L'EXPIATION ET LA RÉDEMPTION
Malgré la providence, malgré le souverain et le pape, malgré l'autorité divine et l'autorité humaine, l'homme a fait le mal, il le fait encore. Il ne reste donc plus d'espoir de salut que dans l'expiation. Cette expiation Joseph de Maistre en a montré avec grandeur et avec puissance, la réalisation sur la terre. Les supplices, les souffrances, les meurtres, la guerre, tout le mal qui règne encore sur nous et qui rachète le mal que nous avons commis, il l'a analysé, scruté et décrit. Ici il est, au moins à l'égard des principes, dans la tradition chrétienne. Je n'examinerai pas s'il est logique de multiplier pour ainsi dire, le sacrifice du Christ en faisant continuellement et partout souffrir pour le coupable l'innocence, toujours imparfaite, qui nous est seule connue, après que
le Christ lui-même avait versé son sang pour effacer les péchés du monde. C'est une des objections protestantes. Maistre la cite sans y répondre directement, mais pour en faire sortir une nouvelle preuve à l'appui de ses croyances. Quoi qu'il en soit, — et pour le moment, la question n'a pas une bien grande importance,— la rédemption, l'expiation sont un des points capitaux que Maistre a le plus profondément examinés. Je disais qu'ici il se montrait réellement chrétien, j'aurais pu dire simplement qu'il s'y montre religieux, car le christanisme a repris une vieille idée, comme Maistre lui-même l'indique avec ce bonheur qu'il éprouve toujours quand il peut retrouver une forme quelconque de l'unité essentielle. « C'est une merveille inconcevable, sans doute, dit-il, en parlant de la rédemption par le sacrifice du Christ, mais en même temps infiniment plausible, qui satislait la raison en l'écrasant. Il n'y a pas dans tout le monde spirituel une plus magnifique analogie, une proportion plus frappante d'intentions et de moyens, d'effet et de cause; de mal et de remède. Il n'y a rien qui démontre d'une manière plus digne de Dieu ce que le genre humain a toujours confessé, même avant qu'on le lui eût appris : sa dégradation radicale, la réversibilité des mérites de l'innocence payant pour le coupable et le salut par le sang.))(1)
(1) Eclaircissements sur les sacrifices, p. 405.
Mais si la purification par le sacrifice est une vieille croyance, le christianisme l'a bien faite sienne.
Maistre aussi l'a faite sienne par son ardeur et son génie. Son christianisme a toujours pris et gardé l'empreinte de sa personnalité. Remarquons qu'il prend le dogme chrétien par ses côtés sombres et par son côté mystérieux . Ses tendances mystiques ont trouvé ici une occasion de se développer. Une comparaison fera ressortir avec évidence le caractère particulier de son esprit. On a rapproché déjà de ses doctrines les théories de Darwii^. Le savant anglais, lui aussi, a insisté sur l'abondance du mal, et nous a montré dans la nature une lutte pour l'existence aussi impitoyable qu'incessante, il en a fait aussi la condition, non pas de la rédemption, mais du progrès, du développement des organismes, de la vie elle-même. Seulement Darwin a pris les choses par le bon côté ; dans son optimisme en quelque sorte inné, admirable d'ailleurs chez ce perpétuel malade, il a toujours trouvé extrêmement ingénieuse cette combinaison du Créateur, ou cette loi de la nature qui faisait ainsi sortir du mal et se développer le bien. Maistre a vu autrement. 11 n'insiste pas sur ce qui, dans le mystère de la rédemption, peut éveiller en nous des sentiments de sympathie et d'amour. 11 ne dit trop rien de l'amour de Dieu qui donne son fils, de l'amour du Christ qui se donne lui-même pour ce monde qu'ils vont sauver, arracher à l'éternité du malheur Ce côté de la question il ne semble
pas l'apercevoir, ce qui le frappe, ce qui l'émeut, ce qui l'intéresse, c'est le sacrifice, le sacrifice sanglant, l'expiation nécessaire pour ce retour au bien, c'est-àdire à l'unité, le but essentiel qu'il faut atteindre. Et de même que tout à l'heure il confondait un peu l'autorité et l'unité, de même il en vient à conlondre presque et à unir dans un même amour profond et troublé l'unité et l'expiation. Dans le Christ, on l'a dit, il ne voit guère que la victime sanglante, et cette victime sanglante il aime à nous la montrer multipliée, à la retrouver sous une forme affaiblie, dans chacun de nous. Gomme le sang versé par le bourreau, cet envoyé de Dieu, ce soutien de l'ordre, cet indispensable gardien de l'intégrité de la patrie, est la condition nécessaire de l'unité politique, de même le sang versé sur les champs de bataille, les mille souffrances qui assaillent l'humanité, les massacres, les morts violentes, les maladies, les tourments de toute nature sont les moyens employés par la providence qui dirige tout pour nous ramener au bien, à l'unité, en faisant disparaître par la souffrance les souillures de nos péchés et de nos crimes.
Sans doute nul homme n'est absolument innocent, tout homme est pécheur, tout pécheur est coupable, tout coupable doit être châtié, mais de plus l'innocence elle-même doit souffrir, elle expie pour le coupable. La solidarité des hommes explique la réversibilité. Cette solidarité il serait intéressant de l'expliquer à son tour — peut-être faut-il se borner à l'ac-
cepter comme uq fait dont tout nous prouve la réalité, on peut aussi se livrer aux plaisirs de l'hypothèse .
Nous avons vu comment Joseph de Maistre avait concilié ses principes orthodoxes et l'impétuosité intellectuelle qui le poussait toujours à l'extrême limite et qu'il avait pris le parti en exposant ses idées aimées, ses idées d'au-delà, sous torme de dialogue, de les faire exprimer par un interlocuteur sympathique, respectable, éclairé, mais non catholique, non soumis à l'autorité du pape ; lui-même, sous le couvert d'un autre interlocuteur, exposait ses réserves et se détendait de vouloir franchir une limite tracée peut-être par Dieu lui-même. Rendu libre par ce moyen, il peut s'aventurer aussi loin qu'il veut dans les profondeurs de la métaphysique, il tient le fil conducteur qui l'empêche de s'égarer.
Il nous faut donc considérer les théories du sénateur comme exprimant non pas peut-être absolument ce que croit Joseph de Maistre, mais ce qu'il incline à admettre comme vrai, ce qu'il souhaite qu'il lui soit permis de croire. La généralisation de ses principes sur l'unité, sur la division, sur le bien et le mal, le conduit à supposer une certaine uniié primitive générale qui a été rompue, qu'il faut refaire et qui semble devoir absorber en un seul tout, les hommes, le monde et Dieu. II y reconnaît, lui-même, le principe qui a inspiré non seulement Saint-Paul et Malebranche, mais encore les stoïciens et Spinoza.
Ainsi sont justifiées toutes les souffrances auxquelles le juste paraît être soumis sur cette terre. Sa justice est imparfaite et il soufïre pour lui-même mais au nom de l'unité originelle, et en tout cas de lasolidarité, de la réversibilité, il souffre aussipour les autres. La réalité de cette réversibilité, Maistre trouve partout des raisons d'y croire, dans l'expérience de tous les jours comme dans les traditions et les croyances des nations. C'est un fait d'expérience, pour ainsi dire, dont on méconnaît seulement quelquefois la portée et l'importance et qu'il faut généraliser. La conséquence en est fatale «... Le juste souffrant volontairement ne satisfait pas seulement pour lui-même, fnais pour le coupable qui, de luimême ne pourrait s'acquitter... lors donc que le coupable nous demandera pourquoi l'innocence souffre dans ce monde. .. nous pouvons répondre : Elle souffre pour vous si vous le voulez. » (i)
Malgré tout, le système de Joseph de Maistre — comme celui de Darwin — est optimiste, en un sens, le mal y est présenté comme une expiation du mal, c'est-à-dire comme une condition du retour au bien. Si l'on se rappeHe xi'ailleurs que le monde entier est régi par les lois d'un[Dieu juste et bon, — à la vérité Maistre fait bien peu pour nous faire sentir ces quali-
(1) Soirées de St. P. 130-254.
tés, — on conçoit que les vues les plus pessimistes sur l'état actuel de notre humanité et même du monde qui l'environne et qu'elle habite peuvent s'accorder avec un optimisme iondamental. D'ailleurs, Joseph de Maistre prévoit pour un temps prochain un grand événement bienfaisant. « Tout annonce, dit le sénateur dans les Soirées^ et nos propres observations même le démontrent, je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas. » (1) et le comte répond : « Vous attendez un grand événement, vous savez que, sur ce point, je suis totalement de votre avis » (2). Plus tard enfin le mal lui-même doit disparaître « La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense [où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. » (3) Très ferme sur l'existence et la profondeur du mal, Maistre ne l'est pas moins en ce qui concerne la guérison. Pessimiste pour le présent, optimiste pour l'avenir, parce que dans les volontés mauvaises et inconstantes de l'homme, il voit ou croit voir subsister les éternels décrets de Dieu. Lunité vivante encore est le garant de Tunité future ; si amoindrie qu'elle soit parmi nous, elle subsiste en nous, sous
(1) Soirées de St. P. II, 285.
(2) Soirées de St. P. 301.
(3) Soirées de St. P. 32,
nous et au-dessus de nous, et ce qui semble achever notre division est précisément le remède à cette division même.
C'est dans la partie des Soirées où Joseph de Maistre expose ses vues sur la nécessité de la guerre, du sang répandu, de l'expiation sanglante acceptée par l'innocence elle-même qu'il faut chercher le Maistre qu'on connaissait autrefois, qu'on avait peut-être un peu oublié pendant quelque temps parce qu'on avait quelque peine à pénétrer de grandes idées et de grands sentiments trop éloignés des tendances dominantes, le Maistre aux grandes envolées métaphysiques, le Maistre mystique, sombre et puissant, l'apologiste du bourreau, l'admirateur religieux et troublé de la guerre, le philosophe qui prend plai. sir à contredire les prévisions et les certitudes les plus évidentes de la raison vulgaire au nom d'une raison supérieure, qui se grise pour ainsi dire de l'absurdité apparente des doctrines et de la cruauté apparente des dogmes. Ce n'est pas qu'il recherche le plaisir d'étonner ou d'effrayer,bien qu'iln'y reste pas insensible, mais il se laisse aller à cette sorte d'ivresse de la pensée et du cœur à la fois angoissante et délicieuse oii l'on croit dénouer toutes les contradictions en les acceptant, où l'on prononce avec M le credo quia absurdum, où la fausseté évidente, où l'illogisme manifeste semblent d'autant plus rapprochés de la vérité cachée qu'ils s'éloignent de la vérité commune, où la cruauté, l'horreur des réalités semblent non pas même dissimuler,
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mais au contraire mettre en lumière une intelligence cachée au vulgaire, une bonté que le profane ne sent pas, de telle sorte que l'esprit enchanté juge l'évidence proportionnelle à l'absurdité et la bonté proportionnelle à l'horreur éprouvée. C'est là après tout, qu'on s'y plaise ou non, un des grands côtés de Joseph de Maistre, celui qui l'élève au rang des penseurs qui ont le plus fait efîort pour voir de haut et de loin.
Que son ivresse métaphysique ait sa grandeur il suffirait de lire, même superficiellement les Soirées pour s'en convaincre, qu'elle ait ses dangers on ne peut le nier. D'un côté il manque s'avancer jusqu'au panthéisme, un esprit moins ferme ou moins prévenu que le sien y serait arrivé tout à fait, et je ne sais si lui-même ne serait pas suspect à quelques catholiques ; d'autre part, je ne pense pas qu'aucun librepenseur se laisse convaincre par lui. Quant aux catholiques qui n'ont pas subi son influence, aux protestants, aux déistes, je pense que la plupart du temps, il les exaspérera et les rebutera. On peut voir dans leurs travaux, l'eflet qu'il a produit sur Ch. de Rémusat et sur E. Schercr, qui d'ailleurs, à bien des égards, ontplusieurstois raison contre lui. Il trouvera peut-être ses plus grands admirateurs les plus sincères et les plus sympathiques, d'abord toutnaturelilement, chez ceux qui pensèrent comme lui et lurent ses disciples au moins sur quelques points, La Mennais, Montalembert, le comte De Falloux, Lau-
rentie , puis chez les amateurs de « l'histoire naturelle des esprits », ceux qui airrenl les types extrêmes et qui ont plaisir à voir se développer jusqu'à ses dernières limites une personnalité de haute valeur, chez les admirateurs de systèmes enchaînés, de logique impitoyable. Il en trouvera enfin chez les incrédules aussi, ceux qui ont abandonné les croyances religieuses et qui cependant sentent et comprennent la nécessité, l'utilité tout au moins des théories d'ensemble et des sentiments qui leur correspondent, d'une philosophie supérieure qui élève l'homme au-dessus de lui-même et le lait en quelque sorte participer comme contemplateur d'abord , comme agent, comme coopérateur ensuite, comme un ferment de moralité et d'harmonie à la vie universelle des mondes. Sans regretter des croyances qu'ils ne peuvent partager et tout en espérant la venue d'une nouvelle forme d'unité intellectuelle à peine entrevue, mais à la fois plus simple et plus terme que les formes déjà usées, ils peuvent admirer celles-ci dans le passé, et sympathiser avec les esprits qui ont aidé à créer les plus grandioses et les plus harmonieuses. Ceux-là pourront sans accepter sa doctrine, jouir profondément de la certitude de Joseph de Maistre et de la grandeur, de la fermeté, de la hardiesse^ de l'éclat de ses théories philosophiques. Ils iront même plus loin et s'ils veulent bien transposer, pour ainsi dire, la pensée de Joseph de Maistre et l'interpréter un peu autrement
qu'ils ne le font, ils jouiront non seulement de la beauté mais de la vérité même de bien de ses idées et d'une bonne part de ses conceptions générales.