XX. Kal. octob. A. Ch. M.DCC.LXXV
(i) Archives de M. Jacques Bourgeois. — Exemplaire de V édition de l'JJS. — Pièce inédite.
(2) Au docteur Roze — à l'ami intime, au compagnon d'études, — l'auteur a adressé cet opuscule de sa composition — afin que ce petit présent d'amitié soit entre eux un gage d'amitié.
Le 20 des calendes d'octobre, à Chambéry, en l'an de grâce
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Si nous pénétrons dans le for intime de l'orateur de 1773, si nous cherchons à définir, à analyser ce qu'il pensait alors, combien nous serons loin de l'implacable contempteur de la raison humaine, du fataliste chrétien sous les traits duquel on se complaît, de nos jours, à le représenter !
Pour une certaine école, de Maistre est « un ogre )), un épouvantail, l'ennemi-né de la liberté et de la société moderne, « l'apôtre du Dieu cruel, du pape intransigeant, du roi absolu..., l'avocat de tous les paradoxes horribles, le théoricien de toutes les ironies sanglantes, le docteur de tout ce qui peut taquiner et exaspérer les hommes nouveaux )> (i).
Sa théorie sur le gouvernement temporel de la Providence jetterait le découragement dans les âmes, en ne leur laissant que l'alternative de se soumettre aveuglément à la volonté divine ou de se consumer dans une complète impuissance. Ses doctrines sur le droit de punir ne seraient ni moins inhumaines, ni moins dan-
(i) M. Michel Revoii. — Joseph de Maistre. — Le jeune et éloquent auteur s'est chargé d'ailleurs de démontrer qu'il n'est point de l'école dont je parle.
gereuses. L'idée d'expiation, comme base exclusive de la peine, l'aurait conduit à légitimer l'horreur des supplices, à justifier les erreurs judiciaires et à faire de la crainte du châtiment le pivot de l'édifice social (i).
Le cadre modeste de ce livre ne comporte pas une incursion dans les sphères de la philosophie politique; mais, puisque nous étudions la jeunesse du grand homme et la formation de son esprit, bornons-nous à planter un jalon sur la route... Il aura son utilité, quand il s'agira de rechercher si de Maistre était aussi éloigné qu'on le pense des institutions démocratiques...
De Maistre se présente à nos yeux, à vingtdeux ans, non seulement comme un catholique ardent, convaincu, — il n'a jamais cessé de l'être, — mais comme un esprit d'une rare sagacité politique : il proclame que la religion, nécessaire aux individus, l'est plus encore aux sociétés.
La religion doit être, suivant lui, protégée, parce qu'en la protégeant, l'État se protège luimême, et qu'en maintenant dans les masses l'esprit religieux, il y maintient par là même l'esprit de respect, de discipline, de devoir, de soumission aux lois , tout en prévenant les
(i) Frank. — Philosophie du droit pénal, chap. iv.
révoltes et les soulèvements des couches inférieures, les crimes et les excès d'en haut.
Mais si de Maistre veut faire de la religion la base fondamentale de l'état social, il réprouve les bûchers de l'Inquisition. Il ne veut pas que le clergé, l'un des ordres de l'État, détruise l'équilibre à son profit ; il n'admet pas plus son ingérence dans le domaine civil que la liberté absolue de la parole et de la presse. (( Qui sème le vent récolte la tempête ». Il laisse à chacun la liberté de penser à sa guise ; mais si cette pensée, se traduisant au dehors, menace l'ordre social et bat en brèche l'un de ses remparts nécessaires, l'Etat doit intervenir sans faiblesse.
Tout ce passage du discours est saisissant. En le lisant, on songe, malgré soi, aux périls dont la génération, qui suit la sienne à cent ans d'intervalle, est menacée, par cela même que l'on a désappris au peuple la prière et, avec elle, la résignation.
De Maistre s'affirme comme monarchiste par tradition, par éducation, par foi, par conviction. Il dit déjà ce qu'il ne cessera de répéter plus tard, notamment dans ses Lettres et dans la préface de son Essai sur le principe générateur : à ses yeux, ainsi que pour la plupart de ses contemporains, pour les préparateurs même de la Révolution, pour l'abbé Raynal, avec lequel nous le verrons bientôt se rencontrer, la monar-
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chie telle que les siècles l'avaient constitue'e sous l'inspiration du christianisme, en Savoie comme en France, est « la forme de gouvernement la plus propre à garantir la stabilité des empires. »
iMais de Maistre n'est pas un partisan du pouvoir absolu ; il souffle sur les « vieilles formules », il célèbre la chute des « institutions gothiques », il applaudit à l'anéantissement des derniers vestiges du gouvernement féodal et il salue (( l'avènement de la philosophie » dans les institutions politiques, ce qui ne peut être autre chose qu'une sage liberté.
Ennemi déclaré de l'ignorance, le jeune de Maistre veut l'instruction du peuple : c'est un « esprit libéral, )> — on trouve le mot dans sa correspondance, — partisan de l'autorité, mais aussi de la liberté. Si la monarchie a ses préférences, c'est à la condition qu'elle soit modérée, ferme et honnête, qu'elle ne pèche ni par excès de rigueur, ni par excès de faiblesse, qu'elle ne permette pas à quelques privilégiés de s'enrichir aux dépens du plus grand nombre, qu'elle assure l'ordre et le respect de tous les droits.
Il ne veut pas de gros traitements. L'argent, il l'abandonne « aux histrions, aux saltimbanques, aux délateurs, aux eunuques, aux archers, aux bourreaux, aux traitants » ; mais c'est avec l'honneur qu'il rémunère les serviteurs du pays.
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C'est, en un mot, dès lyyS, un monarchiste auquel, en ce moment, la constitution anglaise paraissait convenir, se souvenant peut-être qu'au sortir de l'Université, il avait envié le sort de ceux à qui leurs contemporains pouvaient dire: « A Londres, quand le Souverain lève le bras, vous mettez la Grande Charte entre vous et lui ; son sceptre se brise sur un bouclier, ou s'il ne se brise pas, c'est votre faute. » — A-t-il bien changé depuis ? N'y avait-il point encore du pieil homme, — du jeune homme, dans celui qui, trente ans plus tard, écrivait : « Il faut sans cesse prêcher aux peuples les bienfaits de l'autorité, et aux Rois les bienfaits de la liberté (i) )>.
Aussi, l'un de ses plus éloquents apologistes n'a-t-il pas craint de dire (2) ;
« Ce que Joseph de Maistre réprouve, ce n'est pas la Révolution française proprement dite, cette grande transformation sociale dont lui-même proclame la nécessité et qui n'est à ses yeux que la conséquence directe des « fautes de la royauté, du relâchement du clergé, de l'adhésion inconsidérée de la noblesse à l'incrédulité philosophique », — c'est, pour nous ser-
(1) Cor rcspondjncc diplomatique. T. i , p. 351
(2) M. G i m elle. — Joseph de Maistre.
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vir de ses propres expressions, le Jacobinisme, c'est-à-dire cet esprit révolutionnaire qui consiste à tout renverser, à tout détruire, et qui, dans ce but, fait incessamment appel à toutes les passions les plus détestables.
« Pour quel motif, en effet, eût-il repoussé la liberté, lui, le partisan déclaré du libre arbitre, lui qui, dans tous ses écrits, insiste avec un légitime orgueil sur ce principe élémentaire de la responsabilité humaine, et qui, lors même que sa raison s'incline devant les limites que la foi lui impose, répète avec assurance « que l'homme doit sans cesse agir comme s'il pouvait tout, sauf à se résigner comme s'il ne pouvait rien ? »
« Il ne méconnaît pas davantage ce que le dogme de la souveraineté nationale comporte de grandeur, ni ce qu'il ajoute de dignité et de puissance à Tinitiative individuelle ; seulement, l'expérience à laquelle il assiste n'est pas de nature à dissiper les appréhensions que font naître dans son esprit le langage et les actes des hommes qui s'en proclament les apôtres. L'histoire lui a appris que la jeunesse de la liberté s'annonce par d'autres signes et, dès lors, il augure mal d'une démocratie qui prélude à son établissement par les folies ridicules ou sanglantes dont il est le témoin. Un pareil régime semble lui présager de continuelles agitations et, en ami sincère de l'ordre, condition essen-
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tielle de la vraie liberté, au gouvernement de la multitude, jouet incessant des ambitions désordonnées, ou à celui d'assemblées toujours divisées ou envahissantes, il préfère un pouvoir régulier, héréditaire, puisant dans une consécration religieuse et une durée séculaire, le prestige et la modération également nécessaires à l'exercice de l'autorité.
« Qu'aujourd'hui cette préférence et ces craintes paraissent insensées, alors que, grâce au suffrage universel, le dogme politique auquel de Maistre refusait ainsi d'adhérer est sorti définitivement du vague de la théorie pour recevoir une large application et, par là même, inspirer pour l'avenir du pays une sécurité dont tout d'abord on pouvait douter, rien de mieux assurément; mais reprochera celui qui les exprimait il y a trois quarts de siècle, d'avoir rêvé l'asservissement des générations à venir, c'est un manque de justice et de loyauté envers un adversaire dont la vie entière est un noble exemple d'indépendance, non moins que d'héroïque dévouement. »
Comment résister au désir d'appliquer à la France de 1893 les enseignements qui découlent de cette grande parole prononcée par Joseph de Maistre dès lyyS, alors que rien ne pouvait laisser prévoir, à cent ans de distance, la marche torrentueuse des événements et des idées, le triomphe de la démocratie, la substitution, con-
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sacrée par vingt-deux ans d'épreuve, de la forme républicaine au gouvernement monarchique, la mise en non activité, l'affaiblissement de ce grand sentiment qui animait autrefois les masses et qui avait fait la France ?
« La religion, disait de Maistre au roi de Sardaigne, est le plus puissant des ressorts politiques et le vrai nerf des États ; c'est sous ce point de vue qu'elle entre dans le régime politique et qu'elle a besoin de la protection des monarques. »
S'il avait jugé la religion nécessaire à l'existence des monarchies, avec quelle éloquence n'aurait-il pas démontré qu'elle est plus indispensable encore au gouvernement du peuple par le peuple!.. Et s'il pouvait surgir de sa tombe, ce royaliste qui aimait la France au point de crier: « Vive la France, même républicaine (i) ! » ne redirait-il pas à la France d'aujourd'hui, sans en rien retrancher, ces paroles prophétiques dont l'application pouvait seule, à ses yeux, empêcher notre patrie de sombrer dans l'anarchie ou le despotisme ?
(( Détrompez-vous une fois de ces doctrines désolantes qui ont déshonoré notre siècle et perdu la France. Déjà vous avez appris à con-
(i) Lettre au baron Vignet des Étoles. — Mémoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.
naître les prédicateurs de ces dogmes funestes; mais l'impression qu'ils ont faite sur vous n'est pas effacée. Dans tous vos plans de création et de restauration vous n'oubliez que Dieu ; ils vous ont séparé de lui : ce n'est plus que par un effort de raisonnement que vous élevez vos pensées jusqu'à la source intarissable de toute existence. Vous ne voulez voir que l'homme ; son action si faible, si dépendante, si circonscrite ; sa volonté si corrompue, si flottante : et l'existence d'une cause supérieure n'est pour vous qu'une théorie. Cependant elle vous presse, elle vous environne : vous la touchez, et l'univers entier vous l'annonce. Quand on vous dit que sans elle vous ne serez forts que pour détruire, ce n'est point une vaine théorie qu'on vous débite, c'est une vérité pratique fondée sur l'expérience de tous les siècles et sur la connaissance de la nature humaine. Ouvrez l'histoire, vous ne verrez pas une création politique; que dis-je ! vous ne verrez pas une institution quelconque, pour peu qu'elle ait de force et de durée, qui ne repose sur une idée divine...
(( Tous les malheurs que vous avez éprouvés viennent de vous ; pourquoi n'auriez-vous pas été blessés par les ruines de l'éditice que vous avez renversé sur vous-mêmes ? La reconstruc-
tion est un autre ordre de choses ; rentrez seulement dans la voie qui peut vous y conduire. Ce n'est pas par le chemin du néant que vous arriverez à la création... (i) »
(i) Considérations sur la France.