‹ Joseph de MaistreChapitre 9 sur 10 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Toute la philosophie du comte de Maistre, dit fort justement Lamartine, n'est que la théorie de ses instincts religieux. Le résumé qu'on vient d'en lire montre que, parmi les idées les plus chères à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, toutes ne lui appartiennent pas en propre. Je ne parle pas des questions où la foi est en cause. Dans ce domaine, il n'était pas libre et il ne pouvait innover. Mais si l'Eglise fournit des solutions toutes prêtes aux grands problèmes de la vie humaine, elle n'exclut pas la liberté de raisonner et de discuter dans le champ fort vaste qu'elle abandonne au croyant. Ce champ, Maistre ne cherche pas à l'étendre. Il tendrait plutôt à en resserrer les limites, car il est au fond, on ne le saurait trop dire, un théologien. Il le reconnaît lui-même, dans la préface au Pape, quand

il s'excuse d'aborder, lui laïque, des questions que les gens d'Église avaient seuls traitées avant lui. Ses grands ouvrages, même les Considérations, où la part faite au rôle de la Providence tient une place si large, rentrent dans l'apologétique chrétienne. Gomme théologien catholiq^ue, profondément attaché à la foi et, quoi qu'on ait pu dire, la pratiquant

— ses notes intimes en portent la preuve manifeste,

— il était lié par les enseignements de l'Église. Non seulement il était lié par ces enseignements, mais il en était si profondément pénétré, que leur influence se manifeste même dans les questions où, semblet-il, le croyant peut garder son indépendance. Ses jugements littéraires sont toujours dominés par la préoccupation religieuse. En politique, il en est de même : il voit Dieu partout, il fait de lui l'auteur des constitutions politiques, le dispensateur des couronnes, la source de toute autorité. La religion et la politique se confondent si bien dans sa pensée qu'il arrive tout naturellement à faire du chef de l'Église le suprême suzerain des souverainetés temporelles. En cela, il est le disciple des grands docteurs du moyen âge, de saint Thomas notamment, qui reconnaît à l'Église une suprématie universelle, comprenant le pouvoir de délier les sujets d'un prince du devoir de fidélité. Maistre se plaît à montrer, d'autre part, l'intervention perpétuelle de la Providence dans les affaires de ce monde. Pour lui. Dieu n'abandonne au hasard aucune portion de son gouvernement temporel. S'il observe d'ordinaire

la partie fixe des lois qu'il a établies, il ne se dfîsintéresse jamais de l'application aux hommes de ce que l'auteur des Soirées appelle la partie flexible de ces lois. Gomme théoricien de la Providence, Maislre se rattache à Bossuet.

Mais par la tendance mystique de son esprit, il s'écarte autant de l'évêque de Meaux que de l'auteur de la Somme. Le mysticisme, a dit un moraliste, est à la religion ce que l'amour libre est à l'amour dans le mariage. De cette comparaison, spirituelle et assez juste, il ne faudrait pas conclure à l'impossibilité du cumul. Le doux rêveur qui parvint à la célébrité sous le nom du Philosophe inconnu a fait une grande impression sur Maistre. Saint Martin a été pour lui ce qu'a été pour tant de philosophes chrétiens du moyen âge Aristote, c'est-àdire un inspirateur étranger dont il suivait volontiers les enseignements en tant qu'ils ne contredisaient pas ceux de l'Eglise, — et même quelque chose de plus, car l'auteur de V Homme de désir était tout imprégné de christianisme. Chez saint Martin, Maistre a trouvé le germe de ses théories sur le caractère divin de la révolution française, sur l'intervention de Dieu dans l'organisation des sociétés humaines, sur le pouvoir régénérateur du sang et aussi la croyance en un millénium où l'humanité jiurifiée se développerait heureuse sous l'œil de Dieu.

Rappeler la source des idées d'un penseur, c'est l'expliquer, le mieux faire comprendre. Ce n'est pas le diminuer. L'invention absolue est rare dans

l'ordre de la pensée. Le mérite ne, consiste pas seulement à créer de toutes pièces des systèmes nouveaux, mais souvent aussi à saisir certaines idées ambiantes qui, à chaque époque, flattent confusément et restent à l'état de germe jusqu'au jour où quelque puissant esprit s'en empare pour les féconder. Si Maistre n'est pas toujours original, ses écrits n'en sont pas moins très personnels. Si le canevas n'est pas toujours neuf, les broderies sont variées, riches, brillantes, pleines de fantaisie et d'imjyrévu. Que d'observations justes, que d'ingénieux rapprochements, que de jugements profonds, que d'axiomes d'une haute portée morale ne peut-on pas relever dans ses œuvres! Les idées ne valent pas seulement par elles-mêmes, elles valent aussi par la manière de les présenter et de les lancer dans la circulation intellectuelle. Là est la véritable originalité de ]\Iaistre. Aux procédés des anciens apologistes, moines écrivant à l'ombre des cloîtres, prêtres nourris de préjugés contre le siècle et rédigeant de lourds traités en latin, à la manière des anciens mystiques enveloppant leurs pensées d'un nuage et se perdant dans leurs rêves, il a substitué un art nouveau, vivant, hardi. D'un ton vif et dégagé, avec cette franchise d'allure qui a pu faire dire avec raison que son style est du Voltaire retourné, il aborde les plus graves problèmes. En un mot, il a laïcisé la théologie.

Entre lui et Bossuet à qui il doit tant, malgré les dissidences qui les séparent, il y a l'espace

CONCLUSION. I8t>

d'un siècle. Et quel siècle? celui dans le(jucl peulêtrc l'esprit français a subi les transformations les plus profondes. Il y a aussi la distance qui sépare un prêtre d'un laïque, un homme d'iîlglise d'un homme d'État. Si Maistre est, par la doctrine, un homme du moyen âge, il est, par la forme dont il la revêt, de son temps. Ce n'est pas en vain qu'on est le contemporain de Voltaire et de Rousseau : même quand on les combat, même quand on les regarde comme ses pires ennemis, on ne peut échapper à leur contagion intellectuelle.

Bien qu'il soit très classique par ses goûts littéraires et par la tendance générale de son esprit, Maistre n'a rien d'académique dans sa manière d'écrire. Il a un style personnel qui n'est que le revêtement naturel de sa pensée, un style dont un des grands charmes est la merveilleuse souplesse qui lui permet de rendre clairement les nuances les plus légères des pensées les plus délicates. Familier souvent, comme l'était Bossuet, incorrect quelquefois, comme Saint-Simon, il est dans ses lettres notamment et dans ceux de ses ouvrages qu'il n'a pas pris le temps de repolir, parfaitement simple et sans apprêts, tout en étant, quand le sujet l'emporte, entraînant et fougueux. Cette faculté de s'animer la plume à la main, comme un orateur qui se grise de sa parole, est un des traits caractéristiques de son talent. Il arrive ainsi sans effort et naturellement à la plus haute éloquence. Qu'à cette éloquence il se mêle uïi peu de rhétorique, c'est vrai dans quelques

morceaux célèbres, comme la théorie du bourreau. Quelquefois aussi il encourt le reproche que lui adresse trop durement Schérer d'être plus avocat qu'orateur. Si ce reproche peut s'appliquer à certains ouvrages de polémique et même à certains chapitres du Pape ou de Bacon, il n'est mérité ni dans les Considérations sur la France, ni dans les Soirées de Saint-Pétersbourg , œuvres admirables qui dureront, comme livres classiques, autant que la langue française elle-même. Par un intéressant et assez rare contraste, Maistre joint à l'abondance oratoire qui lui est ordinaire l'art de donner à sa pensée une forme saisissante et comme lapidaire, motif pour lequel il a été si souvent cité. Enfin il est, après Voltaire, un des hommes qui ont possédé au plus haut degré ce don si cher aux Français : l'esprit.

Ces rares qualités d'écrivain ont contribué plus que tout le reste à la grande réputation de Joseph de Maistre. Dans la première moitié de notre siècle, pendant la Restauration surtout et tant que les souvenirs des vexations du règne de Charles X étaient encore présents dans les esprits, il était nécessairement la proie et la victime de l'esprit de parti. Les questions qu'il a traitées étaient trop brûlantes pour qu'on pût juger sans passion l'écrivain et même l'homme, que d'ailleurs on connaissait imparfaitement. Son nom était un cri de guerre pour les uns, un mot de ralliement pour les autres. Le temps et la publication successive de ses œuvres pos-

CONCLUSIOX. 191

ihumes, puis de sa correspondance *, ont |)cu à ])eu modilié ropinion. Les jugements sévères de Schcrer, de Villernain et de Lamartine, j'entends le Lamartine du Cours de littérature, détonnent aujourd'hui. Ils respirent je ne sais quelle animosité personnelle, qui s'exj)lique facilement chez Schérer, ci-devant protestant, chez Villemain, dont la haine pour les Jésuites est restée légendaire, mais qni choque singulièrement chez celui qui jadis, dans les Confidences, avait entouré d'une auréole la noble figure du comte de Maistre. Le poète, devenu critique, englobait l'auteur du Pape dans l'amer souvenir du passé avec lequel il avait rompu.

Sainte-Beuve est le premier des critiques indépendants qui ait vengé Maistre des outrages auxquels un besoin de revanche, d'ailleurs assez naturel, l'avait exposé de la part des libéraux. Il avait été séduit par le talent, par la hauteur morale, par la richesse des idées. II semble avoir donné le ton à ses successeurs. Aujourd'hui, grâce à une certaine largeur d'esprit qui n'est peut-être chez quelques-uns qu'une forme de scepticisme, grâce à un calme relatif que des préoccupations nouvelles ont fait autour des anciennes polémiques, il semble même que Joseph de Maistre jouit d'une vogue particulière. Plus que jamais on l'étudié, on le cite, on le loue. Et l'on peut dire qu'il est désormais dans notre

1. Sa correspondance diplomatique a été publiée en 1858 et en 1860 par le baron Blanc, aujourd'hui ministre des Affaires étrangères du royaume d'Italie.

littérature à la place éminente que lui mérite son talent. ^

Ce résultat est dû en partie aux critiques, car ce sont eux qui font la réputation littéraire. Cependant, à l'égard des écrivains qui ne sont pas des littéra-r teurs de métier, qui ont eu la prétention d'agir par la plume, qui ont cru remplir un devoir en écrivant, le jugement des hommes faisant profession de juger est un élément secondaire d'appréciation. Ce qui importe surtout, c'est de savoir dans quelle mesure ils ont exercé l'influence qu'ils ont voulu prendre sur leurs contemporains ou sur la postérité, de rechercher si l'avenir a justifié leurs idées ou leurs prévisions. Maistre appartient à cette classe d'hommes d'action. C'est donc à ce point de vue qu'il faut l'envisager.

Son nom domine toute la littérature catholique de notre siècle. Par sa liberté d'allures, par la rudesse de ses attaques et de ses ripostes, il a été — et de cela nous ne le féliciterons pas — le créateur de cette apologétique profane, telle que l'ont pratiquée les publicistes de la presse périodique, dont Veuillot est le plus célèbre. Par sa façon hautaine et provocante d'afficher son catholicisme, il a inspiré Barbey d'Aurevilly, qui se vantait d'être son dis-

CONCLUSION. VXi

ciple et n'était en réalité que sa caricature. Plein d'idées, d'éclat, de fantaisie, il a été l'arsenal où l'on a cherché et trouvé des armes contre les tendances modernes de la société. Mais, cité sans cesse par ses amis et par ses ennemis, l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg n'est pourtant pas yin vrai chef d'école, au sens philosophique du mol. Qui dit école suppose des disciples. Maistre n'en eût guère, j'entends de vrais disciples reprenant et développant les idées du maître, s'appliquant à les établir sur des preuves nouvelles et à les répandre. Quand on l'appelle un traditionnaliste, on ne doit pas oublier que le traditionnalisme a chez lui une forme particulière, et que les autres écrivains qu'on enrôle communément sous la même bannière se séparent de lui par des points importants.

On se rappelle l'étrange communauté de vues qui s'est manifestée à la même époque chez Maistre, vivant en Suisse, et chea Bonald, réfugié en Allemr.gne. Les âmes de ces deux hommes qui s'ignoraient entièrement ont vibré dans un unisson merveilleux. Le spectacle des événements tragiques de la révolution française leur a inspiré des réflexions analogues et les a conduits aux mêmes conclusions. Mais c'est en matière politique que se manifeste cette communauté de sentiments. Bonald n'a guère été préoccupé dans sa vie que de cet ordre d'idées. Presque tout ce qu'il a écrit et |)ensé se rapporte aux sociétés humaines, où il voit, comme Maistre, l'œuvre de Dieu, ayant dès l'origine de l'hu- CoooRDAN. — Joseph de Maistre. 13

manité donné à nos premiers ancêtres, en leur accordant la parole, ses divins enseignements. Chez Bonald, le traditionnalisme est resté politique, chez Maistre il est devenu philosophique.

L'insuffisance de la raison pour rendre compte de certains faits d'ordre social ou philosophique avait déjà frappé bien des philosophes. Quelquesuns, les rationnalistes purs, ont pris le parti d'écarter ce qui ne leur paraissait pas raisonnable. Kant, après avoir établi que la raison pure ne pouvait établir l'existence de Dieu, a demandé à la raison pratique, c'est-à-dire à la morale, les certitudes que la première lui refusait. Chateaubriand, se trouvant dans le même embarras, a été ramené à la foi par le sentiment. « Ma conviction est sortie de mon cœur, disait-il : j'ai pleuré, donc j'ai cru, » Joseph de Maistre n'était pas homme à admettre le pouvoir des larmes, à croire à la possibilité d'édifier la foi sur l'émotion. Sentant aussi la raison individuelle insuffisante pour prouver les dogmes, auxquels d'ailleurs il croit, il invoque ce qu'il appelle la raison générale, émanation de la raison divine. Mais il a la prétention de s'adresser toujours à la raison et ne cesse de lui faire une large place. Aussi reste-t-il toujours fidèle à la doctrine catholique. L'Église enseigne en effet que la raison précède la foi et y conduit l'homme avec les secours de la révélation et de la grâce. Elle est trop prudente pour condamner la raison et trop avisée pour ne pas comprendre qu'avouer une incompatibilité entre

elle et la foi, c'est |)uiter à celle-ei le cou|) le plus terrible.

Les tradilioiiiialisles postérieurs à Josej)li de Maistre n'ont pas, en généial, gardé cette juste mesure. Le |)lus illustre d'entre eux, l'abbé de Lamennais, attaque de front la raison, comme le pire ennemi de la foi, puisque c'est toujours en son nom que l'on combat les dogmes catholiques. Dans ï Essai sur l'Indifférence en matière de religion, publié avant, mais écrit après les Soirées de Saint- Pétersbourg, et où l'influence des idées de Bonald et de Maistre se manifeste clairement, il établit sa théorie de la certitude. La raison, d'après lui, peut nous tromper, parce que nous fondons les opérations de la raison sur des observations qui risquent d'être mal faites, sur la mémoire qui est fragile. La sensation ne vaut pas mieux pour nous donner la vérité : elle est perpétuellement sujette à l'erreur. La conscience elle-même n'est pas sûre : ce qui est ^un bien aujourd'hui est un mal demain; ce qui est mal pour l'un est bien pour l'autre. Seul le sens commun des hommes, le consentement universel ne peut pas nous induire en erreur. C'est l'unique base possible de la certitude. Il y a une tradition qu'on trouve chez les païens eux-mêmes, c'est celle de la vraie religion, enseignée jadis au premier homme, oubliée dans le cours des âges, revivifiée par la révélation nouvelle.

Comme Maistre , Lamennais , poussé par une logique irrésistible, ne s'en tint pas là. Quand

parut le livre du Pape , il s'indigna des critiques 'que soulevait la thèse de l'auteur, et c'est avec enthousiasme qu'il salua ce plan de théocratie catlîolique. Il adopta les vues de Maistre et en vint à considérer avec lui le chef de l'Eglise comme destiné par Dieu à exercer sur le pouvoir politique une sorte de magistrature suprême. Il vaticina aussi un milléniura prochain, où les peuples trouveraient le bonheur et la paix, sous le sceptre du pontife romain.

Le Saint-Siège est un modèle de prudence et de sagesse politique. Les excès de zèle ne lui paraissent pas moins fâcheux que les autres écarts, car il est souvent plus facile d'avoir raison d'un adversaire que d'un ami trop ardent. Rome avait accueilli froidement, en 1820, le Pape de Joseph de Maistre. En 1826, elle n'accueillit pas avec plus d'empressement les doctrines analogues reprises et développées dans la Religion considérée dans ses rapports avec les pouvoirs politiques et civils. En France, une condamnation correctionnelle frappait, au nom du gallicanisme expirant, Lamennais, qui s'était cru à la veille de la réalisation de ses rêves. A lui aussi, le monde paraissait être en état d'enfantement. Après 1830, à la suite de ce séjour à Rome qu'il comparait à un voyage dans les cercles de l'enfer dantesque, il comprit son erreur. Désillusionné, il demanda directement au peuple ce que la papauté ne pouvait donner. De là, les Paroles d'un croyant, et la rupture avec l'Eglise. Dans la condamnation

coNcr.rsiox. l'.»:

qui frajjpa ce livre eélèhre sont coinin'isos los iIk'm)rii's exj)()S('!Cs anlci'ieureinent dans V /''ssai sur l'Indijférence. I.e ti'aditionnalisrne passait à l'état d'iiérésie pour avoir méconnu les droits de la raison. C'a été le sort réservé ù cette doctrine quand, au lieu de borner son rôle a préparer des arguments à raj)ologélique, elle a prétendu fournir à la certitude une hase nouvelle. Elle est tombée alors dans ce qu'on a nommé le fîdéisme.

Le fidéisme, c'est-à-dire la doctrine qui place la loi au-dessus de la raison, reparut, sous diverses formes, après la condamnation de Lamennais. L'histoire en est intéressante. L'abbé Bautain, le plus distingué des philosophes catholiques de son temps, fut condamné à Rome pour avoir proclamé que le vrai critérium de la certitude était la foi, et non la raison. M. Bonnetty, docte et consciencieux écrivain qui rédigea pendant plus d'un demi-^siècle les Annales de Philosophie chrétienne^ avait abondé aussi dans le fidéisme et condamné la doctrine des grands philosophes chrétiens, saint Bonaventui'e et Bossuet, estimant qu'il était dangereux de recourir à la raison pour prouver l'existence de Dieu. 11 dut se rétracter. Enfin, en 1866, le Saint-Siège condamna, pour des motifs analogues, les docteurs de l'université de Louvain, M. Ubaghs et trois de ses coU lègues.

11 est assez curieux de voir où mena ses adeptes les plus distingués la doctrine inaugurée par Bonald et par Maistre. Ce dernier eût été désespéré sans

doute s'il avait pu prévoir que sa postérité intellectuelle encourrait les censures de cette Eglise romaine qu'il voulait élever si haut et dont il était le fils humble et soumis. Hors de France, seulement, dans la catholique Espagne, il eut un disciple selon son cœur, Donoso Cortes, marquis de Valdegamas, cet ardent ami du passé, ce fougueux adversaire de la liberté. Comme son maître, le marquis de Valdegamas appartint longtemps à la diplomatie, qui pourtant n'a jamais passé pour une école de mysticisme. Dans sa belle langue castillane, qui se prête d'une façon si merveilleuse à l'éloquence, il reprend, développe et amplifie les doctrines que nous avons signalées dans les Soirées et dans le Pape. Après 1848, il attira l'attention de l'Europe par un discours enflammé qu'il prononça au Sénat d'Espagne. L'orateur, dans sa haine contre la Révolution, semblait vouloir porter la torche dans l'édifice du monde moderne : en réalité, il tira un feu d'artifice brillant, dont les flammèches se répandirent au loin, mais s'éteignirent bientôt.

Pour clore cette rapide revue, citons encore un nom, — celui d'un étrange et mystique penseur, qui se complaît à méditer sur l'origine de l'humanité, qui promet beaucoup et tient fort peu, mais qui charme par son style, par son noble caractère, par sa touchante sincérité. C'est Ballanche, cjui a été un tradilionnalisle, lui aussi. Né dans le catholicisme (il faillit même se faire ordonner prêtre en 1803), il en sortit sans éclat et v rentra la veille de sa

mort, après l'avoir, si je puis ainsi dire, côtoyé toute sa vie. Il croit à la puissance de la parole primitive cpii, transmise de gc-néralion en génération, a régi le monde. Gomme Maistre, comrn»; tant d'hommes de ce temps riche en prophètes, il annonce l'ouverture prochaine d'une époque nouvelle. Mais, très imprégné des idées de Gondorcet sur le progrès, il croit à une transformation des sociétés humaines, il pense que l'ère de la parole parlée, c'est-à-dire de la tradition, est close, que l'ère de la parole écrite, c'est-à-dire de la raison, va s'ouvrir. En un mot, Ballanche admet pour le passé seulement la doctrine de Maistre et l'écarté pour l'avenir. « Non, dit-il, ce grand homme de bien, ce noble théosophe, ce vertueux citoyen d'une cité envahie par la solitude, n'avait reçu d'oreilles que pour entendre la voie des siècles écoulés. Son âme n'était en sympathie qu'avec la société des anciens jours. »

On peut dire aujourd'hui que le traditionnalisme est mort. J'entends non pas seulement celui de Ballanche, mais celui même qui fut si fort en vogue dans le monde catholique. Actuellement la tendance n'est plus à voir partout la marque du divin. Le mystère, qui charmait Joseph de Maistre, trouble

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plus qu'il ne le rassure : on cherche à l'écarter plutni qu'à le multiplier. Si j'en juge d'après un beau travail consacré récemment à la « question biblique » par un des hommes de France ayant le droit de la traiter avec le plus d'autorité, on tend à réduire la part de la révélation plutôt qu'à l'étendre. Qu'eût pensé l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg si un prélat de son époque eût exprimé l'opinion que, dans l'Ancien Testament, l'inspiration divine rie s'appliquait ni à la science, ni même à l'histoire, et que, pour mieux détendre les livres saints attaqués, il fallait savoir faire le sacrifice des positions intenables ?

Pourtant, tout n'a pas été emporté par le temps dans les idées de Joseph de Maistre. L'auteur des Considérations sur la France, l'auteur du Pape a eu des vues profondes et vraies. Certes le gouvernement qu'il préconise, le régime absolu et paternel de droit divin, semble plus que jamais éloigné de la réalisation. Mais là n'est pas la partie neuve et intéressante de sa doctrine. Elle consiste à avoir démontré l'impuissance des hommes à rien improviser de sérieux en matière politique et sociale. En son temps régnait l'esprit classique du xviii'' siècle, cet esprit faussement simplificateur et rationnaliste que M. Taine a si bien décrit dans son Ancien Régime. C'était l'esprit de Rousseau et autres philosophes qui croyaient que quelques sauvages , pleins de bon sens et de délicatesse, réunis à l'ombre d'un chêne, avaient fondé la société. C'est l'honneur de

Josopli de Maislre d'avoir C(iml)allii ces idors. l^'clairé par le spoclacle que donnait alors la France, où des assemblées, qui pourtant paraissaient réunir la toute-puissance, étaient incapables de créer une constitution viable, il a compris que l'Etat est un organisme soumis aux lois de la vie, qui naît, qui se développe, qui meurt, que chaque peuple porte en lui-même les éléments essentiels de sa constitution politique, que toute organisation sociale improvisée par des hommes faisant table rase des traditions, des instincts, des caractères du peuple, ne saurait durer. Emporté par la fougue naturelle de son esprit, et poussant sa doctrine à l'extrême, il a prédit, on se le rappelle, que la ville de Washington n'était pas viable. Or elle vit, elle est même la capitale de l'Etat le plus vivant du monde. L'exemple était mal choisi, et l'oracle trompeur. Mais, au fond, le principe même n'est pas atteint, car pourquoi la constitution des États-Unis a-t-elle duré si longtemps, pourquoi a-t-elle si heureusement présidé au développement merveilleux du pays, sinon parce qu'elle est conforme aux instincts et au caractère du peuple? Il n'est personne aujourd'hui, parmi les hommes versés dans les études sociales, qui ne reconnaisse la large part de vérité que renferme la théorie de l'auteur des Considérations sur la France. Les moins favorables s'associeront sans doute à cet égard au jugement de M. Georges Brandès, au dire de qui Maistre a « pour une moitié lumineusement raison et pour l'autre ridiculement

tort ». Le reflet de sa pensée éclaire ainsi ceux-là même qui sont le moins disposés à le suivre plus loin, quand, pour suppléer cette impuissance constatée des volontés humaines, il fait appel à l'intervention directe et nécessaire de la Providence.

Maistre a contribué pour beaucoup à ce réveil du catholicisme qui est un des phénomènes les plus intéressants de l'histoire morale de la France au commencement de notre siècle. Il a envisagé surtout les avantages sociaux et par suite pratiques de la religion. Bien qu'il fût très croyant et peutêtre à cause de cela, le point de vue politique domine presque toujours dans ses ouvrages. 11 a mis en relief, en termes magnifiques, le rôle historique du catholicisme, son action civilisatrice dans le cours des âges, son utilité pour le gouvernement des peuples. Par là, il a frappé bien des esprits prévenus, il a ramené à des jugements plus favorables des hommes qui peut-être, sans lui, auraient partagé le mépris et le dénigrement injuste de Voltaire. Sans lui, sans doute. Saint Simon n'aurait pas fait à la religion la large place qu'il lui accorde dans son système. Son influence sur Auguste Comte est plus manifeste encore. C'est un fait curieux que l'hommage rendu à l'Église catholique par le fondateur du positivisme. Il reconnaît tout le bien qu'a fait et tout le mal qu'a empêché le pouvoir spirituel, qui seul, d'après lui, peut s'exercer sans tyrannie sur un très grand nombre d'hommes. Il n'est pas loin d'applaudir au système de Maistre, à la con-

(lilioii, bien entendu, qu'on le confine clans un passé à jamais disparu.

Maistre, qui avait le goût d'annoncer l'avenir, d'aucuns ont dit le tic prophétique, avait ])rédit la prochaine réalisation de l'unité chrétienne dans le catholicisme, en attendant le règne universel de l'Eglise. S'il s'est trompé en pronostiquant l'effondrement du protestantisme , l'anéantissement du schisme anglican et la réunion des églises photiennes, il faut reconnaître que sur d'autres points il a vu juste. 11 avait deux grandes haines : le jansénisme et le gallicanisme. L'un et l'autre sont morts. Le premier avait été frappé, en tant que doctrine, par la bulle Unigenitus; mais l'esprit des pieux et graves solitaires de Port-Royal s'était perpétué, chez une grande partie des catholiques français, jusqu'au commencement de notre siècle. Les attaques de Maistre ont contribué peut être à le détruire : en tout cas, il n'existe plus à l'heure actuelle. De son temps, le gallicanisme était encore très puissant. L'ancien clergé, qui remontait à l'époque antérieure à la Révolution, était fidèle aux libertés gallicanes, auxquelles se rattachait le grand nom de Bossuet. Le nouveau avait puisé les mêmes idées dans les séminaires reconstitués après le Concordat, car il était dans les vues de l'Empereur de maintenir et d'accentuer au besoin, dans un intérêt politique, les traditions d'indépendance à l'égard de la cour de Rome. Mais un esprit nouveau s'élevait : l'ultramontanisme, dont on peut dire que Joseph de Maistre a été le père. Ce

dernier a fourni p!)ur combattre les maximes gallicanes tous les arguments qui ont été ressassés après lui. Il a porté aux doctrines de 1682 des coups dont elles ne se sont pas relevées, et, cette fois encore, il a eu de l'avenir une juste perception quand il a prédit l'effondrement du gallicanisme.

La disparition du vieil esprit gallican, le développement de l'esprit ultramontain ont conduit à la proclamation de 1 infaillibilité j)apale. Ici encore, Joseph de Maistre triomphe, nul plus que lui n"a contribué à préparer ce grave événement, qui est toute une révolution dans l'histoire de l'Eglise.

Mais il n'avait pas soutenu seulement la nécessité de l'union de toutes les forces catholiques sous la souveraineté du pape infaillible. Il avait annoncé qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir, que la religion allait être rajeunie. En somme, il rêvait un avenir qui n'était qu'un retour au passé, une résurrection des temps de Grégoire VII et d'Innocent III, une théocratie universelle dont le pontife romain serait le chef. Un instant, en 1848, son rêve parut partiellement réalisable en Italie. L'idée d'une confédération italienne sous la présidence du pontife romain hantait bien des esprits. Les catholiques de la péninsule, Rosmini, Gioberti qui fut un instant ministre à Turin, l'éloquent théatin Ventura, ex-ami de Lamennais, acclamaient la liberté des peuples, et les patriotes enthousiasmés par le libéralisme de Pio IX voyaient dans cette confédération le meilleur mode de constituer l'unité nationale. On sait ce que

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dura ce rêve. L'unité italienne était ralxnilisscment nécessaire des sentiments que la Révolution et la création du royaume napoléonien d'Italie avaient fait germer dans les cœurs. Elle devait être réalisée. Elle le fut malgré le pape, contre lui et à ses dépens. Mais de la chute de l'Etat pontifical semble dater pour la papauté une grandeur nouvelle. Au temps de Charlemagne et de la comtesse Mathilde, la souveraineté temporelle était une force. Au x\\^ siècle, elle était une cause de faiblesse. Dégagé des obligations politiques auxquelles sa qualité de chef d'État le soumettait, n'ayant plus de domaines dans ce monde, le pape a vraiment conquis la liberté. Il plane au-dessus des médiocrités terrestres auxquelles l'attachaient ses devoirs royaux. Jetant ses regards sur le monde entier, pensant à l'Amérique aussi bien qu'à l'Europe, devenant vraiment catholique, c'est-à-dire universel, de trop exclusivement romain qu'il était autrefois, il ne voit pas dans la civilisation moderne du monde un ennemi naturel et fatal de l'Eglise. Sans cesser de rattachera Dieu la souveraineté, il reconnaît les droits des peuples ^ il ne condamne, en elle-même, aucune forme du gouvernement et parle aux républiques le même langage qu'aux rois. Cette évolution, que la survivance du pouvoir temporel eût sans doute rendue impossible, et que la proclamation de l'infaillibilité a préparée en investissant le chef de l'Église de l'autorité néces-

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