INTRODUCTION VII
a sur le cœur. 11 l'avoue lui-même : « Croyez-vous que je ne sache pas que je bdille quand on m'ennuie; qu'un certain sourire mécanique dit quelquefois : Vous dites une bêtise. Il y a en lui de l'Alceste, de Tours montagnard. Un jour, à Lausanne, M"* de Staël lui fit les honneurs de son imagination vive, enthousiaste et fleurie, se mit en frais, crut le charmer. Le comte savoyard s'endormit. Il prit dans sa petite ville ce tour ironique et agressif que donne aux gens d'esprit le commerce habituel des gens médiocres. Sa franchise, son ton net, cassant, et, comme aurait dit Montaigae, « résolutif », n'étaient pas pour plaire à tout le monde. Par une étrange ironie du destin, il était suspect de libéralisme. Il est vrai qu"il s'affilia à une loge maçonnique et qu'il rédigea, d'accord avec Xavier, un prospectus pour l'ascension d'un aérostat. Il se fil sans doute dès lors beaucoup d'ennemis. Il les retrouva dans toute sa carrière. Ils ne se lassèrent jamais. Ils avaient cet acharnement qui est particulier à la sottise lorsqu'elle se venge de l'esprit.
Il vécut chez lui, ne sortit plus, même pour se promener, s'enferma dans sa librairie. Sa femme veillait pour lui à la vie domestique. Elle ne lui ressemblait en rien. Il l'aimait beaucoup, en la raillant un peu. Il la nommait M'"" Prudence, pour son extrême circonspection. Il l'appelle un jour, dans une de ses lettres, une « poule mouillée ». Mouillée est de trop : elle savait défendre ses petits et s'exposer pour eux aux pires dangers. Joseph de Maistre, en son réduit, étudie les langues, les sciences, la philosophie, mais de haut, pour retrouver Dieu partout, non point en sceptique amusé et curieux. Il ne se divertit point, comme fit Montesquieu, aux menues expériences. L'athéisme est souvent sorti des cabinets de physique; d'ailleurs, manier des cornues, des alambics, cela sent l'homme du commun. « Bacon s'est rendu extrêmement ridicule pour avoir ignoré cette vérité . Je doute qu'il y ait au monde un spectacle plus risible que celui du chancelier d'Angleterre disputant à son cuisinier les marmites et les coquemars pour faire des expériences sur la forme de la chaleur, et pesant l'air dans l'air avec une balance d'épicier >.. 11 ne se départit point ainsi de son caractère, excepté, peut-être, le jour du ballon! Il siégeait au milieu des livres, toujours digne, dans une attitude rigide et monastique. Les gens qui vivent beaucoup avec eux-mêmes deviennent facilement systématiques et absolus. Ce fut son cas. Muni de doctrines arrêtées dans tous leurs détails, appuyé sur des principes inébranlables, lorsqu'il combattit
VIII I.NTRODICTION
ses adversaires, il se montra impalienl el dédaigneux de l'objection, il les écrasa sans trop se préoccuper de les discuter. Des loisirs fort occupés, un isolement laborieux avaient meublé son esprit, trempé sa volonté, bandé tous les ressorts de son âme. Quand l'orage éclata, il était prêt à lui faire face.
En septembre i"92,les grenadiers de Montesquiou entrèrent en Savoie. Chambéry acclama l'armée républicaine. Les tragiques événements qui eurent lieu jetèrent Joseph de Maistre à Turin, puis en Suisse, à Genève, à Lausanne. En ce pays, il connut Raynal, un libéral renégat, le prince de Ligne, Haller, les Necker, Gibbon, Mallet du Pan, et aussi le petit monde pétulant et frivole de l'émigration. Il en fit peu de cas. Il eut pour ces brouillons pleins de vains complots et de projets stériles le mépris qu'aurait eu jjour les Importants et les Frondeurs un grand homme d'action du xvi° siècle, un Monlluc, un d'.Vubigné. Avec M™" de Staël il noua une amitié qui n'allait point sans quelque réserve ironique. Il trouvait à Corinne le cœur bon, mais Icsprit faux. Il ne voulait rien entendre à ses vagues et magnifiques aspirations. Le cardinal Maury, qu'il rencontra en 1799 à Venise, l'édifia fort peu et l'amusa beaucoup. Il nous a laissé quelques pages de haut goût où s'étalent complaisamment la naïveté, l'ignorance, l'étourderie et la fatuité du bon prélat. Malgré son goût très réel pour la France, l'Italien du Nord, roide et grave, goûta peu les Français que la Révolution avait chassés hors de chez eux.
En 1799, il fut nommé régent de la grande chancellerie en Sardaigne. Triste séjour! En 1812, il écrit de Russie à un de ses successeurs : ° Votre peinture de la Sardaigne est de Rembrandt, noire et vraie ». Joseph de Maistre aime les peuples primitifs, qui sont près de leur céleste origine, mais non les sauvages, déchus et dégénérés. Or « le Sarde est plus sauvage que le sauvage... Il est dépourvu du plus bel attribut de l'homme, la perfectibilité... Le Sarde regarde stupidement une pompe aspirante... et va épuiser un bassin à force de bras et de seaux emmanchés... La faux, la herse, le râteau lui sont inconnus comme le télescope d'Herschell. Il ignore le foin qu'il devrait cependant manger... » Le poste était mauvais, embarrassant quelquefois, pénible toujours. Joseph de Maistre était mal en cour. On l'avait desservi auprès du roi. Son franc-parler faisait peur aux timides. Ses audaces scandalisaient les bureaux et les gens en place. En 1803 on l'envoya en Russie comme ministre plénipotentiaire. Alors son martyre commença.