‹ Joseph de MaistreChapitre 27 sur 81 · X.XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X.XXVIII INTRODUCTION

rinlimidonl. Mais il a beau se défendre et protester qu'il ne veut pas toucher à la personnalité. Une fois au moins en sa vie, ù une heure extraordinaire, il a eu la claire et formidable vision de l'Inlini, et, à travers les symboles et les rites catholiques, atteint les plus profondes concejjlions d'un Spinoza ou d'un Fichle. Il dut paraître, à ceux même dont il s'est constitué le défenseur, pris d'un étrange vertige et comme saisi d'une fureur sacrée. Ncc mortale sonal. Il y a là de quoi effrayer, non seulement les chrétiens, mais encore les sinijjles spiritualisles. Ainsi toutes les unités dont il exige sévèrement le maintien, unité de famille, unité de patrie, unité de religion, vont enfin se fondre et mourir dans la grande unité divine.

Quand on a raconté la vie et montré la pensée de Joseph de Maistre, on Ta fait voir tout entier, ou peu s'en faut, et l'on ne peut exposer ses idées sans laisser au moins soupçonner le tour particulier de son esprit. Toutefois, il peut être intéressant de montrer, à côté du logicien vigoureux et subtil, le jtrestigieux écrivain. 11 apparaît, dans son temps, fort isolé et profondément original.

Sans doute, on Ta souvent remarqué, par certains côtés, il appartient au xviii" siècle, qu'il combat avec ses propres armes. Il a l'excessive logique de Rousseau, et parfois l'acre et froide ironie de Voltaire. Il y a, dans les Soirées, un fort joli morceau sur le roi Menu qui rappelle la seconde manière de Fontenelle. Il excelle à faire servir à sa cause un fait d'autant plus significatif, semble-t-il, qu'il est plus bizarre et plus inattendu : n'y a-t-il pas quelque chose de cela chez Montesquieu? Moins naturel que les écrivains du grand siècle, il va moins directement au but, et n'attrape pas tout de suite le fond des choses : il aime à circonvenir, à capter son lecteur, à se moquer de lui, à le terrifier, et môme, quelquefois, de parti pris il l'agace et l'irrite. Non point dans les Lettres intimes, où l'on chercherait vainement l'écrivain et où l'on ne trouve que l'homme, qui est simple et charmant, mais dans ses ouvrages, il songe visiblement à l'effet qu'il produira; il se regarde écrire, et jouit par avance de la mine effarée, scandalisée ou furieuse de son lecteur. Enfin ce défenseur des traditions a l'esprit fort peu traditionnel. 11

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fait fi de la Grèce et de son génie; il a en aversion « la chaleur putride de Sapho et l'enthousiasme soldé de Pindare ». Il prend avec Pascal, avec Bossuet, de surprenantes privautés, Mais il a une haine implacahlc contre le xviii" siècle, et c'est tout justement à cause de cette aversion qu'on s'est diverti à retrouver le xviii° siècle en lui, autant qu'on a pu. A l'incurable optimisme de ce temps, il répond par le péché originel, qu'il voit partout. Pour ne pas avoir l'air de donner dans la larmoyante sensiblerie qui sévit alors, il se fait de propos délibéré dur et inhumain. Il n'a point de goût pour la poésie régnante; il semble l'ignorer, en quoi il a grandement raison : il y perd bien peu de chose. Sa rhétorique, qui lui appartient en in"Oi)re, ne relève en presque rien de l'esprit classique qui avait depuis cent ans revêtu les idées neuves de formes non pas antiques, mais vieillottes, si je puis dire, et dont expiraient enfin les sourires flétris et les grâces surannées.

Il est encore moins du siècle qui commence. 11 y a bien chez lui, et par là il se rapprochait des grands esprits romantiques, un vague messianisme et comme un pressentiment d'aurore. Mais c'est le seul trait qui lui soit commun avec eux. S'il est catholique, ce n'est pas pour les mêmes raisons qu'eux. 11 n'a pas leurs inquiétudes mal définies. Le temps lui manque pour rêver et pour être mélancolique. Chateaubriand a ses heures de scepticisme et de désenchantement. Écoutez les lamentations sonores de René : « Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux; tu n'existes que pour le malheur, tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée ». Joseph de Maistre ne connaît rien de tel. Il est bien trop convaincu, trop dogmatique. 11 n'a jamais douté. Le romantisme était épris de la nature et du passé. Joseph de Maistre sans doute avait lu Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre, mais ils ne l'ont point engagé à regarder le monde extérieur. Au début des Soirées, on admire un long crépuscule septentrional : il est de Xavier. Joseph n'a pas le loisir de contempler la nature. L'univers spirituel l'attire davantage. Pareillement l'histoire n'est pas pour lui une source d'émotions, mais une collection de preuves et d'exemples. Du moyen âge il aime les lois, il ne regarde pas le décor. S'il oppose et préfère l'art chrétien à l'art païen, l'esthétique n'a rien à y voir, c'est pour des raisons morales.

11 est véritablement unique. 11 a un accent qui n'appartient qu'à lui. Quand il dit que « son style a une espèce de timbre

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qui le traliit toujours », il en donne fort bien le caractère. Si l'on compare Joseph de Maislre à Bossuet, combien on le trouvera différent du grand docteur! 11 a bien moins de sérénité. Au temps où Bossuet parle, la monarchie est glorieuse et indiscutée; la religion nationale est universellement reconnue. Le libertinage d'esprit vient surtout de la légèreté ou de la mode. Au lit de mort, on se réconcilie avec Dieu. Au temps de Joseph de Maistre, l'armée des incrédules est imposante et redoutable. Ils sont lésion. La mêlée gronde. Joseph de Maistre, installé dans le catholicisme comme dans une forteresse, défend vigoureusement ses positions. Il lutte, se débat, porte des coups violents. Aussi son œuvre est-elle singulièrement vivante. Nous le voyons aux prises avec ses adversaires : il les provoque, il les harcèle, il s'indigne, il s'irrite, il trépigne, il triomphe, il exulte. Pas un instant il n'est de sang froid.

L'impertinence est une de ses armes habituelles. Il l'avoue de bonne grâce. « Il faut de l'impertinence dans certains ouvrages, comme du poivre dans les ragoûts. » Ses écrits sont fort assaisonnés. 11 ne recule pas devant les personnalités. « On n'a rien fait contre les opinions, tant qu'on n'a pas attaciué les personnes. » Voici de quel ton il malmène Bacon : « Brute, plus brute que les brutes auxquelles tu demandes des arguments ». Lorsqu'il déclare: « L'insulte est le plus grand signe de l'erreur », il faut bien se garder de le croire sur parole. Un écrivain de grande race est souvent plus hardi dans son langage et plus insolent qu'un bourgeois. Condé écrit à Mazarin comme à son laquais : sur l'adresse, il le traite de faquin. Saint-Simon a un merveilleux répertoire d'outrages. Fénelon, quand il s'en mêle, pratique supérieurement l'impertinence. Au contraire les gens de médiocre état ont plus de poids, de modération, de timidité. Ils sont arrêtés par des préjugés. Les grands seigneurs sont au-dessus de la multitude, et se croient volontiers dispensés des usages qui n'obligent que le vulgaire. Un goujat injurie parce qu'il est mal élevé : un grand seigneur, parce qu'il dédaigne les scrupules qui retiennent les petites gens.

Les livres de Joseph de Maistre sont proprement des livres de polémique. Il s'adresse toujours à un adversaire, réel ou supposé; et, môme quand il affirme, il semble qu'il contredise. Aussi n'a-t-il point laissé de vastes ensembles, de superbes constructions logiques dont on puisse admirer la tranquille harmonie. 11 procède par coups d'éclat, par surprises, par éclairs. A ceux qui veulent comprendre d'un

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