LA DOCTRINE DE J. DE MAISTRE
L'homme garde presque toujours pendant sa \ie enlicre l'empreinte dont il a été marqué dans ses premières années; quand l'éducation, l'instruction, le milieu ont agi dans le même sens, quand nulle influence étrangère n'a contrarié leurs forces combinées, l'empreinte est ineffaçable. Ce fut le cas de Josei)h de Maistre. Dans sa famille, où chacun lui donnait l'exemple d'une profonde piété, au collège, où il fut soumis à la discipline morale des Jésuites, maîtres incomparables en lart de diriger les âmes, dans le monde, où il noua des relations avec de jeunes hommes partageant ses idées et ses préjugés, au sénat même de Savoie, où il entra si jeune, tout a contribué à faire naître et à développer en lui le double sentiment qui est resté le fond même de sa nature, la foi religieuse et monarchique. Elle n'a jamais faibli en lui. Sa vie donne un rare et
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|)aifait exemple d'une entière unité intellectuelle et morale. 11 mai'clie toujours dans la même direction, Irayant lui-même sa voie à travers les oljstacles, renversant les uns, tournant les autres, mais toujours guidé par l'infaillible boussole qui l'empêchait de s'égarer. Sa pensée s'achemina ainsi sans arrêl, sinon sans effort, vers la conception de son vaste système théocratique.
La connaissance, toujours rare en pays latin et plus rare en son temps que du m^)tre, des principales langues de l'Europe lui permettait d'étendre singulièrement ses lectures. Il connaissait l'italien, qu'il possédait comme sa langue maternelle (il écrivit même un opuscule en cette langue, en 1798, à Turin), l'allemand, langue des philosophes, l'espagnol, langue des casuistes et des théologiens, l'anglais, le russe. Quant au latin et au grec, il les avait appris suivant les vieilles méthodes aujourd'hui décriées — ce qui lui permettait de lire couramment Platon et Gicéron, aussi bien que saint Jean Chrysostome et saint Augustin.
11 est difficile de trouver un esprit plus encyclopédique, dans le sens originaire de ce mot, que l'homme dont Lamartine a écrit quelque part, avec une étrange légèreté, qu'il avait « peu lu » . Les littératures grecque et latine , celles de France, d'Angleterre, d'Italie, lui étaient familières. Il était passionné pour la connaissance des peuples étrangers, de ceux mêmes qui vivent le plus en dehors de la sphère de nos idées, pour l'histoire
également, y compris celle de l'Église, où il croyait discerner plus nettement qu'ailleurs la trace de l'influence divine. Il était au courant des grandes découvertes scientifiques et suivait avec intérêt le mouvement intellectuel de son temps dans tous les genres. L'objet principal de ses études, c'était la philosophie et, se confondant pour lai avec elle, la théologie. Dans cet ordre d'idées, il avait tout lu, depuis les scolastiques du moyen âge jusqu'à Bacon, Descartes, Malebranche, Condillac. Leibniz, Locke, Hume, Kant, et tous les grands écrivains religieux, controversistes, casuistes, mystiques, et tous ceux enfin qu'on appelait au siècle passé les philosophes. Ceux-ci, Rousseau et Voltaire à leur tête, étaient l'objet de sa haine la plus violente. Ce qu'il y a de vide, de déclamatoire et de faux dans le Contrat social l'avait fraj)pé au point qu'il a consacré un écrit spécial à la réfutation de doctrines qui aujourd'hui nous semblent se réfuter d'ellesmêmes, mais qu'il y avait alors un courage réel à oser combattre et condamner. En Voltaire il hait le contempteur du christianisme, l'homme qui a poussé le cri de guerre : « Ecrasez l'infâme », qui a couvert de sarcasmes ce qu'il respecte le plus au monde. Et les traits acérés de la raillerie font plus souffrir ceux qu'ils atteignent que les lourdes armes de la controverse. Il s'est vengé. Ce qu'il pensait de Voltaire, on le sait par une page célèbre, un des morceaux les plus éloquents qu'il ait composés. Jamais Archiloque n'écrivit un vers plus cruel que
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l'alcxandiMn t'cluippr à la plmiK- de Maisliv au cours de celle inveclive :
Paris le couronna : Sodoine l'eût hainii.
Il .s'ii-ritait qu'on donnai à Vollaire et aux encyclopédistes le nom de philosophe. C'était, ù ses yeux, déshonorer ce noble titre que de le décerner à des Irommes dont le talent ne s'est employé qu'à détruire. Quelle tristesse n'eût-il pas éprouvée s'il eût prévu qu'un jour viendrait où la postérité lui contesterait ce môme titre qu'il refusait à Voltaire?
Apte, comme peu d'hommes l'ont été, à manier les idées générales, doué merveilleusement pour évoluer avec aisance dans le domaine de la métaphysique, profond, ingénieux, original, Maistre est-il à proprement parler un philosophe? La réponse à cette question — assez stérile d'ailleurs, comme sont la plupart des questions de nomenclature ou d'étiquette — dépend de l'idée qu'on se fait de la philosophie. Interrogé un jour pourquoi il n'avait pas fait figurer Maistre, non plus que Donald et Lamennais, les traditionnalistes en un mot. dans sa galerie des philosophes du xix^ siècle, l'auteur de V Intelligence répondit : parce qu'ils n'étaient pas des philosophes. D'après Taine, il convient de réserver ce nom aux penseurs indépendants, à ceux qui dans l'examen des grands problèmes du monde ne sont point enchaînés par des doctrines préconçues. Évidemment Maistre ne fut pas de ceux-là. Il
n'a jamais eu les audacieuses conceptions des anciens philosophes grecs, ni celles d'un Spinoza ou d'un Kant. Homme de foi, il part de principes a priori, de postulata qui lui paraissent au-dessus de toute démonstration. Ce contemporain de Voltaire semble un survivant d'une époque psychologique antérieure, un scolastique d'une race perdue, égaré dans un monde transformé. C'est à la façon des scolastiques qu'il procède. Il marche dans la composition de son svstème comme Euclide dans sa géométrie. Toute idée qui ne cadre pas avec une idée précédemment admise est ipso facto rejetée. C'est la méthode des théologiens. Et, au fond, Maistre est un théologien plus qu'un philosophe.
Plaçant au-dessus de tout la religion, il ne demande à ses études que des arguments nouveaux pour ajjpuver sa foi. Et ces arguments, il les trouve partout, ou plutôt tout lui devient argument. Benjamin Constant raconte quelque part qu'en écrivant une histoire des religions dont les conclusions variaient souvent au gré de sa fantaisie, les mêmes dix mille faits qu'il avait rassemblés lui servaient toujours d'argumen*s, semblables à des soldats disciplinés qu'on tourne en bataille, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, suivant les circonstances de la guerre. « Les sciences, disait aussi Maistre, sont des auxiliaires qui se vendent à tous les partis comme les Suisses. » Mais il était convaincu que, si l'on ne les violen- Liit point, elles prenaient sûrement d'elles-mêmes le parti de la foi. En présence d'un fait, d'un phéno-
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mène, d'une observation, il n'admet pas un instant qu'ils puissent être en contradiction avec ce qu'il croit. S'il n'y voit i)as une preuve à l'appui de sa doctrine, il en conclut que le fait est conlrouvé, que le phénomène est trompeur, que l'observation a été inexactement rapportée. Ses études le conduisent toujours à la confirmation de ses croyances. Claude Bernard n'a-t-il pas dit que lorsqu'on sait d'avance ce qu'on cherche on ne manque jamais de le trouver? Au surplus, s'il est conduit à constater une antinomie apparente entre la foi, d'une part, et la science ou la raison, d'autre part, il n'en est nullement troublé. C'est un mystère. 11 le constate, et cette constatation lui suffit, car pour lui le mystère est divin. Si Dieu nous a refusé la faculté de comprendre certaines choses, si même il a voulu déconcerter notre entendement, il faut nous incliner devant lui et respecter l'ignorance où il a jugé à propos de nous laisser. Le mystère n'attire pas Maistre comme une irritante énigme qui excite la curiosité, comme un problème difficile qu'on veut à tout prix résoudre. Le mystère, tout au contraire, le satisfait et il le multiplierait volontiers comme à plaisir pour se donner des occasions plus fréquentes de faire éclater la puissance de Dieu. Scherer, qui a été, toutes proportions gardées, le Renan du protestantisme, plaisante en termes amers cette curieuse tendance d'esprit. « On dirait, dit-il, l'homme à la lanterne magique qui ferme volets et rideaux afin de rendre la chambre obscure et de mieux faire briller
sa fanlasmagorie. « Piaillerie dure et excessive, qui date d'un temps où le protestant libéré n'était pas encore guéri des blessures faites à son ancienne foi par le grand ennemi du -calvinisme. Le sage et pénétrant critique. que Schérer est devenu plus tard eût employé peut être une autre comparaison pour rendre sa pensée, mais au fond il voyait très juste cjuand il constatait que Maistre a le goût du mystère, se réjouit de le rencontrer et courbe volontiers devant lui sa raison.
Cej)endant, contrairement à son ami le viconjte de Bonald, Maistre prétend aimer et resjjecter la raison, mais il assigne à celle-ci un rôle défini, celui de justifier la foi, suivant le mot de saint Paul. Si elle ne la justifie pas, elle manque à son devoir : mais celte raison fautive, quelle est-elle? C'est la raison de celui cjui raisonne, la raison individuelle sujette à toutes les erreurs auxquelles les individus sont exposés. Et de la raison individuelle, il faut en appeler à ce qu'il appelle la raison générale. Un homme, dix hommes, mille hommes peuvent se tromper; mais l'humanité ne se trompe pas, car elle a reçu de Dieu, à l'origine, avec la parole, un dépôt de hautes et profondes vérités dont les traces plus ou moins oblitérées subsistent néanmoins chez tous les fils d'Adam. Quand une idée se retrouve chez tous les peuples — quod ab omnibus, quocl ubique, quod semper, disait jadis un illustre moine de Lérins, — lors même que cette idée a été plus ou moins déformée par le temps, on peut affirmer qu'elle est
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d'origine divine, car coiiiiucnl se troiivoi'ait-elle ainsi rcj)andu(', si elle ne provenait de la révélation jM'iniilive antérieure à la dispersion des peuples? On j)eut donc dire que la raison générale est Téinanation de la raison divine. Et dès lors elle est un guide infaillible.
Aux yeux de Maistre, la plu|)art des idées fondamentales de la religion font partie des traditions générales de l'humanité. Si elles heurtent notre entendement, c'est que Dieu a refusé à notre raison la puissance nécessaire pour comprendre la sienne. Au surplus, beaucoup d'entre elles, si on les étudie avec attention, si l'on en pénètre le sens caché, cessent d'être des énigmes aussi indéchiffrables. Par l'analyse, on peut soulever un coin du voile qui cache le mystère et se rendre compte qu'aux yeux seulement des esprits étroits ils choquent les lois de la logique individuelle. « Il est remarquable, écrit Maistre, que les dogmes positifs que le christianisme nous propose sur l'autorité de la parole divine déjà reconnue ne sont pas même totalement étrangers à cette règle générale, car non seulement ils sont prouvés par la parole prouvée, mais, si on les examine bien, ils sont trouvés en rapport avec la nature de l'homme et avec son histoire. Le dogme de la trinité, par exemple, appartient aux traditions universelles et aux recherches plausibles de la psychologie. »
Théologien et, comme tel, fidèle à la méthode a priori^ soumettant d'autre part la raison individuelle à Ja raison générale, il devait nécessairement tenir pour ses plus dangereux adversaires les philosophes qui demandaient la vérité à l'observation et à la raison. Celui qu'il déteste entre tous parce qu'il a fait école et transformé la méthode philosophique, c'est Bacon. C'est en quelque sorte pour déblayer le terrain devant ses pas que Maistre a consacré à V Examen de la philosopJne de Bacon un volumineux traité, paru après sa mort, par lequel il prétend avoir donné le coup mortel à l'induction et à son prophète. La haine perce à chaque ligne dans ce volume, qui est moins un traité de jîhilosophie qu'une longue diatribe. Aveuglé jiar la passion, victime de ses préjugés, l'auteur tombe dans le double travers de déclarer tantôt que Bacon est le plus dangereux des hommes, le père de toutes les erreurs, tantôt qu'il est un sot et un ignorant. S'il était si médiocre, il ne serait pas bien dangereux, et s'il est si dangereux, c'est apparemment qu'il n'est ni si ignorant ni si sot.
La raison, d'après Bacon, ne suffit pas pour établir l'existence de Dieu. Il montre, comme Kant le fera plus tard, l'insuffisance des arguments des anciens philosophes, il réfute les preuves tirées de ridée même qu'ont les hommes de Dieu, de l'ordre
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(le r Univers, des causes finales. Reste seulement récriture, « qui rend l'homme déiste comme la serincltc rend l'oiseau musicien ». Quant au consentenicul universel, loin de paraître à Bacon une preuve de l'existence de Dieu, il lui semblerait plutôt une raison d'en douter. Il faut bien avouer, en effet, qu'il n'y a aucun motif rationnel de croire que la raison collective, si l'on peut lui donner le nom de raison, l'emporte sur la raison individuelle. On connaît le mot de Périclès qui, couvert d'applaudissements par l'assistance, disait à l'oreille d'un de ses amis : « Ai-je donc dit quelque sottise? » Pourquoi un grand nombre d'hommes auraient -ils moins de chance de se tromper qu'un seul? Pourquoi l'humanité échapperait-elle à l'erreur, si chacun de ceux qui la composent y est exposé? Ne voyons-nous pas au contraire les fables les plus folles trouver créance et se propager dans les foules, alors qu'isolément les individus qui les composent ne les eussent pas acceptées? Bacon admet bien que l'on compte les voix dans certaines hypothèses, comme en politique ou même en théologie, apparemment parce qu'on ne peut pas procéder autrement. Il ne pcul croire que la masse ignorante l'emporte en matière de métaphysique sur l'homme qui réfléchit et qui pense. Qui pourrait l'en blâmer et s'en étonner, au nom de la raison pure ? Mais Joseph de Maistre ne juge jamais ses adversaires en se plaçant à leur point de vue. Pénétré d'idées mystiques sur l'origine divine des sociétés humaines, il ne voit dans
Bacon qu'un blasphémateur. Il linvective sans pitié et attaque sans justice les parties les plus vulnérables du Novum Organum. Bacon prétend se fonder sur Tobservation. Maislre relève dans ce qu'il a observé toutes les erreurs, toutes les inexactitudes. Elles sont nombreuses, et la critique est aisée; mais c'est une critique bien superllcielle que celle qui s'arrête à ces erreurs, ne voit que la lettre et non l'esprit. Assurément la physique de Bacon est enfantine, son histoire naturelle est naïve, sa cosmogonie est quelquefois ridicule. Sur la gravitation, il professe une tliéorie très simjde : il y a les corps lourds attirés vers la terre, les corps légers attirés vers le ciel. A le croire, les sources sont formées par l'air enfermé dans les montagnes et liquéfié par le froid, — le cristal de roche, c'est de l'eau qui ne dégèle jamais, — l'air n'a pas de pesanteur, à telles enseignes c[u'une vessie vide ne pèse ni plus ni moins cjue la même vessie pleine d'air, — la salamandre éteint le feu parce qu'elle a une vertu extinctive, — les oiseaux sont plus petits que les mammifères parce qu'ils restent moins longtemps dans l'œuf que ceux-ci dans la matrice, — les crapauds, mouches, grenouilles et sauterelles sont engendrés par la pestilence, si bien c[ue, pendant la peste de Londres, leur nombre s'était considérablement accru, et à ce moment les crapauds avaient une queue, bien que d'ordinaire {usually ils n'en aient pas. Ces exemples, et Maistre les maltiplie à plaisir, que prouvent-ils? Qu'au temps de la reine Elisabeth on tenait encore par bien des points
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ail iiioyen Af^o. Los anciens iiaturalisles, comme I>riiiio Laliiii, le maîti'o de Dante, décrivaient des animaux entièrement fabuleux. Le progi'ès n'est-il pas considéralde de ceux qui n'avaient pas même l'idée d'observer jusqu'à Bacon, à qui l'on ne peut repi'ocher que d'avoir quelquefois observé mal. Les moqueries de Maistre ne prouvent rien sinon que Bacon, imbu malgré lui de certains préjugés de l'âge antérieur, n'a pas toujours fidèlement suivi sa propre méthode. F'aire un crime à Bacon d'avoir dit que les crapauds avaient une queue pendant la peste de Londres serait aussi injuste que de juger Maistre sur certaines assertions philologiques et étymologiques qu'il a émises dans les Soirées de Saint- Pëtersbouvg. Les erreurs d'un siècle sont pour le siècle suivant une source de railleries trop faciles. C'est par les conjectures que marche la science. Pour une conjecture que l'avenir sanctionne, combien sont reconnues plus tard n'être que -des fantaisies sans portée. Et assurément le xx^ siècle rira de plus d'une découverte enregistrée gravement par le notre.
Maistre n'a pas compris la portée des idées nouvelles de Bacon. Il n'a pas même saisi le vrai sens de l'induction. Le Noviim Organum^ d'après lui, ne mérite pas son titre : 1' « instrument » n'est pas même« nouveau». « Bacon, ditMaistre, est un baromètre qui annonça le beau temps, et parce qu'ill'annonça, on crut qu'il l'avait fait. » Mais ce n'est pas un mérite à dédaigner que d'annoncer le beau temps! Bacon prétend avoir trouvé des procédés qui peu-
vent conduire à de grands progrès dans Tordre scientifique. Cette prétention, aux yeux de Maistre, est^le comble de la démence orgueilleuse, un empiétement sur les droits de Dieu. Que faut-il pour les grandes inventions? quelle est la condition nécessaire? C'est le génie, lequel est une grâce dorigine divine. Cette grâce permet à l'homme de génie de pouvoir découvrir dans un simple fait des causes profondes. Newton voit tomber une pomme : il conçoit la loi de gravitation. Galilée voit osciller un lustre dans une église : il en conclut que la terre tourne. Ni Tun ni l'autre n'a suivi la méthode qu'indique Bacon pour arriver par l'expérience à la découverte de la vérité. Ce dernier se compare à un vendangeur qui cueille des raisins. 11 répartit les faits observés sur ses trois tables de présence, d'absence et de comparaison. Puis il tire sa première vendange, vendemiatlonem primam. Ce latin a le don d'égayer Joseph de Maistre, qui le compare aux bouffonneries de Molière. La méthode lui paraît une simple façon de conjecturer, sans aucune chance d'arriver à la vérité. 11 cite malencontreusement à l'appui l'opinion de Bacon sur l'identité de la chaleur et du mouvement. Bacon a trouvé que Tune et l'autre sont des phénomènes du même ordre, le mouvement étant à la chaleur ce que le genre est à l'espèce. On avouera que, pour cette fois du moins, la vendange n'a pas été stérile, puisqu'elle a permis au vendangeur de pressentir une des plus belles découvertes des temps modernes. Aux dénigrements de Maistre, il faut
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()|)l)()ser, poui" être juste, \r jugement de Descai'les. « Vous (lésiiez savoir, cerivait au R. P. M(.'i-senne l'auteur du Discours sur la méthode, un moyen de faire des expériences utiles, A cela, je n'ai rien à (lire après ce que Verulamus a écrit. »
Malgré les pages superbes qu'il contient, V Examen (le la philosophie de Bacon laisse au lecteur impartial une impression pénible. Dans son acharnement, l'auteur ne se borne pas à critiquer les principes et les théories : il attaque labonne foi même de l'homme. Certes ce dernier n'est pas bien intéressant. On ne peut oublier que, sur ses vieux jours, il fut convaincu d'avoir, étant chancelier d'Angleterre, apposé le sceau royal sur des pièces fausses, dans des intérêts inavouat>les. Mais est-ce une raison pour ne voir en lui qu'un hypocrite, que la peur seule empêche de suivre jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'athéisme, les principes qu'il a posés ? Il croit à l'éternité de la matière, il prête à l'homme une âme sensible, purement matérielle, comme celle des animaux. S'il lui accorde ensuite une seconde âme raisonn'able, est-ce seulement parce que son rang, son milieu, son temps et aussi « l'aversion naturelle de l'âme sensible pour le fagot » l'obligent à faire cette concession à l'orthodoxie PMaistre, semble-t-il, est d'autant moins autorisé à faire ce reproche à l'auteur du Noviim Organum que lui-même admettait cette bizarre dualité de l'âme humaine.
En terminant Y Examen, Maistre se vante d'avoir déplissé Bacon, a Nous avons boxé ensemble, dit-il,
comme deux forts de Fleet street, et, s'il m'a arrache quelques cheveux, je pense hien aussi que sa perruque n'est plus à sa place. » En réalité, il n'a pas toujours compris Bacon, mais, logique avec luimême, il ne lui pardonne pas d'avoir dégagé la science de la religion, laquelle est, à ses yeux, l'âme même de la science et son inspiratrice. « La science est comme le feu, dit-il encore. Concentrez le feu dans le foyer destiné à le recevoir, il est le plus utile et le plus précieux agent de l'homme. Éparpillé au hasard, c'est un épouvantaljle fléau. »
Il a paru intéressant de résumer la pensée de Maistre sur Bacon, afin de montrer jusqu'où l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg pousse l'intransigeance et quel esprit il apporte dans la polémique. Il est trop entier, trop passionné dans ses cojivictions, pour jamais sortir de lui-même, pour jamais pénétrer dans l'âme de ceux qu'il veut juger. Aussi les juge-t-il souvent injustement, lors même qu'il les a bien compris et il ne les comprend pas toujours. Nous tâcherons, en étudiant sa pensée, de ne pas procéder comme il ])rocède lui-même dans l'étude de la pensée des autres. ?Sous nous efforcerons de nous placer à son propre point de vue, tout en nous effaçant nous-mème.
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L'idt^c dominante dans les œuvres philosophiques de Josepli de Maislre est celle de hi Providence divine. Couinie de Bossuet, à qui le rattachent bien des allinilés de caractère, de tempérament et de talent, on pourrait dire de lui qu'il est le théoricien de la Providence. D'après lui, Dieu qui a créé le monde, ne se borne pas à en surveiller la marche, à présider au fonctionnement régulier des lois de l'univers; il le gouverne comme un roi à la fois tout-puissant et infiniment clairvoyant, qui rèo-le lui-môme les plus petits détails de l'administration comme les plus grandes affaires, et dont l'action se fait sentir directement sur ses plus humbles sujets. Celte perpétuelle intervention de Dieu dans les choses du monde, certains la nient ou la contestent au nom d'une raison étroite, incapables qu'ils sont d'entrevoir les principes de raison supérieure qui inspirent le gouvernement divin. A l'examen de certaines contradictions apparentes, à l'explication, dans la mesure où elle peut être tentée, des règles de la politique divine, en un mot à la justification de la Providence, est consacré l'ouvrage fondamental de Joseph de Maistre, les Soirées de Saint- Pétersbourg. C'est, dans l'ordre littéraire, comme dans l'ordre philosophique, son chef-d'œuvre. Lui qui, doué d'une facilité merveilleuse, composait peu la plupart de ses livres, a montré dans ces Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence un art de composition dautant plus admirable qu'il est moins apparent. Avec une rare sûreté d'expres-
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sion, il aborde les plus hauts et les plus délicats problèmes de la métaphysique divine. Platon, qu'il affectionnait entre tous les philosophes grecs et à qui certaines envolées de l'imagination permettent quelquefois de le comparer, a été son modèle. Il lui a emprunté la forme dialoguée, si appropriée à l'examen des questions de la métaphysique transcendante, et qui a séduit tant de grands esprits depuis l'auteur du Banquet jusquk celui des Dialogues pldlosophiques. Elle permet d'exposer toutes les faces des questions, de les montrer sous tous les angles. Extrêmement favorable pour nuancer et graduer en quelque sorte la pensée, elle permet aussi à l'auteur de limiter sa responsabilité dans certaines conceptions hardies. Maistre a pris soin d'expliquer lui-même le sens qu'il attache au mot d'entretien. Dans le dialogue, qui est la dénomination générique d'une forme littéraire, il distingue la conversation, où les idées naissent et se succèdent sans programme arrêté d'avance au gré des causeurs, et Ventretien, où l'on sait au j^réalable de quoi l'on parlera, sans que toutefois les interlocuteurs abandonnent le droit de donner carrière à leur imagination par des digressions imprévues.
Les trois personnages qui figurent dans les Soirées de Saint-Pétersbourg sont désignés par des appellations générales, comme dans les tragédies du xviii*^ siècle. En ce temps, on ne croyait pas à la puissance intrinsèque des noms, on n'éprouvait pas, comme de nos jours, le besoin d'individua-
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liser les personnages, on trouvait qu'il était plus noble de les designer par leur titre ou leur fonction. Homme du xviii° siècle par l'éducation et les habitudes littéraires, Josej)h de Maistre met en scène, sans autre désignation et sans aucun appareil psychologique, le Comte, le Sénateur, le Chevalier. Le Comte, c'est lui-même. 11 professe de ce ton dogmatique, qui lui est familier dès qu'il traite les grands sujets qui le passionnent. Les deux autres interlocuteurs interviennent pour animer le dialogue, pour demander des explications et quelquefois pour émettre des idées dont le Comte craindrait de se rendre entièrement responsable. Le Sénateur est un mystique. Il répond par quelques côtés à ce que les écrivains de la Russie contemporaine nous ont révélé de l'esprit slave. Le Chevalier est un excellent jeune homme. Français d'origine, qui a été militaire et qui a 1 horreur de la Révolution, comme les deux autres d'ailleurs. On affirme que l'un et l'autre ont vécu, et furent deux amis personnels de Joseph de Maistre : le sénateur Tamara, qui se convertit par son influence au catholicisme, et le comte de Bray, ministre de Bavière, d'une famille d'émigrés français restée -encore aujourd'hui au service de la maison de Wittelsbach. Qu'il ait souvent pensé à eux en écrivant les Soirées^ cela est possible, vraisemblable même; mais il leur doit peu.
Le monde, a dit saint Paul, est un système de choses invisibles manifestées visiblement. Ces mots pourraient servir d'épigraphe à l'exposition de la
doctrine de Maistre sur le gouvernement de l'univers. Pour lui, nous l'avons dit déjà, Dieu est un souverain qui gouverne le monde comme un bon roi gouverne son royaume. Il est infiniment puissant et infiniment juste. Il a établi des lois, qu'il reste toujours libre de changer ou d'abroger; mais comme elles sont sages, il les respecte à l'ordinaire. De même Louis XIV, investi aussi de la toute-puissance, se conformait presque toujours au droit public français. De même encore le pape respecte les canons de l'Eglise, sans pourtant être lié par eux au j^oint de ne pouvoir les modifier, s'il le juge à propos. Quand Dieu viole une loi de l'univers, c'est un miracle.
Si l'on eût taxé d'anthropomorphisme une pareille conception de la divinité, si l'on eût reproché à ^Maistre cette assimilation, si difficilement compatible avec la perfection divine, on l'eût apparemment bien étonné et non moins indigné. Eh quoi? n'estil pas écrit que Dieu a créé l'homme à son image? Que veut dire cette parole sinon que l'homme ressemble à Dieu comme la copie ressemble à l'original, comme l'imitation au modèle? Pourquoi donc le gouvernement de la Providence ne serait-il pas, dans un ordre supérieur dont l'ordre temporel est l'image, quelque chose d'analogue à ce que les sociétés humaines ont connu de plus parfait, savoir la royauté chrétienne, à la fois paternelle et absolue? Par l'homme image de Dieu, par l'ordre temporel image de l'ordre supérieur, Maistre se fait une idée
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de Dieu et tlii monde invisible.'. Ce (jii'il voit Je conlliine dans ic <[u'il croit, et ce qu'il croit lui tlcvicril aussi un argument en faveur de ce qu'il voit. La nionai'chie divine et la monarchie terrestre, s'appuyant Tune sur l'autre, s'inspirent des mêmes principes, concourent au môme but. Maistre les embrasse Tune et l'autre dans un même acte de foi. Et à celui qui serait choqué de cette assimilation, il pourrait lépondre que le point de départ de sa doctrine n'est j)as une conception anlhropomorphique de Dieu, mais une conception ihéomorphique de l'homme.
Dieu laisse à l'homme une certaine dose de liberté. Son pouvoir, qui est illimité, n'est pas tyrannique. « Nous sommes, dit Maistre, attachés au trône de l'Etre Suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir. » La toute-puissance divine coexiste avec la liberté humaine. L'homme est libre dans une mesure qu'il ignore. Il évolue « dans une sphère qui varie sans cesse au gré de l'Eternel géomètre qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger sa volonté, sans altérer sa nature ». De cette liberté, malheureusement pour lui, l'homme a mésusé. De là vient le mal, car — et Maistre revient plusieurs fois sur cette pensée — Dieu, qui a tout créé, n'a pas créé le mal. Il en a seulement permis l'existence, à titre de châtiment et d'expiation. Il n'eût tenu qu'à l'homme de s'épargner la peine, en évitant la faute.
Le châtiment est dans l'ordre supérieur et invisible, comme dans le monde terrestre, le ressort
suprême du gouvernement. Pour Maistre, comme iiour Terlullicn. ]iour saint Augustin, c'est l'attribut principal de l autorité, de laulorilé divine d'abord, et de l'autorité humaine, par une délégation de l'autorité divine, dont celle-ci n'est que l'émanation. De ce chef, on peut dire qu'il y a dans le droit de punir quelque chose de divin. S'il n'en était pas ainsi, trouverait-on parmi les hommes un être assez dégradé, assez bassement sanguinaire, pour répandre le sang de ses semblables, sans passion, sans haine, par métier? Le bourreau ne peut se concevoir que comme l'agent inconscient de la volonté suprême qui, en déléguant aux sociétés humaines le droit et le devoir de frapper les coupables, a dû leur donner le moyen d'accomplir ce cruel mandat. L'existence du bourreau sur la terre devient pour l'éloquent écrivain une preuve de l'existence de Dieu dans le ciel et de son intervention constante dans les choses dici-bas. — Ici se montre à nu la tendance bizarre que nous avons déjà signalée chez J. de Maistre, qui le pousse à compliquer les problèmes, à multiplier les énigmes, à donner aux choses simples des explications mystérieuses. La célèbre digression sur le bourreau est la page la ]:)lus connue de ses œuvres. Que de gens qui parlent de lui n'en ont pas lu d'autres! Et c'est à ce morceau brillant, mais déclamatoire, que l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, homme de mœurs douces, violent en paroles, mais bon sous son enveloppe un peu rude, doit son renom sévère, presque cruel, auprès de ceux qui
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le ronnaisseiit mal. Pour la masse, il est et restera sans (loule celui (|ni a fail du (jcniiei' supplice la clef de voûte tle la société, l'apolre de la peine de mort, le glorilicateur du bourreau! Qu'il soit cela, nul n'y peut contredire; mais il ne faut j)as oublier qu'il est autre chose encore. Et, si la j)age qui a provoqué tant d'invectives laisse une pénible imj)ression quand on la prend isolément, on doit reconnaître qu'à sa place, dans les Soirées, elle n'est que l'expression excessive, paradoxale par son excès même, d'une doctrine qui a été pendant de longs siècles celle de tous les penseurs — savoir que le droit de punir émane de Dieu seul.
Frapper les coupables, c'est dans le devoir supérieur de l'autorité. Pour permettre aux rois, ses délégués, de remplir ce devoir, Dieu a permis qu'il se trouvât de par le monde des hommes qui tue^ raient leurs semblables, les roueraient, les brûleraient à petit feu, les crucifieraient tranquillement, froidement, comme on accomplit une besogne quelconque. Mais Dieu lui-même, dans son rôle de justicier, ne procède pas comme ses délégués terrestres. La justice humaine juge et frappe l'individu. Devant Dieu, l'individu passe au second plan : il y a d'abord l'humanité. A nous, les arbres empêchent de voir la forêt. A Dieu, la forêt empêche de voir les arbres. Quand l'humanité pèche, l'humanité doit être punie. C'est qu'il existe entre les hommes issus d'un même limon, nés d'un même couple, une solidarité intime et profonde. Notre étroite intelligence
ne nous permet pas de nous dégager du temps et des lieux, de considérer le genre humain tout entier comme une vaste famille. Mais pourtant nous percevons confusément cette unité primordiale, que le Sénateur décrit en des termes pleins dune grandeur mystique, unité que le vice détruit, que la vertu resserre, unité dont survit un instinct inconscient qui nous pousse à nous rapprocher de nos semblables pour partager les émotions tristes ou joyeuses, et pour })rier en commun.
Cette solidarité humaine, cette unité explique seule les procédés du gouvernement temporel de la Providence. Ces procédés heurtent souvent la raison, si Ton se place au point de vue dune observation vulgaire. Puisque Dieu, par définition même, est infiniment juste et infiniment bon, comment permet-il que les bons soient parfois malheureux sur la terre et que les méchants y soient heureux? 11 se réserve, peut-on dire, de réparer dans la vie future les apparentes injustices de celle-ci. Mais pourquoi retarder ainsi le règne de la justice?
Ce qui se passe dans la vie, dit Joseph de Maistre, est semblable à ce qu'on voit à la guerre. L'ennemi approche, les fusils partent, des hommes tombent. Sont-ils bons? Sont-ils méchants? Nul ne se le demande, ils tombent comme soldats, parce que le sort des soldats est d'être frappés à la bataille. Par le péché oiiginel, rho:.i;iie a déclaré la guerre à Dieu. La race humaine expie la faute de ses premiers ancêtres, au nom de cette solidarité, dont
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nous avons noiis-mriiics iiik' vaguo conscience, car nous ne voyons pas du même œil le fils d'un homme de bien et celui d'un scélérat. C'est comme membres de l'humanité coupable et soumis, à ce titre à tous les maux qui atteignent le genre humain, que Dieu frappe les hommes. S'ils sont coupables eux-mêmes, c'est une heureuse rencontre. S'ils sont justes, on peut dire que ce n'est pas en tant que justes qu'ils sont frappés, mais en tant qu'hommes, et le principe est sauvé. D'ailleurs Dieu ne pourrait pas agir autrement. Pour que le juste fût traité d'une manière et le méchant d'une autre, il faudrait toute une série de miracles. Après Malebranche et Leibniz, Maistre montre l'impossibililé d'un monde où les lois de la phj^sique seraient modilîées suivant le mérite ou le démérite des hommes. « Si les colonnes de cette tei'rasse s'écroulaient, ditil, Dieu serait donc obligé, parce que nous sommes trois hommes de bien, de retenir, pour nous sauver la vie, la terrasse en l'air contre toutes les lois de la pesanteur. » D'autre part, si l'homme c{ui songe à commettre un crime avait la certitude absolue du châtiment immédiat, il ne le commettrait évidemment pas : mais il n'aurait aucun mérite à ne pas le commettre. Inversement il n'aurait aucun mérite à être vertueux, si la vertu portait tout de suite sa récompense. Que quelque incertitude plane sur les conséquences immédiates de nos actes, c'est une condition indispensable de la liberté, et, sans la liberté, l'on ne conçoit pas la morale.
l".'t JOSEPH DE MAISTRE.
Cependant, de ce que la Providence semble procéder souvent à la manière du consul Ap|)ius Claudius qui, le premier, dit-on, recourut à la décimation pour punir l'insubordination de ses troupes, il ne faudrait pas conclure qu'elle se désintéresse entièrement des individus dans la répartition des peines et des récompenses de cette vie. Parmi les maux auxquels sont exposés les hommes, un grand nombre ne sont-ils pas la conséquence du vice? Les maladies ne sont-elles pas le plus souvent la suite des excès? Si les enfants sont parfois atteints du fait de leurs parents, c'est encore en vertu de la solidarité, laquelle paraît entre membres d'une même famille aussi naturelle à nos yeux que la solidarité générale de l'humanité au regard de celui dont un seul coup d'œil embrasse le passé, le présent et l'avenir. — On peut affirmer du moins, et à coup sûr, que le vice accroît et aggrave le mal physique, que la vertu au contraire tend à le diminuer, l'un et l'autre agissant en cela dans une mesure très large , mais impossible à déterminer. — Quant au bonheur, à proprement parler, peut-on nier qu'une somme considérable de satisfaction ne soit attachée à l'exercice de la vertu? On parle souvent des justes qui souffrent, des innocents malheureux. Mais comment savons-nous bien s'ils sont justes et innocents ? Pouvons-nous descendre dans leur âme? Nous pouvons à peine affirmer qu'ils ne sont pas coupables en action. Savons-nous s'ils ne le sont pas en pensée? « Otons à nos misérables verlus, dit le
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Comte, ce que nous devons au leuipérament , à l'honneur, à ropiniou, à l'orgueil, à l'impuissance et aux circonstances, que nous en restera-t-il? Hélas! bien peu de chose. » Enfin l'Ecclésiaste n'at-il pas dit aussi qu'il n'y a pas de justes sur la terre. On j)eut donc admettre que les cas authentiques de justes malheureux sont bien rares.
D'autre part, quand on voit des hommes notoirement mauvais jouir d'un bonheur manifeste, on est tenté d'accuser la Providence d'une autre sorte d'inconséquence. Mais il faudrait savoir si ce bonheur apparent est réel, si des tristesses secrètes ne l'empoisonnent pas. Il faudrait savoir encore si ce bonheur durera. Qui sait s'il n'est pas trompeur ou é[)hémère, et si la Providence ne l'a pas accordé seulement pour faire sentir plus cruellement ensuite à celui qui l'a obtenu sans le mériter le poids du malheur? La Providence ne se hâte pas de punir. La prescription, institution humaine, née de la faiblesse de nos mémoires et de nos rancunes, n'existe pas pour elle. Elle n'a pas à compter avec le temps, si elle ne frappe pas le coupable lui-même elle l'atteint dans ses enfants. « Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, a dit l'auteur du sermon sur la Providence, nous voudrions que l'Infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes et qu'il déployât dans le même espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons et tout ce que sa justice destine aux méchants.... Il ne serait pas raisonnable. Laissons l'Éternel agir suivant les
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lois de son éternité. » — Maistre avait été frappé de trouver la même pensée chez Plutarque, qui a écrit un traité sur le délai de la Providence dans la punition des coupables. Il en a donné une traduction accompagnée de commentaires.
La Providence, qui a permis que l'humanité souffrît pour expier, lui a donné le pouvoir de lutter contre les maux qui l'assaillent, de diminuer les souffrances auxquelles elle est en proie. Ce pouvoir, il appartient aux hommes de l'étendre par leur intelligence, par leur travail, par leurs efforts. Contre les maladies, on a trouvé des remèdes; contre la foudre, on. a inventé le paratonnerre; contre les suites du vice, on peut se garantir par la vertu. Enfin, Dieu, qui n'est pas une puissance immuable assistant impassible au leu des institutions éternelles de l'univers, Dieu, qui est miséricordieux en même temps que juste, a permis la prière. La prière est encore une de ces idées innées qui se trouvent au cœur de tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les lieux. C'est un besoin commun à tous les fils d'Adam et à ce titre c'est une nouvelle preuve de l'origine divine de l'humanité. En vain, on comballrait la prière au nom de la raison. Celle-ci est respectable sans doute at ne doit pas être dédaignée, mais elle ne vaut que pour les choses humaines. Au delà, elle est impuissante. Elle ne saurait prévaloir contre l'opinion unanime des hommes, laquelle, par cela même qu'elle est unanime, ne peut provenir que de celui qui a créé tous les hommes?
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Au surplus, (lit Maislrc, « chaque vérité doit être prouvée par le genre de preuve qui lui a|)parlient ».
Qu'est-ce que prier? Ce n'est pas, comme le croyait Fénelon, désirer. Ce désir n'est qu'un mouvement de l'âme vers l'objet auquel elle aspire. L'homme de désir — ces mots forment, comme on sait, le titre d'un traité mystique de Saint-Martin, — est celui qu'une force intime attire à Dieu, qui veut par une initiation mystérieuse parvenir plus près de l'Etre suprême, entrer en communion avec lui. Entre le désir et la ))rière, la dislance est grande. Le désir est un état d'âme. La jn^ière est un acte de volonté. Pour prier, il faut la foi et la pureté. Dieu ne saurait admettre la requête de celui qui contesterait son autorité, pas plus qu'un roi celle d'un ennemi de sa maison. 11 est difficile de bien prier et de savoir si l'on a bien prié. Aussi est-il téméraire d'affirmer qu'on a prié et qu'on n'a pas été exaucé. Car on a peut-être mal prié. Peutêtre aussi a-t-on demandé une faveur contraire à l'intérêt général ou à l'intérêt d'une autre personne, ou à son propre intérêt.
Maistre reconnaît que Dieu accorde rarement à la prière la violation d'une loi générale du monde, c'est-à-dire un miracle. Mais les lois qui régissent le monde n'ont pas une rigidité absolue. A côté d'un élément fixe, elles ont une partie flexible. Admettons qu'en un temps donné il doive tomber dans un pays donné une certaine quantité d'eau. Voilà l'élément fixe, immuable. Mais comment sera
distribuée cette eau? Voilà rélément flexible. Pourquoi donc le propriétaire d'un champ ne demanderait-il pas à Dieu de le favoriser dans cette distribution? Demander qu'il ne plût jamais, ou qu'il plût toujours; voilà ce qui serait absurde. Ce serait folie également de prier pour que les oliviers poussent au bord de la Xéva, mais pourquoi ne pas demander au ciel d'épargner les rigueurs de la gelée à ceux qui croissent en Italie?
La découverte de la cause physique de certains phénomènes ne change rien au pouvoir de la prière. On sait que le tonnerre est un phénomène électrique. Cela veut-il dire que Dieu n'a pas créé la foudre ? « Newton, dit Maistre, s'est immortalisé en rapportant à la pesanteur des phénomènes qu'on ne s'était jamais avisé de lui attribuer; mais le laquais du grand homme en savait, sur la cause de la pesanteur, autant que son maître. » De ce que nous avons découvert que la foudre est un phénomène électrique, s'ensuit-il qu'elle cesse d'être un instrumententre les mains de Dieu? De même, de ce que les maladies proviennent de causes physiques, s'ensuitil qu'elles échappent à l'action de la Providence? Pourquoi donc ne recourrait-on pas à la prière en cas d'orage ou de maladie ? Dieu a bien permis que nous trouvions contre ces maux des palliatifs, qui sont les paratonnerres et les remèdes. Pour quel motif la prière serait-elle moins efficace ? Pourquoi n'agirait-elle pas aussi en quelque sorte comme « cause seconde » ?
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Comme conséquence de cette doctrine, Maistie incline à voir dans les inondations, les tempêtes, les sécheresses, les cataclysmes exceptionnels surtout, la main du Dieu vengeur qui punit. Il ne veut pas admettre que le tremblement de terre de Lisbonne ne soit pas un châtiment, comme autrefois la destruction de Sodome et de Gomorrhe. On lui objecte en vain qu'un tremblement de terre est le résultat naturel et nécessaire de forces telluriques. Il répond que nous ne connaissons pas' assez ces forces pour soutenir qu'elles devaient nécessairement produire un cataclysme, à Lisbonne, le 1"^^ novembre 1755. On objecte aussi que tous les individus atteints et frappés n'étaient pas coupables, que des enfants ont été écrasés au berceau. Qu'importe ! puisque les hommes sont solidaires et que l'humanité tout entière est coupable. Et pour les enfants innocents, cette mort prématurée n'est-elle pas un bonheur? Au surplus, s'il y a des choses que nous ne comprenons pas très bien, Maistre veut bien le concéder, ce n'est pas un motif pour argumenter contre le jirincipe. La partie du gouvernement de la Providence qui est accessible à nos regards est assez lumineuse pour que nous devions révérer l'autre, au lieu d'y chercher des arguments contre la première. Ne faut-il pas « avoir perdu le sens pour arguer de ce. qui ne se comprend pas contre ce qui se comprend très bien »? Voilà un mot précieux pour saisir la pensée de Maistre, et sa méthode de raisonnement.
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La prière, d'après Maislre, n'est pas seulement ulile pour demander à Dieu de nous épargner les malheurs privés ou publics, provenant des causes naturelles qui échappent à l'action de l'homme, elle est efficace encore dans d'autres cas, alors même qu'il semble s'agir de questions purement humaines, dont la solution paraît écha])per à l'action d'en haut — la guerre par exemple. Les esprits simplistes voyaient dans la guerre le fait de l'orgueil des princes. D'autres pensaient que la chute des rois ouvrirait sûrement l'ère de la fraternité des peuples. Maistre a senti le premier l'insuffisance de ces explications. Si la guerre n'était que la hideuse chose que l'on aperçoit tout d'abord, si elle n'était qu'une tuerie sanglante, les rois qui l'ordonneraient seraient renversés , et les soldats partageraient l'horrible réputation du bourreau. Au contraire, les hommes de guerre tiennent le premier rang dans la société européenne, et l'empereur de Russie, qui serait impuissant à changer le calendrier erroné en usage dans son empire, peut entraîner son pays dans des guerres terribles, qui coûteront la vie à des milliers d'hommes, sans que nul lui reproche d'abuser de son pouvoir. La guerre n'est donc pas seulement ce qu'elle paraît être, elle est la manifestation d'une loi divine, la loi de destruction, qui règne à tous les degrés de la vie. La violence existe partout dans la nature. Plantes et animaux se détruisent entre eux et sont détruits par l'homme. Maistre à entrevu ainsi cette loi du struggle for life, dont Darwin devait tirer
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plus tai<l des conséquences ini|)i'cvues, loi profonde cl cruelle qui domine le monde. L'homme, lui aussi, exécute contre lui-même la loi de destruction. Dieu a permis que les membres des nations civilisées ne se lissent plus justice à eux-mômes; mais entre les nations, il n'y a que la loi de nature, c'est-à-dire la violence. Maistre a compris ce qu'il y a d'étrange dans \? guerre, qui tantôt relève le moral d'une nation victorieuse ou vaincue, tantôt l'avilit et l'abaisse. Il a entrevu cette force mystérieuse qui détermine le succès par des raisons plus morales que physiques. Une bataille n'est pas toujours gagnée parce qu'on a couché sur les positions de l'ennemi, ou parce qu'on a subi moins de pertes que l'on n'en a infligé. Ce qui fait le vainqueur, c'est le sentiment du succès, tandis que l'adversaire a celui de sa défaite. Cette force morale, à laquelle les Russes ont dû la victoire en 1812, dépend de mille causes inexplicables; elle échappe à l'analyse, elle s'ignore parfois elle-même. C'est proprement une grâce qu'accorde à ses élus celui que les écritures ont nommé le Dieu des armées. La guerre a quelque chose de divin, puisqu'elle est mystérieuse, et que le mystère est le nuage dans lequel Dieu dissimule sa main pour nous emj)ècher de voir où et quand il fraj)pera. Il est donc juste et légitime de ne pas oublier Dieu à la guerre. L'instinct universel des peuples ne les trompe pas, quand il les pousse à prier avant la bataille et à rendre des actions de grâce après la victoire.
Voilà le vaste champ que Maistre ouvre à la prière.
CoGORDAN. — Joseph do Maistre. 11
Mais la prière n'est pas le seul moyen de fléchir la Providence. Il y a encore le sa» riTice, la réversibilité des mérites de l'innocent au profit du coupable. L'idée du sacrifice est. répandue dans le monde entier; les sacrifices humains ont existé partout dans l'antiquité, dans l'Inde, en Grèce, à Carlhage, à Rome même, où ils étaient encore en usage quand la grande république était déjà parvenue à un haut degré de culture intellectuelle et morale. Dans quelques pays, comme le Mexique avant la conquête espagnole, ou le Dahomey avant que le dernier roi eût été chassé de sa capitale, la fureur des sacrifices humains était poussée, jusqu'aux scènes de carnage les plus répugnantes que l'imagination puisse concevoir. Les hommes tombaient par centaines, par milliers quelquefois, sous le couteau des sacrificateurs. L'universalité d'une coutume si révoltante pour la raison est un des faits les plus étranges de l'histoire des religions. Pour Maistre, l'idée du sacrifice est une de ces idées que Dieu a données aux premiers hommes avec le langage. La croyance à la rédemption par le sang, au pouvoir de l'innocent de payer pour le coupable, comme on peut acquitter la dette d'autrui, c'est la pensée réalisée dans le plus grand mystère du christianisme. Depuis le sacrifice de Jésus, mourant sur la croix pour le salut du monde, les anciens sacrifices sanglants ont été remplacés Dar le sacrifice symbolique de l'autel. Mais le principe reste. Le juste qui souffre volontairement, celui qui offre à Dieu ses douleurs, paye pour les cou-
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pables. Le mal devicnl ainsi le remède même du mal. Certes la raison a |)eine à comprendre ces choses, mais qu'imj)orte! puisque le monde entier croit à la puissance du sacrifice. Que peut contre le sens commun de l'humanité le raisonnement du philosophe?
Telles sont les règles dont s'inspire la Providence dans le gouvernement des hommes. Elle entend qu'ils obéissent volontairement, mais elle leur a refusé la connaissance des ressorts du gouvernement auquel ils sont soumis. Par des voies mystérieuses, elle achemine l'humanité vers le but auquel elle tend, qui ne peut être que le triomphe de l'Eglise catholique.
Ce triomphe, Maistre le prédit avec l'assurance d'un prophète inspiré. L'heure seule en est incertaine. Et cependant, l'Église a été bien troublée de son temps. Deux papes expulsés de Rome : l'un mort en exil, l'autre souffrant un long martyr à Savone, puis à Fontainebleau. Mais la résistance même qu'oppose à César l'Église en apparence démembrée et écrasée est une preuve de la force invincible du catholicisme. L'humble moine de Cesène triomphe du puissant empereur. Et au schisme qui a menacé l'Europe occidentale succède, avec le rétablissement du pouvoir temporel, la
reconnaissance publique à Vienne de la primauté d'honneur accordée au pape sur tous les rois de la terre. Certes il y a d'autres schismes, il y a des hérésies. Mais les uns et les autres passeront, comme ont disparu les anciennes divisions qui ont déchiré l'Église dans les premiers siècles de son existence. Qui songe encore aux Ariens, si nombreux et si puissants? Que sont devenus les Albigeois, les Hussites? Ainsi disparaîtront les protestants de tous les rites et de toutes les classes.
Les symptômes de décadence abondent dans les Églises dissidentes. En Angleterre, la religion officielle est perdue; les sectes y pullullent <■• comme les vers qui germinent dans la pourriture ». ^ur le continent, le protestantisme se meurt. Le calvinisme, qui en est la forme la plus dangereuse, s'éraiette tous les jours. Pour Maistre, le calvinisme est le pire des fléaux : ce n'est pas seulement une divergence de dogmes, c'est le déchaînement de l'orgueil contre l'autorité, l'insurrection de la raison individuelle contre la raison générale. Il le hait comme philosophe, non moins autant que comme catholique, et plus encore comme politique. Le calvinisme est en effet — car ici Maistre voyait très juste — le précurseur de l'esprit de libre examen, de l'esprit qui a conduit à la Piévolution. Louis XIV l'avait compris, quand il avait révoqué l'édit de Xantes et pris d'énergiques mesures contre les religionnaires. Le faible Louis XVI, qu'une fatale condescendance a conduit jusqu'à l'échafaud, a commis une lourde
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faute en les relevant de leur ancienne déchéance. Ils ne lui ont eu nulle reconnaissance, étant par nature des révoltés. Mais Maistre voit en eux des germes de mort : ils reviendront prendre leur place dans le giron de l'Eglise romaine.
Les Grecs y reviendront aussi par la force des choses. Maistre avait eu le loisir d'étudier de près en Russie l'église photienne. Le manque de discipline intérieure, le rang où étaient tombés les popes dans l'opinion publique, la multiplication des sectes les plus folles, l'ignorance du bas clergé, l'indifférence des évêques, lui avaient inspiré un mépris profond. Dans son horreur contre l'Église grecque, il en était venu à englober l'hellénisme tout entier. Il y a, à ce sujet, dans le Pape, des chapitres très curieux. Maistre est bien forcé de reconnaître que les lettres et les arts furent le triomphe de la Grèce, qu'elle a découvert la beauté, qu'elle en a fixé les caractères et transmis les modèles. Mais cet aveu tient en dix lignes, et, dans de longues et brillantes pages, il montre les Grecs légers, bavards, incapables d'entreprises suivies, engoués des mœurs asiatiques, impropres aux conceptions philosophiques sérieuses, dénués de tout sens politique. Comment pourraient-ils fonder dans l'ordre religieux, alors que dans l'ordre social ils ont fait preuve d'une irrémédiable impuissance? L'Église orientale porte la marque indélébile des défauts du caractère grec. En Russie, un grand nombre dhommes ont rompu, avec elle, pour se rattacher à l'Église romaine.
D'autres suivraient ce mouvement, s'ils n'étaient retenus par des considérations purement temporelles. Maistre estime que l'Église grecque, si longtemps qu'elle ait duré, n'est pas viable. C'est un corps sans âme, uij « cadavre gelé ».
A cette Église grecque, héritière de toutes les petitesses de l'esprit grec, il oppose l'Église latine, à qui la tradition romaine a transmis l'art de diriger les hommes. Les anciens Romains, après eux les papes ont possédé au plus haut point le sens de l'autorité. Unité dans le dogme, science et vertu dans le sacerdoce, solidité dans le gouvernement, voilà ce que seule présente l'Église romaine. Seule elle est vivante. Seule elle donne chaque jour de nouvelles preuves de sa force. Ses changements montrent sa vitalité, ses victoires sur les hérésies constatent sa puissance. Qu'on ne lui reproche pas son intolérance! Quand on est la vérité, on ne peut pas pactiser avec Terreur. Voyez l'Angleterre, pays classique de la tolérance et berceau de la liberté des cultes. N'a-t-elle pas, sous la reine Elisabeth, édicté des lois terribles contre les tenants du papisme? Elle n'a cessé de persécuter que du jour où elle a cessé de croire. Maistre va plus loin. Dans ses Lettres sur l'inquisition espagnole^ il fait audacieusement l'éloge d'une institution qui a fait couler des torrents de sang. C'est à elle qu'il attribue le maintien en Espagne de la foi religieuse et monarchique et cette trempe des caractères contre laquelle est venue s'user la puissance de Napoléon.
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Si I;i France avait eu le bonlieur de jouir de l'iiiqui- ^i^i()^, la révolution française eut élé impossible!
Ou a beau fouler aux pieds le droit et la raison individuels pour exalter la solidarité bumaine et la raison générale, on a beau croire à la vertu régénératrice du sang répandu, on a beau être Josepb de Maistre : force est bien de reconnaître qu'il est difficile de pousser l'apologiejusqu'au bout. La loi duGbrist, loi de douceur et d'amour, s'accommode mal des autodafés. Et s'il est écrit que le sacrifice du Calvaire doit clore l'ère des sacrifices sanglants, comment admettre la persistance, sous l'œil du saintoffice, de scènes presque aussi cruelles que les tueries du Mexique ou du Dahomey? Ce n'est pas à l'Église, expose Maistre, qu'on })eut reprocher les crimes de l'inquisition : elle a horreur du sang — Ecclesia a sanguine abfwrret. — C'est aux rois d'Espagne qu'il faut s'en prendre, qui ont fait de l'inquisition un instrument politique. Quel était le rôle du tribunal ecclésiastique? Il excommuniait, s'il y avait lieu, les coupables et confisquait leurs biens, puis il les livrait au bras séculier, en les recommandant à la clémence et à la commisération des autorités royales. C'est la justice royale seule qui appliquait la torture et la peine du feu, peines qui, d'ailleurs, à la même époque, étaient dans les mœurs .de tous les pays d'Europe, comme de l'Espagne. A Rome, où l'Église régnait au temporel comme au spirituel, elle a toujours montré une large bienveillance aux dissidents. Pour faire peser sur elle la responsa-
bilité des jugements rendus par les tribunaux espagnols, il faut être aussi ignorant ou d'aussi mauvaise foi que pour lui attril)uer la mort de Galilée, qui fut jugé et condamné par un tribunal faillible et non par l'Eglise elle-même. Celle-ci n'est pas plus atteinte par la condamnation de Galilée que ne le pouvait être Louis XIV par une erreur commise par un bailli de province. Pour couronner cette apologie brillante et subtile de l'inquisition, Maistre félicite Ferdinand VII d'avoir rétabli dans ses Etats, dès sa rentrée en Espagne, Une institution dont le régime français avait naturellement délivré la péninsule. Que l'ancien prisonnier de Rayonne et de Valençay laisse crier les libéraux anglais qui protestent au Parlement de Londres ! En rétablissant le saint-office, il contribuera à hâter le triomphe de l'Eglise.
Ce triomphe, on vient de voir les motifs qu'avait Maistre de le prédire. Les hérésies sont aux abois, les schismes s'effondrent, l'Eglise catholique, seule vivante, voit ses ennemis renversés, reprend possession d'elle-même et renoue, plus forte que jamais, la chaîne que la Révolution avait rompue. Celte reconstitution, après de pareils troubles, après de tels effondrements, est un miracle nouveau, où se montre plus clairement que jamais le dessein de la Providence. Maistre n'avait pas douté jadis delà chute du vainqueur de Marengo et de Friedland. Pour renverser le puissant et éphémère empereur, il avait compté sur la France. C'est sur elle
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aussi qu'il coriiplail pour assurer le trioinplio de l'Kglise. Pour lui, la France a un r(Me à jouer dans le monde : le rôle d'éducatrice de l'I^urope, à lacpielle il ap])arliendra d'ôlre l'éducatrice du reste de la terre. Ce n'est pas par les ai'ines que la France exercera cette sublime mission. Les armes ne lui réussissent l)as. En vain a~t-elle remporté d'admirables succès. Elle n'a jamais rien fondé par la guerre. Mais il est dans son lot de prendre sur l'opinion publique une merveilleuse influence. Sa langue lui assure cette puissance. On la dit pauvre : il n'est pas de grimaud de collège en Allemagne ou en Italie qui n'ait écrit quelque dissertation pour le démontrer. Et qu'importe qu'elle soit moins riche que d'autres langues qu'on ignore. Elle a pour elle la forme, le goût, et elle bénéficie même de la mode qui veut que chacun l'apprenne en Europe. Par elle, se comprend l'influence des philosophes du xviii° siècle dans le monde. Par elle, s'exi)lique humainement qu'en cinq ou six ans quelcjues hommes médiocres aient agité l'Europe entière. Par elle, se répandront sur toute la terre les sages enseignements qui, l'orage révolutionnaire passé, permettront d'assurer les sociétés humaines sur les bases solides et inébranlables de la religion. Il entrevoyait dans l'avenir une confédération d'États grands et petits, gouvernés autant que possible par des rois, soumis au pouvoir suprême et modérateur de celui qui est le vicaire de Dieu sur la terre, du pontife romain.
« Le monde, disait-il souvent, est dans un état
d'enfantement. » On s^est demandé quelquefois si, comme Joacliim de Flore,
Il calabrese abbate Gioacchino Di spirito profelico dolâto,
il croyait à une troisième révélation, à une sorte d'évangile éternel, à un dogme progressif conduisant à une religion nouvelle ^ Certains passages des Considérations et des Soirées sont de nature à soulever des doutes à cet égard. « Il me semble, lit-on dans les Considérations, que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses, ou qu'il va se former une religion nouvelle, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. » Mais le parti de Fauteur n'est pas douteux : il est pour le rajeunissement du catholicisme, et le xi^ entretien des Soirées montre que, quinze ans plus tard, il n'avait pas changé d'opinion. Sa doctrine dans son ensemble proteste trop contre toute autre supposition pour que quelques mots échappés à sa plume puissent prévaloir contre elle. Fils soumis de l'Église, il se serait fait scrupule de la concevoir sous une forme nouvelle. Le rajeunissement qu'il souhaitait et annonçait, c'était le retour à l'époque où rÉglise atteignit l'apogée de sa puissance, à l'époque où Innocent 111 réalisa le rêve de Grégoire VU.
1. Voir les articles de Binaut dans la Reuue des Deux Mordes^ 4L38 et 18G1.
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Tout l'édifice qu'il concevait repose sur sa théorie de la souveraineté. On se ra|)pelle que c'est à Lausanne, en 1794, que ses idées sur ce point commencèrent à prendre corps. En ce temps dominaient exclusivement les doctrines de Rousseau. On considérait les hommes comme ayant vécu d'abord par couples isolés, à la façon des mammifères des bois. Un jour, pour un motif quelconque, plusieurs individus eurent l'idée de former une association : alors fut conclu le contrat social qui a substitué à l'état de nature la société. C'est l'honneur de Joseph de Maistre d'avoir vu ce qu'il y avait d'enfantin dans cette explication. Il a compris que la société est la condition nécessaire de l'existence des hommes, que l'homme est né pour la société comme le castor ou l'abeille, que l'hypothèse du contrat social est une hypothèse gratuite, qui ne repose sur aucune tradition, que la réflexion et l'observation s'accordent à combattre. Les sauvages eux-mêmes apportent la meilleure preuve de la sociabilité naturelle et instinctive de l'espèce humaine, car, eux aussi, ils vivent en sociétés. L'état de nature n'est donc pas cet état fantaisiste que Rousseau a décrit, comme s'il l'avait vu, alors qu'il n'a pas même une raison sérieuse à donner pour en démontrer l'existence. L'état de nature, c'est la société même.
Maistre a consacré à la réfutation de Pioiisseau un écrit spécial, où ni l'injure, ni la raillerie ne sont ménagées. Dans le traité inachevé de la Souveraineté, dans les Considérations, dans le Principe générateur des constitutions, il expose sa propre doctrine. La société étant l'état naturel de l'homme, on peut dire qu'elle vient de Dieu, au même titre que Ihomme lui même. La souveraineté est inséparable de la société. L'une ne peut se concevoir sans l'autre. Dans un sens étroit et vulgaire, on peut soutenir que la souveraineté est fondée sur le consentement des hommes, car, si les sujets ne consentaient pas à obéir, la souveraineté disparaîtrait aussitôt et la société s'effondrerait avec elle. Mais là n'est pas la vraie base de la souveraineté. Elle est dans le fait que celle-ci est indispensable à l'existence de la société. Donc la souveraineté est de création divine comme la société, et, à l'appui de ce caractère divin, Maistre observe l'origine mystérieuse de la plupart des vieilles races royales, qui régnent sans que nul puisse dire pourquoi elles régnent et quand elles ont commencé à régner.
La souveraineté est par essence absolue. Cela veut dire qu'il faut nécessairement qu'il y ait dans une société un pouvoir qui décide sans appel, qui ne puisse pas être jugé, un pouvoir suprême et inviolable. Ce pouvoir peut résider en un roi seul, — ou en un roi aidé de son conseil, ce qui est le cas de l'Angleterre, où le roi et le Parlement réunis peuvent tout, — ou en un chef élu, — ou en un conseil aristo-
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<'rali«|m', ((tiiiiiic à Venise. Les ro|)ul)li(|ues, cominc les nionaiH-lues , ont besoin d'avoir un poiivoiisuprême, (|ui, en toute circonstance, ait le tiernier mot. En ce sens, on peut dire que, quelle que soit la forme du gouvernement, la souveraineté est nécessairement absolue. Si, d'ordinaire, on idcnlide la souveraineté avec la monarchie, c'est parce que cette dernière est la forme la plus ancienne de gouvernement, la plus universelle et en quelque sorte la forme naturelle. Mais il ne faut jamais confondre le souverain avec la souveraineté. Aussi n'y a-t-il pas de question plus oiseuse que de discuter in ahstracto sur la meilleure forme de gouvernement :
On the forms of government let the fool conlest,
a dit Pope. Il faut se demander quelle est la forme qui convient le mieux à une nation donnée à un moment donné. Car une nation — et ici Maistre a pressenti une des théories de la sociologie moderne — est un être vivant qui naît, qui croît, qui meurt. « Aveugles que nous sommes ! s'écrie-t-il en termes magnifiques, comment pouvons-nous croire que le corps politique n'a pas aussi sa loi, son âme, sa force plastique et que tout flotte au gré des écarts de l'ignorance humaine? » Avec son âme, expression de la solidarité nationale, chaque nation a son génie propre. Conformément à ce génie, le gouvernement se forme et se développe.
Les constitutions politiques qui durent ont une
oriofine imi^énétrable comme les vieilles dynasties. Elles germent et croissent mystérieusement, c'est-àdire sous Taction secrète de la Providence. Dans quelques cas, elles émanent d'un homme supérieur, roi ou non, à qui Dieu a imprimé sa marque. Le plus illustre de tous a été Moïse, directement inspiré. Quel est le rôle de ces sages législateurs? Font-ils des innovations fantaisistes? Vont-ils chercher dans leur imagination ou chez les peuples étrangers des systèmes inconnus? Bien loin de là : ils consacrent ce qui existe déjà ou ce qui a existé. C'est-à-dire qu'ils s'inspirent des vues de la Providence et y ramènent ceux qui avaient tenté de s'en écarter. Malheur aux novateurs dangereux et sacrilèges qui croient qu'on peut fonder un Etat par un contrat authentique! Ils empiètent sur les attributs de la Providence et ils échouent misérablement. C'a été le crime des révolutionnaires français. Ils n'ont pas vu que la monarchie traditionnelle de la maison de Bourbon était la forme de gouvernement choisie par la Providence pour arriver à ses fins dans le monde moderne.
Cette monarchie, dont la France donna le modèle, est considérée par Joseph de Maistre comme la forme normale de l'organisation des sociétés dans l'Europe chrétienne. Cette monarchie est absolue, en ce sens que le roi ne partage pas la souveraineté, comme le roi d'Angleterre, en ce sens qu'il est investi lui-même du pouvoir législatif, comme les empereurs romains. Cependant le roi,'qui est inviolable,
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({iii ne peut pas ôlre jii<;«'', n'c^sl pas toiit-piiissaiil. Aiaistre ne va pas jusqu'à dire aussi nelleuicnt que Bossuel (jiie le roi est lié })ai- les lois du royaume; mais il prend soin de marquer la dillerence existant entre le monarque chrétien de l'Europe et le despote asiatique. Ce dernier peut condamner à mort ses sujets de son propre chef. Le roi chrétien ne le peut pas. Il ne peut pas même juger au civil, les lois fondamentales et constitutionnelles exigeant qu'il délègue l'exercice de la justice. Enfin ses sujets ont le droit de lui adresser des remontrajices par la voie de certaines assemblées à qui cette faculté est reconnue. Voilà pour Joseph de Maistre l'essence de la constitution des monarchies catholiques. « C'est dans ces lois sacrées, dit-il, d'autant plus véritablement constitutionnelles qu'elles ne sont écrites que dans les coeurs, c'est particulièrement dans la communication paternelle du prince et des sujets qu'on trouve le véritable caractère de la monarchie européenne. Quoi qu'en dise l'orgueil exalté et aveugle du xviii^ siècle, cela est suffisant. »
En résumé. Dieu, -qui a voulu que les hommes vivent en société , est l'auteur premier de la souveraineté. En lui réside le principe générateur des constitutions humaines, non des constitutions écrites, produit artificiel d'assemblées sans mandat réel, mais de celles qui assurent pendant des siècles le bonheur des peuples parce que, étant nées et s'étant lentement développées avec eux, elles sont rigoureusement appropriées à leur caractère et à
leurs véritables besoins. Les rois légitimes sont les mandataires de Dieu sur la terre, les commissaires de la Providence. C'est avec raison qu'on appelle divin le droit au nom duquel ils portent le sceptre.
De ce que la souveraineté a une origine divine, découle naturellement pour l'Église de Dieu le droit de s'occuper d'elle.
L'Eglise, en tant qu'elle est un corps organisé, est soumise, comme les nations, aux lois de la souveraineté. Son souverain, c'est le pape. A cet égard les témoignages abondent : depuis l'origine même de l'Eglise, la primauté du siège romain a toujours été admise. Bossuet l'a célébrée en termes magnifiques devant le concile national de 1682 : mais, si l'auteur du sermon sur l'unité de l'Église accorde au pontife romain la « plénitude du pouvoir apostolique », il entend que cette puissance soit « réglée dans son exercice par les canons , c'est-à-dire par les lois communes de toute l'Église, de peur que, s'élevant au-dessus de tout, elle ne détruise elle-même ses propres décrets ». Ces restrictions irritent Maistre. Il reproche au grand évêque de faire du pape un être abstrait, continuateur de saint Pierre, à la réalité duquel Bossuet semble croire comme les réalistes du moyen âge croyaient à celle des uni-
versaux. Il écarte celle conception suMile d'une papauté distincte en quelque sorte de la personne physique du pape. Avec non moins d'énergie, il repousse le prétendu droit d'appel au concile général contre la décision du pape. Cet appel lui paraît attentatoire à la souveraineté : il lui paraît en outre une source de graves dangers pour la religion, car il offre un moyen de prolonger des controverses auxquelles l'Église doit couper court pour ne point les laisser s'envenimer dans de stériles débats.
Aux yeux de Maistre, le pape a reçu de Dieu le pouvoir de gouverner souverainement l'Église universelle. Le catholique lui doit la même obéissance que le soldat à son capitaine, une obéissance sans réserve et sans recours, une entière soumission de la pensée. C'est-à-dire qu'il lui est interdit non pas seulement de résister aux décisions du pape, mais même de les soumettre au jugement de son for intérieur. Quand le pontife souverain a prononcé, toute discussion, même au fond de la conscience intime, est prescrite, tout doute doit être étouffé. Avec une pareille doctrine, la croyance à l'infaillibilité pontificale simpose, car il serait révoltant d'obliger les fidèles à courber leur raison devant une décision passible d'erreur. Aussi Maistre est-il un fougueux apologiste du dogme qu'a défini, un demi-tiècle après sa mort, le concile du Vatican.
Les premiers chapitres du Pajw sont consacrés à la démonstration de ce dogme. On y lit, non sans surprise, que l'infaillibilité est en quelque sorte le CoGORDAN. - Joseph de Maistre. jo
corollaire de la souveraineté et que l'une est identique à l'autre. L'auteur part de cette idée que, dans les monarchies, le monarque ne peut pas être convaincu d'erreur. Pas plus qu'on ne peut interjeter appel contre une sentence rendue par une cour de justice, on ne peut dire au monarque : vous avez erré! L'Église est une monarchie, le pape est un souverain. Lorsque le pape a parlé, le catholique doit se soumettre. Donc le pape est infaillible, car, écrit Maistre, « c'est absolument la même chose dans la pratique de n'être pas sujet à Terreur, ou de ne pouvoir en être accusé ». On a souvent reproché à Joseph de Maistre, et de son vivant déjà, un raisonnement bizarre qui procède dune conception dédaigneuse du devoir d'obéissance à la souveraineté et qui implique une confusion singulière entre la réalité et l'apparence. Gomment comprendre qu'il ait pu identifier le don miraculeux de n'être pas sujet à l'erreur avec le simple fait de ne pouvoir être contredit? Les plus ardents amis de Maistre n'ont pas réussi à donner une explication satisfaisante de l'étrange argumentation que lui ont inspirée sa passion de l'autorité et sa théorie mystique du pouvoir souverain. Mais lui-même, revenant plus tard, dans le cours de son livre, sur la question traitée dans les premières pages, s'exprime en ces termes : « Il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité, et ce dernier privilège est si nécessaire, qu'on est forcé de supposer l'infailli-
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bilité môme dans les sociétés temporelles (où elle n'est pas), sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Eglise ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu'elle ait au-dessus d'elles une immense supériorité, puisque l'infaiUihililé est, d'un coté, humainement supjiosée et de l'autre divinement promise. » Ici la pensée est claire, l'auteur a corrigé lui-même l'erreur de dialectique où il était tombé.
Maistre sent la nécessité de montrer que rien, dans l'histoire de la papauté, ne peut être opposé à la doctrine de l'infaillibilité des pontifes romains. Dans une suite de pages éloquentes, il fait défiler, pour se donner le plaisir de les réduire en ])oudre, les objections qu'on a vu reparaître dans les publications gallicanes avant l'ouverture du concile du Vatican. Le pape Libère a souscrit aux décisions entachées d'arianisme du concile de Sirmium. Mais il a agi sous l'empire de la crainte. Il n'était pas libre. Et sa rétractation montre bien qu'il n'a jamais cessé de professer au fond du cœur la foi de Nicée. — Le pape Honorius a écrit au patriarche Sergius une lettre où se manifestent des opinions monothélistes. De ce chef, il fut condamné par le concile; mais que prouve une condamnation intervenue quarante-deux ans après la mort du condamné, sans que ce dernier ait été entendu ? — Le concile de Constance, dans sa quatrième session, se déclare supérieur au pape, mais ce soi-disant concile n'en était pas un, n'avait aucun droit de se dire œcuménique et de
parler au nom de l'Église, car il n'y a de concile vraiment œcuménique que celui dont le pape fait partie.
Sur tout ce qui touche à cette question, Maistre rencontre un adversaire qu'il lui est tout à fait impossible de traiter avec son mépris ordinaire, à la fois merveilleusement instruit des choses de l'Église, profond penseur, incomparable écrivain, l'honneur de lÉglise de France à tous égards. C'est Bossuet, dont, plus que personne, il admirait le génie. Il le combat vivement sur la question des pouvoirs respectifs du pape et du concile : il ne peut lui pardonner de professer sur l'infaillibilité une théorie entièrement opposée à la sienne. Ce dogme, d'après Bossuet, date du xive siècle : avant cette époque, nul ne croyait à l'infaillibilité. — Tout le monde au contraire y croyait, répond Maistre, et si, au XIV® siècle, on a commencé à argumenter, c'est parce qu'on a commencé à ne pas croire, « car, dit-il, la foi est une croyance par amour et l'amour n'argumente pas ».
Cette souveraineté du pape, rehaussée par l'infaillibilité doctrinale, c'est le palladium de l'Église, c'est la clef de voûte de la civilisation du monde. Pourquoi faut-il qu'elle soit combattue avec un tel aveuglement par tant d'adversaires? D'un coté, les églises photiennes, que ce point seul sépare du catholicisme. D'un autre côté, les calvinistes, ennemis naturels de l'autorité sous toutes ses formes, et les anglicans dont le no popery est devenu un cri national dans la Grande-Bretagne. Mais les schismes
et les hérésies n'auront (ju "un lemj)s. Ce qui indi-^^ue Maislre bien davantage, c'est de voir des adversaii'es du j)ouvoir pontifical dans l'p]glise de France, de ce pays qui marche à la tête de la civilisation et duijuel il attend le salut. Si la France a échappé au calvinisme du xvi^ siècle, elle n'a pas échappé pour cela à la fatale contagion qui sévissait dans toute l'Europe. De là est né le jansénisme, la plus abominable des hérésies, parce qu'elle est la plus perfide. Alors que les autres hérétiques s'éloignent d'eux-mêmes de l'Église, comme par un instinct spontané, les jansénistes entendent rester unis à elle, comme pour l'étouffer. Il faut lire les pages haineuses de l'auteur du Pape contre les nobles solitaires de Port-Royal, qui ont exercé sur l'esprit du sceptique Sainte-Beuve une si profonde séduction. Ce sont, sauf Pascal, « trop vanté » lui-même, des talents médiocres, des esprits haineux, des âmes orgueilleuses, des caractères insupportables. Les femmes sont encore moins ménagées. Reprenant contre elles les accusations d'un jésuite du xvii*^ siècle, il les traite de niaises femelles et de vierges folles. Le rigorisme des pieux solitaires lui paraît une mascarade de l'orgueil, car dans l'Église catholique « il n'y a qu'une morale relâchée, c'est la désobéissance ». Joseph de Maistre a bien des mérites : il a l'esprit, la science, la force du raisonnement, mais il ne faut pas lui demander la justice. Rendre justice à ses adversaires lui paraîtrait sans doute la marque d'une conviction chancelante. Et de fait, pour être
à l'égard de ses adversaires absolument juste, si l'on n'est pas un peu sceptique, il faut une force d'àme peu commune.
A côté du jansénisme, l'autre plaie de l'Eglise de France, c'est le gallicanisme. Sans la prudence du roi Louis XIV et la sagesse des papes, la déclaration de 1682 aurait conduit au schisme. Et pourquoi? Pour ces libertés de l'Église gallicane que nul ne connaît, dont personne ne se soucie, et qui consistaient, d'après Maistre, en la liberté de rendre au pape les injures reçues des parlements. Fénelon les avait déjà définies : liberté à l'égard du pape, servitudes à l'égard du roi. Maistre espère que les malheurs du clergé pendant la Révolution, la dispersion des fidèles, l'exil des prélats les plus distingués auront pour effet de détruire ces funestes doctrines, de purifier l'Église de France, de la ramener à ses vraies traditions faussées au xvii® siècle par le jansénisme et le gallicanisme. Quand du moins tous les catholiques seront d'accord sur la souveraineté du pape, celui-ci pourra reprendre le rôle qu'il a rempli jadis, auquel il a dû renoncer longtemps et qui seul peut assurer le bonheur à la société chrétienne.
Souverain infaillible de l'Église universelle, le pape a un pouvoir absolu en ce qui touche à la religion. En sa qualité de vicaire de Dieu sur la terre, il régit tout ce qui vient de Dieu. Gomme c'est Dieu qui institue les rois, comme c'est de lui que dérive U souveraineté, son vicaire a le droit de dispenser
les couronnes. C'est ce que le moyen âge avait compris et c'est ce que professait le j)ape Innocent III quand il écrivait dans une lettre célèbre : « De même que la lune lire sa kunière du soleil et (ju'elle lui est inférieure à la fois en quantité et en qualité, de même la puissance royale tire de l'autorité pontificale l'éclat de sa dignité »,
En censurant ou même en déposant le souverain, le pape ne viole pas le principe de la souveraineté, car le fait que celle-ci ne relève que du représentant de Dieu est la marque de son origine divine. Le pape est institué pour êlre le modérateur et le protecteur des souverains. Il peut leur donner des avis salutaires, les arrêter au besoin de son veto, et aller, s'il est nécessaire, jusqu'à l'excommunication et à la déposition. Quelle meilleure garantie pour les peuples et pour les rois eux-mêmes que cette autorité supérieure donnée à un homme élevé si haut au-dessus des autres et choisi parmi les plus sages. Maistre se défend d'accorder aux souverains pontifes la toute-puissance dans l'ordre temporel. Ceux-ci ne l'ont jamais revendiquée; mais ils ont le droit de juger les princes qui leur sont soumis dans l'ordre spirituel. « En vertu d'une loi divine , dit encore Maistre, pour qui tout est divin, il y a toujours à côté de toute souveraineté une force quelconque qui lui sert de frein. » Le despotisme oriental prétend en vain s'en passer. « Le meilleur gouvernement est celui du Sophi de Perse », avait dit un jour Louis XIV : « Mais, Sire, répondit le
maréchal d'Estrées, j'en ai vu égorger trois dans ma vie. » A ce despotisme tempéré par l'assassinat» Maistre oppose la monarchie chrétienne tempérée par le pape. Quel frein plus doux et plus sûr que celui du pontife romain! L'Eglise a toujours exercé son influence dans le sens de l'adoucissement des mœurs. C'est elle qui a libéré Thomme de l'esclavage, après avoir successivement atténué les duretés de la servitude antique. C'est elle qui a fondé le droit des gens par cette fameuse bulle In cœna Domini^ qui, en dépit des railleries de Voltaire, a mai'qué une étape si importante dans la marche de la civilisation. C'est elle qui a élevé la dignité de la femme en lui donnant, au foyer domestique et dans la société chrétienne, une place que les mœurs païennes lui refusaient. C'est elle, en un mot, qui a civilisé l'Europe, et son plus grand mérite a été d'y introduire cette monarchie absolue et paternelle, qui est la forme la plus parfaite de la souveraineté. On peut donc être assuré que la tutelle du chef de l'Eglise sur les rois s'exercera toujours dans l'intérêt de la civilisation pour le plus grand bonheur des peuples.