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LA PROVIDENCE ET LES LOIS DU MONDE

L'homme s'agite et Dieu le mène. Il n'y a pas de mot qui rende mieux l'opinion de Joseph de Maistre sur les rapports de la liherté humaine et de la Providence divine. Tout est dirigé par une volonté supérieure. L'homme reste libre dans son domaine, il ne peut rien changer à l'ensemble des choses. « Si Ton imagine une montre dont tous les ressorts varieraient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position et qui montrerait cependant l'heure invariablement, on se formera quelque idée de l'action des êtres libres, relativement aux plans du Créateur» (1). Cette volonté providentielle se montre le plus souvent par des lois générales, par l'ordre réalisé dans le monde politique et moral comme dans le monde physique, quelquefois ces lois générales sont suspendues et le miracle se manifeste, le miracle « effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire. » (2)

C'est cette action continuelle de la Providence qu'il faut toujours avoir en vue si nous voulons

(1) Considérations sur la Finance, 2.

(2") Considérations sur la France.

comprendre les théories politiques de notre auteur. Peut-être paraitra-t-il inutile aujourd'hui de s'y attarder, mais c'est un jugement qu'il ne faut pas se hâter de porter quand on lit Maistre. Le iait est que pour ce qui concerne ses vues sur la société, il sulfirait de considérer les lois de la Providence telles qu'il les comprend, comme des lois simplement et sans décider si elles sont ou non l'expression d'une votonté supérieure pour que chacun, quelles que soient ses opinions, put trouver dans les Considérations sur la France ou dans V Essai sur le principe générateur des constitutions politiques^ de quoi réfléchir, de quoi réformer ses idées ou de quoi en acquérir d'autres.

Les lois générales de la Providence nous donnent à la lois la raison d'être de l'autorité du souverain et du pape, et la raison d'être des limites de cette autorité. Le pape et le roi sont les représentants de la volonté divine, à ce titre ils sont infiniment respectables, mais s'ils sont les plus hauts ils ne sont pas les seuls, nous avons vu le rôle important réservé à l'aristocratie. Maistre insiste souvent sur cette idée que nulle autorité n'est absolue. Et même elle n'est pas seulement limitée, je ne dirais pas par les droits, mais bien plutôt par les devoirs des patriciens, par la mission, divine aussi, qui leur est confiée ; une constitution, un poignard quelquefois, voilà les bornes auxquelles se heurte la souveraineté. Nous pouvons bien blâmer ceux qui se

chargent, au prix d'un crime, d'arrêter l'autorité royale, par exemple, mais il ne laut pas oublier que des criminels, des meurtriers exécrables en euxmêmes contribuent cependant pour leur part, involontairement, malgré eux, à la réalisation des desseins de Dieu. La Révolution française si « satanique » qu'elle soit, n'est pas moins divine et n'en fait pas moins triompher la Providence que l'enchainement des faits manifeste, pour Joseph de Maistre, d'une éclatante laçon. Par exemple, la tyrannie qui chassa les prêtres français de leur patrie « par milliers, contre toute justice et toute pudeur, fut sans doute ce qu'on peut imaginer de plus révoltant ; mais sur ce point, comme sur tous les autres, les crimes des tyrans de la France devenaient les instruments de la Providence (1). >• On ne saurait nier, en effet, dit Maistre, « que le sacerdoce, en France, n'eût besoin d'être régénéré . » « Dans les temps qui précédèrent immédiatement la révolution, le clergé était descendu à peu près autant que l'armée, de la place qu'il avait occupée dans l'opinion générale. » Maistre, ne nous y trompons pas, n'a jamais fait l'apologie du crime politique, il pense seulement que ce crime a des effets que ses auteurs n'ont pas vu, et que l'inconscience humaine tourne toujours au profit des volontés conscientes de Dieu. Il sait unir dans son cœur l'exécration pour l'auteur de l'acte coupable et l'ad-

(1) Considérations sur la France, p. 26.

miration pour le but vers lequel il se dirige sans le savoir, et vers lequel convergent tant d'actes incompris par ceux qui les accomplissent. C'est ainsi que par lui la France et la monarchie, une fois le mouvement révolutionnaireétabli,ne pouvaient être soumis que par le jacobinisme. Et il s'écriait : « Lorsque d'aveugles factieux décrètent l'indivisibilité de la république, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume. » (1)

Aussi pour Joseph de Maistre la vie des nations va pour ainsi dire d'elle-même sous l'impulsion de Dieu, comme la vie organique. Cette fameuse comparaison des organismes individuels et des organismes sociaux qu'on a tant répétée, mais qui contient tant de vérité, on la retrouve dans Joseph de Maistre et elle s'impose quand elle n'est pas formulée. Les faits sociaux apparaissent comme se développant pour ainsi dire supérieurement à la volonté de l'individu. Maistre a admirablement vu comment l'homme est pris dans le tourbillon social qui le dirige sans qu'il s'en doute, qui lui impose ses pensées, ses sentiments et ses actes. Nous expliquerions probablement le fait autrement qu'il ne l'explique, mais sur le fait lui-même on ne peut qu'être d'accord avec lui. « Plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne

(1) Oonsidérations sur la France, p. 26.

saurait trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c'est la révolution qui emploie les hommes . On dit fort bien, quand on dit quelle va toute seule. » Il ajoute à la vérité : « Cette phrase signifie que jamais la divinité ne s'était montrée d'une manière si claire dans aucun événement humain. Si elle emploie les instruments les plus vils, c'est qu'elle punit pour régénérer. » (1) Il laut savoir gré à Maistre d'avoir, sans nier l'influence de la volonté de l'homme, de ses désirs, de ses idées (2), montré comment elle s'exerçait forcément dans un cercle restreint et quelle part énorme il fallait réserver à cet entscmble de faits généraux où Maistre voit la manifestation d'une volonté supérieure, où d'autres verront les effets accumulés de la race du milieu et du moment, ou de l'imitation prolongée et développée d'une vieille conception originale ou d'une conformité spontanée à une sorte d'idéal incarné dans une série de générations successives qui le réalisent avec plus ou moins de conscience. Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'autorité du roi puisse se heurter et se briser contre des obstacles à la fois naturels et divins. L'opinion publique est ainsi une force dont il faut tenir grand compte, et nous savons la déférence que Maistre a pour elle. Le chevalier des Soirées^ relativement naïf, émet l'idée

(1) Considérations, etc., p. 8.

(2) Considérations sur la France, p. 175.

que la cause de la guerre pourrait bien être l'ordre des rois. « Les souverains, lui répond le sénateur, ne commandent efficacement et d'une manière durable que dans le cercle des choses avouées par l'opinion ; et ce cercle, ce n'est pas eux qui le tracent. Il y a dans tous les pays des choses bien moins révoltantes que la guerre, et qu'un souverain ne se permettrait jamais d'ordonner. » (1) et il s'attarde à énuTiérer un certain nombre de faits qui confirment son dire. L'aristocratie est de même hors de la portée de la volonté royale. « 11 ne faut pas croire au moins, dit-il, si l'on veut s'exprimer exactement, que les souverains puissent ennoblir. 11 y a des familles nouvelles qui s'élancent, pour ainsi dire, dans l'administration de VEtat ; qui se tirent de l'égalité d'une manière Irappante, et s'élèvent entre les autres comme des baliveaux vigoureux au milieu d'un taillis. Les souverains peuvent sanctionner ces ennoblissements naturels ; c'est à quoi se borne leur puissance. » (2) Nature et Providence, c'est tout un pour Maistre. On le voit, peu à peu, sa doctrine des limites du pouvoir souverain, sous ses diverses formes, se ramène à cette formule : une monarchie absolue, tempérée par la providence.

Mais la royauté même, comme lorme de l'autorité, n'existe que par elle. En un sens, la Pro-

(1) Soirées dé Saint-Pétersbourg . II. 3.

(2) Considérations sur la France, p. 176.

vidence domine tout : « Toute constitution est divine dans son principe » (1). Maistre dit ailleurs « il est écrit : « c'est moi qui fais les souverains... » Dieu fait les rois, au pied de la lettre. Il prépare les races royales, il les mûrit au milieu d'un nuage qui cache leur origine. Elles paraissent ensuite couronnées de gloire et d'hotmeur : elles se placent et voici le plus grand signe de leur légitimité. » Ce qui suit continue à indiquer ce caractère de spontanéité des faits historiques. « C'est qu'elles s'avancent comme d'elles-mêmes , sans violence d'une part^ et sans délibération marquée de l'autre : c'est une espèce de tranquillité magnifique qu'il n'est pas aisé d'exprimer. Usurpation légitime me semblerait l'expression propre (si elle n'était pas hardie) pour caractériser ces sortes d'origines que le temps se hâte de consacrer. » (2)

Il est surprenant de voir à quel point Joseph de Maistre, le prophète du passé comme on l'a appelé, mais qui était plus de son temps qu'il n'y paraissait et qui par quelques points anticipe sur l'avenir, a eu le sens des développements, je dirai volontiers de l'évolution des institutions politiques. Elles sont hors de la portée del'homme et si l'on excepte les cas où Dieu est directement intervenu pour dicter ses lois par l'intermédiaire d'un homme (Maistre nous dit quelque part que Moïse est le seul qui ait

(1) Considérations sur la France, "p. 40. (2) Essai sur le pr . gên. des const. pol. Prélace. XIII.

,,,faitune constitution) — toutes les constitutions libres / connues « ont pour ainsi dire germé d'une manière [ insensible. » (1) Joseph de Maistre sait que les institutions se transforment et changent, commencent par unesorted'étatembryonnaire, inférieur. humble, môme quand elles doivent arriver au plus haut degré d'importance et de grandeur. « Rien de grand, disait-il, n'a de grands commencements . On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule exception à cette loi. Crescit occulto velut arbor œvo ; c'est la devise éternelle de toute grande institution, de là vient que toute institution fausse écrit beaucoup, parce qu'elle sent sa iaiblesse, et qu'elle cherche à s'appuyer. » (2)

Aussi se rendait-il bien compte du mouvement parfois insensible qui amène une constitution de son point de départ à son point d'arrivée, de la graine à l'arbre vigoureux. La portée de celte croyance et son importance pour Maistre se montre dans le passage où il s'en sert pour repousser certaines attaques contre la papauté. On peut se demander à la rigueur si même les nécessités de défendre la papauté telle qu'il la comprenait ne lui ont pas inspiré cette croyance. Je suis disposé à admettre qu'il n'en est rien, au reste la question n'est pas de première importance : une idée discutable ne fait rien perdre

(1) Considérations, etc. p. 30

(2) Essai sur le pr. gên. p. 31.

de leur valeur aux idées justes dont on croit pouvoir se servir pour la détendre. « Une foule de savants écrivains, dit-il, ont fait depuis le XVP siècle une prodigieuse dépense d'érudition pour établir , en remontant jusqu'au berceau du christianisme, que les évéques de Rome n'étaient point dans les premiers siècles ce qu'ils lurent depuis ; supposant ainsi, comme un point accordé, que tout ce qu'on ne trouve pas dans les temps primitifs est abus. Or, je le dis sans le moindre esprit de contention, et sans prétendre choquer personne ils montrent en cela autant de philosophie et de véritable savoir que s'ils cherchaient dans un enfant au maillot les véritables dimensions de l'homme fait. La souveraineté dont je parle dans ce moment est née comme les autres, s'est accrue comme les autres. C'est une pitié de voir d'excellents esprits se tuer à vouloir prouver par l'entance que la virilité est un abus, tandis qu'une institution quelconque adulte en naissant, est une absurdité au premier chef, une véritable contradiction logique. »

Nous ne serons pas surpris, avec ces doctrines que Maistre ait eu des idées très nettes sur la relativité des mesures politiques , et des jugements à porter sur les événements. « Chaque siècle disait-il, a ses préjugés et sa manière de voir d'après laquelle il doit être jugé. C'est un insupportable sophisme du nôtre de supposer constamment que ce qui serait condamnable de nos jours l'était de même dans les

temps passés, et que Grégoire VII devait en agir avec Henri IV, comme en agirait Pie VII envers sa majesté l'empereur François. » (1). Aussi se défend-il d'être réactionnaire. C'est une « erreur très funeste, à mon sens, de s'attacher trop rigidement aux monuments anciens. Il faut sans doute les respecter, mais il faut surtout considérer ce que les jurisconsultes appellent le dernier état. Toute constitution libre est de sa nature variable et variable à proportion qu'elle est libre, vouloir la ramener à ses rudiments, sans en rien rabattre, c'est une entreprise folle. .. (2)

S'il voyait bien les différences des temps et les divers états des institutions, il savait aussi voir les ressemblances et il se plaisait à mettre en relief les moins acceptées. Il aime à rapprocher des choses fort éloignées. Son goût pour le paradoxe , au moins apparent y trouve son compte non moins que sa passion pour l'unité. Avec ses idées sur le gouvernement du monde par Dieu il n'est pas surprenant qu'il ait uni à cause de leur communauté éloignée d'origine et de but, des croyances et des institutions très différentes , et en rapprochant les choses il I Rapproche très volontiers les mois. On sait qu'il fait des évêques les successeurs des druides, ce qui ' est hardi à tous les points de vue ; il appelle quelque

(1) Du Pape. 213.

(2) Causeries sur la France, p. 116.

part un missionnaire : Osiris chrétien, ailleurs il parle de \a mythologie chrétienne. A la vérité il lui tait une assez belle part. «Toute religion , par la nature même des choses, pousse une mythologie qui lui ressemble. Celle de la religion chrétienne est, par cette raison, toujours chaste, toujours utile et souvent sublime, sans que (par un privilège particulier) il soit jamais possible de la confondre avec la religion même. De manière que nul mythe chrétien ne peut nuire, et que souvent il mérite toute l'attention de l'observateur. » (1) Dans V éclaircissement sur les sacrifices il va peut-être plus loin encore eu retrouvant dans le paganisme toutes les doctrines religieuses auxquelles il croit : « le paganisme. . . étincelle de vérités, mais toutes altérées et déplacées, de manière que je suis entièrement de l'avis de ce théosophe qui a dit de nos jours que l'idolâtrie était une putréfaction. » (2) Il continue plus loin le même sujet : « Quelle vérité, s'écrie-t-il, ne se trouve point dans le paganisme ? » El il développe assez longuement cette conception.

Peut-être laut-il rattacher à certains égards à ce même procédé général de l'esprit de Joseph de Maistre l'aptitude singulière qu'il a pour trouver des raisons en faveur de ses croyances jusque chez leurs plus déterminés adversaires. On lui a reproché

(1) Du principe générateur, etc. p. 42 en. note.

(2) Eclaircissements sur les sacrifiées, à la fin du Tome II des Soirée .p. 361 et 379.

comme une sorte de travers de chercher à faire toujours déposer Luther en laveur de rintailhbihté du pape ou Voltaire en faveur de l'EgHse catholique. Outre que le procédé peut être de bonne guerre, il y a quelque chose de plus protond que ne l'a cru le critique dans cette habitude de Maistre qui tâche de retrouver partout et toujours les mêmes croyances autant que cela lui est possible et pour qui ces éclats de vérité disséminés parmi l'erreur sont sans doute comme les fragments de la primitive unité brisée qui aspirent à se rejoindre .

L'évolution exige à la fois le changement et la conservation. Si Maistre avait le sentiment du progrès, bien que le mot puisse sembler étrange cmp.'oyé à propos de ses doctrines, il avait aussi l'amour de la conservation. Personne peut-être n'a cru plus que lui à cette sorte de logique interne qui dirige la vie des nations et par laquelle l'homme est emporté. Pour l'aider, l'intervention humaine ne peut pas produire grand chose, pour la combattre elle est à peu près impuissante. Maistre a insisté bien souvent sur l'inutilité ou le danger des constitutions écrites, par lesquelles certaines personnes voudraient /organiser la vie de la nation à peu près comme un 'malade pourrait décider dans son for intérieur qu'il se portera bien dorénavant. Aussi est-il Irèr, favorable aux institutions qui ont longtemps régi la vie d'un peuple, qui sont nées, et se sont développées avec lui, qui ont fait leurs preuves pour ainsi dire, et

peuvent être reconnues comme l'expression même de la nature de ce peuple, ou ce qui revient au même au point de vue'de Joseph de Maistre, comme l'expression des intentions de la providence à son égard. Il se méfie des nouveautés autant et plus sans doute que des retours en arrière. C'est avec enthousiasme qu'il adopte une pensée d'Origène, « qui vaut seule un beau Uvre.» a Rien dit-il, ne peut changer en mieux parmi les hommes INDIVINEMENT. Tous les hommes ont le sentiment de cette vérité, mais sans être en état de s'en rendre compte. De là cette aversion machinale de tous les bons esprits pour les innovations. Le mot de réforme, en lui-même et avant tout examen, sera toujours suspect à la sagesse, et l'expérience de tous les siècles justifie cette sorte d'instinct ». (1) Aussi voulait-il toujours une grande prudence dans les changements et qu'une présomption favorable s'attachât aux anciens usages. Celte idée comme la précédente, il l'appliquait naturellement à la défense de ses doctrines : « je ne conseillerais jamais à une nation, disait-il, de changer ses institutions antiques, qui sont toujours fondées -sur de profondes raisons, et qui ne sont presque jamais remplacées par quelque chose d'aussi bon. Rien ne marche au hasard, rien n'existe sans raison, l'homme qui détruit n'est qu'un enfant vigoureux qui fait pitié. Toutes les fois que vous verrez une grande

(1) Essai sur le pr. gén. p. 54 et 55.

institution ou une grande entreprise approuvée par les nations, mais surtout par l'Eglise, comme la chevalerie, par exemple, les ordres religieux, mendiants, enseignants, contemplatifs, missionnaires, militaires, hospitaliers, etc., les indulgences générales, les croisades, les missions, l'inquisition, etc., approuvez tout sans balancer et bientôt l'examen philosophique récompensera votre confiance en vous présentant une démonstration complète du mérite de toutes ces choses. » (1)

Si la conservation et le changement sont également nécessaires on peut se trouver parfois embarrassé. Maistre nous dit bien que « puisque toute constitution est divine dans son principe, il s'ensuit que l'homme ne peut rien dans ce genre à moins qu'il ne s'appuie sur Dieu dont il devient alors l'instrument » (2) mais ceci n'est pas une solution pratique et ne nous dit pas si tel ou tel novateur est l'instrument de Dieu ou bien un simple fauteur de désordre. Maistre, je dois le dire ne nous propose pas de critérium, et c'est sans doute parce qu'il ne veut pas laisser à la raison individuelle la faculté de s'en servir. Elle est incompétente. Le sens commun, une sorte d'instinct universel, voilà ce qui doit compter et ce avec quoi il faut compter. Le grand respect de Maistre pour ^'opinion publique,

(1> Lettres sur l'inquisition, p. 72.

(2) Essai sur lepr. gên., p. 40 et 41.

c'est la même tendance qui le lui inspire. Ce qui est général, inconscient, inné ou imposé par les grandes circonstances de milieu ou d'organisation c'est ce qui importe, le reste, « cette lumière tremblante que nous appelons la raison, » c'est chose négligeable ou peu/ s'en faut. Quant à la science, nous avons vu ce que Joseph de Maistre en pense, peut-être l'estimerait-il davantage s'il voyait que ses conclusions doivent un jour devenir à leur tour le sens commim. Mais cette conscience intellectuelle qui est souveraine pour prononcer dans la question d'ordre philosophique ou social et qui a peut-être son mot à dire même dans les questions d'ordre strictement scientifique, voilà qui est bien supérieur à toutes les fantaisies de la raison individuelle. Tout ce qu'estime Joseph de Maistre, c'est, remarquez-le , ce qui est le moins partie de notre individualité propre, ce qu'il y a au contraire de plus général en nous, c'est à dire ce qui est plus que le reste, semble-t-il, l'expression directe de la volonté divine et des lois de la Providence. Sans doute si nous allons contre, nous servirons toujours les desseins de Dieu puisque aussi bien tout nous ramène là, mais nous le servirons malgré nous et nous briserons, au moins pour un temps, l'unité tant désirée. L'autorité du sens commun, comme l'autorité de la tradition, comme l'autorité de l'opinion publique, comme l'autorité du pape et du roi, c'est encore l'autorité divine et cette autorité divine, elle aussi, c'est l'unité cherchée, voulue, réalisée un jour à tra-

vers les souffrances et les crimes. Dieu, le bien, le vrai, c'est toujours l'harmonie, l'unité, — unité existant dès l'origine, troublée, rompue par la volonté mauvaise de l'homme, — et dont l'autorité sous toutes ses formes, maintient et conserve les restes en en préparant^Ja restauration finale, et cette autorité même, n'est que l'influence de l'unité qui persiste encore et survit sur les fragments égarés de l'ensemble que le malheur, que l'expiation réunira.

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