INTRODUCTION
Joseph de Maistre i naquit en 1754 à Chambéry. Les États sardes étaient alors en Europe une fort curieuse nation. On n'y lisait guère, on y pensait moins encore. Elle dormait saintement à l'ombre du passé. Les livres condamnés par l'Index étaient arrêtés. Les rois n'étaient ni beaux-esprits, ni philosophes : Victor -Amédée III méprisait les vers, les « demi-lignes », comme il les appelait. Le « Salomon de Potsdam », la « Séniiramis du Nord » les eussent fort scandalisés. Ils protégeaient soigneusement leurs sujets contre les idées nouvelles. Placés entre la France et l'Italie, les sévères Piémontais, les rudes Savoyards ne ressemblaient ni aux Français ni aux Italiens. Ils n'avaient point, comme les uns, une perpétuelle inquiétude, un goût du mouvement, une impatience d'esprit qui les inclinât sans cesse aux nouveautés : ils ne s'endormaient point, comme les autres, dans une paresse voluptueuse. Sans cesse menacés dans leur indépendance, ils étaient par nécessité de durs militaires, et n'avaient guère le loisir de réfléchir ou de rêver. Les commandants de place, en qui les documents révèlent d'extraordinaires imbéciles, faisaient peser sur les villes un véritable état de siège. <• Donnez-nous à qui vous voudrez, même au sophi de Perse, s'écriaient les peuples foulés, mais délivreznous des majors piémontais. »
La Savoie était, dans ce royaume si bien défendu contre les influences du dehors, un pays encore plus clos et plus rebelle aux changements. Chambéry était moins remuant que
1. Lire sur Joseph de Maistre l'imporlanle et pénétrante élude que lui consacre M. Emile Faguet, Politiques et Moralistes, i" série.
VI INTFiODl'CTION
Turin, qui l'étail fort peu. La noblesse de Savoie, sérieuse el liaulaine, s'otait gardée des élégantes frivolités non moins que des curiosités dangereuses. Les chefs des grandes familles, soldats énergiques et vigoureux pendant la guerre, bons laboureurs pendant la paix, faisaient songer aux patriarches des anciens jours. La hiérarchie des parentés avait un caractère sacerdotal. Autour d'eux les vassaux, plus conservateurs que leurs suzerains, veillaient avec un soin jaloux sur le maintien des vieilles mœurs, par qui, pensaientils, la patrie se tenait debout.
Ces races robustes et fécondes multipliaient leurs descendants. Quinze enfants, dont dix vécurent, naquirent du président Maistre, marié à quarante-quatre ans. C'était un terrible homme. Son buste, conservé au château de Bissy, montre une face draconienne, une moue effrayante de la lèvre inférieure, un implacable froncement des sourcils. Il semble dire : « Je pends toujours, et je ne me trompe jamais ». Il envoya au gibet un nommé Brunier pour un vol de trois cents francs. Joseph de Maistre, dans sa jeunesse, fut soumis à une austère discipline. A vingt ans, étudiant à Turin, il ne lisait aucun livre sans le congé de son père. Pour sa mère, qui parait avoir été une personne distinguée, il eut un véritable culte. On lit dans une de ses lettres à son frère Xavier : « Les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en écrivant ceci je pleure comme un enfant ». Abimé dès le berceau dans les études sérieuses, il s'instruisit sans relâche. Il prit l'habitude de la gravité, de l'autorité; et, en parlant de lui, il faut restituer à ces mots toute la force et la plénitude de sens quils avaient en latin.
De tout cela se forma une âme roide, capable de résister sans défaillance aux plus rudes épreuves. Mais son heure vint tard. « Membre d'un sénat gallican pendant vingt ans », il habite Chambéry jusqu'à la Révolution française. C'était pour lui un piètre destin. Il lui échappa de s'en plaindre en termes assez vifs : « Ne voyant autour de notre cercle étroit... que de petits hommes et de petites choses, je me disais : « Suis-je donc donc condamné à vivre et mourir ici comme une huître attachée à son rocher? » Alors je souffrais beaucoup : j'avais la tète chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien. » Il voulait « en savoir plus que les bons Allobrogos ». Evidemment, il faisait peu d'état de ses concitoyens, et sans doute il ne prit point garde de le leur cacher. Il est ainsi fait. II ne sait point dissimuler ce qu'il