‹ Joseph de MaistreChapitre 28 sur 81 · INTRODUCTION XLI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLI

regard tout son système, d'ailleurs très cohérent, il donne le plaisir de le rebâtir. Aussi se trouve-t-il à l'aise dans le dialogue qui, moins que toute autre composition, est assujetti à un ordre rigoureux. Mais ce n"est pas le dialogue de Platon, où la pensée voltige, aérienne et légère, avec un bruissement d'ailes. Ce sont des paradoxes dédaigneux et hautains, des dogmes tranchants, des intuitions soudaines, des anathèmes pareils à ceux des Pères de l'Église. Dans ses solitudes de Turin, de Cagliari et de Saint-Pétersbourg, il a eu des entretiens confidentiels avec Dieu. C'est un illuminé en même temps qu'un raisonneur. Il prend souvent le ton d'un prophète.

Et c'est par là qu'il est un poète. Il ne Test jamais tant que lorsqu'il cherche à nous terrifier. II n'a d'images que pour faire surgir devant nos yeux des épouvantes bibliques. Il subit l'attrait de l'horrible. Il décrit avec complaisance les sacrifices les plus hideux, les grands massacres humains, l'appareil sanglant de la justice. Il aime cette attitude de grand-prètre sombre, et il s'y complaît. Est-ce jeu d'esprit? est-ce enthousiasme? Les deux peut-être, et il est difficile de faire le départ entre l'humoriste et l'inspiré. 11 semble bien qu'il se moque un peu de nous lorsqu'il fait exprès, pour justifier un apiiorisme atroce, de nous citer comme autorité le roi du Dahomey. Dans le fameux portrait du bourreau, il se laisse aller à déclamer : mais le morceau sur la guerre est vraiment très beau, et notre littérature n'offre rien de semblable. Pour flageller l'humanité impie, il retrouve les versets de colère et de malédiction que Jéhovah courroucé soufflait aux voyants d'Israël.

Henri Potez.

Janvier 1901.

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