SUR LA ROUTE DE L'EXIL
A la veille de rinvasion. — Dernière séance de Joseph de Maistre au Sénat. — Acte d'indépendance. — Son calme au sein de la crise. — Son départ raconté par lui-même. — Prise de Chambéry ( i ). — Dernières chevauchées à travers la Savoie. — De Maistre rejoint sa femme et ses enfants. — L'hospitalité au prieuré de Séez. — L'abbé Piffet. — Au col du Petit-Saint- Bernard. — La tourmente. — Une scène sublime. — L'adieu au pays natal.
Voici riieure qui doit marquer pour de Maistre le commencement d'une nouvelle vie. A Chambéry, les esprits sont perplexes, agités, divisés. « On va, on vient, on se heurte, on s'interroge : le doute consume les heures et les minutes sont décisives ; le vieillard manque de détermination et le jeune homme, de conseil (2) ». C'est l'affolement, la désorganisation ; c'est l'at-
(1) C'est sous ce titre que le tableau représentant l'entrée du général Montesquieu à Chambérv figure dans la galerie historique du Musée de Versailles.
(2) Joseph de Maistre. — Cciisidératio)i^ sur la Fraricf.
38o JOSEPH DE MAISTRE
tente fébrile du lendemain. Chacun songe à soi et se compose une attitude. Montesquiou approche : comment le recevra-t-on? en vainqueur, en ennemi ou en libérateur?
De Maistre, lui, dans ces graves conjonctures, n'a rien perdu de sa sérénité. C'est le propre des grands caractères d'essuyer, impassibles, les tourmentes de la destinée.
Son devoir n'était-il pas tracé ? Du haut de leurs vieux cadres, son père et son grand-père ne lui indiquaient-ils pas le chemin à suivre?... Comme son mari, la comtesse de Maistre était prête à s'y engager tout de suite, sans même retourner la tète. Chez elle, brusquement, la provinciale timide, effarée, ménagère, avait fait place à la femme forte ; et simplement, sans discussion, comme s'il se fût agi entre eux d'un intérêt vulgaire, tous deux étaient tombés d'accord qu'ils iraient là où était le Roi, là où tlotterait le drapeau, là où les avaient précédés Nicolas, Xavier, Victor, le marquis Henry et le jeune Eugène son tils...
Que de raisons pourtant eussent pu les faire hésiter, lui surtout ! — Tant d'autres s'apprêtaient à subir, à fêter l'invasion! La Savoie, « la bordure, » comme le disait un peu dédaigneusement Victor-Amédée, n'était-elle pas, en quelque sorte, déjà abandonnée par qui aurait dû la défendre? Et puis ne devait-elle pas ellemême, tôt ou tard, aller où vont ses rivières?...
Et là, sur l'autre rive de cette frontière si compromise, quelles perspectives, quelles promesses d'avenir !
A cette heure de décisions suprêmes, Joseph de Maistre sentait courir dans ses veines ce « soufre de Provence » dont il était si fier. Il se ressouvenait de la Loge blanche, des hardis discours d'autrefois; et puis, comment ne se fùt-il pas ressouvenu aussi de l'oubli où il avait végété, grâce, sans doute, à la suspicion de ses idées françaises ?...
S'obstiner dans une fidélité dont nul ne lui saurait gré, c'était l'exil, la vie errante, les privations à affronter avec une femme enceinte et de petits enfants. C'était ensevelir sous d'irréparables ruines les souvenirs, les tendances, les habitudes d'une existence déjà longue de près d'un demi-siècle.
Mais, s'il est à croire que le sacrifice fut cruel, on peut dire qu'il s'accomplit noblement. Pour Joseph de xMaistre, les angoisses de l'incertitude furent étouffées par l'héroïque sentiment du devoir. Alors qu'autour de lui toutes les classes de la population, remuées par la fièvre des grandes crises, ressemblaient aux fiots tumultueux d'une mer agitée, de Maistre vaquait, comme aux jours les plus paisibles, à ses devoirs de magistrat...
Le i8 septembre, le Sénat, convoqué d'urgence, était appelé à enregistrer un édit du Roi
autorisant une émission de quatre millions de billets. Eu égard à la gravité des circonstances, le ministre, en transmettant l'édit au Premier Président, l'invitait à le lui renvoyer par le courrier du lendemain.
De Maistre se rend au Sénat, accompagné du vicomte Salteur. Le chevalier Roze est absent depuis le 7 septembre (i) ; le trio des inséparables est ainsi réduit à deux. Le Premier Président(2) s'imagine que l'enregistrement sera voté sans délibération et à mains levées; il avait compté sans celui qui, jusqu'à la dernière heure, devait être le modèle de l'intégrité scrupuleuse
( I ) Archives du Sénat de Savoie. — Registre des séances.
(2) Le Premier Président, qui avait succédé au comte Salteur depuis 1790, était un Piémontais, M. Lovera di Maria. C'est par erreur que VHistoire du Sénat de Savoie a prétendu qu'il s'était retiré en Piémont dès le mois d'août car il résulte, du Journal de Joseph de Maistre, contrôlé par les Registres du Sénat, que le Premier Président était encore à Chambéry le 1 8 septembre et qu'il siégea jusqu'au 21, soit jusqu'à la veille de l'invasion.
On lit effectivement dans le Registre des séances :
« Mardi, 18. M"" P. P. Lovera di Maria. P"^"' Giaime. — Sén""* de Savoiroux, Langosco, Dichat, Salteur, Maistre, Vialet. — Av'-fiscal général Reggio. » (M. Reggio avait succédé au commandeur Curti.)
« Vendredi, 21 septembre 1782. — M'' P. P. Lovera di Maria. — Sén""^ Bonjean, Salteur, de Lapalme, Vialet, Juge. — Subs' De la Fléchère. »
et de l'indépendance inflexible, avant de devenir la plus noble incarnation de la fidélité. De Maistre demande la parole, et, jugeant, en son àme et conscience, que l'émission qu'il s'agit d'approuver est contraire aux intérêts du pays, il émet l'avis, - — et son fidèle ami Salteur appuie sa motion, — que le Sénat doit exercer son droit de remontrance, tout en ne refusant pas l'enregistrement définitif.
Et c'est lui-même qui, dans son Journal, relate l'incident en ces termes (i):
({ J'ai dit que le Gouvernement mettait son existence sur une carte, que, dans les circonstances où l'on se trouve, je ne demandais point de résistance avant l'enregistrement; mais qu'on pouvait enregistrer et remontrer, pour remplir notre devoir sans effaroucher l'autorité. — J'ai demandé qu'au moins Monsieur le Premier Président accompagnât l'édit d'une lettre par laquelle il dirait au ministre que nous avions enregistré purement et simplement, parce qu'il ne paraissait pas qu'on voulût aucune remontrance; mais que nous entendions nous décharger absolument des suites funestes que devait avoir l'édit , suivant toutes les apparences.
(i) Joseph de Maistre. — Journal iiitiiiu'.
Archives de la famille de Maistre. — Document inédit.
D'autres membres ont dit à peu près la même chose.
« Le Premier Président a dit formellement qu'il était fort éloigné d'approuver l'édit, que c'était le comble du malheur, mais qu'il fallait de l'argent; qu'on n'en avait point et qu'on n'avait trouvé d'autre moyen de s'en procurer; qu'il voudrait, au surplus (en s'adressant à nous), que nous fussions dans les congrès, que nous avioJis asse^ d'esprit et de connaissances pour mener les affaires; mais que, 77ialheureusement, nous n'étions pas consultés. Sur quoi, me tournant vers le comte Salteur, vu que le discours du Premier Président paraissait s'adresser plus particulièrement à nous deux, qui tenions le dé, je lui dis en riant : enregistroris ce compliment. — Et on est allé dîner (i). »
(i) L'édit fut enregistré le même jour. Le Registre des édtts en fait mention dans les termes suivants :
« Edit du 15 septembre 1792 portant formation de nouveaux billets de crédit envers les R'*^* Finances, pour la somme de quatre millions de livres qui auront cours dans tous les Etats de terre ferme de même que ceux créés par l'Edit du 8 avril 1788.
(Suit le texte de l'Edit.) Teneur du Manifeste :
« Le Sénat de Savoie,
« A tous soit notoire et manifeste qu'ayant vu et lu l'Edit de S. M. du 13 de ce mois duement signé, scellé et contresigné,
Telle fut la dernière séance de Joseph de Maistreau Sénat, son dernier acte comme magistrat : une remontrance au pouvoir, — l'exercice de ce droit qu'exaltait, en 1775, V Éloge de Victor-Amédée III. Et dire que l'homme qui, le 18 septembre 1792, traçait ces lignes d'une plume si dégagée et si légère, qui « allait dîner » allègrement, la conscience en paix, après avoir rempli son devoir, était à la veille d'une de ces secousses qui transforment une existence quand elles ne la brisent pas ! Au moment où il écrit, le soir, auprès de ses enfants endormis, il a déjà fait son sacrifice, pris sa résolution : il a lu une dernière fois, comme un avertissement solennel, l'inscription que Xavier a gravée au bas du buste de leur père :
Incorrupta ficles inidaquo veritas. Qtiando ulluiii inveniait parent!. ..
Et se révoltant à la seuKe pensée de faillir à une telle mémoire, Joseph se relevait prêt à tout événement : « Je n'ai rien à me reprocher, je puis donc me tenir debout... »
portant formation de nouveaux billets de crédit envers les R''*
Finances pour la somme de quatre millions de livres et que ces
billets, de même que ceux créés précédemment, sous la date du
Le 20, rennemi se rapproche. La comtesse de Maistre, emmenant avec elle Adèle et Rodolphe, part pour Moùtiers, sur la route du Petit-Saint- Bernard (i), où elle va rejoindre le chanoine André, son beau-frère, et attendre le Comte. — Celui-ci inscrit cette note laconique dans son journal (2) :
« Départ de ma femme et de mes enfants pour Moùtiers, sur le bruit d'une prochaine invasion des Français; elle emporte mon argent, mon argenterie et quelques linges. »
— Et c'est tout. —
Au 2 I , le journal est muet...
Le 22 septembre, enfin, le général Montesquiou, après avoir coupé en deux l'armée pié-
i^'' juillet 17S6, auront cours dans tous les Etats de terre ferme;
« Vu de plus nos décrets et les conclusions de l'Av'-fiscal général de ce jour, signés Loveria di Maria P. -P. et Reggio;
« Nous avons, par le présent, entériné le susdit édit et ordonné qu'il sera porté aux Registres de céans pour être observé suivant sa forme et teneur.
« Délibéré à Chambéry au Sénat, le i8 septembre 17S8. « Signé, Gabet et scellé. »
Archives du Sénat de Savoie. — Pièce inédite.
(1) Moùtiers est situé à 30 kilomètres du pied du Petit-Saint- Bernard.
(2) Joseph de Maistre. — Journal intime.
montaise, entre sans coup férir dans la ville de Chambérv.
a Une colonne de lo.ooo Français, — dit l'historien militaire de l'armée sarde, — assez mal armés et excédés par la faim et la pluie qu'ils avaient essuyées, entra dans la capitale de la Savoie à sept heures du matin. Bonne partie du peuple , déjà française par s^ympathie de caractère, mécontente du gouvernement piémontais, reçut l'armée française avec joie. Le Sénat, le corps municipal de Chambér}^ et quelques nobles, se voyant ainsi délaissés par la force armée de leur Roi, prirent le parti d'aller audevant de l'ennemi qui s'était déclaré d'y entrer comme libérateur et non comme conquérant, lui firent hommage des clefs de la ville et prêtèrent serment de fidélité à la nation française (i). ')
« Les peuples des villes et des campagnes de Savoie, — écrivait de son côté Montesquieu à l'Assemblée nationale (2), — accourent au-devant de nous ; la cocarde tricolore est arborée partout, des cris de joie accompagnent nos pas.
« La municipalité de Chambéry m'attendait à la porte de la ville pour m'en remettre les
(1) Notice sur la cai)ipjgne du Faucignj', citée par M. César Duval.
(2) Un Homme d'autre/ois.
clefs ; le chef de la municipalité m'a exprimé les sentiments d'attachement et de respect du peuple de Savoie pour la France. »
Ce fut aux cris de Vire la Finance! Vive la liberté ! que le général franchit les portes de la ville et alla planter le drapeau aux trois couleurs là où, huit siècles durant, avait tîotté l'étendard à la croix blanche.
La France, — qui, en Savoie, l'aimait plus que de Maistre ?
La liberté, — qui l'avait désirée avec plus d'ardeur, réclamée avec plus d'éloquence que l'auteur de Y Éloge de Victor-Amédée III ?
Mais il y avait en Joseph de Maistre, suivant le mot de sa fille Constance, ce sentiment de l'honneur « qui imposait silence aux inclinations secrètes et le retenait inébranlable sur la pente où auraient pu l'entraîner son esprit et son cœur ». — Pour lui, qu'était-ce que Montesquiou? L'ennemi de son Roi, l'envahisseur, le contempteur du droit des gens, le représentant du jacobinisme, le porte-drapeau, — non pas de la vraie France telle que l'aimait, telle que l'avait célébrée Joseph de Maistre, la France chrétienne, grande, généreuse, la fille ainée de l'Eglise, — mais de la France « impie, voltairien ne, tyran nique, sectaire, satanique, athée (i)».
(i) Joseph de Maistre. — Passim.
Pour de Maistre, l'entrée du vainqueur est une calamité publique, — le délire de la population, une folie, — la soumission des autorités, une trahison.
« Qui pourrait sans frémir, répondra-t-il aux bulletins de victoire de Montesquiou, se rappeler ce moment, cette dissolution terrible et subite de toutes les autorités, espèce d'agonie qui précède la mort, — la joie transparente des lâches et des traîtres, l'inexprimable douleur des bons, cette force indéfinissable qui entraînait tout, même la valeur, ce fracas sinistre de toutes les colonnes qui s'abimaient à la fois devant le drapeau tricolore, et la fidélité sans armes, meurtrie sous ces ruines, prenant tristement son vol vers les Alpes ! (i)... »
Et pendant que le gouverneur de Chambéry court en poste sur la route de Maurienne, que l'armée piémontaise se replie sans avoir brûlé une amorce, que le syndic Mansord offre humblement à Montesquiou , sur un coussin de velours, les clefs de la vieille cité; pendant que, sur la place de Lans, les fanfares de la Légion des Allobroges jouent le Chant de l'Armée du Rhin (2) et que le Club des Jacobins excite l'enthousiasme de la foule sous les ondées d'une
(1) Discours r? /a iiurquise Costa sur la mort de son fils.
(2) La Marscillaisi'.
pluie diluvienne; pendant que les habitants, partagés entre des sentiments divers, abandonnés à eux-mêmes, se décident à accepter le nouvel ordre de choses; pendant que le Souverain Sénat de Savoie, conduit par le second président Giaime de Pralognan, va, lui aussi, faire acte de soumission au vainqueur (i), Joseph de Maistre nhésite pas : il monte à cheval en plein jour et s'éloigne.
Le soir, il écrit dans son journal cette simple note :
« 22, samedi. Invasion des Français. — Pluie horrible. — Je pars sur le cheval de mon beaufrère Constantin (2). — Coucher à Annecy. »
Le 23, il est à Faverges (3); il s'arrête un instant à Tabba^^e de Tamié (4) et arrive à l'Hôpital (5). Il remonte en selle à deux heures
(1) M. Eugène Buinier. — His-toirc du Sénat de Savoie.
(2) Ainsi se trouve fixée, pour la première fois et d'une façon irrécusable, la date du départ de Joseph de Maistre, qui avait été jusqu'ici inexactement rapportée.
(^) Petite ville située entre Annecy et Albertville, à quelque distance de l'extrémité sud du lac d'Annecy.
(4) Couvent de Trappistes à proximité d'Albertville.
(s) « 2^. Diner à Faverges. Je m'arrête un instant à l'abbaye de Tamié et je vais coucher à l'Hôpital. »
Joseph de Maistre. — Journal intime.
Depuis i8î5, l'Hôpital et Contlans forment une cité unique sous le nom d'Albertville.
AVANT I.A RÉVOLUTION 3qI
du matin, le 24; à neuf heures, il est à Moùtiers (1). M"""-' de Maistre vient de s'éloigner avec son beau-frère André, Adèle et Rodolphe, et ses domestiques. De Maistre, après un instant de repos, se remet en route et ne tarde pas à les rejoindre. On fait ce jour-là une rude étape et par de rudes chemins : on traverse Saint- Marcel, Aime, Bellentre, Bourg-Saint-Maurice; à la nuit tombante, on arrive à Séez, sur ce plateau, l'un des plus merveilleux des grandes Alpes, dont l'Isère baigne le pied et qu'encadre une superbe forêt de mélèzes...
Où loger, en un pareil lieu, avec une femme et des enfants en bas âge?... De Maistre va frapper à la porte du presbytère ; le prieur (2), le bon abbé Pitïet, les reçoit avec cette cordialité simple qui donne tant de prix à l'hospitalité en pays de montagnes. Un souper improvisé par la vieille servante réconforte les voyageurs ; des lits bien chauds sont préparés pour les enfants. ]y[me ^Q Maistre veille sur eux, et, par cette belle nuit d'automne, dans le silence de la nature endormie, sous cette voûte azurée vers laquelle montent les cimes blanches, le Comte
(1) «... Je pars à deux heures du matin et j'arrive sur les neuf heures à Moùtiers, d'où ma femme venait de partir ».
(2) La paroisse de Séez était, avant la Révolution, un prieuré desservi par les Religieux Augustins du i'etit-Saint-Bernard ; aussi les curés y prenaient-ils le titre d'économe ou de prieur.
s'attarde à causer avec le prieur des grands événements dont l'abbé PifFet, lui aussi, comme tant d'autres, allait être la victime... (i).
De Maistre mentionne, le soir, cette halte dans son journal : « Nous arrivons, dit-il, au bourg de Séez, chez le curé, où nous sommes fort bien reçus (2) .»
Le 25 au matin, la caravane est sur le chemin du Petit-Saint-Bernard. Jusque-là, de Maistre a conservé son calme stoïque. Rien de ce qui s'agitait en lui ne s'accusait au dehors. On eût dit un riche étranger, vovageant pour son plaisir, ou quelque amiral à son bord, plongeant un regard tranquille sur l'immensité des horizons.
Quand les voyageurs furent parvenus au sommet du col, le temps avait changé : le vent
(i) L'abbé Piftet occupait le prieuré depuis le 18 février 1780. Chassé par la tourmente révolutionnaire, ayant refusé de prêter le serment qui, suivant l'expression de Joseph de Maistre, «cribla» les prêtres du clergé de France, il reprit son poste le 14 mai 1797 :
« L'an mil sept cent quatre-vingt-dix-sept et le quatorze mai, je soussigné ai recommencé à faire dans cette paroisse les tonctions curiales ; j'ai reçu des lettres de missionnaire signées par le Révérendissime doyen Maistre, vicaire-général, le siège vaquant, en date du vingt mai ; et j'ai reçu de suite celles de chef de la première mission de ce diocèze, signées par le même, le vingtcinq de juin de la même année. »
« PlFFET. »
Archives de M. l'abbé Favre. curé de Séez. — Pièce inédite.
(2) Joseph de Maistre. — Journal intime.
AVANT I-A RKVOLUTION SgS
soufflait en tempête et des raffales violentes balayaient tout sur leur passage. Les nuages, menaçants, s'assemblaient en escadrons colore's de teintes étranges par les rayons intermittents du soleil, — prêts à s'élancer, à se briser les uns contre les autres. Le tonnerre grondait, répandant le long des parois tourmentées des rochers, dans cette solitude grandiose et chaotique, les rugissements de sa voix effrayante. La nature, sur ces sommets déserts, semblait se recueillir, comme à l'heure d'un cataclysme suprême. Les bergers descendaient des pâturages, suivant avec peine les troupeaux affolés comme une armée en déroute.
Sur le chemin étroit, entre le roc et l'abîme, les deux mules qui traînaient l'équipage, à chaque éclat de tonnerre, se cabraient et refusaient d'avancer. Le cocher, se tournant vers le doyen, disait : « 11 faut se hâter, Monsieur le Chanoine, — nous allons avoir la tourmente... » Et, sous la bâche de la voiture, Rodolphe et Adèle, affolés d'instinct comme les mules et les troupeaux, se couvraient les yeux de leurs petites mains et se serraient contre Thérèze, la vieille servante qui les avait vus naître et qui récitait, en se signant, une prière à Notre-Dame-de- Bon-Secours.
Le Comte, seul, paraissait insensible à ce qui se passait autour de lui... On eût dit qu'il était ailleurs, dans un autre monde, qu'une
pensée l'obsédait et lui enlevait la notion de l'heure présente... Il était descendu de voiture: il s'arrêta près d'un massif de rochers qui borde la route (i\ à un quart d'heure de distance à peine de l'hospice fondé par Saint Bernard de Menthon... De l'autre côté, on entrevoyait la vallée d'Aoste, et, en arrière de la route parcourue, dissimulée par un rideau d'épais nuages, était la Savoie, le petit pays où Joseph de Maistre avait grandi, vécu pendant quarante ans, aimé, souffert, succombé parfois sous l'énorme « poids du rien... ». Encore plus loin, c'était la France, le grand pays dont il avait l'esprit, le cœur, la langue, dont il devait être l'une des sloires littéraires...
Le Comte eut-il alors comme une secrète révélation de l'avenir ?... Put-il apercevoir vaguement, dans la brume, Lausanne et l'exil adouci par les causeries avec Necker et M"™^' de Staël, l'île de Sardaigne et la vie claustrale tempérée par les graves soucis de la justice, Saint-Pétersbourg enfin et la misère en habit de cour relevée par la dignité rayonnante d'un ambassadeur de roi sans royaume, rehaussée par son génie
(i) Sur ce massif, connu de nos jours sous le nom de Redoute ruinée et qui fait partie du territoire français, les Piémontais avaient construit le fort du Traverset, qui fut rasé par les armées françaises. Il existe aujourd'hui sur le sommet, à une altitude de 2,400 mètres, un poste de chasseurs alpins.
AVANT LA RÉVOLUTION SqS
de diplomate mis au service de la cause du droit? Entrevit-il l'auréole de gloire qui allait surgir de ces quarante années écoulées dans Tombre, l'étude et le silence, au pied des Alpes?...
Ces Alpes natales, allait-il les quitter pour toujours, disant adieu au tombeau des ancêtres, au petit hôtel de la Place de Laos, à la maison où le Président s'était éteint, à l'intérieur familial « peuplé de bébés roses », au parloir des Ursulines, au banc vermoulu de la colline de Bissy, aux longues soirées bien tranquilles, à la « table verte » de l'audience, à la « table quarrée » du cabinet de Salteur, à Saint-Genix, à la Bauche, à Beauregard, à Marétes, à la Charmille, à tout ce qu'il avait connu et aimé, à tous ces êtres, à toutes ces choses qui sont le pa^s, la patrie ?.. Qu'y avait-il, qu'allait-il rencontrer au delà de ce versant e]u'il venait d'atteindre et sur la pente vertigineuse duquel la tourmente, de sa voix lugubre, et les mules, de leurs reculs épouvantés, semblaient l'avertir de ne pas s'engager?...
De Maistre s'arrêta, comme si des sentiments longtemps comprimés par un suprême roidissement de volonté faisaient explosion, comme si une tourmente aussi éclatait en lui et déchirait son être en deux... Il promena, pendant un instant, sur les sommets de la terre natale son regard devenu fixe. On eût dit que le Comte hésitait à franchir le pas, qu'il se recueillait, tel que l'aigle
mesurant, avant de prendre son essor, les espaces dans lesquels il va planer. .. Mais Thésitation, s'il en eut une, ne fut pas de longue durée ; d'un geste brusque et presque fatal, il reprit le bâton du voyageur, en disant (( à la compagne fidèle de toutes ses vicissitudes », grelottante de froid sur un des sièges de la voiture : « Ma chère amie, le pas que nous faisons aujourd'hui est irrévocable ; il décide de notre sort pour la vie... »
Le 26 septembre, au matin, après avoir passé une nuit agitée dans un « lit dur » qui ne valait pas ceux du bon abbé Piffet, Joseph de Maistre inscrivait dans son journal ces simples mots, laconiques comme un livre de bord, mais éloquents comme l'épopée du sacrifice et de la fidélité :
« 2 5. — Passage du Saint-Bernard. — Ma femme et mes enfants souffrent beaucoup de la tourmente. Couché à la Thuile. Couchée diabolique... ))
Le magistrat obscur était désormais sur la voie douloureuse qui devait le conduire à Timmortalité !