‹ Joseph de Maistre et la papautéChapitre 150 sur 152 · I. Ilialoirr d'AnjilrliTir. I. I. rli. i · texte numérisé non relu

I. Ilialoirr d'AnjilrliTir. I. I. rli. i

INFLUENCE DU •■ l'AI'F, . 3ol

<-ivil(\ la Sf)iiv(M'aiii<'l<'' du peuple, mie lois eiiliTvs dans la pensée luimaine. ne ponvaicnl plus en sortir.

Bornons-nous à plai<ler les circonstances atléniianîcs en laveur de .1. tie Maistre. La névolulion lui avait tout |»ris : sa sitiudion, ses liieiis. son foyer nn'nie; il avait dû (piillersoii pfiys. vivre dans la niisèr<'. l'I enlin se résigner à lexil de Russie, tlans la silnalion subalterne d'un andiassadour à peine payé et mal (''eouié par un souverain d(''pouilI('' de ses Etats; il avait dû vi\rc, quinze ans, en coidact avec l'autocratie du tsar, llalter ce monarque, (jui était alors l'arbitre de rEurojje, et qui seul pouvait rétablir sur le trône le monarcjue dépossédé de Sardaigne. La France, qu'il ne voyait que de loin, à travers les exagérations de l'esprit de parti; la l'ranee. (pii lui avait causé tant de décei)lions i)ersonnelk's et nationales; la France enfin, que les rois de l'Europe avaient, pour ainsi dire, mise au ban des nations, ne pouvait pas instruire efficacement ce penseur, dont les méditations ne salimentaient qu'à la source empoisonnée des préventions et des rancunes, f^'est ainsi qucî .L de Maistre mérorniut le liant enseignement que notre nation donnait au monde en cet âge troublé, et qui, malgré les erreurs de i78',i, reste la plus forte U'cim politique (jue le nuMule ait jamais re(;ne. .1. de Maistre avait v<''cu vingt ans dans la sécurité routinière dune inonarcliie : Ijallott"*' par les «'vénenients de Lausanne à (iagliari. de Turin à X'enise, il avait exas- (K'n'' son liori'eur pour cette Hévolution qui se donnait à elle-même des torts en glissant dans le sang de la Terreur. 11 avait aussi, dans son exil de Saint-Pétersl)ourg, parcouru jiar la pensée ces larges voies battues parles grands papes du moyen âge; c'est pounpud il avait rattaché tous ses espoirs à ce passé, évo(|U('' ces fantômes, restauré ces ruines, et ressuscité cette vision

du Mil" siècle, quand le i)ape, la tiare en tète, jetait l'excommunication aux rois et aux empereurs, distribuait les couronnes et enchaînait les volontés individuelles. Mais si J. de Maistre avait vécu les heures passionnantes et grandioses, malgré les excès, de notre Révolution ; si même il avait, sous le desi)otisme de Najjoléon, rongé son frein et écouté le frémissement de colère qui s'élevait de ce peuple que la gloire ne consolait pas de la liberté, jamais il n'aurait invité le monde moderne à oublier ces mots de liberté, d'égalité, de libre examen; à se livrer sans condition à cette double autorité religieuse et politique , pour recommencer les siècles d'asservissement. Il est des forces invincibles que l'on ne brave pas en vain : la pensée la plus robuste est brisée quand elle s'y heurte inqjrudemment.

En 1810, J. de Maistre écrivait : « Il est infiniment probable que les Français nous donneront encore une tragédie; mais que ce spectacle ait ou nait pas lieu, voici ce ((ui est certain. L"esprit religieux, ({ui n'est pas du tout éteint en France, fera un effort [)roportionné à la compression qu'il éprouve, suivant la nature de tous les fluides élastiques. Il soulèvera des montagnes, il fera des miracles. Le souverain pontife et le sacerdoce français s'embrasseront, et dans cet embrassement saturé, ils étoufferont les maximes gallicanes. Alors le clergé français commencera une nouvelle ère et reconstruira la France; et la France prêchera la religion à rEuro[)e, et jamais on n'aura rien vu d'égal à cette propagande ' ».

1. Lf.'llif il M. le chcvalitT (roliy, :{ mars ISKI {Curir^i,.. I. VI. p. iriC).

INTLIENCK DU •' l'AI'E . 3o3

L'aulcur du Pape oui toujours uu 1,'oùl particnlifr pour la ronction de proitliètc. Ses ra|)porls avec Saiul-Marliu t'I sa minutieuse étude de lilluminisme l'avaient formé à cet art tle la divination, si séduisant, mais si dani^f*l'oux. Les Itouleversenienls polili<|ues et sociaux dont il lut le témoin et la victime, linrliiièrent encore à chercher par delà les obscurités du présent les lueurs dont Tavenir serait éclairé. Enfin il trouvait dans ses croyances un ncuivel aliment à ses tendances proplu-tiiiues : sa foi lui olIVait sur la plui)art tles questions des réponses cai)altles de faire dans le public une impression profonde; déjà les Considérations avaient surpris par leur accent insjjiré : d'où venait cet homme qui semblait tenir de Dieu lui-même le secret des destinées de la France, et qui, d'une main sûre, levait le voile qui cachait à tous les regards la contre-révolution"? Le pli était pris; J. de Maistre crut de bonne foi être le conseiller de la Providence; et ses contemporains avaient les yeux fixés sur ce penseur, apte à saisir la vérité de d<Mnain.

l*ourlant on ne peut pas dire que tous les oracles de ce voyant se soient réalisés, et que le \\^ siècle, à son aurore, s'engage dans la route que le doigt fatidique de J. de Maistre avait marquée. Le sang versé dans nos tragédies politiques a fécondé un sol propice à la liberté, non à l'absolutisme. Le gallicanisme a péri, c'est vrai, et par là même une ère nouvelle sest ouverte pour le clergt'' de France: mais nous avons renoncé au périlliMix li( limeur d'évangéliser l'Europe.

Donc en J. de Maistre l'instinct proi)liéli((ue fut souvent en défaut. Toute vuie partie de ses doctrines est niorle, celle tjui tendait à faire r(''trogra(ler le monde uu)d(M'ne jus((irau moyen âge : le gf'-nie d'un homme, si Itiassaut qu'il soit, ne peut pas faii'e violence^ à lévolu^

3b4 JOSEPU DE MAISTRE ET LA PAPAUTE.

lion des sociétés, et ressusciter les lois et les institutions d'une autre époque. Par là, J. de Maistre fut, selon l'expression de Ballancho, un prophète dupasse.

Mais à <'ùt('' de cet inévitalde déchet, plus grand encore chez un traditionaliste, que douvertures sur l'avenir! Il a voulu que la papauté lût la plus formidable i)uissance des temps modernes, et il a dit à quelles conditions cette hégémonie pourrait sYHablir. L"Église n'a retenu de sou enseignement que les idées qui cadraient avec les circonstances; elle a choisi dans Tarsenal merveilleusement varié de sa dialectique les armes qui, aux dilTérents stades de son évolution, pouvaient l'aider à trionq)her : l'histoire religieuse du xix" siècle relève avant tout de l'auteur du Pape.

L'expérience a infligé aux idées de J. de Maistre de nombreux démeidis: les faits ont brisé les chaînes dont ce penseur avait eu l'audace de les lier : qu'importe? Amis et adversaires, professeurs de l'Institut catholique ou du Collège de France, croyants et rationalistes, catholiques et protestants, tous se livrent bataille autour de son nom et de ses idées; Spuller préparait une étude sur lui, quand la mort l'a emporté; et un autre des directeurs de la démocratie française, le regretté Henry Michel, a disparu trop tôt pour achever un livre sur l'iniluence du grand écrivain.

D'où vient cette modernité d'une œuvre si hostile à la pensée moderne? C'est que la doctrine de J. de Maistre domine le mouvement des idées du xix*^ siècle. Ses vues sur l'infaillibilité sont devenues un dogme; il a discuté avec profondeur les règles qui doivent déterminer les rapports de l'Église et de l'État; jenfin les libéraux le trouveront toujours sur leur chemin, car le système politique du Pape inspirera tous les adversaires de la démocratie.

Introduction v

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