CHAPITRE X
PREMIERE ŒUyRE
Choses d'hier et choses d'aujourd'hui. — Le premier écrit politique de Joseph de Maistre. — Dédicace à son ami le Chevalier. — Un précurseur. — L'opinion de Joseph de Maistre, en 1775, sur le pouvoir absolu, l'instruction, les gros traitements, la dépopulation, les armées permanentes et les conditions de stabilité du gouvernement monarchique. — La question religieuse. — Prévision des théories anarchistes. — Parole profonde. — Reconnaissance dans le domaine des temps présents. — Une page des Considérations sur la Fra/ict'.
Plus enthousiaste et moins difficile que son ami le chevalier Roze, Joseph de Maistre eut une autre façon de célébrer la venue de Leurs Majestés en Savoie. Le voyage triomphal du Roi lui inspira sa première œuvre : L'Éloge de Victor-Amédée III.
Écrite dans le style pompeux et déclamatoire de Tépoque, les périphrases y abondent, comme dans le journal du Chevalier ou dans les lettres de Salteur. Les images en sont parfois prétentieuses et obscures. On y constate, chez de Maistre, l'influence de l'air ambiant ; il n'en a point encore dégagé son génie pour devenir
l'éclatant styliste, le peintre nerveux, le réaliste sublime des scènes de torture et de guerre, le penseur ciselant la forme de la pensée comme une inscription lapidaire...
Cette œuvre de jeunesse, presque inconnue, n'en est pas moins une révélation. Ce sont les théories gouvernementales de Joseph de Maistre qui, pour la première fois, viennent s'alîirmer dans ces pages de la vingtième année en une sorte de genèse de ses idées politiques, d'où plus d'une fois nous verrons jaillir de ces illuminations soudaines, de ces traits éblouissants qui frappent en plein centre.
L'œuvre débute par une pensée juste et forte:
« La louange est un crime quand on la prostitue au vice ; elle n'est que ridicule lorsqu'on l'accorde à la médiocrité ; mais elle est, sans doute, le plus doux des devoirs, quand elle est le prix de la vertu. »
Dans la personne du Roi, c'est la vertu que veut louer de Maistre, « citoyen obscur, mais ferme et courageux, qui n'attend rien, qui ne demande rien, qui n'a jamais rien loué, qui se contente d'aimer son maître et de le servir en silence ».
Ce que le jeune orateur admire dans la royauté, c'est le « règne de la justice et des mœurs ».
« Le sage frémit, dit-il, quand il songe à la déplorable condition des rois, qui peuvent tout
sur nous et rien sur eux-mêmes, qui n'ont jamais lutté contre leurs passions, parce qu'on leur a caché le danger, et qui croient que tout est permis à ceux qui n'ont rien à craindre.... L'ambition, l'intérêt, l'orgueil, la volupté, tous les vices se pressent sur les marches du trône ; si l'austère vérité se présente, elle est repoussée, elle fuit, elle s'enfonce dans la solitude et, pour punir le monarque, elle ne reparaît plus... »
N'est-ce point une allusion transparente aux désordres d'une autre Cour, qui creusait ellemême le tombeau dans lequel elle devait être ensevelie ? — A'ictor-Amédée, lui, est l'honnête homme, le père de famille couronné, l'époux fidèle :
« J'accompagnais un jeune étranger, que la curiosité conduisait au Palais royal ; des gardes menaçantes n'en défendaient pas l'entrée. — « ^^oilà, lui dis-je, voilà le lieu où le Roi-pasteur coule des jours tranquilles, au sein d'une famille chérie ; c'est ici qu'il médite en silence sur les besoins de son peuple, qu'il projette les réformes possibles et qu'il gémit sur les abus inévitables. Voyez ce salon ? c'est là que le dernier de ses sujets peut venir librement assister au repas de son maître et s'enivrer du plaisir de le voir. »
S'enivrer du plaisir de le voir..., cette expression dithyrambique rend bien le sentiment d'amour instinctif, irraisonné, qui, sous cette monarchie paternelle, unissait le peuple à son
Roi, comme si le même sang coulait dans leurs veines.
(( Nous parvînmes, continue de Maistre, jusqu'au cabinet du Roi. — C'est ici, disais-je en m'approchant de sa table, qu'il trace souvent y de sa propre main, des ordres pour le bonheur de son peuple... »
(( Nous allions sortir: — « Je ne vois point, me dit l'étranger, le lit du Roi. — Monsieur, lui dis-je, nous ne savons ce que c'est que le lit du Roi, mais si vous voule^ voir celui du mari de la Reine, passons dans l'appartement de Ferdinande... »
Et après cet hommage naïf et touchant rendu à la fidélité conjugale, de Maistre, déjà prophète, se prend à gémir sur le relâchement des mœurs et sur les catastrophes qu'il prévoit à l'horizon brumeux de l'avenir :
(( Je tremble quand je vois que les liens de la société commencent à se relâcher parmi nous. Les pères sont moins respectables et les fils moins dociles. On parle trop de politesse et pas assez de vertu. On disserte sur la population, et les calculs de l'égoïsme tuent Thomme avant sa naissance. Mais, tant que le Souverain donnera lui-même le signal des bonnes mœurs, il sera toujours beau d'être honnête, et la vertu n'aura jamais à rougir... »
Et comme si la comparaison l'obsédait, il gémit sur « ces rois qui ont toujours fui le tra-
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vail, qui parviennent au trône sans principes certains, sans vues, sans connaissances, et qui ne commencent à réfléchir que quand le cri des peuples leur a?înonce que tout est perdu.., »
Mais, grâce au ciel, la Savoie n'a pas à pousser ce cri. Elle sait qu'il y a un remède à tous les abus, à toutes les injustices... « Ce mot foudroyant : Je Virai dire au Roi, arrêterait le scélérat le plus illustre et le plus intrépide. »
Car le Roi, pour de Maistre, c'est le Béarnais de la Savoie, prêt à dire, comme Henri IV : « S'en prendre à mon peuple^ c'est s'en prendre à moi », — et tout rentrerait dans l'ordre.
Citons un trait touchant :
« A^eut-on savoir comment le Roi a reçu un ancien magistrat, un sujet fidèle, qu'une légère indisposition avait empêché, pendant quelque temps, d'aller rendre ses hommages au Père de la patrie ? — « Asseje^-i^ous, lui dit-il, je sais que vous ave\ été incommodé. » Et voilà le sujet assis devant son maître, qui daigne épancher son cœur et lui }">arler de son peuple. — Les grands et les petits, lui dit-il, tout est égal à mes yeux : je suis le père de tous mes sujets indistinctement : je leur dois à tous justice et pi^otection. »
De Maistre fait à son tour une allusion au voyage du « Roi très bon » dans son pays de Savoie :
« Les rives du Rhône l'ont vu écouter avec
JOSEPH DE MATSTRE
attention les conseillers d'une paroisse exposée aux ravages de ce fleuve, demander des instructions, promettre des secours, presser la construction d'une digue nécessaire (i). Une troupe de paysans environne le Monarque ; ils sont étonnés de se voir consultés et retournent dans leurs familles parler avec attendrissement de ce bon maître qui a le courage d'aller chercher la vérité sous le chaume.
« On se presse sur son chemin, on l'entoure, le pâtre vient lui présenter le nectar de Chau^ tagne ; il ne dédaigne point les mets simples préparés par la frugalité et présentés par l'amour. Il s'avance jusqu'à Seyssel. Aux cris de la joie et de la reconnaissance qui retentissent jusqu'à l'autre rive, la noblesse de France franchit les limites et vient lui rendre hommage. On ne doute plus du bonheur de Clotilde quand on connaît les mains qui ont formé son époux. »
Ne retrouvons-nous pas là, comme dans un écho, les sentiments que, sous une forme aussi délicate, — tel père, tel fils, — le président Maistre exprimait au nouveau Roi, deux ans auparavant, lors de son ambassade à Turin?...
Dans un superbe mouvement oratoire, que n'eût pas désavoué Bossuet, ce jeune homme,
(i) La digue du Rhône, dont le Roi avait visité les travaux en se rendant d'Yenne à Rumilly, par Serrières, Seyssel et Frangy.
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(( qui n'attend rien, qui ne demande rien », ne craint pas de parler au Roi de la nécessité de protéger la religion :
« C'est elle qui lui apprend que ses sujets sont ses frères ; c'est elle qui lui montre , au delà du trépas, un juge formidable qui jettera dans la même balance le monarque et le berger (i). Il nous est aisé d'être humbles, à nous qui ne sommes rien ; mais les rois, qui peuvent tout, ont de grands sacrifices à faire : il faut qu'ils accoutument leurs fronts superbes à toucher le pavé des temples et qu'ils viennent s'humilier devant Celui qui tonne sur la tète de tous les mortels, qui ordonne à la mort de dépeupler les palais, qui souffle sur les trônes et les fait disparaître. »
Mais le Roi, lui, — et c'est pour cela qu'il est adoré de son peuple, — met en pratique, sur le trône, les maximes de l'Évangile :
(f II s'attendrit sur les misères d'un hameau : « Sire, s'écrie un paysan, il n'y a point de malheureux quand vous êtes parmi nous ; quand on vous voit, on oublie ses malheurs... »
Le voyage de Sa Majesté en Savoie, dit de Maistre, ne fut qu'un long triomphe :
(i)'Dans son adresse au Grand-Orient de Londres, la Loge de Chambéry parle des rois obligés « d'aller rendre compte de leurs actions à Celui qui pèse dans la même balance les rois et le portefaix. »
« Ne VOUS semble-t-il pas d'entendre encore les cris de l'allégresse, de voir tous les regards fixés sur /e père de cette nombr^euse famille qui s'empresse autour de son char ? La ville entière offrait aux yeux le spectacle d'une pompe guerrière ; le bourgeois pacifique, transformé tout à coup en soldat, se présentait à son maître sous un appareil militaire : c'était pour lui faire sentir que tous les citoyens sont prêts à verser leur sang pour lui et que, quand il s'agira de défendre la patrie, nous serons tous soldats... »
Et, s'adressant au Roi dans un irrésistible mouvement d'enthousiasme, l'orateur s'écrie :
« Non, grand prince, tu ne te trompes point; repose-toi sur le cœur de tes sujets, il n'en fut jamais de plus fidèles. De Bérold à Victor, nos fastes ne nomment pas un traître. Jamais tu ne seras plus en sûreté que lorsque nous serons tous autour de toi... Quand tu parus pour la première fois dans ce théâtre que le zèle éleva si rapidement, on n'eut des yeux que pour toi, et la beauté même s'étonnait d'avoir perdu ses droits... »
Mais il y a plus qu'un dithyrambe dans l'œuvre oratoire du jeune gentilhomme. Roya-
liste, il l'est. — Pourquoi, de quelle manière l'est-il? Comment entend-il la royauté ?
« Qu'est-ce qu'un roi ? C'est un homme à qui le Ciel n'a pas donné une intelligence supérieure à celle d'un particulier et qui a des devoirs mille fois plus importants à remplir. Il faut qu'il ait reçu de la nature le coup d'œil du génie, qui embrasse l'ensemble, et l'esprit de détail qui va surprendre la fraude jusque dans ses plus petits détours. Il doit connaître les hommes et savoir s'en servir, parce qu'un seul homme déplacé peut en rendre mille autres malheureux ; il faut qu'il protège également tous les ordres de TÉtat, qu'il leur distribue indifféremment ses faveurs et qu'il se garde bien d'en élever un seul au préjudice des autres.
« Tout cela n'est rien encore si l'on vient à réfléchir que le Souverain est réduit à se défier perpétuellement de lui-même et que les plus grands dangers sont dans son cœur. »
Aussi de Maistre n'hésite-t-il pas à bénir cette loi qui permettait aux tribunaux suprêmes de suspendre l'enregistrement des édits leur paraissant dangereux, de faire des représentations et même de résister au Souverain.
A ce sujet, il aborde la grande controverse du jour :
« Il n'est question parmi nous que de cette opération politique qui doit anéantir en Savoie
fOSEPH DE MAISTRE
jusqu'aux derniers vestiges du gouvernement fe'odal. »
Il énumère les raisons invoquées par les partisans et les adversaires des affranchissements : « N'est-ce pas du choc des opinions que naît la vérité ? )> Et il s'en remet au Roi du soin de se former une opinion en « interrogeant tout le monde. » — Mais il laisse percer la sienne quand il s'écrie :
« Les institutions gothiques vont disparaître. Victor amènera par la main la vraie philosophie ; il lui ordonnera de souffler sur les vieilles formules ; et l'ignorance, poursuivie, chassée, insultée dans toute l'Europe, ne se vantera plus que nous sommes ses derniers sujets. )>
Est-ce là le langage d'un ennemi de l'instruction ?
De Maistre estime que « l'état monarchique est le plus parfait de tous », à la condition de réunir les qualités qu'il constate dans le gouvernement de son souverain : la modération, la fermeté, l'honnêteté.
La modération ? — « Chez nous, rien ne se fait par secousses, point de révolutions considérables ; point de fortunes renversées ; peu d'illustres disgrâces, jamais la sévérité ne ressemble à la dureté... »
La fermeté ? — « Dès que l'erreur veut élever la voix, l'autorité lui met la main sur la bouche, en attendant que Dieu la juge dans l'autre monde... »
L'honnêteté ? — a On ne voit point dans ses Etats les pensions accumulées sur les têtes les plus viles ou les plus inutiles, point de fortunes trop rapides ; point de ces hommes qui ne se font riches que parce que d'autres sont pauvres. Les hommes qui se plaignent qu'on ne fait pas fortune au service du Roi font, sans s'en apercevoir, le plus bel éloge de son gouvernement. ))
De Maistre, lui, n'est pas le partisan des gros traitements ; il ne veut pas que les fonctions publiques enrichissent ceux qui en sont honorés :
« L'argent ne doit jamais être une récompense ; son unique usage est de représenter la subsistance. Il est bien évident qu'un guerrier, un magistrat, tout entier à son devoir, ne peut ni labourer, ni commercer ; il faut donc que le Roi ou la Patrie se charge de son entretien ; passé cela, on ne lui doit rien ; sa récompense, c'est l'honneur... »
(( L'argent, d'ailleurs, ne fait rien de grand et s'il existait dans l'État un ordre de citoyens qui ne jouit pas de la portion d'honneur qui lui est due naturellement, on le verrait sensiblement décliner, quoiqu'il fut peut-être le mieux partagé du côté des richesses. J'avoue cependant qu'il y a dans tous les pays des hommes dont on ne saurait acheter les services trop cher : ce sont les histrions, les saltimbariqueSy les délatein^s, les eunuques, les archers, les bourreaux^ les traitants, etc.. ; car ces gens-là n'ayant rien
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de commun avec l'honneur, on n'a que de l'argent à leur donner. »
Sur ce terrain, de Maistre restera jusqu'à son dernier jour ce qu'il était à l'aurore de la vingtième année ; tout d'une pièce, solide, inébranlable comme le granit de ses montagnes, il a toujours eu le sentiment profond de l'honneur ; (i) nul mieux que lui, peut-être, n'en a parlé le langage et n'a su définir la vraie noblesse telle qu'il en avait conçu le type en considérant son père, telle aussi qu'elle existait au petit pays de Savoie :
« Un des grands avantages de la noblesse, — a-t-il écrit (2) ailleurs — c'est qu'il y ait dans l'état actuel quelque chose de plus précieux que l'or. Souffrez donc patiemment que les services des pères soient le patrimoine des enfants et que le noble ait une espèce de droit acquis aux emplois lorsqu'il n'en est pas exclu par ses vices ou par son incapacité. Cette distinction qui vous blesse est infiniment avantageuse.
« C'est elle qui tient les richesses à la
(i) M. de Lescure. — Le comte Joseph de Maistre et sa famille.
Ce remarquable ouvrage qui vient de paraître, et que nous avons eu la bonne fortune de parcourir en écrivant ce livre, est indispensable à tous ceux que passionne la grande figure du philosophe savoyard : ils y trouveront notamment une exégèse magistrale et très complète des doctrines politiques du comte de Maistre.
(2) Joseph de Maistre. — Lettres d'un Royaliste savoisien.
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seconde place et qui les empêche de devenir l'objet unique de l'ambition universelle; alors tout est perdu, on ne voit dans les emplois que les revenus, et l'honneur n'est qu'un accessoire; mais rhonneur est trop her pour supporter la seconde place ; si on ose l'y condamner, la vengeance est toute prête : il se retire. Combien d'exemples parmi nous de désintéressement antique! Combien on pourrait vous citer de chefs de finance ou de ministres qui sont morts dans une honorable pauvreté, après avoir vécu sans faste et supporté des travaux immenses ! Dans les Etats du roi de Sardaigne et surtout en Savoie, il n'était pas aisé d'augmenter sa fortune sans voir diminuer sa réputation. )>
Et c'est précisément dans ce désintéressement absolu, apporté à la gestion de la chose publique, que de Maistre placera, en 1797 (i), la supériorité de l'Angleterre sur la France :
(( L'Anglais, libre par la loi, indépendant par sa fortune, qui vient à Londres représenter la nation à ses frais, a quelque chose d'imposant. Mais ces législateuy^s français qui lèvent cinq ou six millions tournois sur la nation pour lui faire des lois ; ces facteurs de décrets, qui exercent la souveraineté nationale moyennant huit mj^riagrammes de froment par jour, et qui vivent de leur puissance législative ; ces hommes-là, en
(1) Coiisidér.iiioiis. <.ur Ij Fraiid
vérité, font bien peu d'impression sur l'esprit ; et lorsqu'on vient à se demander ce qu'ils valent, l'imagination ne peut s'empêcher de les évaluer en froment.
« En Angleterre, ces deux lettres magiques M. P., accolées au nom le moins connu, l'exaltent subitement et lui donnent des droits à une alliance distinguée. En France, un homme qui briguerait une place de député pour déterminer en sa faveur un mariage disproportionné, ferait probablement un assez mauvais calcul. »
Déjà en 1776, de Maistre examine tous les problèmes avec une profondeur de vues qui donne à ces lignes une actualité frappante...
L'économie dans les finances? — « Lorsqu'on retranche les dépenses superflues, les dépenses nécessaires vont d'elles-mêmes. »
Les armées permanentes? — « Je conviens que les grandes armées sont une plaie affreuse pour l'humanité ; mais les philosophes chagrins ne voudront-ils jamais réfléchir que le Souverain le plus sage n'est pas maître de corriger l'esprit de son siècle ? Il faut qu'il suive l'impulsion générale. Si tous les princes licenciaient la moitié de leurs troupes, on rirait avec raison de celui qui ne voudrait pas diminuer les siennes; mais quand toute la terre est couverte de soldats, quand les yeux les moins clairvoyants voient les orages se former de toutes parts, le Monarque prévoyant qui aime ses peuples lais-
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serait-il ses Etats sans défense, à la merci du premier homme qui voudra les ravager ? )>
De Maistre revient à cette idée fondam.entale de la justice distributive et de Tégalité entre les divers ordres, qu'il a déjà exprimée :
« Le comble de la sagesse pour un roi, c'est de maintenir entre eux un équilibre parfait.... Protéger tous les ordres de l'État et n'en protéger aucun au préjudice des autres, voilà le grand secret de l'administration. )>
Citons encore une des remarques piquantes, familières à ce grand esprit :
(( Si le Monarque abandonnait les soins du trône pour ceux du sanctuaire, et qu'il eût la coupable faiblesse de se mêler des fonctions d'Aaron, bientôt les prêtres lui céderaient l'encensoir pourvu qu'il leur cédât le sceptre, et cet échans;e monstrueux ébranlerait l'Etat. »
Déjà alors, de Maistre professait la doctrine de l'équilibre des pouvoirs, et, lorsqu'en 17Q7 il fera l'apologie de l'ancienne monarchie française en vantant son caractère théocratique, il aura soin d'ajouter :
« Tandis que le sacerdoce était en France une des trois colonnes qui soutenaient le trône et qu'il jouait dans les comices de la nation, dans les tribunaux, dans les ministères, un rôle si important, on n'apercevait pas ou l'on apercevait peu son influence dans l'administration civile ; et lors même qu'un prêtre était premier
ministre, on n'avait point en France le gouvernement des prêtres.
(( Toutes les influences étaient fort bien balance'es, et tout le monde e'tait à sa place. Sous ce point de vue, c'est l'Angleterre qui ressemblait le plus à la France. Si jamais elle bannit de sa langue politique ces mots : Church and State, son gouvernement périra comme celui de sa rivale (i). »
Le profond penseur s'explique en dernier lieu sur la question religieuse :
« La religion, dit-il, n'est pas seulement l'hommage indispensable de la créature au Créateur, le lien sacré qui unit le ciel et la terre, l'espoir de l'homme vertueux, le motif unique qui attache le malheureux à la vie ; elle est encorde le plus puissant des î^essorts politiques et le vrai nerf des États : c'est sous ce point de vue qu'elle entre dans le régime politique et qu'elle a besoin de la protection des monarques. »
Mais, dans la mise en mouvement de ce ressort, il combat également « 1 excès du relâchement et l'excès de la sévérité ».
« N'a-t'On pas, dit-il, poussé l'extravagance
(i) Considérations sur Li France.
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et la cruauté jusqu'à allumer des bûchers, jusqu'à faire couler le sang au nom du Dieu très bon?... Sacrifices mille fois plus horribles que ceux que nos ancêtres offraient à l'affreux Tentâtes ; car cette idole insensible n'avait jamais dit aux hommes : « Vous ne tuerez point ; vous êtes tous frères ; je vous haïrai si vous ne vous aimez pas. »
De Maistre ne veut pas, non plus, que le gouvernement se désintéresse de la question religieuse et qu'il laisse les théories les plus subversives s'étaler au grand jour et miner sourdement la société dans ses bases essentielles :
u D'autres pays, dit-il, présentent un excès tout opposé et non moins condamnable. On y peut impunément tout dire et tout écrire ; on ose y mettre en problème les vérités les plus respectables ; on insulte, avec la dernière impudence, à tout ce qu'il y a de plus sacré ; on saperait hardiment les fondements de la société humaine, si l'on venait à se persuader que la vertu n'est qu'un nom. Et cependant le gouvernement ferme les yeux ou, s'il recherche les coupables, c'est avec une mollesse qui annonce son indifférence...
« Je n'ignore pas que les incrédules réclament à grands cris la liber^té de penser ; mais c'est jouer grossièrement sur les termes. Qui est-ce qui les empêche de penser ? Jamais monarque ne s'est imaginé de pouvoir enchaîner l'intelli-
3o6 JOSEPH DE MAISTRE
gence ; l'homme est essentiellement libre par la pensée et le plus abominable tyran ne peut pas empêcher son esclave de lui souhaiter la mort dans le fond de son cœur, au moment même où le malheureux se prosterne devant lui.
« Ce sont les discours, ce sont les écrits que Victor défend avec raison ; et j'ose le supplier, au nom de ses peuples, de redoubler, s'il est possible, son infatigable vigilance, pour les préserver des ravages du scepticisme. La religion est le plus beau présent que le ciel ait fait à la terre et le maintien de cette religion est le bienfait le plus signalé que les souverains puissent faire ressentir à leurs sujets. »
Ici, de Maistre prend à partie, dans une vigoureuse apostrophe, ces hommes qui, affichant l'austérité et cachant tous les vices sous les dehors de la vertu, n'ont pas honte d'insulter à leur patrie en l'accusant de manquer de i^eligion.
Pour lui, la Savoie est la terre classique de la fidélité et des fortes croyances :
« L'épithète de fidèle, constamment jointe au nom à^ Savoisien,\\onoït jusqu'à ces hommes malheureux que les frimas et la misère arrachent aux sommets glacés des Alpes et qui viennent tous les ans vendre leur industrie dans nos villes ou chez l'étranger. Les forfaits sont inconnus parmi nous et les magistrats qui rendent la justice à ces hommes sans religion n'ont jamais eu de parricide à punir... »
AVANT LA RÉVOLUTION Soy
L'image de sa mère se présente à la pensée du jeune orateur... La plaie de l'amour filial est toujours saignante. A côté de cette petite chambre où il travaille, la Présidente est morte il y a deux ans à peine. Son fils se rappelle les phases de sa dernière maladie, les alternatives d'espérance et de désespoir...
« Si c'est un père, une mère, dont les jours sont menacés, alors la tendresse, la sensibilité, les soins n'ont plus de bornes. On ne connaît ni le sommeil, ni le repos. L'amour ingénieux invente à chaque instant les secours les plus recherchés ; le sexe qui n'a que des grâces trouve des forces ; rien n'est pénible, rien n'est dégoûtant ; au moindre repli sinistre qu'on découvre sur le front d'un médecin, une famille entière éprouve les convulsions du désespoir... »
C'est encore à sa propre famille que de Maistre pense lorsqu'il écrit :
(( Nos familles, généralement nombreuses, attestent encore la sainteté du mariage... Je sais que nos mœurs commencent à décliner et je m'en suis plaint ; mais qu'on ne nous apporte point de vices et nous serons aussi respectables que nos ancêtres... »
Élevant ses regards, l'orateur salue la jeune Amérique « vers laquelle la liberté, insultée en Europe, a pris son vol. » Il maudit la guerre, l'affreuse guerre, qui fait « égorger des hommes pour rétablir l'équilibre, si la balance penche
3o8 JOSEPH DE MAISTRE
trop de quelque côté »; aussi supplie-t-il le Roi de conserver à son peuple les bienfaits de la
paix :
« Mais si de malheureuses circonstances te forçaient de tirer l'épée, lui dit-il, si les massacres devenaient inévitables, tu sais si nous savons voler à la mort ; et les champs de Turin, de Parme, de Guastalla, de Campo-Santo attestent la valeur d'une nation à laquelle tu n'as pas dédaigné de rendre hommage en montant sur le trône.
(( Nous irons tous, s'il le faut, verser notre sang à tes côtés ; quand nous combattrons sous tes drapeaux, nous serons sûrs de combattre pour la justice, l'amour nous montrera le chemin de la gloire ; tu seras fier de tes sujets ; mais, pour prix de cet amour, nous attendons une grâce de toi. Quand la guerre aura déployé ses fureurs, prends ton héritier par la main, mène-le sur le champ de bataille ; montre-lui la mort sous mille aspects affreux, qu'il voie les cadavres entassés, les membres épars, les entrailles déchirées : qu'il entende les cris des malheureux, expirant sous les pieds des chevaux, les imprécations de la rage, les hurlements du désespoir... »
Mais pourquoi ces sombres pensées ? L'alliance de la Maison de Savoie et de la Maison de France n'est-elle pas un gage de paix ? Ici
AVANT LA RÉVOLUTION Sog
éclate, chez de Maistre, son profond amour pour la patrie de ses ancêtres :
c( Que les Français s'accoutument à se croire nos concitoyens ! Toujours ce peuple aimable aura de nouveaux droits sur nos cœurs. Chez lui, les grâces s'allient à la grandeur ; la raison n'est jamais triste ; la valeur n'est jamais féroce, et les roses d'Anacréon se mêlent aux panaches guerriers des Duguesclins. Princes ! vous assurez la félicité de vos peuples quand vous demandez des épouses à la France; des méchants ne peuvent naître dans leur sein. Le sang du bon, du grand Henri pourrait-il jamais couler dans les veines d'un tyran ? »
On retrouve déjà dans ces lignes la trace de l'admiration et du respectueux attachement que l'auteur professait pour la Maison de France et qu'il traduira, d'une façon plus explicite encore, dans ses Considérations, lorsqu'il écrira :
« Si un homme de bonne foi, n'ayant pour lui que le bon sens et la droiture, demande ce que c'était que l'ancienne Constitution française, on peut lui répondre hardiment : « C'est ce que vous sentiez lorsque vous étiez en France ; c'est ce mélange de liberté et d'autorité, de lois et d'opinions, qui faisait croire à l'étranger, sujet d'une monarchie, en voyageant en France, qu'il vivait sous un autre gouvernement que le sien. »
Et dans un autre passage, de xMaistre, se rappelant un vers de Louis Racine, fera cette remarque piquante :
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« C'était la mode en France (car tout est mode dans ce pays) de dire qu'on y était esclave ; mais pourquoi donc trouvait-on dans la langue française le mot de citoyen, avant même que la Révolution s'en fût emparée pour le déshonorer, mot qui ne peut être traduit dans les autres langues européennes ? Racine le fils adressait ce beau vers au Roi de France, au nom de la ville de Paris :
Sous un roi citoyen tout citoyen est roi,
{( Pour louer le patriotisme d'un Français, on disait : C'est un gy^and citofeji. On essaierait vainement de faire passer cette expression dans nos autres langues : gross burger en allemand, gran citadino en italien, etc., ne seraient pas tolérables... (i) »
En terminant son éloge, de Maistre dit non pas adieu, mais au revoir à cet autre roi-citoyen qu'il appelle son père ; il le supplie de ne pas oublier la Savoie, le berceau de la monarchie et l'instrument de sa grandeur :
(( C'est nous qui donnâmes les premiers le nom de Souverains à tes ancêtres immortels ; c'est avec nous qu'ils descendirent dans ces plaines riantes que le Pô arrose de ses ondes ; et les lances savoisiennes fondèrent ta puissance en Italie. Pour prix du sang que nos aïeux
(i) Considérations sur la France.
AVANT r.A REVOLUTION 0 I I
allèrent verser loin de leur patrie, reviens, reviens quelquefois chez leurs descendants ; nous t'offrirons pour tribut des cœurs sans fard, un amour vrai, un zèle à toute épreuve ; c'est le seul hommage que nous puissions te présenter et c'est le seul digne de toi...
....Corne da me si suole Liberi seiisi in semplici parole.
Tasso (i ).
Et, sur le verso de la page, le jeune orateur, descendu de la tribune, écrit ce post-scriptiim où il y a tant d'esprit, de modestie et d'ingénuité :
(( Je connais tous les défauts de mon ouvrage et je les laisse subsister parce que je tâcherais en vain de les corriger ; ils tiennent à mon âge et à mon caractère.
« Je ne dirai point, pour m'excuser, que cet éloge a été composé avec une rapidité inconcevable, on ne manquerait pas de me répondre : « nous le voyons bien )> ; mais je ne dois pas laisser ignorer que le temps a seulement jeté sur ma tète
Qiiatre lustres entiers, surchargés de deux ans.
« — Il paraît qu'à cet âge on a droit d'exiger l'indulgence ; et j'espère qu'au lieu de critiquer
(l) J'ai l'habitude d"exprimer des senliments libres en paroles simples...
Le Tasse.
impitoyablement des écarts d'imagination, des transitions brusques, des idées singulières qui se rencontrent à chaque page, on se contentera de dire : c'est un jeune homme!
« A Chambéry, le i^^ septembre 177 5. »
Ce premier jet de la plume de Joseph de Maistre fut imprimé à Lyon et visé par Tabbé Panisset, plus tard évéque constitutionnel, alors professeur de rhétorique et préfet des études au collège royal de Chambér}^
Joseph de Maistre en distribua quelques exemplaires à ses intimes ; il n'eut garde d'oublier le Chevalier, pour lequel il prit même soin de composer cette dédicace latine (i) :