‹ Joseph de Maistre avant la Révolution (volume 2)Chapitre 13 sur 25 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

CHOSHS DE FRANCE

Soirées autour de la « table quarrée ». — Parlotes politiques.

— Joseph de Maistre et la Révolution. — Tourments intimes.

— Confidence au marquis Costa. — Le plus beau royaume après celui du ciel. — De Maistre avait-il le cœur et l'esprit français? — Le sentiment du grand homme révélé par sa fille Constance. — La France en 1791. — Ce que de Maistre détestait en elle. — Les prodromes de la Révolution en Savoie. — Mort tragique du commandeur Curti. — Pamphlet politique et éloge funèbre — La parenté des grands esprits. — Deux prophètes. — La lettre de l'abbé Raynal à l'Assemblée nationale. — Les émigrés. — Montesquiou se prépare à envahir la Savoie. — Cri d'alarme de Joseph de Maistre. — Appel aux armes. — 1702 et 1870. — Souvenirs d'hier et histoire d'il y a cent ans. — Comment s'achevèrent huit siècles de fidélité.

...Dès 1789, les semaines et les mois avaient continué de s'écouler, chaque jour ramenant avec lui l'invariable succession et le joug coutumier des mêmes choses... De temps à autre, au cours des hivers, un dîner en ville, des échanges de politesse entre membres du bureau, un bal chez le marquis d'Yenne ou chez le Gouverneur, rompaient la monotonie de cette existence calme et reposée comme la grande nature alpestre que les trois amis allaient parfois contempler,

aux beaux soirs d'automne, du haut de la terrasse du château de la Serraz (i).

Cependant le comte de Maistre, tout en donnant au monde ce que les convenances ne permettaient pas de lui refuser, n'en aimait pas les plaisirs, trop futiles pour occuper ni même pour distraire son esprit. D'autre part, la tiède atmosphère du foyer domestique, si elle répondait à un besoin de son âme expansive et altérée d'affection, ne suffisait pas à son activité dévorante. Les « buissons de la chicane » ne l'occupaient qu'une partie du jour. Il lui restait l'étude, sa compagne assidue de presque toutes les heures. Et, aux rares moments de loisirs, les parleries (2) intimes reprenaient de plus belle, en toute saison, dans la bibliothèque de Salteur ou dans le cabinet du Comte, voire quelquefois dans l'appartement de garçon du Chevalier, toujours heureux de faire partie du cénacle.

De Maistre y pontifiait, sans pose. Il s'amusait à « faire jaillir de son acier » l'étincelle provoquant une émotion chez Salteur, toujours grave et froid, insensible à la surface comme un caillou. Le Chevalier, consacré âme sensible de

(i) Le château des Salteur, au Bourget, à huit kilomètres de Chambéry. On y jouit d'un panorama sans pareil.

(2) Locution savoyarde, synonyme àt parlote. On la retrouve dans le récit de l'ascension de Xavier en l'j'ii^.

premier ordre depuis son discours sur la Culture de r Esprit, donnait la réplique au maître et prenait sa revanche des coupures que son oeuvre avait dû subir et des branches gourmandes sacrifiées , hélas ! à l'impitoyable critique.

Loin de ces censeurs chagrins qui le poursuivaient de leur jalousie, à l'aise dans cette intimité, de Maistre se plaisait à exhumer de ses cartons et à donner à ses amis la primeur de ses productions, notes écrites sans but bien défini, réflexions sur les hommes et les choses, et toujours, de près ou de loin, observations sur la France...

La France, les trois amis en respiraient l'air et en suivaient fiévreusement les convulsions ; ils assistaient, presque en acteurs, au drame qui s'y jouait. Le soir, la journée achevée, ils se retrouvaient pour deviser des nouvelles, lire en commun les lettres qui leur arrivaient et se passionner pour tous ces grands événements.

Que de choses, en effet, s'étaient accomplies depuis le jour où la France saluait, confiante en l'avenir, l'avènement pacifique de la liberté ! En supprimant « les institutions gothiques et les vieilles formules du passé », la liberté, ce mot magique, ce Sésame, ouin^e-toi ! capable de briser toutes les barrières, devait lui assurer pacifiquement, semblait-il, les bienfaits de la Constitution anglaise ; le petit royaume de Sar-

daigne, quoique n'ayant pas de représentation nationale, n'en jouissait-il pas déjà sous le sceptre paternel de ses anciens rois, et ceux-ci, par la prévoyance gouvernementale, n'avaient-ils pas su aller au devant des revendications populaires et économiser à eux et à leurs peuples les frais d'une révolution ?...

La Révolution, de Maistre en avait salué l'aurore et il en admettait l'inéluctable nécessité :

« A l'époque mémorable où la France comiTience à s'ébranler, — a-t-il écrit (i), — les gouvernements d'Europe avaient vieilli et leur décrépitude n'était que trop connue de ceux qui voulaient en profiter pour l'exécution de leurs funestes projets; mille abus dissimulés minaient les gouvernements ; Celui de France surtout tombait en pourriture. Plus d'exemple, plus d'énergie, plus d'esprit public : une révolution était inévitable ; car il faut qu'un gouvernement tombe, lorsqu'il a, à la fois, contre lui le mépris des gens de bien et la haine des méchants. »

Mais, « cette révolution inévitable, » elle eût pu, elle eijt dû, selon de Maistre, s'accomplir sans bouleversement et, si elle a dévié de son admirable point de départ, c'est par l'excès

(i) Joseph de Maistre. — Lettres d'un Royaliste savoisien. — Œuvres complètes. T. viu.

même des qualités du monarque qui, faute d'avoir eu la force de l'endiguer, de la contenir dans de justes limites, devait en être la victime :

« La France possédait, dit-il, dans son jeune souverainunmodèlede justice, de bonté, de vertu, de mœurs, de vertus religieuses : modèle que le contraste du dernier règne rendait plus éclatant encore. Il voyait sans chagrin l'opinion publique affaiblir le pouvoir arbitraire ; il encourageait même cette opinion ; et dans le calme d'une conscience pure, il croyait n'avoir rien perdu quand il accordait tout à son peuple. »

De fait, le sang n'avait pas tardé à couler là où ne coulaient, au début, que des larmes de joie et d'enthousiasme patriotique. Au sein de cette « erreur universelle » dont parle de Maistre, « la Révolution faisait célébrer de bonne foi aux âmes généreuses des événements qui leur paraissaient annoncer le bonheur de l'espèce humaine (i). »

Le 14 juillet 1789 avait préludé aux excès et aux crimes par la prise de la Bastille, cette victoire sanglante de l'émeute sur une poignée de soldats invalides. Puis étaient venues ces journées du 5, du 6 octobre, contre lesquelles de Maistre déchaînait les flots de son éloquence indignée au point de ne plus connaître de ména-

(i) Joseph de Maistre. — Lettres d'un Royaliste savoisien.

gements dans les termes (i): la foule excitée, comme elle devait l'être bien souvent depuis lors par quelques agitateurs mille fois plus coupables qu'elle, s'était ruée sur Versailles, avait égorgé les gardes du palais et ramené triomphalement à Paris Louis XVI et sa famille... La Révolution était entraînée, enfin, au delà du but qu'elle s'était proposé.

« Lorsqu'on donne à un enfant, disait le grand homme, un de ces jouets qui exécutent des mouvements inexplicables pour lui, au moyen d'un mécanisme intérieur, après s'en être amusé un moment, il le brise pour voir dedans. C'est ainsi que les Français ont traité le gouvernement ; ils ont voulu voir dedans ; ils ont mis à découvert les principes politiques, ils ont ouvert l'œil de la foule sur des objets qu'elle ne s'était jamais avisée d'examiner sans réfléchir qu'il y a des choses qu'on détruit en les montrant ; ils sont allés en avant avec la fougue qui leur est naturelle : on les a laissés faire, et la force morale des gouvernements a reçu un coup terrible (2)... »

Plus de sécurité ; des bandes de brigands incendiaient les châteaux et ravageaient les pro-

(i) Un Homme d'autrefois. — Lettre au comte Henry Costa. {2) Lettres d'un Rojaliste savoisien. — Préface.

priétés. Beaucoup de nobles cmigraient à l'étranger et venaient demander un refuge à la Savoie, pour échapper aux dangers qui menaçaient leur vie. Trois cents députés de la droite et du centre, se voyant impuissants à faire prévaloir leurs idées de modération, abandonnaient l'Assemblée. Necker, devenu impopulaire, donnait sa démission et se retirait en Suisse. Louis XVI, après avoir cherché un soutien dans Mirabeau, ne devait pas tarder à fuir et à être arrêté à Varennes.

A l'horizon, de Maistre entrevoit déjà la silhouette sinistre de l'échafaud sur lequel va être commis « un des plus grands crimes qu'on puisse commettre (1), » et la France touche à cette époque terrible qu'il dépeindra lui-même dans ce tableau où sa plume magique, devenue fiévreuse, semble oppressée par les lamentables événements qui l'inspirent :

" Les lois sont sans vigueur, le gouvernement reconnaît son impuissance pour les faire exécuter; les crimes les plus infâmes se multiplient de toutes parts ; le démon révolutionnaire relève fièrement la tête; la Constitution n'est qu'une toile d'araignée, et le pouvoir se permet d'horribles attentats. Le mariage n'est qu'une prostitution légale; il n'y a plus d'autorité paternelle,

(1) Considérations sur la France.

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plus d'effroi pour le crime, plus d'asile pour l'indigence. Le hideux suicide dénonce au gouvernement le désespoir des malheureux qui l'accusent. Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayante; et l'abolition du culte, jointe à l'absence totale d'éducation publique, prépare à la France une génération dont l'idée seule fait frissonner (i). »

...Dans les discussions auxquelles les trois amis se livraient, Joseph de Maistre, en dépit de toutes les fautes, de tous les crimes, de tous les excès, bien que se proclamant « anti-démocrate et anti-gallican », finissait toujours par prendre le parti de la France après avoir fulminé contre elle, ou mieux, contre les crimes que l'on commettait « en son nom ». Alors déjà il en avait fait son objectif, son sujet de prédilection, étudiant son histoire, ses mœurs, sa littérature, sa politique, ses tendances, son esprit, son caractère, ses qualités et ses défauts (2) ; et, sur les

(i) Considérations sur la France.

(2) « Qu'est-ce qu'une Constitution ? N'est-ce pas la solution du problème suivant :

cahiers dont il extraira les matériaux de son oeuvre, il laisse glisser sa plume rapide et inspirée quand il s'agit de la France. Aussi, la petite académie à trois personnages dut-elle l'entendre bien souvent développer les idées qui, plus tard, prirent corps dans la plus belle page qui ait jamais été écrite sur « le plus beau royaume après celui du ciel (i) ».

Ces événements de France ont le don d'exalter, de monter de Maistre, de lui faire sentir plus cruellement encore sa destinée d'âme incomprise. On dirait qu'il a le regret amer de n'être rien, de ne rien pouvoir : ni empêcher le mal qu'il déplore, ni réaliser le bien qu'il entrevoit, ni prévenir les catastrophes dont il a la prescience, ni administrer le remède que son génie a deviné... Autour de lui, c'est le vide. De petits esprits, semblables à des termites, s'attaquent au colosse qui les domine et les écrase, dont ils jalousent la supériorité, dénaturent les tendances et rapetissent à leur taille les paroles, les écrits et les actes. Salteur et Roze seuls l'en-

« Étant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d'une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent. v>

Considérations sur la France.

(i) Fragments sur la France.

tourent, le comprennent à moitié, sans pouvoir le suivre toujours ; et il en est réduit à griffonner des pages et des pages et à écrire au marquis Costa des lettres telles que celle-ci (i), où il déverse dans le cœur de l'unique ami qui le comprenne tout à fait le malaise indéfinissable dont il souffre :

« Soyez béni, mon très cher ami, de ce que vous êtes venu avec votre aimable épître égayer ma solitude et m'apporter des marques de votre souvenir qui est un grand bien pour moi : le mien allait précisément vous chercher dans ce même moment, je souhaite que vous lui en sachiez gré...

« En m'écrivant deux pages de politique, mon très-cher, vous avez jeté un boulet rouge sur un magasin à poudre. Je suis m oti té sur cet article au-delà de toute expression, et même je vois là, devant moi, douze ou quinze pages écrites qui en appellent d'autres. Mais je suis seul, mal placé, découragé ; je ne trouve autour de moi que froideur, ignorance, et cette envie haineuse des impuissants contre un homme qui »

([) Archives de M. Pierre Goybet. — Lettre médite.

Cette lettre, donnée à M. Goybet par le marquis Costa de Beauregard, ne porte pas de date précise ; mais les circonstances qui y sont rappelées permettent de lui en assigner une postérieure au 4 août 178Q.

Après cette série de points gros de sousentendus, de Maistre en arrive à faire sa confession. Jamais peut-être il ne s'est ouvert, il ne s'est livré avec autant d'abandon. C'est bien son âme que l'on peut lire dans ces lignes :

« Je me dis quelquefois et même souvent que je ne suis rien, que je manque de tout, que les occupations de mon état me paralysent. Je le crois même parfaitement pendant un jour, une semaine, un mois entier; mais ensuite j'éprouve des élancements, des exaltations où il me semble que tout n'est pas faux. C'est ainsi que, ballotté entre la stupeur du dégoût et les accès de l'enthousiasme, je ne vois rien de clair, sinon que je ne sais ce que je suis. — Il n'y a que vous, mon cher et aimable ami, qui m'électrisiez en plus ; les autres me soutirent mon feu ; ailleurs je trouve envie sans secours, — auprès de vous, j'ai secours sans envie : c'est que vous êtes assez riche pour ne pas envier les picaillons de votre prochain.

« Qui sait si, vers le commencement d'octobre, vous ne me verrez pas arriver chez vous avec Montesquieu, Bacon et Mably enveloppés de quatre chemises — et quelques chiffons de papier que je vous lirai pour savoir ce que c'est ? En attendant, tenez, voilà une tirade qui vient de tomber de ma plume :

« C'est cependant cette séance du 4 août qu'on ose appeler une Séance immortelle. —

Voilà, dit-on, ce que l'Assemblée nationale a fait DANS UNE SOIRÉE, poiiv la Frauce et l'humanité ! Hélas ! on peut, sans doute, faire de grandes ïdiUlts dans une soirée ; mais il faut des années... » Le fragment s'arrête là... La plume semble tomber, fatiguée et découragée, de la main du maître. Il en a dit assez, cependant, pour dévoiler le monde d'idées qui le hante. C'est qu'autour de lui, il n'y a que froideur, ignorance et envie haineuse. Condamné à se replier sur lui-même, de Maistre sentait en lui une force paralysée, dont il percevait vaguement la puissance et qu'il brûlait de mettre au service de la France, — non pas que la pensée de servir un autre maître que son roi eût jamais effleuré son âme, — mais parce que la France était pour lui la nation aux destinées de laquelle est enchaîné le reste du monde et que, suivant son expression (i), « la nôtre était malheureusement placée pour recevoir le premier contre -coup de ses ébranlements )). On eût dit qu'instinctivement il retournait à ses origines, vers ces riants pays d'où, cent cinquante ans auparavant, ses ancêtres, poussés par leur destinée, étaient venus avec leur « soufre » de Provence au pied des glaciers alpins. Son plus grand bonheur était d'aller en

(i) Lettres d'un Rovaliste savoisieii.

France (i), de penser à la France, d'en parler et d'écrire à son sujet. Bien qu'il s'en défendît, il laissait transpirer, dans ses causeries intimes avec ses deux amis, le sentiment qu'il cherchait à se dissimuler à lui-même par une sorte de scrupule et de pudeur de sa fidélité. Le secret n'échappera cependant pas à la perspicacité de M'"'' Swetchine, ni à la tendresse de Constance de Maistre ; car le Comte se trahissait, malgré lui, par la tournure de son esprit, dans le charme de son langage et la générosité de son cœur.

Accoudé, dans son cabinet, à la vieille cheminée en marbre deCurienne(2),il fallait l'entendre commenter les actes du drame qui se précipitait, tragique, de l'autre côté de la frontière ; il s'indignait contre les excès, s'extasiant devant les nobles résistances, fulminant l'anathème contre le colosse dans lequel il ne pouvait cependant s'empêcher de reconnaître, presque d'admirer, l'ouvrier inconscient, l'instrument sanguinaire d'une grande régénération sociale voulue de Dieu. Ne désespérant pas de la France, il croyait, malgré tout, qu'elle aurait dans l'avenir, comme elle l'avait eu dans les siècles écou-

(i) Joseph de Maistre se rendait fréquemment à Lyon et à Grenoble.

(2) Commune de la Savoie où se trouvent des carrières de marbre.

lés, un rôle sujet parfois aux éclipses, mais marqué dans le plan divin pour recouvrer tôt ou tard sa rayonnante splendeur.

Son sentiment était que nul peuple n'a reçu une mission plus accusée et que nul n'est mieux armé pour la remplir. Pour de Maistre, la France est à la tète de l'Europe, de même que l'Europe domine les autres contrées du monde : elle a tout à la fois « la masse et le volume ». Elle se suffit à elle-même par l'inépuisable variété de ses produits ; elle ne subit le joug commercial d'aucun autre peuple, elle peut imposer le sien. Et, comme si les richesses naturelles ne suffisaient pas, elle a reçu, en outre, « le sceptre de la mode afin que, régnant à la fois sur les besoins et sur les fantaisies, il ne manque rien à son empire ». Elle gouverne le monde par l'opinion qu'elle crée, par sa langue qui s'impose, par l'art de la parole et la traduction de la pensée qui fait d'elle la dispensatrice de la renommée.

« Une brochure allemande, anglaise, italienne sur les Dr^oits de l'homme, — dira de Maistre ,'i), — amuserait tout au plus quelques valets de chambre du pays ; écrite en français, elle ameutera, dans un clin d'œil, tous les fous de l'univers. On sait que cette langue s'est

(i) Joseph de Maistre. — Lettres d'un Royaliste savoisien.

emparée de toutes les cours, de tous les cabinets, enfin qu'elle est devenue une espèce de monnaie universellement convenue entre les peuples pour l'échange des pensées... La supériorité de la langue continue à donner à Turin un ton difficile à définir, mais qui n'est pas moins réel. Regardez bien, et vous verrez qu'un savoisien dans la capitale est quelque chose de mieux qu'un provincial... »

Pour de Maistrc, les femmes françaises peuvent avoir des rivales en beauté, elles n'en auront pas en esprit, en grcàce, en charme. Elles donnent le ton à la mode, de la même façon que le Français n'aura pas d'émulé en éloquence et maniera, avec la même maîtrise, la plume et l'épée. « Un avocat français, plaidant pour la restitution d'un cheval, sera plus éloquent que les orateurs de la Grande-Bretagne agitant les plus graves intérêts de la nation dans les chambres du Parlement.. »

La Prusse est, aux yeux du Comte, une vaste caserne, a laquelle il reproche d'avoir fourni de fâcheux exemples aux caporaux piémontais ; l'Angleterre est un peuple de marchands, qui n'a pas d'autre politique que celle des intérêts ; l'Autriche est sa bête noire, h son ogre », — elle est pour lui, sujet du roi de Sardaigne, l'ennemi héréditaire. Deux nations, aujourd'hui unies et bien dignes de l'être, devaient se partager les prédilections de ce

grand esprit : la Russie et la France ; l'avenir allait lui réserver de demander asile à l'une et d'y jouer un rôle dont la grandeur ne fut méconnue, peut-être, que du gouvernement piémontais. Quant à l'autre, de Maistre l'aimait, il l'a toujours aimée, même quand il croyait la haïr. Si on l'attaque devant lui, il se redresse et la défend : « Les Français, dira-t-il, ont sans doute des côtés qui ne sont pas aimables ; mais souvent aussi nous les blâmons, parce que nous ne sommes pas faits comme eux. Nous les trouvons légers, ils nous trouvent pesants : qui est-ce qui a raison ? Quant à leur orgueil, songez qu'il est impossible d'être membre d'une grande nation sans le sentir. Les Anglais et les Autrichiens n'ont-ils pas d'orgueil ? »

Au plus fort de la lutte de la République contre l'Europe coalisée, de Maistre s'écriera :

« Un Français peut penser, comme je le pense, que la division de la France serait un grand mal. La foule des étourdis voudrait voir l'Empereur à Paris, pour rentrer vite dans leurs terres ; mais il. ne faut pas blâmer celui qui dirait : « J'aime mieux souffrir pendant quelque temps de plus et que ma patrie ne soit pas morcelée. » La société des nations, comme celle des individus, est composée de grands et de petits, et cette inégalité est nécessaire. Vouloir démembrer la France, parce qu'elle est trop puissante, est précisément le système de l'éga-

AVANT LA RÉVOLUTION 3 3q

lité en grand. C'est l'atfreux système de la convenance, avec lequel on nous ramène à la jurisprudence des Huns et des Hérules.

« Et voyez, je vous prie, comme l'absurdité et l'impudeur (pour me servir d'un terme à la mode) se joignent ici à l'injustice. — On veut démembrer la France ; mais, s'il vous plaît, est-ce pour enrichir quelque puissance de second ordre? Nenni. C'est à la pauvre Maison d'Autriche qu'on veut donner l'Alsace, la Lorraine, la Flandre. Quel équilibre, bon Dieu ! J'aurais mille et mille choses à vous dire sur ce point pour vous démontrer que notre intérêt à tous est que l'Empereur ne puisse jamais entrer en France comme conquérant pour son propre compte. Toujours il y aura des puissances prépondérantes et la France vaut mieux que l'Autriche (i). »

Et, comme s'il apercevait au loin l'envahisseur mettant la main sur un des joyaux de la couronne française et creusant un abîme que l'immanente justice pourra seule combler à son heure, le prophète s'écriera :

« Quant à la morale, non fiirtum faciès est écrit pour les nations comme pour les individus, et il n'est pas plus permis de voler des villes et des provinces que des montres et des tabatières. Quant à la politique, voyez ce que nous a produit l'effroyable système de dépecer

(i) Correspondance. — Lettre du 3 mai 1794.

la France ; il nous a mis au bord de l'abîme et nous y poussera peut-être... Je suis persuadé irrévocablement que le plus grand malheur qui puisse arriver à l'Europe, c'est que la France perde son intiuence : j'ai donc raison de m'y intéresser... »

Aussi bien, à Turin, on ne s'y trompait pas. De Maistre était tenu en suspicion à raison même de ses sympathies pour la France. A son retour de Russie, on l'appellera, non sans aigreur, « // fî^ûîicese ».

Sa fille Constance qui, mieux que tout autre, a scruté les secrets de son cœur, le dira, deux ans après la mort du Comte ; inconsolable, comme au premier Jour de son deuil, elle écrira à l'abbé Rey :

« Qui plus que moi vous pardonne d'être attiré par la France ? — L'illustre père que je pleure était tout gaulois par le cœur et par l'esprit. Tout le précipitait vers elle et ce n'était que par un effort continuel de sagesse et d'honneur qu'il résistait à la pente (i)... »

L'éloquent écrivain que couronnait récemment l'Académie française (2) n'avait pas sous les yeux cette lettre lorsqu'il saluait en de Maistre

(1) Archives du baron Charles de Buttet. — Lettre inédite de Constance de Maistre à l'abbê Rej, du 7 aoiit 182^,

(2) M. Michel Revon. — Joseph de Maistre.

un Français de cœur ; mais il disait vrai et paraphrasait, en quelque sorte, ces lignes de la duchesse de Laval -Montmorency, lorsqu'il s'écriait :

« Ce Piémontais adore la France ; ce bouillant catholique, ce royaliste fougueux aime la nation qui a balayé le trône des rois et abattu les croix des églises. Il l'aime d'un amour invincible et passionné, fier de ses grandeurs, indulgent pour ses faiblesses, aveugle pour tout ce qui semble l'abaisser, enthousiaste pour tout ce qui la rend belle. Il a des transports lyriques pour l'exalter, des pages magnifiques pour la bénir, des mots d'amoureux pour la défendre. Il l'appelle sans hésitation le plus beau royaume après celui du ciel, et ce mot résume ses intimes pensées. Il s'indigne contre les « perruques poudrées » qui l'aimeraient mieux voir démembrée par la coalition étrangère que grande avec les jacobins ; il explique à ces amis inconscients que, si ses armées étaient battues, si son influence venait à sombrer, ce serait une épouvantable rupture de l'équilibre européen, une énorme oscillation dans le monde, avec des suites impossibles à prévoir, peut-être deux ou trois siècles de massacres, à coup sûr la chute de l'humanité dans un irrévocable abrutissement. Il insiste sur ces considérations, il y revient sans cesse dans ses lettres, dans ses opuscules, dans ses grands écrits.

« L'image de la France obsède sa pensée et l'idée de sa mission providentielle s'impose à lui comme un dogme absolu : Gesta Dei per Francos ! Comme il sent bien, avec toutes les forces de son esprit et de son cœur, la profondeur de cette parole ! Comme il comprend que le peuple français est vraiment le bras de Dieu sur terre, le défenseur du droit et de l'idéal, parfois un peu Don Quichotte, un peu étourdi et naïf en ses aventures, toujours héroïque et grand ! Il se console donc de ses fautes et les excuse généreusement, sachant bien que ces abaissements passagers ne sont que des accidents sans lendemain, et que toujours, après l'épreuve d'un instant, le noble combattant se relève en armes, joyeux, ardent, désintéressé, prêt à de nouvelles croisades, plus fort et plus franc que jamais. »

Mais précisément parce qu'il aimait la France et que rien de ce qui la concernait ne lui était indifférent, Joseph de Maistre observait d'un œil épouvanté le spectacle qu'elle présentait alors. Il entrevoyait l'abîme à l'extrémité du « plan incliné » le long duquel roulait la société déséquilibrée. Son vieux sang de royaliste et de catholique entrait en ébuUition sous le coup des

événements, et de Maistre, ami de la liberté, se réveillait adversaire de la licence, de la tyrannie sous toutes ses formes, de tout ce qu'il appellera la canaillocj^atie. Il se prend à détester la France d'alors, en tremblant de voir déborder le flot boueux et sanglant de ses saturnales sur le petit pays de Savoie.

Qui ne le connaîtrait que superficiellement dirait, à lire ses lettres, qu'il abomine les Français. Certes, de Maistre, le monarchiste pour qui le trône était chose sacrée, eut horreur de la France républicaine; plus tard, il tint en non moindre suspicion la France impériale; la gloire de l'épopée napoléonienne lui semblera l'avant-coureur d'un effondrement dont il se réjouira. A quelqu'un qui dira devant lui : « Bonaparte est venu du ciel, » — il répondra : « Oui, il en est venu, mais comme en vient la foudre. » Et cependant, jusque dans ses déchaînements de colère, d'une violence parfois brutale, ce n'est pas à la France qu'il s'en prendra : c'est au jacobinisme et au césarisme, au despotisme d'en bas et au despotisme d'en haut, aux systèmes qui, à ses yeux, font le malheur de la France ; et, étant donné le rayonnement nécessaire de ce grand pays sur ceux qui l'entourent, il maudit le contre-coup que ses vissicitudes politiques doivent apporter à l'édifice européen dont il est la clef de voûte. N'est-ce pas là le nœud gordien de cette apparente contradiction qui

n'est, au fond, que logique pure et unité parfaite ?...

Toute la correspondance intime du Comte, à cette époque troublée, porte l'empreinte de ce dualisme. Ecoutons ce qu'il écrit le 21 janvier 1791 à r « animateur, « à celui que nous pourrions appeler le miroir de ses pensées (i; :

« Vous me direz si vous êtes toujours aussi neckériste depuis que vous avez vu Necker et si vous n'êtes point amoureux de sa femme. Avezvous lu Galonné, Mounier et l'admirable Burke? Comment trouvez- vous que ce rude sénateur traite le grand tripot du Manège et tous les législateurs bébés? Pour moi, j'en ai été ravi et je ne saurais vous exprimer combien il a renforcé mes idées anti-démocratiques et anti-gallicanes. Mon aversion pour tout ce qui se fait en France devient de l'horreur; je comprends très-bien comment ces systèmes, en fermentant dans des tètes humaines, se tournent en passions; croyez qu'on ne saurait trop abominer cette abominable assemblée.

« Vovez comment trente ou quarante drôles exécutent ce que ni le Prince Noir ni la Ligue n'ont pu faire : les massacres, les pillages, les incendies ne sont rien, il ne faut que peu d'années pour guérir tout cela; mais l'esprit public anéanti, l'opinion viciée à un point effrayant : en un mot,

(1 ) Archives de Beauregard. — Lettre au marquis Costa.

la France pourrie, voilà l'ouvrage de ces messieurs. Ce qu'il y a vraiment de déplorable, c'est que le mal est contagieux et que notre pauvre Chambéry est déjà bien taré !... »

Et ici, le magistrat, qui sentait gronder en lui toutes les révoltes d'un homme de gouvernement, d'un ami de l'autorité, se prend à gémir sur les maladresses et les défaillances du pouvoir :

« Dernièrement encore, il est arrivé ici une aventure qui a fait le plus mauvais effet. xMonsieur le Gouverneur a eu une prise chaude avec le Conseil de ville, au sujet d'un officier cité par devant ce tribunal pour cause de loyer. Il a fait mettre au corps-de-garde le propriétaire qui avait présenté la requête, et la chose a été portée au point qu'il a voulu faire arrêter le Syndic qui avait fait décréter cette même requête. Le marquis de La Serraz, député auprès de lui pour cette belle affaire avec l'avocat Piccolet, lui dit: « Monsieur le Syndic est actuellement en séance et si Votre Excellence juge à propos de le faire arrêter, elle est la maîtresse de l'envoyer chercher à l'Hôtel de Ville », et ils sortirent.

« Arrivés au milieu de l'escalier, ils songèrent avec frayeur à tout ce qui pouvait arriver, et après avoir tenu un petit conseil, ils remontèrent pour assurer Monsieur le Gouverneur que le Syndic qui avait signe la requête ne savait pas que la partie appelée fût un officier. Le Lieute-

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nant-général a passé sur cette planche pour reculer. Une partie du Conseil a beaucoup désapprouvé cette démarche des ambassadeurs et il est résulté de tout cela, de part et d'autre, une dose d'aigreur dont, en vérité, nous n'avions nul besoin. »

De Maistre insiste sur la faiblesse de ce « bon Victor-Amédée III, » jouet des conseillers maladroits qui l'entouraient :

« Au reste, mon cher ami, je vous le dis avec le plus grand regret, tous les jours le pouvoir recule, même lorsqu'il veut avancer, parce qu'il s'y prend mal; on donne à notre bon maître des conseils auxquels il ne comprend rien. Nombre de gens dans ce pays et à Turin forment à cet égard d'étranges soupçons; pour moi, je suspends mon jugement, mais il est sur cependant qu'un esprit souterrain travaille contre l'autorité et dicte les conseils les plus perfides. Le gouvernement est dans une attitude de terreur trèsdéplacée, et, quand on tremble, le moyen de faire trembler? »

De Maistre cite, à l'appui de son dire, un petit incident bien significatif en sa drôlerie :

« A Carouge, à deux pas de vous, un simple avocat a eu une prise avec l'Intendant, pour un objet dépendant de la juridiction de ce dernier; ensuite il est allé chez lui pour lui proposer de se couper la gorge. L'Intendant est venu, ou, si vous voulez, s'est sauvé en poste à Chambéry,

OÙ une insolence impardonnable est demeurée impunie par l'entremise même des supérieurs qui auraient dû en faire ou en demander justice. Tout a fini par une espèce d'excuse ambiguë, qui a dû se faire à Carouge, sans publicité. »

La conclusion de la lettre est empruntée à Molière :

(( Voilà, mon cher ami, comment les choses vont, avec tant de moyens de les bien diriger. Quand je vois tant de faux pas, tant de dangers où l'on se jette volontairement, je suis quelquefois comme le Misanthrope :

J'entre en une liumeur noire, en un cliagrin profond. .

C'est, en quelque sorte, une page d histoire que cette lettre du comte de Maistre au marquis Costa, Elle rend à merveille l'état de trouble, d'agitation, « d'ordres, de contr'ordres et de désordre » dans lequel se mouvaient alors le cabinet de Turin et le peuple de Savoie.

Le comte d'Artois, frère cadet de Louis XVI et gendre de Victor-Amédée III, s'était retiré à la cour de son beau-père, accompagné de tout un état-major de princes et de gentilshommes qui, sans crainte de compromettre le roi débonnaire

de Sardaigne, avaient transformé le Piémont et la Savoie en une sorte de camp d'observation, d'où les émigrés faisaient mine de vouloir pénétrer en France pour délivrer Louis XVI de la captivité morale qui préludait pour lui à la captivité eflective et à l'échafaud.

A Chambér}^ les émigrés avaient pour eux les officiers de la garnison, mais contre eux la bourgeoisie et une portion du peuple Cet état d'hostilité ne devait pas tarder à se traduire par maint éclat. Un capitaine des dragons d'Aoste voulut renouveler certain jour le triste exploit des dragons de Piémont envers l'avocat Leborgne : un des confrères de celui-ci fut cravaché en plein visage; une mêlée générale s'ensuivit sur la place Saint- Léger. La population prit parti pour l'avocat; la forcearmée dut intervenir; le rassemblement fut d ssipé et le régiment d'Aoste reçut à bref délai l'ordre de passer les monts.

Le Sénat avait, au milieu de ces graves conflits, une situation difficile : il lui fallait tenir la balance entre le gouvernement et le peuple en am unissant, par sa prudence et son esprit de modération, l'exagération parfois maladroite des ordres venus de Turin et les chocs en retour qui surgissaient des masses profondes.

Le 14 août 1790, un événement tragique vint attiser encore les passions populaires qui grondaient sourdement, prêtes à éclater. A la tète

AVANT LA RÉVOLUTION .^4t)

du parquet se trouvait alors un magistrat, le commandeur Curti, qui passait pour être anime' d'un esprit impartial et d'une sagesse n'excluant point d'ailleurs l'énergie. Il s'appliquait à servir de tampon entre le peuple et le pouvoir; le peuple rendait justice à ses intentions libérales, mais le pouvoir, égaré par de faux rapports ou par une fausse intelligence de la situation , méconnaissait les services du magistrat piémontais, qui en conçut un profond chagrin. — Or, le 14 août lyqo, l'avocat-liscal général fut trouvé mort dans le lit de l'Albane (1).

On crut à un suicide. L'évêque refusa d'accorder au défunt les honneurs de la sépulture ecclésiastique Quelques collègues de Joseph de Maistre intervinrent et affirmèrent que le Commandeur donnait depuis un certain temps des signes manifestes d'aliénation mentale. Une transaction fut conclue. La sépulture eut lieu de très grand matin ; un seul prêtre, le père dominicain aumônier du Sénat, présida à la cérémonie funèbre ; mais une foule énorme de magistrats, de membres du barreau, de citoyens de toutes les conditions, accompagna le Commandeur au cimetière, sous les yeux de la garnison qui, pour prévenir des troubles,

(1) Le père Benod, le concierge du Sénat, aperçut le premier le cadavre et le retira de l'eau.

36o JOSEPH DE MAISTRE

était échelonnée sur le parcours du cortège (i).

Le même jour, on faisait circuler de main en main un pamphlet (2) d'une violence extrême, que Gorrin avait refusé d'imprimer et dont le chevalier Roze a annexé une copie manuscrite à son journal. Un verset de l'Ecriture lui sert d'épigraphe :

« Memoria justi ciim laudibus, et nomen impiorum piitrescei... Prov. cap. 10. vers. 7. »

Voici le texte de ce document curieux qui rend bien, par son ton emphatique et révolutionnaire, le degré d'exaltation auquel les esprits étaient montés :

« Il est mort, l'homme public, ami des hommes... l'ami du peuple et du roi! Il est mort, l'homme instruit de leurs intérêts communs... l'homme connaissant les hommes! il est mort martyr de la vérité et de la justice.

« Triomphez ! nobles ignobles, caste parasite pour qui l'honneur n'est que l'orgueil : il était trop au-dessus de toi pour descendre à cajoler tes vices et ta nullité.

« Triomphez ! ignorants et fourbes égoïstes qui ne voyez et ne cherchez dans vos places

(1) M. Eugène Burnier. — Histoire du Sénat de Savoie.

(2) Archives de Saint-Genix. — Document inédit. — Du 75 août ijgo. Eloge civique du commandeur Curti, avocat général au Sénat de Savoie.

qu'un aliment à votre vanité et à votre ambition.

« Triomphez ! imbccilles agents de la chose publique, dont une paresseuse routine est l'unique science, et une fastueuse hypocrisie l'unique talent.

« Triomphez surtout, vous, petits et vils despotes des tinances, tuteurs insolents des communes que vous déchirez et mutilez à volonté, chétifs calculateurs, absurdes et atroces politiques, pour qui la fourberie est sagesse, et l'inhumanité vertu; vous étiez tous ses ennemis naturels.

« Mais triomphez encore, vous tous, tyrans oppresseurs qui trompez, qui souillez depuis si longtemps les vertus d'un bon Roi, qui ne connaissez pour lors que le poids de la force qu'il vous confie.

« Et tu triomphes aussi, toi qui fus son délateur infâme ; toi qui, partes menées sourdes et traîtresses, lui attiras une disgrâce qui t'es si justement due, mais qui suffirait à peine pour expier le plus léger de tes forfaits; toi qui tis tous tes efforts pour calomnier, auprès de son Roi, ce peuple dont, plus que personne, tu éprouvas et tu éprouves encore la bonté, au sein duquel tu ne trembles pas de promener ta face inique !

« Il n'est plus le magistrat-homme, qui gémissait sur vos fureurs sacrilèges ; qui mode-

3d2 JOSEPH DE MAISTRE

rait, quand il pouvait, la fougue de vos tribunaux impies, où la coupable ignorance, environnée de satellites assassins, croit pouvoir distribuer à volonté la mort ou l'opprobre; où le puissant, le calomniateur et l'espion soudoyé ont seuls droit de parler et où la faiblesse et l'innocence sont toujours barbarement immolées.

(( Vous tous enfin qui avez la lâcheté de poursuivre de vos traits envenimés, dans la nuit du tombeau, celui que votre rage y précipita, lisez ces mots qui contiennent tous les éloges et montrent tous les forfaits :

(( La Savoie pleure la mort du vertueux Curti.

« Et toi, Piémont, qui aurais tant eu à t'honorer de sa naissance, si les fripons qui se pressent autour du trône n'avaient pas condamné à une sorte d'inaction les plus vigoureuses années d'un de ces hommes rares et seuls dignes de mettre en œuvre les bons désirs du Roi, oublie un instant de malheureux préjugés pour réunir tes regrets à ceux d'une nation qui t'estime et de qui il n'a pas dépendu que Tune et l'autre s'aimassent!... »

Chose étrange ! Jusque dans ses débordements les plus passionnés, le pamphlétaire respecte la personne du Roi ; il la met au-dessus de toute attaque, en dehors des redoutables conflits déjà engagés. Le gouvernement, les

ministres, les hauts fonctionnaires sont seuls pris à partie et le principal grief du réquisitoire dirigé contre eux est précisément d'altérer la pensée du Roi, de méconnaître ses intentions, de lui cacher la vérité, de vouloir rompre l'accord entre le peuple et lui ; mais le Roi, il est, il reste encore, comme il Tétait en 1775, comme Louis XVI le fut aux débuts de la Révolution, le père du peuple, le chef de la famille, l'un des rouages essentiels et intangibles de la constitution du pays.

Les funérailles du commandeur Curti avaient été une manifestation anti-piémontaise. L'incident de Carouge auquel Joseph de Maistre faisait allusion en fut une autre. L'agitation ne tarda pas à se généraliser. A Thonon, le médecin Desaix (i) et le procureur Souveiran fomentaient des troubles. Sur la frontière , Charles Gaffe entretenait des correspondances avec les clubs du Dauphiné, répandait des écrits séditieux et, condamné à mort par contumace, assistait, le i'^'' décembre 1791, du haut du clocher de l'église des Cordeliers, à son exécution en effigie (2). Les populations surexcitées

(i) Joseph-Maiie Desaix, 17(54-1825, général sous le Premier Empire, gouverneur de Berlin, mérita par sa bravoure le surnom glorieux de Bayard de la Savoie.

(2) Gaffe avait publié, entre autres, un opuscule (1) d'une trentaine de pages dont Joseph de Maistre nous parlera bientôt et qui était intitulé : Le premier eri de la Savoie vers la Liberté.

(1) Cet opuscule a été réédité en i8qi par F. Ducloz, éditeur à Moùtiers- Tarentaise.

3d4 JOSEPH DE MAISTRE

refusaient de paver la dîme et les droits féodaux ; pour tout dire, « la Révolution s'avançait à grands pas » et de Maistre, posté comme sur un observatoire, la vovait nettement progresser, dominer les esprits, entraîner les cœurs, maîtriser les caractères, emportant tout sur son passage, serments, souvenirs, fidélité... Lui seul, inébranlable dans sa foi, rêvait tristement, écrivait fiévreusement et attendait...

Y aurait-il chez les grands esprits une loi mystérieuse d'attraction qui les pousse à se rechercher, à se rencontrer, à se fréquenter, au travers de la foule, par dessus les épis de la

Tous les griefs fondés ou imaginaires de cette province contre la monarchie sarde y étaient développés en un style incendiaire, « ardent comme les passions qui agitaient toutes les âmes ».

« Caffe attendit l'exécution de son arrêt pour quitter Chambéry. Personne n'ignorait sa présence dans cette ville, mais on ferma les yeux pour ne pas exaspérer les patriotes. Le i^'" décembre, à dix heures du matin, il monta au clocher des Cordeliers, en compagnie de quelques amis, et put de ce lieu élevé contempler la place du Verney, où le bourreau attachait à une potence, au milieu du morne silence de la foule, un écriteau portant ces mots : Charles Caffe, de Chanibérj> , contuniax, condamné à mort pour excitation à la révolte et crime de lèse-majesté. Le soir, il sortit de Chambéry pour n'y rentrer qu'après la réunion de notre pays à la République française. »

M. Eugène Burnier. — Histoire du Sénat de Savoie.

moisson humaine, comme s'ils se reconnaissaient à quelque marque singulière, à un certain air de famille ?...

A Chambéry, de Maistre n'a pas encore pris son essor ; et cependant, d'instinct, il va vers tout ce qui est supérieur. C'était le philosophe des Charmettes qui l'avait inspiré parfois, dans sa jeunesse, et dont il réfutera bientôt les sophisiTies. Ce sera au patriarche de Ferney qu'il s'attaquera pour le terrasser d'un coup de massue. Mais, à ces heures de secousses politiques et de tempêtes sociales qui le mettent en « une humeur noire », c'est avec Mounier qu'il va s'entretenir à Grenoble et, — rapprochement bizarre, — c'est avec Raynal qu'il échange ses observations et ses pronostics, au temps où Bonaparte, lieutenant d'artillerie, soumettait au célèbre abbé son Histoire de la Cor^se, que Mirabeau, mis dans la confidence, saluait « comme la révélation d'un génie de premier ordre (i) ».

L'ancien rédacteur du Mercure avait été longtemps exilé à Genève : c'était un habitué des bains d'Aix. De Maistre et ses amis y avaient fait sa connaissance (2), et le vieux philo -

(1) Jung. — Mriiioiris de Lucien Bonaparte. M. Arthur Lévy. — Napoléon infinie.

(2) Sainte-Beuve. — Portraits littéraires.

33b JOSEPH DE MAISTRE

sophe avait dû trouver, dans le commerce de ces esprits français jusque dans leur rudesse allobroge, un charme assez grand pour ne pas les oublier lorsqu'il accomplit l'acte de courage qui termina sa carrière politique et par lequel il sut réparer bien des fautes de son passé.

Raynal, en effet, revenu, au bord de la tombe, à un sentiment plus juste des dangers que faisaient courir à la France les excès et les crimes de cette Révolution dont il avait été l'un des plus ardents promoteurs, jeta un cri d'alarme dans la lettre, oubliée de nos jours, qu'il remit au Président de l'Assemblée nationale le 3i mai 1791 (i)... Au commencement de juin, le Chevalier en recevait une copie manuscrite, et, le soir, les trois amis purent deviser à loisir sur le retentissant message-, que Yordinaire avait eu la bonne inspiration de leur apporter (2) et qui venait donner raison aux sinistres pronostics du comte de Maistre : .

(i) La lecture de cette lettre souleva un violent orage dans l'Assemblée. Robespierre se borna à dire qu'il fallait pardonner à l'auteur à raison,de son grand âge ; mais Rœderer demanda le rappel à l'ordre du Président qui l'avait lue.

Ce dernier était alors Bureau de Puzy.

(2) Archives de Saint-Genix. — Document annexé zu Journal du chevalier Ro{e. 11 comprend sept pages et demie sur papier format poulet. Il a pour titre: Adresse de Guillaume-Thomas Rajnal remise par lui-iiuùiie à Monsieur le Président et lue à l'Assemblée le même jour. Au bas, se trouve la signature: Guillaume-Thomas Raj>nal. La pièce entière est écrite de sa main.

« Hélas ! — disait Raynal, — j'étais plein d'espérance et de Joie lorsque je vous vis poser les fondements de la félicité publique, poursuivre tous les abus, proclamer tous les droits ; soumettre aux mêmes lois, à un régime uniforme, les diverses parties de cet empire. Mes yeux se sont remplis de larmes quand j'ai vu les plus vils, les plus méchants des hommes, employés comme instruments d'une utile Révolution ; quand j'ai vu le saint nom de patriotisme, prostitué à la scélératesse et à la licence, marcher en triomphe sous les enseignes de la liberté. L'effroi s'est mêlé à ma juste douleur quand j'ai vu briser tous les ressorts du gouvernement et substituer d'impuissantes barrières à la nécessité d'une force active et réprimante. Partout j'ai cherché les vestiges de cette autorité centrale qu'une grande nation dépose dans les mains d'un monarque pour sa propre sûreté : je ne les ai plus retrouvés nulle part.

« J'ai cherché les principes conservateurs des propriétés, et je les ai vus attaqués ; j'ai cherché sous quel abri reposent la liberté, la sécurité individuelle, et j'ai vu l'audace toujours croissante de la multitude attendant, invoquant le signal de la destruction, que sont prêts à donner les factieux. J'ai entendu de ces voix insidieuses qui vous environnent de fausses terreurs, pour détourner vos regards des véritables dangers ; qui vous inspirent de funestes

défiances, pour vous faire abattre successivement tous les appuis du gouvernement monarchique. J'ai frémi, surtout, lorsqu'observant dans sa nouvelle vie ce peuple qui veut être libre, je l'ai vu méconnaitre non seulement les vertus sociales, l'humanité, la justice, les seules bases d'une liberté véritable, mais encore recevoir avec avidité de nouveaux germes de corruption et se laisser entourer de nouvelles causes d'esclavage. »

Raynal gémit de voir la France « rire et danser sur les ruines de sa propre moralité, sur les bords même de l'abîme qui peut engloutir ses espérances ». Il gémit de l'indifférence de la Constituante à l'égard de cette déviation affreuse de l'esprit public ; aussi cette Assemblée, dont la France acclamait les premiers travaux, maintenant « on l'adule pour la corrompre, et ceux qui la maudissent ne se lèvent pas pour la renverser, parce qu'ils ont peur... ». Raynal lui doit toute la vérité; il la dira: « J'ai médité toute ma vie, continue-t-il, les idées que vous venez d'appliquer à la régénération du royaume. Je les méditais dans un temps où, repoussées par toutes les institutions sociales, par tous les intérêts, par tous les préjugés, elles ne présentaient que la séduction d'un rêve consolant. Alors aucun motif ne m'appelait à peser les difficultés d'application et les inconvénients terribles attachés aux abstrac-

tions, lorsqu'on les investit de la force qui commande aux hommes et aux choses, lorsque la résistance des choses et les passions des hommes sont des éléments nécessaires à combiner. »

L'Assemblée, aux yeux de Raynal, a commis la faute unique, mais constante, de ne tenir compte ni de la résistance, des choses, ni des passions des hommes ; de telle sorte qu'elle ne peut préserver son œuvre d'une ruine totale qu'en revenant sur ses pas ou en indiquant cette marche rétrograde à ses successeurs.

Raynal dévoile alors, « sans ménagement », les côtés défectueux de la Constitution française :

« Appelés à régénérer la France, vous deviez considérer d'abord ce que vous pouviez utilement conserver de l'ordre ancien et, de plus, ce que vous ne pouviez pas en abandonner.

u La France était une monarchie. Son étendue, ses besoins, ses mœurs, l'esprit national s'opposent invinciblement à ce que jamais des formes républicaines puissent y être admises, sans y opérer une dissolution totale.

« Le pouvoir monarchique était vicié par deux causes ; les bases en étaient entourées de préjugés et ses limites n'étaient marquées que par des résistances partielles. Epurer les principes, en asseyant le trône sur sa véritable base, la souveraineté de la nation ; poser les limites, en les plaçant dans la représentation nationale.

36o JOSEPH DE MAISTRE

était ce que vous aviez à faire, et vous croyez l'avoir fait.

« Mais en organisant les deux pouvoirs, la force et le succès de la Constitution de'pendaient de l'e'quilibre et vous aviez à vous défendre contre la pente actuelle des idées : vous deviez voir que, dans l'opinion, le pouvoir des rois décline et que les droits des peuples s'accroissent. Ainsi, en affaiblissant sans mesure ce qui tend à s'effacer, en fortifiant sans proportion ce qui tend naturellement à s'accroître, vous arriviez forcément à ce triste résultat : Un roi sans autorité, un peuple sans aucun frein. »

Raynal, poursuivant sa philippique, reproche à l'Assemblée d'avoir oublié que la force du gouvernement doit être en raison du nombre des individus et des intérêts qu'il doit contenir ou protéger. Il relève cette politique de faiblesse et de compromissions, qui lui apparaît comme une perpétuelle dérogation aux principes de 1789 et à la Constitution monarchique que le pays s'était donnée:

« Le mal que vous pouvez détruire, dit Raynal, comment le laissez -vous subsister ? Comment souffrez-vous, après avoir déclaré le dogme de la liberté des opinions religieuses, que des prêtres soient accablés de persécutions et d'outrages, parce qu'ils n'obéissent pas à votre opinion religieuse ?

« Comment souffrez-vous, après avoir con-

sacré le principe de la liberté individuelle, qu'il existe dans votre sein une inquisition, qui sert de modèle et de prétexte à toutes les inquisitions subalternes qu'une inquiétude factieuse a semées dans toutes les parties de l'Empire?

« Comment n'êtes-vous pas épouvantés de l'audace et du succès des écrivains qui profanent le nom de patriote? Plus puissants que vos décrets, ils détruisent ce que vous édifiez. Vous voulez un gouvernement monarchique, ils s'efforcent de le rendre odieux. Vous voulez la liberté du peuple, et ils veulent faire du peuple le plus féroce des tyrans. Vous voulez régénérer les mœurs, et ils commandent le triomphe du vice, l'impunité du crime... »

Raynal se demande comment on peut gouverner, quand, à côté du gouvernement, existe un autre pouvoir qui s'agite en bas et qui arrive à dominer en haut, plus que le gouvernement lui-même :

« Et quelle forme de gouvernement pourrait, s'écrie-t-il, résister à cette domination nouvelle'des clubs? Vous avez détruit toutes les corporations ; et la plus colossale, la plus formidable des agrégations s'élève sur vos têtes : elle dissout tous les pouvoirs. La France entière présente deux tribus très prononcées : celle des gens de bien, des esprits modérés, est éparse, muette, consternée ; tandis que les hommes violents se pressent, s'électrisent et forment les

volcans redoutables qui vomissent tant de laves enflammées. »

Raynal constate avec regret que la déclaration des droits de l'homme aboutit à la méconnaissance de ses de\'oirs :

« Vous avez fait une déclaration des droits; et cette déclaration, imparfaite si vous la rapprochez des abstractions métaphysiques, a répandu dans l'Empire français des germes nombreux de désorganisation et de désordre.

« Sans cesse hésitant entre les principes qu'une fausse pudeur vous empêche de modifier et les circonstances qui vous arrachent des exceptions, vous faites toujours trop peu pour l'utilité publique, et trop selon votre doctrine. Vous êtes souvent inconséquents et impolitiques, au moment où vous vous efforcez de n'être ni l'un ni l'autre. »

Ra}'nal n'hésite pas à demander à l'Assemblée de se dissoudre :

« Croyez, dit-il, qu'aucune de ces observations n'échappe aux amis de la liberté ; ils vous redemandent le dépôt de l'opinion publique, dont vous n'êtes que les organes et qui n'a plus aujourd'hui de caractère, L'Europe étonnée vous regarde ; l'Europe, qui peut être ébranlée jusque dans ses fondements par la propagation de vos principes, s'indigne de leur exagération. »

Le vieux philosophe prévoit, au dehors, la guerre avec l'étranger, — au dedans, l'anarchie,

comme terme fatal de cette politique néfaste :

a Le silence des princes est peut-être de l'effroi ; mais n'aspirez pas au funeste honneur de vous rendre redoutables par des innovations immodérées, aussi dangereuses pour vous que pour vos voisins. Ouvrez encore une fois les annales du monde ; rappelez à votre aide la sagesse des siècles, et voyez combien d'empires ont péri par l'anarchie. Il est temps de faire cesser celle qui nous désole, d'arrêter les vengeances, les séditions, les émeutes, — de nous rendre enfin la paix et la confiance... »

En terminant sa remontrance, Raynal ne voit qu'un remède à tant de maux, qu'un moyen d'ouvrir cette ère dont il souhaite l'avènement: celui de réunir et de renforcer des pouvoirs affaiblis par leur « dispersion » et de fortifier l'exécutif :

« Et ne croyez pas que le rétablissement de ce pouvoir exécutif puisse être l'ouvrage de vos successeurs. Non, ils arriveront avec moins de force que vous n'en aviez ; ils auront à conquérir cette opinion populaire dont vous avez disposé. Vous pouvez ainsi refaire ce que vous avez détruit ou laissé détruire.

« Vous avez posé les bases de la liberté, de toute constitution raisonnable en assurant au peuple le droit de faire ses lois et de statuer sur l'impôt. L'anarchie engloutira même ces droits éminents, si vous ne les mettez sous la

garde d'un gouvernement actif et vigoureux ; et le despotisme vous attend, si vous repoussez toujours la protection tutélaire de l'autorité royale. »

Depuis l'heure où le philosophe octogénaire poussait ce cri d'alarme, dont les trois magistrats savoyards avaient perçu , des premiers, l'écho, — le drame de la Révolution continuait à dérouler, avec un implacable enchaînement, ses péripéties grandioses et terribles : plus que tout autre, le petit pays de Savoie devait en subir le contre-coup. Alors déjà, l'émigration entraînait vers la France un grand nombre de montagnards ; sans apprendre une langue nouvelle, ils n'avaient qu'un pas à faire, un pont à franchir, pour trouver, au delà, du travail, une industrie, souvent la fortune.

Paris avait sa colonie d'Allobroges, la plupart étrangers aux luttes de la politique ; cependant, réunis, menés par quelques agitateurs, ils ne tardèrent pas à constituer une société qui fut, au début, appelée la Propagande des Alpes, puis le Club des Patriotes étraiîgers. On était aux premiers jours de 1792 (i). Les événements

(i) Le général Doppet. — Mémoires politiques et militaires.

se succédaient avec la rapidité de la foudre. Le duel entre l'Europe et la Révolution allait s'engager. Dumouriez avait arrêté les plans d'une guerre générale : on se défendrait partout où la France avait ses frontières naturelles, on attaquerait partout où elle avait à les conquérir. La Savoie se trouvait nécessairement comprise dans le plan d'offensive (i).

Ce plan, il s'agissait d'en favoriser l'exécution en profitant des circonstances et en les provoquant au besoin. Le Club des Patriotes étrajigers fut un des instruments qui servit à ces desseins. Le but avéré de l'institution était d'établir une correspondance patriotique avec les quelques hommes qui, restés en Savoie, désiraient s'affranchir du joug, pourtant bien léger, du gouvernement paternel des rois de Sardaigne. Le Club agissait donc à la fois à Paris et à l'extérieur, en embrigadant les citoyens d'origine savoyarde et en faisant pénétrer par tous les moyens, au delà de la frontière, les idées d'émancipation et de guerre au principe monarchique.

Le 3i Juillet, se produisit une manifestation nouvelle. François-Amédée Doppet (2), chargé

(1) Marquis Costa de Beauiegard. — Un Hoiimw d'autrefois.

(2) Doppet, né à Chambéry en 17^ s et mort en lyqp, fut tout d'abord homme de lettres et médecin. Ardent jacobin, il joua un certain rôle politique de 1790 à 1792, suivit dès lors la carrière militaire et devint général sous la première République.

d'y prendre la parole, demanda la levée et l'organisation d'une Légion franche, sous le nom de Légion des Allobroges. L'Assemblée en décréta d'urgence la formation. Le décret portait que le nouveau corps aurait son dépôt à Grenoble. Le colonel fit immédiatement partir tous les volontaires engagés à Paris, et Doppet reçut, avec un brevet de lieutenant -colonel,' l'ordre d'aller travailler à l'organisation des cadres.

Le 22 août, il se présenta à l'Assemblée, escorté d'une députation de volontaires et prêta, avec eux, le serment de « vivre libre ou mourir ». Le 25 août, il partait pour Grenoble et, quelques jours après, la légion, accrue de nouveaux engagés, était armée et prête à entrer en campagne.

La Savoie devenait en ce moment le refuge des émigrés, qui apportaient dans la petite capitale, au milieu des épreuves terribles de l'époque, leur élégance d'allures, l'entrain frondeur et l'msouciance inaltérable du caractère français,... peut-être aussi, s'il faut en croire les mémoires du temps, une certaine morgue qui ne tarda pas à rendre impopulaires les « cocardes blanches » dont Chambéry était encombré. Le Savoyard a toujours eu la susceptibilité fière des cœurs haut placés ; l'arrogance des nouveaux venus, leur façon de traiter en ville conquise la vieille cité, de trouver tout ridicule chez les indigènes de la rue des Cabornes et de la place

de Lans, n'avaient pas tardé de mécontenter le peuple. De Maistre lui-même, tout en gémissant sur l'infortune des nouveaux venus, n'approuvait pas leur conduite. Il lui arrivera de dire avec sa franchise parfois brutale, qui ne ménage pas plus les amis que les adversaires :

« Ces hommes avaient quitté la France, ils étaient en armes contre elle, ils résistaient aux décrets de l'Assemblée nationale sanctionnés par le Roi; et en parlant, comme vous le faites, de la légitimité du pouvoir exercé par l'Assemblée nationale, il est clair que les émigrés étaient des rebelles (i). »

Le peuple, lui, avait une tendance à les considérer comme une menace pour la paix publique, de nature à créer des complications extérieures.

Profitant de ces fâcheuses dispositions d'esprit, des agitateurs savaient, la plume à la main, jeter eux aussi « un boulet rouge sur un magasin à poudre. » Le Premier Cri de la Savoie j^ers la Liberté, de Catfe (2), — VAdresse au Prince de Piémont, — tiVEtat moral, phfsique et politique de la Maison de Saiwie, de Doppet, arrivaient en contrebande et circulaient dans toutes les mains.

(i) Œuvres, T. vu. — Lettre d'un Rojuliste savoisù)/.

(2) Docteur Coriiil. — Un Patriote savohien pendant la Révolution française. 1802. Moutiers-Tarentaise. F. Ducloz. éditeur.

« Le Premiei" Cri de la Savoie vey^s la Liberté, écrivait de Maistre à son ami Costa (i), est une petite œuvre bien détestable, imprimée à Paris sur du papier et avec des caractères d'une grande beauté (notez bien ceci): on nous y propose doucettement de voir ce qui nous conviendrait le mieux, de nous donner à la Suisse ou à la France, ou de nous révolter pour notre propre compte. Sous une apparente modération, la pièce est fort incendiaire, mais les amateurs de Chambéry trouvent cela d'assez bon ton et l'un d'eux me disait hier qu'il ne doutait pas que, si le Roi et le Prince de Piémont lisaient cette brochure, ils ne l'approuvassent beaucoup. Et cela très-sérieusement... Je vous dis qu'ils sont fous.

•< Cepamphlet, qui contient mille chosesdures contre les Piémontais, a fait le plus mauvais effet à Turin et a produit, de la part du gouvernement, une de ces niaiseries politiques qui m'impatientent : comme la brochure porte le nom pseudonyme deGorrin, imprimeur de notre ville, on a cru faire un fort coup de lui commander un désaveu; en conséquence, nous avons vu paraître une belle feuille de Monsieur Marc-François Gorrin, portant qu'il a été fort surpris, etc., etc, ...et qu'assurément il est incapable, etc.! Sans doute, il est incapable d'avoir

(i) Archives tie Beauregard.

AVANT LA RÉVOLUTION 36q

d'aussi beau papier et d'aussi beaux caractères. — Ne trouvez-vous pas que de pareilles platitudes font mal au cœur? et notez bien, ce que j'oubliais de vous dire, que dans cette prose de Gorrin, qui de sa vie n'a parlé français, on reconnaît aisément le style pur de l'Avocat général ! »

De Maistre revient à cette idée, qui le poursuit comme une obsession... Et ce n'est point, cette fois, par une citation de Molière, mais par un vers du poète latin qu'il termine ses lamentations, confiées au cœur ami du châtelain de Beauregard :

« Au reste, mon cher ami, il n'y a rien de si difficile que de se procurer cette brochure pour une demi-heure : le Gouvernement en recherche tous les exemplaires avec avidité ; ceux qui en ont n'osent pas les montrer. Ainsi, ne soyez point surpris que je ne vous l'aie pas fait connaître. Cette belle œuvre a, je crois, 29 à 3o pages d'impression ; on me l'a fait lire trèsrapidement. Depuis, j'ai voulu l'obtenir pour une heure, la chose n'a pas été possible. — C'est, au reste, un tas de calomnies fort aisées à réfuter, même d'une manière brillante, si le Gouvernement voulait s'y prêter ; mais il vaut bien mieux dicter un placard à Monsieur Gorrin !

Quos vult perdere Jupiter dementat...

Le Gouvernement, du reste, malgré toutes

SyO JOSEPH DE MAISTRE

ses maladresses, avait Tceil ouvert sur la frontière. La France, en y accumulant des forces considérables, cachait à peine ses intentions belliqueuses. Il fallait aviser. Au printemps de 17Q2 commence la concentration, en Savoie, des forces piémontaises, dont le commandement est confié au général de Lazary, un parent de Joseph de Maistre. Ce dernier écrit, le 27 avril, au comte Henry Costa (i) :

« Le régiment d'Aoste a subitement passé le Mont-Cenis; nous attendons encore à Suze un bataillon des Gardes et un second régiment de cavalerie. Les provinciaux ont reçu ordre de prendre les armes subitement ; enfin nous aurons, le I 3 du mois prochain, 22 bataillons, à ce que disent les gens les mieux instruits. On parle beaucoup aussi d'un corps de douze mille Suisses ; mais quoique je sois sur depuis longtemps de nos arrangements avec cette puissance, je ne sais si ces braves gens sont réellement sur le point de nous joindre. — Vous concevez bien que cent mille feuilles de papier ne suffiraient pas pour vous rendre les discours courants : Entrerons-nous ? — N'entreronsnous pas ? — Est-ce un mal ? — Est-ce un bien ? — On ne tarit pas. Des dames parlent déjà de l'endroit où elles s'enfuiront. Le peuple

(i) Archives de Beauregard.

toujours sage dit que cette calamité nous écrasera parce qu'on n'a pas voulu lui laisser chasser les cocardes blanches ; quelqu'un m'a rapporté qu'un docteur de boutique disait hier qu'il se tournerait du côté des plus foj^ts. \'o3'ez les entêtés ! — Tout ceci ne vaut pas le diable, nous avons force canons, mais point de citadelles ! Notre pa3^s sera donc un champ de bataille, si les Français entrent; si nous entrons, cela vaudra mieux, mais en même temps il faudra nous garder. — Un repos de terreur de part et d'autre serait peut-être ce qui vaudrait le mieux. Ce vœu peut n'être pas sublime, mais je le crois prudent... »

C'était bien, comme le disait Joseph de Maistre, un « repos de terreur » qui régnait au pied des Alpes ; mais la fin de ce repos n'était pas pour effrayer ces robustes enfants de la montagne, toujours prêts à laisser allègrement la charrue et à reprendre leur place dans le rang, autour du drapeau sous lequel les ancêtres avaient combattu, de père en fils, vainqueurs souvent, héroïques toujours, même dans la défaite.

VU

Quand le Roi rappela à l'activité les régiments provinciaux, la voix du sang savo3^ard parla... C'était le boute-selle.

« L'appel royal, dit le marquis Costa (i), retentit au pays savoyard comme la fanfare joyeuse qui, le matin, sonne le réveil d'un camp. Là tout était calme, et brusquement tout s'agite ; c'est un pêle-mêle d'armes et de chevaux, d'hommes qui se croisent, se heurtent avec une hâte bruyante qui les confond, les groupe, les sépare, et donne à la scène le pittoresque tantôt gai et tantôt sauvage, mais toujours martial, que Bourguignon et Salvator Rosa ont si excellemment rendu.

« C'est ainsi que nos dignes gentilshommes savoyards décrochaient leurs rapières, rajustaient leurs uniformes et dételaient de la charrue, pour le remettre sur le pied de guerre, le vieux cheval qui, avec eux, avait passé sa jeunesse au service du Roi.

« Paysannes et bourgeoises embarquaient leurs maris et leurs enfants comme de vraies Romaines. Chacun, en arrivant au camp, rivalisait d'entrain et d'activité ; c'était avec la plus admirable désinvolture que les riches et les pauvres se ruinaient en équipages. — « Nos soldats, disait le marquis Henry, mettent leur dernier sou à faire aiguiser leurs sabres... »

En rappelant ces scènes sublimes dans leur simplicité antique, l'écrivain passe la plume au soldat, le soldat s'écrie :

(i) Un Homme d'autrefois.

AVANT LA REVOLUTION :)j:>

« Comment, en transcrivant ces choses, ne pas se reporter à de plus récents souvenirs? O soldats de mon pavs, si, depuis le temps où vous admirait le marquis Henr}', tout a changé autour de nous, vous êtes demeurés, vous, bons, généreux, patients et braves ; on ne saurait se plaindre, ni redouter le danger que l'on partage avec vous ; qui vous regarde parmi les dures fetigues de la campagne vous aime, qui vous voit au feu vous admire, et bienheureux est celui auquel échoit l'honneur de vous présenter à l'ennemi !... »

En enchâssant ici, comme une relique, cette admirable page, pourquoi ne rappellerions-nous pas que, derrière celui qui l'a écrite, pour signer avec lui, de la pointe de l'épée, le pacte indissoluble entre la petite France et la grande, il y avait alors tous les héritiers de ces noms , illustres ou obscurs, qui, à travers ces pages, surgissent au premier plan ou s'effacent dans la pénombre, tous unis dans un même sentiment de patriotisme et de fidélité à la patrie, en face de l'ennemi ?...

Mais l'ennemi était alors, pour la Savoie, le voisin puissant posté à quelque distance, prêt à s'élancer, cherchant un prétexte, épiant l'occasion d'exécuter le coup de main préparé par la politique, ce contempteur éternel des principes de la justice et du droit,

La politique française, s'il faut en croire

l'historien diplomate (i) qui a pénétré les arcanes du cabinet de Turin, avait d'ailleurs fait au roi de Sardaigne, au nom de la République, des avances que, sous l'influence du comte d'Artois, Victor-Amédée III avait déclinées.

(( Le Roi songea, à une ligue italienne ; mais une longue paix avait énervé autour de lui les natures méridionales. Joseph II et Léopold en Toscane, tout en méditant la résurrection de l'idée gibeline, n'avaient en aucune façon cherché à réveiller les gouvernements de Venise, de Milan, de Toscane ; la sûreté des peuples avait été sacrifiée à leur bien-être. Le métier de soldat était fait, à Milan et a Naples, par des Espagnols, puis par des Autrichiens ; à Rome, par des Suisses ; à Venise, par des Schiavoni (2). L'opulence des villes, la magnificence du climat, la facilité des mœurs avaient dirigé sur les arts les préoccupations administratives ; ce n'étaient que fêtes et musiques. Sommeil plutôt que décadence ; rêve d'une nation endormie qui aura sa matinée. Le Sénat de Venise ne répondit à l'appel du roi de Sardaigne que par une déclaration de neutralité désarmée. La Toscane fut

(i) M. Albert Blanc. — Mémoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.

(2) Esclavons, Croates.

AVANT I.A RÉVOLUTION 'ijb

le premier pays d'Europe à reconnaître la Republique française. Le reste ne bougea pas.

« Se trouvant seul alors, entre la France et l'Autriche, le roi de Sardaigne préféra l'alliance autrichienne à celle que Sémonville venait offrir de la part de la France. L'effroi que lui inspirait la nouvelle république l'emportait sur les séductions mises en œuvre par l'envoyé français : il refusa l'offre qu'il lui faisait de la Lombardie et de toutes les conquêtes que ferait en Italie l'armée française unie à la sienne. »

Repoussée sur le terrain diplomatique, la République devenait pour le Roi une ennemie, mais une ennemie qui, sans déclaration de guerre, s'apprêtait à fondre sur une proie facile à surprendre et tirait l'épée tout en se défendant de vouloir en user. Les deux armées s'observaient ainsi, des deux côtés de la frontière, et Joseph de Maistre, avec sa merveilleuse lucidité, prévoyait l'heure inévitable où la ligne de démarcation serait franchie et où les fusils partiraient tout seuls...

Moins bien avisé, Lazary, qui commandait les forces piémontaises, s'endormit dans une sécurité trompeuse qu'amis et ennemis semblaient s'accorder à entretenir. La population, surexcitée par les idées nouvelles, était dans un état de fermentation que les maladresses du pouvoir ne faisaient qu'augmenter. « L'amour du changement, dit le marquis Costa, l'indifté-

SjO JOSEPH DE MAISTRE

rence et enfin la peur qu'inspirait un groupe de jacobins bien connus, avaient d'avance paralysé toute résistance. Les révolutions ressemblent, du reste, à ces litanies où tous les saints sont, tour à tour, priés avec une égale ferveur. La Savoie se tournait alors vers Montesquiou (i). » Montesquiou, lui, occupait le camp de Barraux, s'appliquant, à l'aide d'émissaires habiles, à duper Lazary, qui avait tranquillement installé son quartier général au château de Bellegarde, sur la route de Grenoble. Peut-être même le général français, sans intention bien arrêtée d'envahir le territoire de la Savoie, fut-il débordé par les événements et entraîné par l'ardeur de ses troupes, qui supportaient mal l'inaction à laquelle elles étaient condamnées dans un camp marécageux et dépourvu de vivres, au pied du fort de Barraux. Il semblerait qu'à ce moment l'envahissement de la Savoie ait été le résultat d'une sorte d'entente et que le gouvernement piémontais fût décidé à ne pas opposer une véritable résistance. — Montesquiou fit secrètement prévenir le chevalier de Perron, gouverneur de Chambéry, du jour de l'attaque, « ce qui donna à celui-ci le temps de faire évacuer ses effets et de donner ses ordres pour retenir les chevaux de la poste nécessaires à sa retraite (2) ».

(i) Un Homme d'autrefois.

(2) Archives de Breil (Alpes-Maritimes). — Notice sur la

AVANT LA RÉVOLUTION Syy

Dans la nuit du 21 an 22 septembre, Lazary dormait paisiblement lorsqu'il fut réveille' par la fusillade qui cre'pitait à quelques pas de lui. C'était le maréchal-de-camp français Laroque, qui, à la tête de douze compagnies de grenadiers et d'une poignée de dragons, surprenait les avant-postes, qui furent emportés sans résistance. Lazary essaya de se ressaisir et de mettre en ligne les forces qu'il avait sous la main ; mais Montesquiou, par une manœuvre hardie et décisive, coupa en deux l'armée piémontaise : l'un des tronçons, avec le général en chef, fut rejeté au delà de Montmélian et recula vers les défilés de la Maurienne, après avoir fait sauter les ponts de l'Isère ; l'autre fut refoulé contre le massif des Bauges et s'achemina vers la Tarentaise, pour se réfugier en Piémont par le Petit-Saint-Bernard et la vallée d'Aoste (1). Quant aux autorités piémontaises, au lieu de rester à leur poste, elles se hâtèrent d'abandon-

campagne du Faucigny, attribuée au comte Guigues de Revel, officier de l'armée sarde.

M. César Duvai. — L'Invasion i/e la Savoie par l'arnice sarde en lyç^.

(i) Marquis Tredicini de Saint-Séveriii. — Un RégiDienl provincial de Savoisiens.

M. Jacques Bourgeois. — L'Histoire et le Centenaire de i/Ç)2.

ner le pays en donnant le signal du sauve-quipeut (i).

(f Ainsi, dit le marquis Costa (2), finirent misérablement pour la Savoie huit siècles d'honneur et de fidélité traditionnelle !... »

(i) Notice sur la campagne du Faucigiiy. — Document cité. (2) Un Homme d'autrefois.

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