à son œuvre ; toutefois, il ne recula pas devant l'épreuve, et, lorsque son discours, sufiisamment raturé, corrigé, fut mis au net, il l'adressa encore à son ami Salteur, le priant de le revoir, de l'éplucher, de le polir de telle façon qu'il pût affronter, sans trop de péril, les sourires moqueurs des sénateurs en perruques et les railleries d'un barreau sans pitié.
Salteur et Roze avaient pour de Maistre plus que de l'amitié. Ils semaient d'instinct sa supériorité, et le A'icomte, interprétant la pensée de son collègue absent, convint avec de Maistre qu'ils tiendraient séance... à deux, pour accomplir e?i hotifieu?^ leur devoir de critiques.
Le cabinet de Salteur fut la chambre des délibérations de ce tribunal improvisé, qui consacra toute une série d'audiences à l'accomplissement de sa mission. Assis autour de la table
(i) Archives de Saint-Genix. — Doniineiits inédits.. — Projets de discours du chevalier Ro^e.
quarrée, le Vicomte lisait, de Maistre tenait la plume ; ils échangeaient leurs impressions, que Joseph notait une à une, ligne par ligne, en leur donnant ce tour qui n'appartient qu'à lui.
Le 12 novembre, la revision est achevée; Salteur écrit à Roze (i) :
« Votre discours n'est pas sorti de mon cabinet. Je descendais tous les soirs de la campagne et nous faisions, Maistre et moi, une séance par jour. Il a bien voulu tenir la plume, j'espère que vous n'en serez pas fâché. J'ai cru que mon amitié pour vous m'obligeait de vous procurer le sentiment d'un juge aussi éclairé. En lisant ce discours, nous nous sommes félicités d'avoir un ami tel que vous. Ainsi, dès que vous avez procuré du plaisir à vos amis, que les j^obes de velours {2) pensent comme elles voudront, peu importe. — Je ne sais point encore quel est le sentiment de notre chef; aussitôt que je pourrai le découvrir, je vous en ferai part.
« Je vous embrasse bien tendrement. »
Dès la veille, Joseph de Maistre avait renvoyé le manuscrit au chevalier Roze, avec la lettre suivante (3) :
(i) Archives de Saint-Genix. — Lettre inédite.
(2) On dés'gnait ainsi les sénateurs.
(5) Archives de Saint-Genix. — Lettre inédite. — C'est la plus ancienne des lettres connues de Joseph de Maistre, celles publiées jusqu'ici ne remontant qu'à 1786.
« Chambéry, ii novembre 1779.
« J'ai reçu votre épître, mon cher ami, avec toute la satisfaction imaginable ; ne parlons pas de reproches, je vous en prie ; si vous ne m'écrivez pas, je pense que vous songez à moi et, comme je suis moi-même fort avare de lettres, je consens volontiers qu'on ne m'e'crive que peu ou point, pour jouir à mon tour de la même liberté'. Je vous renvoie, ou, pour mieux dire, nous vous renvoyons votre enfant : voici la méthode que nous avons suivie pour vous proposer nos idées.
« Afin de ne point griffonner sur les marges, nous nous sommes contentés dV glisser des chiffres, précisément, à côté de l'endroit qui nous semble exiger correction, et ce même chiffre se trouvant répété dans le cahier d'observations que nous vous envoyons, il vous sera aisé de nous suivre, en relisant votre harangue, d'autant plus que nous avons pris soin de chiffrer les pages et de les citer.
« Nous nous sommes placés. S... et moi, aux deux côtés de cette petite table qiia7~rée que vous connaissez dans son cabinet; il lisait, nous fesions nos remarques et je tenais la plume ; je puis vous assurer, en honneur, que nous n'avons contesté sur rien et que vous avez, dans le cahier ci-joint, l'expression fidèle de notre pensée. Peut-être vous nous trouverez sévères, mais nous avons dû l'être. Vos succès sont les
nôtres, et nous y sommes trop intéressés pour vous cacher rien de ce qui peut y contribuer ; la plus légère flatterie sur votre ouvrage serait trop indigne de vous et de nous.
(« Je ne vous parle point des beautés de votre harangue ; la tin de nos observations vous apprendra ce que nous pensons à cet égard ; mais je ne saurais trop vous exhorter, en mon nom, mon cher ami, à refondre votre exordre. Vous commencez par une maxime de métaphysique, et la métaphysique est la mort de l'éloquence. Je suis fâché qu'un petit voyage et d'autres affaires indispensables ne me laissent pas le temps de motiver mon jugement sur cet exordre, mais voici ce que je puis vous dire avec la franchise de l'amitié : ou je n'ai aucune idée d'éloquence, de goût, de convenance, ou il faut refaire ce morceau et surtout en retrancher les citations qu'il est prodigieusement difficile d'encadrer dans le corps d'une harangue, mais qui sont insoutenables dans le début, quand même elles seraient courtes et françaises.
« Je suis extrêmement fâché, mon cher Roze, que iTion étoile ne m'ait pas permis de vous faire mes observations de vive voix ; mais il ne m'a pas été possible de passer à Saint-Genix. J'ai passé d'assez tristes vacances, si j'en excepte cinq ou six jours passés à Sonnaz fort agréablement et un petit voyage à Thônes, où je croyais m'ennuyer dans une gargote et où j'ai trouvé,
au contraire, pendant six jours la plus aimable compagnie. La Renommée vous aura peut-être appris que je suis allé dans ce pays avec Monsieur Deville pour une soie dispute entre un prêtre et des moines. Tout le reste de mon temps a été dépecé en petites parcelles de cinq à six jours. Tantôt par une circonstance et tantôt par l'autre, je n'ai eu de séjour ni de plaisir suivi nulle part, en sorte que je touche à la fin des vacances sans savoir ce que j'ai fait. La ville est, en ce moment, tout ce que vous pouvez imaginer de plus insupportable pour un homme qui n'y aurait pas un ami. Mais avec S... je ne m"aperçois pas que tous les volets sont fermés.
« Demain ou après-demain je pars pour la Bauche, où je n'ai pas paru depuis trois ou quatre ans ; c'est la dernière de mes courses pour cette année, je compte y passer quatre ou cinq jours. J'oubliais de vous dire que VEsprit de l'Etat, ou le Caractéi^e du magistrat me semblerait le vrai titre de votre harangue ; du moins, vous parlez plus de vertu que de science. Je sens bien que vous n'êtes plus à temps de toucher au plan, mais il vous en reste assez pour insérer, par ci, par là, quelques morceaux plus directement relatifs à la Culture de l'esprit.
« Il me reste à vous dire un mot sur le ton de nos remarques : nous avons voulu les faire aussi courtes que nous avons pu ; en conséquence, vous ne trouverez jamais de ces beaux
préambules : pcrniette^-nous, — nous craignons, — oserait-on vous faire remarquer, etc. vraies platitudes entre amis. Toutes nos remarques sont tranchantes, comme si elles devaient taire règle pous vous, parce qu"entin il est inutile de tergiverser: lorsqu'on critique une phrase, c'est parce qu'on la trouve mauvaise ; il est donc inutile de barguigner.
« Faites agréer, je vous prie, mes compliments respectueux à toute votre famille. Adieu, mon cher ami, je vous ernbrasse tendrement : venez vite faire succéder pour nous au plaisir de lire vos productions, celui de vous voir et de vous entendre. Adieu encore. »
De Maistre se retrouve ici avec sa verve, son esprit , ses appréciations nettes et précises. La lettre est accompagnée d'un cahier de dixsept pages (i) à la tin duquel se trouvent les signatures des deux correcteurs.
Ce cahier, écrit en entier de la main de Joseph, est fort curieux à parcourir et nous fait connaître son auteur sous un aspect entièrement nouveau : il révèle le critique littéraire, le gram-
(i) Archives de Saiiit-Genix. — Documeiil inéiiil.
6o JOSEPH DE MAISTRE
mairien, le philologue, le puriste consommé qu'une virgule mal placée effarouche...
Le manuscrit de Roze est passé au crible. Pas une négligence, pas une incorrection qui ne soit relevée à l'aide de cette méthode de renvois énoncée dans la lettre du i i novembre ; c'est un vrai régal de l'esprit que de lire, une à une, en les rapprochant du texte, les remarques de l'illustre correcteur.
Roze, cédant au goût de l'époque, a embouché la trompette en mode majeur. Son exorde n'a pas moins de trois grandes pages. C'est un tissu de hautes considérations métaphysiques sur la raison, le cœur et les sens, agrémentées de longues citations.
— Joseph de Maistre. — « Abrégez Vexordre, rendez-le moins philosophique ou, pour mieux dire, moins scientifique; prenez le 5///e? tempéré, parce que les esprits ne se montent point tout-àcoup ; faites main basse sur Duhamel et sur Charron (i) ; mais, en élaguant, arrêtez-vous à ce beau morceau : « Mais a qui la culture, etc. »
L'orateur a cru devoir faire allusion au précédent discours de rentrée (2), dans lequel de
(i) Pierre Charron (i 541-1003) avait écrit un Traité de la Sagesse.
(2) Celui de 1778.
AVANT LA REVOLUTION Ol
Lapalme avait célébré les grandes qualités qui forment le cœur du magistrat.
— Joseph de Maistre. — « Si vous faites un compliment à votre devancier, il en arrivera comme des repas du Bureau ; chacun voudra donner le sien et ce sera une mauvaise coutume de plus qui deviendra loi. »
L'orateur a fait un éloge pompeux de l'éducation virile que les anciens donnaient à leurs enfants. « Le cœur se serre, dit-il, quand on passe des hautes idées de cette politique sage aux petites vues des institutions modernes. Hélas ! de nos jours, la gymnastique, la vraie, est délaissée, et c'est la danse seule qui est en honneur. O tempora ! ô mores! Quelques principes de morale vagues et isolés, voilà tout ce que l'on a su faire pour l'instruction et le bonheur des peuples. »
— Joseph de Maistre. — « On a le cœur serré, mais le cœur se resserre. » — Ibid. — « quand on passe, etc. » — Cette idée, très-bonne et très-vraie en elle-même, nous semble trop poussée : dans un discours de cette nature, tout ce qui n'est pas principal ne doit être qu'indiqué : nous nous arrêterions à ce mot : « la gymnastique », pour passer d'abord à l'alinéa suivant : « Quelques principes. »
L'orateur vient de dire que les immuables maximes qui séparent « le juste de l'injuste » sont gravées au fond de nos cœurs : « les pre-
miers essais de la réflexion, ajoute-t-il, les rappellent. ))
— Joseph de Maistre. — « On ne se rappelle que les idées que l'on a déjà eues ; mettez donc : développent, ou quelqu'autre expression. »
Roze, se haussant sur sa chaise curule,afait un rapprochement quelque peu risqué entre les rois et les magistrats : « Aristote et Fénelon deviennent les instituteurs des rois, et nous, dépositaires de leur autorité légitime, nous n'avons point de maîtres ! »
— Joseph de Maistre. — « Ce parallèle ne passera pas, so3^ez en persuadé : il faut le supprimer ; nous pensons tous les deux qu'on en rirait. »
Le Chevalier continue : « Nous étudions les lois, mais les lois nous donnent-elles les mœurs? Voyez cependant ce magistrat nouveau, philosophe d'un jour... qui ne se connaît pas luimême et qui veut juger les autres. Un artiste prudent conlie-t-il à son élève ce qu'il a de plus précieux?... Le téméraire gâte les hommes pour apprendre à les manier... »
— Joseph de Maistre. — « Nous étudions... Voye:; cependant, etc.. » Excellents morceaux jusqu'à la phrase : « Le téméraire gâte les hommes. ..n, qui ne saurait passer, ni pour le fond, ni pour la forme. Voyez d'ailleurs si ce morceau : « f/w artiste, etc.. » ne contient pas une critique trop peu gazée du Gouvernement.
— « Philosophe d'un jour... » Nous supprimerions cette expression à cause de noiweau qui précède et de cette autre expression qui ne se connaît pas lui-même, qui vient d'abord après. » Roze, esprit novateur, blâme le mode de recrutement de la magistrature. — Il devrait exister des écoles de magistrats ; au nombre de leurs maîtres, seraient les magistrats mis à la retraite.
— Joseph de Maistre. — (( Au nombre de leurs maîtres, on ne peut pas mieux ; sed nunc jîOfi erat hic locus. — ^"ous ne faites pas un traité de politique. Supprimez ou coulez légèrement à l'alinéa suivant. »
L'orateur, audacieux en tout, même dans le choix de ses images, dit que « la morale est un germe caché que la chaleur de la bonne volonté et le ferment de la réflexion ne tarderont pas à féconder. »
— Joseph de Maistre. — « I^e ferment ?... terme technique. »
Le Chevalier élève aux nues les philosophes d'Athènes : « Du sein de cette ville superbe, je vois sortir cette philosophie sublime qui remplit l'univers de héros et de sages... »
— Joseph de Maistre. — « Prenez garde que depuis la guerre de Péloponèse, époque dont vous parlez, il n'y eut plus ni héros, ni sages en Grèce. — « Avant que Socrate eût prêché l'amour de la patrie, Léonidas était mort pour son pays, etc.. » Vous savez le reste... »
b4 JOSEPH DE MAISTRE
Roze , s'échaufifant, délaisse Athènes pour Rome et, dans une longue tirade, passant en revue ses hommes célèbres, il vante la philosophie stoïcienne. — « C'est en nous qu'il faut en lire les principes s'ils nous en ont donné l'exemple... C'est ce rameau allégorique dont l'éclat sert à conduire dans les routes sombres qui mènent au séjour fortuné des âmes vertueuses; la Sybille ne fait que l'indiquer, il faut soi-même le cueillir. »
— Joseph de Maistre. — « Nous vous exhortons intiniment à resserrer ce morceau : surtout point de Sjbille, ni de i^ameau !... Toute cette tirade contient des idées excellentes et très-bien exprimées, mais qui gagneront infiniment à être rapprochées et débarrassées de tout alliage. — Ce sont des ra}ons qui n'échauffent maintenant que les peaux délicates ; mais prenez la lentille, ils brûleront le plus froid Président. »
Pour le coup le Chevalier, qui jusque-là semble avoir écouté en silence, n'y tient plus, et, piqué au vif, il insère en marge la protestation suivante, où son amour-propre d'auteur laisse percer un grain de mauvaise humeur :
— Le Chevalie7\ — « Je ne sais point voir là d'alliage ; il me serait difficile de resserrer mieux les idées. Du reste, il y a tant à élaguer ailleurs, qu'il faut bien laisser quelques petits rameaux pour garnir le tronc !... »
Et la lecture continue...
L'orateur, dans une période sonore, a introduit « l'air épure du septentrion »...
— Joseph de Maistre. — « Nous mettrions simplement « un air épuré. » Rolf et Compagnie trouveraient que vous faites trop d'honneur à Va7~ia de Me^anott (i) qui n'est pas le vent le plus sain dans tous les pays. »
Combien le correcteur est impitoyable pour les tournures qui choquent l'oreille ou le goût, pour les expressions incorrectes ou mal adaptées au sujet !
— Joseph de Maistre. — « L'esprit leur donne le mouvement à toutes... » Cette phrase manque de noblesse.
« Capitulation... » Nous ne pensons pas que ce mot puisse s'employer, au moral, dans le stile noble... »
« L'homme de passion... » Cette expression ne nous semble pas française...
« Passe de l'agitation la plus impétueuse... dans l'assoupissement, etc.. » On passe d'une chambre dans une autre ; mais on passe de la haine à l'amour, de l'agitation à l'assoupissement... »
L'orateur redoute, pour le magistral, l'influence des passions qui pourraient lui ôter le
(i) Exactement Varia di me:^{anotte, le vent de minuit, par opposition au vent du midi, — le vent du nord.
calme dont il a besoin ; « car, on le sait, dit-il, lorsque les orages terribles qui bouleversent les flots ont cessé de souflier, longtemps le sein de la mer reste agité et le pilote fatigué n'est point encore maître de son gouvernail. »
— Joseph de Maistre. — « Car on le sait... etc. » Sur cette comparaison, nous avons deux observations à faire :
1° Pour passer à une comparaison qui tient de la poésie, il n'est pas permis d'employer une transition qui tient de la dissertation : « car on sait... )) ;
2° Comme vous l'avez bien prévu, rester nt saurait rester. Demeurer irait mieux sans aller bien. Nous vous proposons : « La mer frémit encore », — ou quelque chose d'équivalent. »
L'orateur : « Combien d'hommes en cheveux gris baissent leurs mains tremblantes pour ramasser les hochets de l'enfance... »
— Joseph de Maistre. — « Chepeux gris!... » Mettez vite : cheveux blancs... »
L'orateur : « Et qu'il est encore aisé, après avoir jugé, comme Salomon, dans la virilité de Tàge, d'abandonner comme lui, sur le déclin des ans, les voies de la sagesse pour ne les reprendre jamais !... »
— Joseph de Maistre. — « Virilité de l'âge ne se dit pas, non plus (\\ïenf'ance de l'âge et jneillesse de l'âge ; il faut virilité tout court. »
L'orateur : « Soumises à l'esprit, les pas-
sions vont devenir le germe du bien. Le cœur s'en empare-t-il ? Elles ne sont plus que l'instrument du mal. ))
— Joseph de Maistre. — « Non pas, s'il vous plait, à moins que le cœur ne soit mauvais. »
L'oî^ateii7' : « Nous décorons l'indulgence coupable du nom touchant de commisération, et cette incurie, cette molle condescendance pour l'erreur n'est qu'égard pour le supérieur qui la défend. »
— Joseph de Maistre. — « Incurie n'est pas élégant, et ne dit pas, d'ailleurs, ce que vous voulez dire ; il signifie précisément défaut de soins et rien de plus. »
Le chevalier Roze soutient la thèse que les défauts du caractère, contenus et bien dirigés, peuvent contribuer à l'amélioration de l'individu. « Cette branche gourmande que la serpe retrancherait sur un arbre vigoureux, un jardinier habile la conserve sur une plante délicate et peut-être servira-t-elle quelque jour à renouveler le sujet, ))
— Joseph de Maistre. — « Branche gourmande?... » Nous osons vous assurer qu'il faut la couper : aucun terme technique ne doit paraître dans un ouvrage d'éloquence ; et si vous nous en croyez, vous retrancherez encore celui de sujet qui se trouve un peu plus bas ; néanmoins ce dernier terme peut, absolument parlant, appartenir au stile élevé, mais non pas branche gourmande. »
Le Chevalier vient de tracer le portrait du vrai magistrat : « Tons, autour de lui, demeurent circonspects et sensés. »
— Joseph de Maistre. — « Nous doutons que ?oz<5 puisse se mettre absolument au pluriel, sans un substantif précédent auquel il se rapporte. Imaginez-vous un discours qui commencerait ainsi : Tous conviennent, Alessieurs,... etc. »
« Devant le vrai magistrat, poursuit l'orateur, disparaissent et le libertinage des discours, sûr et funeste témoignage de celui des mœurs, et la frivolité érigée aujourd'hui en art, parce qu'elle sait faire de la séduction un badinage qui n'effarouche point la pudeur, et ce jargon bizarre qui sert d'aliment à la frivolité et dont le nom inconnu jusqu'à nos jours prophanerait ce lieu sacré : langage absurde qui dénature les expressions et corrompt la pureté de l'idiome en même temps qu'il se joue de tous les êtres et renverse toutes les notions... Le magistrat petit-maître, s'il existait, serait un être monstrueux... »
— Joseph de Maistî^e. — << Ce jargon... dont le nom prophanerait ce lieu sacré..., etc. » ^'ous ne parleriez pas autrement de l'inceste, de l'adultère, ni même, je crois, de la sodomie : ce morceau, d'ailleurs, sera une énigme pour l'auditoire. — Tancez ce ridicule, si vous voulez, mais en passant, et sans le nommer; car, dans une énumération, c'est une règle incontestable
AVANT LA RÉVOLUTION 6c)
qu'il ne faut jamais s'appesantir sur une des choses énumérées, ni faire deviner à personne de quoi vous entendez parler. — « Monstrueux, » qui se trouve un peu plus bas, ne vous semble-t-il pas encore un peu monstrueux ? Au surplus, sur ces minuties, nous nous en rapportons à votre oreille. — Ibid. « Petit juaitre ! » dans une harangue, y pensez-vous ?. »
L'orateur dit que le magistrat, quand il juge, redoute davantage le scrutateur sévère dont l'image lui rappelle la pre'sence...
— Joseph de Maistre. — « Le Scrutateuj\.. »
Sciutans renés et cor Deus...
« L'Académie avertit que cette expression est un terme de l'Ecriture sainte : nous doutons qu'elle soit bien placée dans une harangue. Quant à la petite circonstance du Crucifix, elle ne fait rien à la chose ; nous vous conseillons fortement de supprimer la phrase entière. »
Roze fait un parallèle entre le bon et le mauvais magistrat : « Cet homme-là ne médite point... Faisons donc de la méditation notre occupation habituelle, notre élément, si je puis ainsi dire... »>
Et nous allons voir ici jusqu'où vont la ininutie et les susceptibilités grammaticales et littéraires du correcteur.
— Joseph de Maistre. — « Cet homme-là »
yO JOSEPH DE MAISTRE
nous semble tenir du stile familier. « Si je puis aitisi dire », — il faut : « si je puis m'exprimer ainsi ; » — cette dernière expression est plus noble. »
L'orateur : « Faut-il la chercher (la méditation) dans un chaos d'écrits volumineux et obscurs, l'abus de l'art et la honte de l'artiste ? La méditation saisit le fil, dirige les idées à travers ce dédale et trouve à l'équité une issue. »
— Joseph de Maistre. — « Faut-il la chercher... L'abus de l'art... etc. » Il faut rêver pour comprendre votre pensée dans ces deux phrases dont on n'aperçoit pas la liaison. Vous lui donnerez aisément plus de jour. — Une ligne plus bas : « trouver à V équité une issue... » issue à l'équité n'est pas noble, et même cette expression ne nous paraît pas française. »
L'orateur, faisant allusion au secret des délibérations auquel est tenu le magistrat, dit que « la réflexion met une clé de circonspection sur sa bouche. »
— Joseph de Maistre. — « Clé de circojispection ne va pas ; et moins encore mettre une clé. Vous savez (pour égayer un peu nos observations) que tnettre est un terrible verbe qu'il ne faut employer qu'avec prudence. Il serait d'ailleurs inutile de mettre une clé sur les lèvres ; il faudrait d'abord y placer une serrure et mettre la clé dans la serrure. — Vous ferez bien de changer cette phrase. »
Le Chevalier, signalant aux magistrats les faiblesses du cœur, s'écrie : « Pensez à ce qu'attendirent de vous ces hommes qui placèrent le sanctuaire de la justice dans vos âmes !... »
— Joseph de Maistre. — « On dit métaphysiquement que le cœur ou l'àme du magistrat est\(i sanctuaire de la justice; mais on n'y place point un sanctuaire ; cette tournure n'est pas française. ■>
L'orateur s'embarque ici derechef sur la mer orageuse de la psychologie et paraît confondre l'esprit avec le cœur.
— Joseph de Maistre. — « Vous en voulez furieusement à ce pauvre cœur. — Partout vous conside'rez l'esprit et le cœur comme deux facultés absolues dont l'une est bonne et l'autre mauvaise : c'est très-certainement une erreur. — • En second lieu, si, comme vous le dites, tout vient des sens, l'esprit est donc inspire' par les sens, tout comme le cœur. — Enfin, sans examiner si cette division de l'homme moral en esprit et en cœur est bien philosophique, il serait aisé de trouver, en suivant cette idée, que l'esprit tout seul ne fait que de petites choses et que toutes les grandes actions ont leur foyer dans le cœur. »
L'orateur, s'illusionnant peut-être, s'imagine que les magistrats ont assez de pouvoir pour forcer les hommes à vivre heureux sous l'empire des lois.
— Joseph de Maistre. — « Hélas ! non, mon cher ami, nous n'en avons point assez : les jugeurs ne peuvent presque rien pour le bonheur politique, à moins qu'ils n'entrent, par quelque coin, dans le ministère ; mais alors, ils ne font plus leur métier. »
L'orateur place, en face du véritable magistrat, un humble justiciable qui s'écrie, attendri : Dieu soit loué !
— Joseph de Maistre. — « Vous mettez ces mots dans la bouche d'un homme simple.
Cependant, nous ne croyons pas qu'ils puissent passer, sans trop savoir vous en donner la raison, à moins que vous ne vouliez prendre celle-ci pour bonne : c'est que lorsque nous sommes arrivés à ces mots, nous nous sommes mis tous les deux à rire. Pour mon propre compte, j'ai toujours fait un cas infini de ce premier mouvement irréfléchi, et nous ne cro3'ons pas, en conséquence, devoir vous cacher celui que nous avons éprouvé. »
Le Chevalier dit que si quelqu'un ose dédaigner ce Dieu soit loué ! du justiciable, il a l'esprit faux.
— Joseph de Maistre. — « Non ! il a le cœur mauvais. — Un fils souhaite la mort de son père pour jouir de son héritage, a-t-il pour cela l'esprit faux? Non, sans doute; il fait un syllogisme en règle. Je préfère l'or à la vie de mon père ; or, je ne puis avoir son bien que lorsqu'il
sera étendu dans la bière. Donc, etc. — Il a le cœur gâté, pourri, gangrené : c'est un coquin à pendre, mais il raisonne aussi bien qu'Aristote. L'insensibilité, le vice, ni même la scélératesse ne sont pas fausseté de l'esprit. »
Roze, s'échauffant, dit que le magistrat a la glorieuse prérogative d'être le défenseur de la chose publique auprès du trône, a Les courtisans qui l'environnent sont de vils adulateurs... Nous seuls savons dire la vérité aux rois. »
— Joseph de Maistre. — « Les courtisans qui r environnent... » Sur toutes les autres observations nous vous laissons libre d'en faire usage ou de les rejeter, à votre choix ; mais ici nous vous prions de retrancher cette phrase, pour nous faire plaisir, quand même vous ne pourriez pas vous résoudre à la désapprouver intrinsèquement comme nous. — « A'oiis seuls savons dire la vérité aux rois ». — Nous doutons qu'on puisse parler de soi-même aussi avantageusement. Vous savez qu'on a blâmé feu Enée pour avoir dit : « Sum plus A^neas... » J'entends bien que vous ne parlez pas de vous individuellement ; n'importe, la phrase est trop solemnelle. D'ailleurs, ce privilège exclusif de dire la vérité aux rois ne nous appartient ni dans le droit, ni dans le fait. »
L'orateur parle de la récompense céleste que réserve aux magistrats le Divin rémunérateur, dans son ineffable bonté ; il lui demande de le
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placer au plus haut de sa gloire et le compare finalement au saint homme Job. « Cependant, faibles mortels ne dédaignez pas les récompenses immédiates de la vertu... »
— Joseph de Maistre. — « Nous ne balançons pas à vous dire que tout ce morceau, jusqu'à « Cependant, faiblesmortels..., » doit être retranché ou, ce qui sera mieux, totalement refondu. C'est un sermon dans toutes les formes. On dira que vous finissez par la mort du juste et véritablement, dans cet endroit, l'enthousiasme vous a entraîné hors du barreau et vous a fetté à l'église ; non seulement, le stile général de ce morceau est ascétique, mais, en particulier, Divin rémunérateur, — ineffable, — le plus haut de ta gloire, — et le saint Patriarche ne peuvent paraître qu'en chaire. Au reste, il ne vous faudra qu'un tour de main pour donner à cette tirade une tournure noblement philosophique. »
L'orateur se met à célébrer les mérites du Roi défunt : « Charles le Juste qui vient d'achever l'œuvre glorieuse commencée par ses ancêtres et qui a dit aux laboureurs : « Ne craignez plus le joug caché d'un esclavage barbare ; soyez libres et que vos moissons n'enrichissent plus que les cultivateurs qui les ont fait naitre !... » — Suit un éloge pompeux du nouveau gouverneur.
— Joseph de Maistre. — « Toile ! Toile !
L'avocat général ne doit point parler comme un habitué du. Café de Blanc ! Vous fâchez vos amis : pourquoi égratigner sans raison une plaie mal fermée et vous faire des ennemis en pure perte? Si, dans un traité politique, vous disiez froidement que les affranchissements sont utiles, vous auriez raison ; mais que, dans un discours sur l'esprit du magistrat, vous affectiez de choquer le premier corps de l'Etat, c'est ce qui ne nous paraît pas prudent, ni même décent. On se plaint des efforts de la noblesse pour repousser la magistrature ; ne justifiez pas, en partie, l'antipathie que les magistrats lui reprochent ; n'ètesvous pas bien persuadé, dans votre conscience, que ce morceau lui déplaira ? Eh bien, retranchez-le. — Vous nous direz peut-être que voilà de la faiblesse, de la pusillanimité ! Non, mon cher Roze, c'est de la prudence sans alliage. Ne choque personne sans t^aison nous parait de tous les axiomes le plus incontestable. »
Ici se place un de ces aphorismes profonds qui jaillissent avec une lumineuse abondance de la plume de l'illustre écrivain :
« Le grand art pour l'honnête homme, c'est de savoir marcher ferme entre la faiblesse et la témérité, sans pencher ni d'un côté ni de l'autre. — Quant à nous, voici notre profession de foi : craindre de déplaire quand la justice et la vérité l'ordonnent, c'est le comble de la bassesse ; déplaire de gaité de cœur, c'est une étourderie impardonnable. »
Et avec quelle verve il critique la tirade sur le nouveau gouverneur ! Ecoutons :
« Sur l'éloge du gouverneur, nous pensons comme vous. Il sera trouve' déplacé, et d'autant plus que vous le composiez pendant que le gouverneur arrivait. Nous ne connaissons point encore cet homme-là. Que diriez-vous si, le lendemain de votre harangue, il faisait donner la bastonnade, sans savoir pourquoi, à quelque diable d'affranchi ? Ne vous exposez pas à dire, un jour, comme Rousseau, et comme un de vos amis :
« J'ai peu loué ; j'eusse mieux fait encore de louer moins... (i) »
« Au reste, pour ne vous rien cacher, c'est un grand inconvénient que cet éloge se trouve dans l'exemplaire que vous avez envoyé au comte de S... Nous sentons très bien que vous êtes gêné maintenant. Vous pourriez sauver la chèvre et le choux en fesant un compliment bien court, bien leste, bien encadré, nullement saillant. »
L'orateur, étendant son vol, jette un coup d'œil " sur la face de l'Europe ». Il se montre enthousiaste et très optimiste dans ses apprécia-
(1) « Cette lettre est courte, elle ne l'est pas encore assez », dira plus tard le cardinal Billiet, à propos de la missive d'un évêque de Chambéry à l'Assemblée nationale des Allobroges.
tions : « La guerre, l'affreuse guerre elle-même semble pouvoir justitier ses fureurs ; le sang ne coule plus que pour la liberté des peuples et des mers. »
— Joseph de Maistre. — « On fait une action à la face de l'Europe, mais on jette un coup d'œil 5//r r Europe. — (ibid.) — - Ea guerre, l'affreuse guerre » — nous mettrions la guerre tout simplement.
« ambitiosa recidas
Ornanienta »
« D'ailleurs, l'idée qui suit n'est pas exacte. On ne combat, dites-vous, que pour la liberté, etc.. A'oyez la Russie, la Turquie, l'Autriche, la Prusse, etc. Mon cher, on se joue des peuples à présent comme autrefois.
« Délirant reges. plectuiitiir Achivi ( i ) ^>
« Nous vous conseillons de dire en peu de
( I ) Joseph de Maistie fera dire plus tard au Sénateur, dans le septième entretien des Soircc^ de Saiiit-Pctershourg :
« Coupables mortels, et maliieureux parce que nous sommes coupables! C'est nous qui rendons nécessaires tous les maux physiques, mais surtout la guerre ; les hommes s'en prennent ordinairement aux souverains, et rien n'est plus naturel : Horace disait en se jouant :
Il Du délire des rois les peuples sont punis. »
« Mais J.-B. Rousseau a dit avec plus de gravité et de véritable philosophie :
" C'est le courroux des rois qui fait armer la terre : « C'est le courroux du ciel qui fait armer les rois, u
yS JOSEPH DE MAISTRE
mots (si vous voulez absolument parler de la guerre), qu'elle se fait de nos jours moins cruellement ; qu'au milieu du fracas des armes et des cris des mourants, l'humanité peut faire entendre sa voix... etc. »
L'orateur veut que nous gardions « dans le plus intime de nous-mêmes les indestructibles principes de la justice. »
■ — Joseph de Maistr^e . — « Dans le plus intime de nous-mêmes » n'est pas français. — Indestructible est un adjectif postpositif , du moins dans cet endroit. On ne peut pas plus dire indestjmctible prijicipe que profond puits, tranchant couteau, etc. »
Le chevalier Roze veut que le magistrat se livre à l'étude de l'histoire du droit, « dès les tables des décemvirs , jusqu'aux immenses volumes des jurisconsultes. »
Le philosophe, lui, veut qu'il parle avant tout correctement sa langue et, sur ce terrain, il ne lui passe pas la moindre négligence. — Ecoutez plutôt :
— Joseph de Maistre. — « Dès les tables » Dès sonne mal à l'oreille ; d'ailleurs il faudrait depuis. Tousles Savoyards et plusieurs Français confondent ces deux particules. Fréron relevait cette faute il n'y a pas longtemps : je crois que c'est dans la critique du dithyrambe. »
Mais les monuments de cette histoire du droit, dit l'orateur, « sont perdus sous des titres poudreux ».
AVANT LA RKVOLUTION
— Joseph de Maistre. — « Les titres mêmes sont les monuments ; d'ailleurs cette expression n'est pas française. »
(( Si la loi est muette, le magistrat devra-t-il avouer son impuissance, continue l'orateur ; non, sans doute. Messieurs ; au lieu de suivre les règles d'une équité arbitraire, il ira chercher dans les législations étrangères des principes plus sûrs. »
— Joseph de Maisti^e. — « Non, sans doute, Messieurs, etc. — Nous poursuivrions ainsi : Il ne négligera rien pour, etc. Il interrogera les législations étrangères, etc — Dites mieux, mais dites de cette manière. — Supprimez surtout cette phrase : « // ira chercher des principes plus sûrs », — par deux raisons :
1° Parce qu'elle est imprudente ;
2° Parce que la pensée qu'elle renferme n'est pas juste. En effet, si notre législation nous fournit des principes pour décider tel ou tel cas, bon ou mauvais, il faut s'y tenir et il ne nous est pas permis d'en chercher d'autres ailleurs. Si, au contraire, nos loix n'ont pas prévu le cas, nous pouvons bien chercher dans les codes étrangers des principes pour le décider, mais non pas des principes plus sih^s. Ce serait dire qu'il y a des principes plus sûrs que des principes qui n'existent pas. »
Quelle impitoyable logique !
L'orateur a laissé échapper un mot malheu-
8o JOSEPH DE MAISTRE
reux. « Le magistrat connait-il autre chose de lui que l'esprit ? N'est-il pas tout esprit ? »
— Joseph de Maistre. — « Le croyez-vous, mon cher ami, même auprès d'un joli minois ? En tout cas, cette idée métaphysique, bonne dans La Cowiaissance de soi-même, par Jacques Abbadie, ne vaut rien dans votre discours ; je vous parle de la première partie de votre pensée: « Le magistrat connait-il, » etc. — Quant à la seconde : « n'est-il pas tout esprit ?, cela ne peut passer ; si vous la bazardiez, nous oserions vous répondre d'un éclat de rire, au nom de votre auditoire. »
L'orateur estime que, quand il serait vrai que la science corrompt les peuples, elle ne serait pas moins nécessaire aux chefs qui les gouvernent. Et nunc erudimini !...
— Joseph de Maistre. — « Si par hazard la science n'était nécessaire qu'aux chefs qui gouvernent les peuples, nous serions très-fort dispensés de l'acquérir : d'ailleurs, qu importe la question de savoir si la science corrompt les mœurs ? Craignez qu'on ne dise :
« Oïl ne s'attendait guère De voir Jean-Jaque en cette affaire. »
« Vous feriez bien encore de ne pas citer Salomon. »
L'orateur, abusant peut-être du goupillon académique, distribue de l'eau bénite de cour
H^i^ ^recoU. /A^Oi^e. /«^^i*t:« x/aL^z^u,.^^ <ic-^^^ at^ ' ^z^*-'-'-^ ^-e^t^x,*.*^,^^ \
au Sénat en oénéral et à Son Excellence Monsieur le Premier Président en particulier.
— Joseph de Maistre. — (( OU sont nos Sénateurs savants ?... — Ce morceau déplaira à plusieurs sans flatter personne. Quant à Monsieur le Premier Président, il ne se pique nullement de ce qu'on appelle science. Nous ne croyons pas non plus que vous deviez parler de l'énergie et de la sublimité de son esprit -, les compliments sont bien difficiles. Voulez-vous louer dignement Maitre Président, notre chef? Paraphrasez ces vers de Perse :
« CompositLiin jus, fasque aniini, sanctosque recessus « Mentis, et iiicoctiim generoso pectus honesto.. »
Nous voici arrivés à la péroraison : pas plus que l'exorde et le corps du discours, elle n'échappe à la critique du maître.
— Joseph de Maistre. — « La liberté, les tirans, l'ordre, la paix, etc. Rien de tout cela ne peut subsister, selon nous, et moins encore le suprême bonheur de l'éternité qui se trouve à la fin. Ne sentez-vous pas que tout le monde ajoutera : « C'est le bonheur que je vous souhaite ! » En général, nous croyons que la péroraison doit subir d'aussi grands changements que Vexordre. Cette partie du discours ne doit être qu'un élan de sentiments, sans prétention, sans philosophie et surtout sans métaphysique.
Il faut que les pensées soient liées, enchaînées les unes aux autres, et qu'elles se précipitent rapidement, sans chevilles, ni transitions postiches, comme ca?^, mais, en effet, etc., etc. — Il faut enfin retrancher tout ce qui tient de la dissertation, car l'auditeur ne doit pas réfléchir alors ; il faut qu'il sente, qu'il soit entraîné sans le savoir et que ce bourreau de cœur soit enivré, vaincu, séduit, captivé, enchaîné, terrassé, etc., etc. »
C'est par cette énumération à la Sévigné, digne couronnement de ce traité-miniature, que se termine le travail des deux censeurs. Tous les traits distinctifs du talent épistolaire de Joseph de Maistre, le choix heureux des mots, le tour piquant, l'originalité spontanée de la pensée, toutes les floraisons et tous les éclairs de la conversation écrite et de la conversation parlée, y sont prodigués, au courant de la plume et de cette écriture ferme, correcte, superbe, aussi facile à lire que les caractères imprimés.
Mais nous allons voir reparaître sous le critique l'ami sincère et l'ami véritable, le plus délicat et le meilleur des amis, celui-là même qui donna la preuve de son attachement en s'imposant un labeur de bénédictin pour mettre au point la prose d'un collègue. — Salteur se comparaît à « un rat qui ne s'est aperçu que des trous et des légères imperfections d'un
grand et bel édifice (i). » — De Maistre, lui, n'a rien laissé passer de ce qu'il juge être défectueux. Il a impitoyablement émondé les « branches gourmandes », et autres superfétations de même goût; mais il craint, en maniant la serpe, d'avoir blessé le patient et il termine ainsi (2) :
« Après vous avoir traité de Turc à More, mon cher ami, comme nous le devions en conscience, nous déposons le personnage de critiques pour n'être plus qu'amis ; ou, si vous voulez, nous sommes toujours critiques, mais c'est pour vous féliciter sur les beautés de votre ouvrage avec la même franchise qui a dicté nos remarques. Votre stile, presque toujours pur, est souvent élevé et énergique. Vos conceptions /sont roides et grandes, et tout le monde conviendrait avec nous qu'il n'y a pas, dans votre harangue, une seule phrase (même parmi celles qu'il faudrait retrancher), qui ne vous fasse beaucoup d'honneur. L'ouvrage entier respire la probité, la force d'àme, le patriotisme. Ceux qui ne vous connaissent pas seraient dispensés, après l'avoir lu, de demander quel homme vous
(i) Archives de Saint-Genix. — I.ettre inédite de Salleur à Ro:;e.
(2) Le passage cité est reproduit dans \q fac-siini/e.
êtes, et ceux qui vous connaissent doivent se féliciter, plus que jamais, d'être
« Vos amis, « Maistre, Salteur. »
On ne sait ce qu'il y a de plus remarquable dans ce petit chef-d'œuvre de critique littéraire, de l'érudition vaste et sans cesse en éveil ou du goût sur et éprouvé que choque la moindre incorrection , ou enfin de cet esprit si plein dliiimour qui gaîment souligne les défauts de l'ébauche pour les faire disparaître, en se jouant, sous le polissoir du maître ouvrier. C'est ainsi que déjà se révèle l'homme qui écrira au comte d'Avaray (i) : « Oui, sans doute Salomon a dit: Les blessures faites par un ami valent mieux que les caresses d'un flatteur. Cependant, il vaudrait mieux que l'ami ne blessât pas. J'espère que je ne vous ai pas blessé. »
Comment ne pas admirer ici la franchise de Joseph de xMaistre et la sincérité de son affection ? Où trouver aujourd'hui l'ami qui se prendrait de passion pour l'honneur littéraire d'un
(i) Correspondance. — 14 décembre 1804.
ami, qui se résignerait à le suivre de page à page, de phrase en phrase, ne ménageant rien pour essayer de faire de l'ébauche incorrecte une œuvre presque achevée ?
Joseph louait quand il }■ avait lieu de louer, mais ce n'était pas un flatteur, et, si on lui demandait son avis, il le donnait comme s'il avait eu à rendre un arrêt... non pas, certes, qu'il prît plaisir à cette besogne ingrate. « La lecture d'un manuscrit, a-t-il écrit (i), m'a toujours paru le tour de force de l'amitié. » Mais ce tour de force, il l'accomplissait en honneur, suivant son expression, du moment qu'il avait accepté l'ennui d'une pareille corvée.
Et jamais il ne se départira de cette sévérité, de cette minutie déployée par lui dans la critique du discours de son ami Roze. Plus tard, il apportera le même soin à la correction de ses propres épreuves. On le verra suivre alors le système qu'il employait déjà en 177Q et écrire à la personne chargée de surveiller l'impression de ses Considérations sur la France (2) :
« J'ai fait construire d'abord un er?^ata des plus exacts; ensuite j'ai corrigé toutes les fautes sur un exemplaire même de l'ouvrage ; et quant
(1) Corrcsfondaïu-c. — pcissiiii. — Lettre au vicomte de Bonald.
(2) M. Déplace. — CurrespoiidaiiiC. vi, 217.
aux corrections et additions, elles sont contenues dans un cahier à part et toutes indiquées sur l'exemplaire qui doit servir à la deuxième édition. Avec cette double précaution et la promesse expresse de me faire passer les épreuves, il n'y aura plus que les fautes qu'on y mettra exprès. »
Il agira de même à l'égard de son ami, le marquis Henry Costa, et, lorsque celui-ci lui aura envoyé ses Mémoires historiques sur la Maison de Savoie en demandant l'avis du maître, le maître répondra (i) :
« Juste mesure, simplicité élégante, liberté honnête, choix heureux et sage disposition des matériaux, c'est ce que j'admirerais dans votre œuvre, quand même elle serait partie d'une main indifférente. Vous avez fait un vrai présent à vos compatriotes, qui disent, comme tous les contemporains : Les longs ouvrages nous font peur...
« Enfin, mon cher ami, je vous rends grâce de tout mon cœur o-i je sais ce que je vous dois, au pied de la lettre. Vous avez dû plaire infiniment à mon docte cousin le comte Napîon, que j'ai vu jadis fort courroucé de l'insolente proposition qu'on ne pouvait faire lire une histoire de Piémont. Je ne doute pas qu'après avoir lu
(i) Archives de Beauiegard. — Lettre du ^-i^ juillet 1816.
VOS deux derniers volumes, je n'aie de nouveaux éloges à vous adresser. J'ai pâmé de rire à ce que vous me dites des magnats. — Quant à Son Altesse Sérénissime Monsieur le Public, je suis bien aise qu'il en use bien avec vous et qu'il vous donne des preuves de son approbation. Il est impossible, au reste, que cet ouvrage ne plaise pas. J'ai particulièrement remarqué, distingué et approuvé l'art avec lequel vous avez su, sans la moindre affectation, encadrer çà et là les meilleurs noms du pays. Au reste, il n'y a que justice. Vous m'avez rappelé, par le contraste, les platitudes du bon Grillet (i).
« Je n'ai pas trouvé dans l'épître dédicatoire votre perfection et votre élégance ordinaires. Je remarque aussi que vous permettez, çà et là, au marquis Costa l'usage de l'adjectif accolé au pronom de cette manière : celles résultant, au lieu de celles qui résultent; ce qui est contraire au dogme français. Je ne dis pas que ce soit tout à fait une hérésie, mais c'est un schisme. Je vous dis ceci uniquement pour vous donner, par mes critiques, une pleine confiance à mes éloges; et comme je ne doute pas d'une seconde édition, je me réserve de vous envoyer une liste
M) Le chanoine Grillet, de La Roche, auteur d"un Dictionnaire historique des départements du Mont-Blanc et du Lenian. — Chambéry, Puthod, 1807.
de mes animadi'ersions, si j'en trouve le sujet en avançant. »
Et la comtesse, la comtesse Henry elle-même, la femme supérieure, l'amie qu'il déclare « considérer, vénérer et aimer (con licen\a) sous six aspects : i'' comme femme..., 2° comme femme d'esprit.., 3° comme femme instruite.., 4° comme femme du plus aimable des chambellans..., 5° comme Jacobine..., 6° comme prophétesse..., — total 6 — », elle ne trouvera pas grâce devant cet inflexible redresseur de torts; et, bien avant son mari, elle aura eu son tour, lorsque, le 16 mars 1793, le Comte lui écrivait (i) :
« Je vais vous transcrire naïvement une phrase de votre lettre qui m'a fait dresser les cheveux et qui vous apprendra à respecter la syntaxe. — « Mon mari se tuait de trai'ail : il était à sa fin. >■> — Est-ce le mari ? Est-ce le travail ? — Je vous avoue que je me suis senti couvert d'une sueur froide en contemplant cette amphibologie. Mais enfin, en songeant à quel point vous êtes catholique, j'ai pensé que si, après une parenthèse de onze mois, vous voyiez arriver la fin d'un mari, votre style aurait une teinture brune, au lieu qu'il est couleur de rose.
(i) Archives de Beauregard. — Lettre à Mue /a comtesse Costa. — Lausanne, 17 août 1703.
Ainsi c'est la fin du travail. — Oui, c'est la fin de ce travail ! — Amen. »
Mais revenons au discours du chevalier Roze. Les annotations du comte de Maistre sont de nouveaux jaillissements de sa plus intime pensée sur les hommes et les choses, sur les théories gouvernementales, sur les phénomènes de la vie politique d'alors.
<( Que diriez-vous si, le lendemain de votre harangue, il (le Gouverneur) faisait donner la bastonnade, sans savoir pourquoi, à quelque diable d'affranchi? »
Il n'}' a pas là qu'une boutade.
Dans ce point d'interrogation, nous retrouvons, dès 1779, la trace de l'antipathie profonde que Joseph de Maistre éprouva de tout temps pour l'ingérence de l'autorité militaire dans le domaine civil. Il y a une constante unité dans sa vie : unité d'idées, unité de doctrines, unité de conduite. Esprit net et précis comme les gens de sa race, il a des opinions parfaitement arrêtées sur toutes choses : arrivé à l'âge d'homme, il s'est fait un catéchisme politique, un petit code irréformable de principes dont il ne se départira jamais.
Partisan déclaré de l'équilibre et de la sépa-
ration des pouvoirs, le militarisme gouvernemental était l'objet de ses « animadversions ».
Profondément attaché (il l'a, certes, prouvé) aux princes sous l'autorité desquels Dieu l'avait fait naître, de Maistre n'est point un courtisan. Son bon sens, sa nature indépendante protestent contre ce que M. Albert Blanc a appelé « une longue erreur de nos rois, venue d'une admiration irréfléchie pour le régime prussien (i) ».
De fait, et au moment où Joseph de Maistre écrivait à Roze, le régime du sabre s'épanouissait dans nos provinces avec une exubérance et un sans-gène qui parfois créaient des situations d'un comique achevé. Il n'était pas rare de voir les commandants de place, d'hilarante mémoire, franchir le mur de la vie privée et intervenir jusque dans les démêlés de famille et les contestations d'amour. Certaines formes de chapeaux, certaines coupes de barbe étaient considérées par eux comme séditieuses (2). Et le ci^o-
(1) M. Albert Blanc. — Mémoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.
(2) On ferait un volume des histoires gaies, vraies ou controuvées, auxquelles ont donné lieu les commandants de place et leurs agents subalternes. En voici une, entre autres :
« C'était en l'an de grâce 1824 ; la garde urbaine de la Roche avait à sa tête un tambour-major du nom de Martin Humbert, dont la lèvre supérieure était ornée d'une magnifique paire de moustaches. Or, il advint que ces moustaches, qui donnaient au
ton (i) était l'argument coutumier par lequel ils réprimaient toute velléité de résistance à leurs plus étranges fantaisies : « Ma y n'y a pas de questione!..., » disaient dans leur jargon ces braves magistrats guerriers, pour qui il n'y avait effectivement pas de questions, puisqu'ils faisaient à la fois les demandes et les réponses.
dit Martin une tournure de carbonaro, parurent suspectes à l'autorité militaire, qui réclama la suppression de cet ornement séditieux par la lettre suivante, adressée à M. le Syndic de la Roche:
« Bonneville, le 17 juillet 1S24.
« Monsieur le Sindic,
« Le 8 du courant, je eiivojyer àenxcarabiniere àt ctiit station à la roche pour maintenir le bon ordre, de manière que ajont fait rencontre du tambour maître de la Compagnie de votre Commune, le quelle ave{ de mostaches Longue nuisibles au Gouvernement, le carabinier lui ont fait la proposition de le faire couper, Celui-ci ayant fait une réponse peu analogue à la question par concequence je vous prie, M. le sindic de vouloir bien lui izut desuite couper pour éviter quelque circostance funeste à son égard.
« Je vous salue avec consid
« Le Brig"" Command' le lieutenence des Carabinieres de la province,
« BOLLA. »
Archives de M. Fraissard. — Le Faucignj, du 22 novembre 1868. — Par ce qu'un simple brigadier de carabiniers (gendarmes) piémontais se permettait, en 1824, on peut juger du degré d'arbitraire auquel devait aboutir parfois le bon plaisir d'un commandant de place avant la Révolution.
(i) Expression piémontaise synonyme de violon.
q2 JOSEPH DE MAISTRE
Maris ayant battu leurs femmes, jeunes fous s'en prenant aux réverbères, locataires oublieux de leurs lovers, ivrognes attardés chantant dans les rues au delà de l'heure réglementaire, étaient mandés à la barre du major, qui distribuait équitablement un jour de prison par ci, une amende par là, se bornant souvent à une simple remontrance.
Le major avait à sa disposition un certain nombre d'huissiers militaires (i), portant la buffleterie sans les armes, et la baguette de bois blanc, à l'instar des policemen. Lorsque ces personnages apparaissaient, on savait ce que cela voulait dire et leur présence inspirait une salutaire terreur. Au surplus, dans l'application, la justice des majors ne laissait pas d'être empreinte de bon sens et d'équité. Ils ne jugeaient en somme, ces Salomons du sabre, pas plus mal que des magistrats de carrière ; mais le progrès des idées s'accommodait difficilement de ce genre de justice peu compatible avec les idées de Beccaria.
Leur pouvoir était à peu près absolu et sans contrôle en matière de justice sommaire, d'administration, de police ; ils se mêlaient de tout.
(i) Ces huissiers, désignés dans le peuple par l'appellation de broca, étaient recrutés parmi les vieux soldats, à l'instar des majors qui sortaient tous du corps d'officiers de l'armée.
AVANT LA RÉVOLUTION qS
souvent d'une façon arbitraire et maladroite ; la population, calme pourtant, supportait avec impatience ce perpétuel état de siège ; les bourgeois en faisaient des gorges chaudes, et la magistrature elle-même professait une sainte aversion pour ces militaires bourrus, qui trop souvent marchaient sur ses plates-bandes en usurpant ses fonctions.
Dans le correcteur du discours de 1779, on pressent déjà le magistrat en exil qui, le 9 décembre 1793, écrira de Lausanne au baron Vignet des Etoles (i) :
H Le gouvernement militaire vaut moins que ce qu'il y a de plus exécrable dans l'univers, c'est l'unique éloge qu'on puisse en faire ; je ne le lui dispute point ; je suis magistrat (pour mon malheur, il faut être juste) ; si ce beau gouvernement qui est la mort de la monarchie se rétablit, je dirai ce que j'ai toujours dit: « obéissez » ; j'excuserai les excès les plus scandaleux sur le ton le plus filial, et si, par hazard, la monarchie se rétablissait séparée de la hatonocratie, j'espère que vous me permettrez d'être content. Je ne déteste nullement les Piémontais, je sais ce qu'ils valent, mais je préfère ma nation, du moins le peuple... »
Le magistrat exilé n'aura pas changé d'opi-
(i) CorrcspondciHcc.
g4 JOSEPH DE MAISTRE
nion lorsque, en i8o5, avec sa rude franchise, il écrira de Saint-Pétersbourg au Secre'taire d'Etat du Roi, alors que la troisième coalition venait de rendre à la Maison de Savoie un vague espoir de restauration et même de compensations territoriales (i) :
« Nous vivions depuis vingt ou trente ans sur notre ancienne réputation ; mais il y a de forts préjugés contre nous parmi nos voisins. Vous savez que le gouvernement militaire est l'horreur de ce siècle, et vous savez quels progrès il avait faits parmi nous. Il m'est arrivé d'entendre des choses dures sur cet article ; les Génois et les Cisalpins nous craignent beaucoup sous ce rapport. »
Rapprochement digne de remarque, le « caleb de la diplomatie » aura, vers le même temps, le courage de dire au Roi lui-même ce qu'il écrivait au chevalier Roze dans l'abandon d'une correspondance intime :
« J'ai eu l'honneur de faire connaître à Votre Majesté que nous étions surtout redoutés de nos voisins à raison du gouvernement militaire ; mais cet arcaniim impei^ii ne m'a jamais paru, je l'avoue à Votre Majesté, qu'un enfantillage, qu'un phénomène passager, tout à fait étranger
( 1 ) Correspondance.
aux lois particulières de votre Majesté et à l'essence de la monarchie en général.
« Vos lois, Sire, ordonnaient la présence de cinq juges consommés pour condamner le dernier de vos sujets à trois mois de prison ; il y a donc bien apparence que leur esprit n'était pas d'autoriser un jeune étourdi, échappé des Pages ou de l'Académie, à faire donner de son chef la bastonnade à ce même homme. Dans la vaste monarchie d'Autriche, comme dans la France ancienne et beaucoup d'autres pays, la puissance militaire n'a pas plus d'influence sur l'ordre civil que les prêtres ou les négociants. Il me semble donc que Votre Majesté est dans le cas de satisfaire pleinement sur ce point l'opinion générale, d'autant plus qu'il ne s'agit dans le fond de rien d'essentiel.
« Parmi tous nos voisins, depuis le lac de Genève jusqu'au lac Majeur, le gouvernement militaire est redouté à un point que je ne puis exprimer à Votre Majesté. Cent fois je me suis battu sur ce point avec des Français, des Suisses, des Italiens, dont l'aversion pour nous ne se cachait nullement. Dans une province qui intéresse sensiblement Votre Majesté, il a été dit, il n'y a pas longtemps, ces propres paroles : « Donnez-nous à qui vous voudrez, même au Sophi de Perse, mais délivrez-nous des majors de place piémontais... »
Si de Maistre était homme à parler ainsi au
Roi, quoi d'étonnant qu'il en agit sans plus de façons avec la prose d'un simple collègue?... Ah ! quel terrible homme ! et que le pauvre chevalier Roze dut souffrir sous la griffe impitoyable de son meilleur ami, déchirant les flancs de cette prose flamboyante, si laborieusement façonnée auprès du lit rocailleux où le Guiers traîne ses eaux limpides !...