‹ Joseph de MaistreChapitre 40 sur 81 · L'HOMME ENTRE L AUTORITÉ ET LA LIBERTÉ COMME ENTRE DEUX ABIMES · texte numérisé non relu

L'HOMME ENTRE L AUTORITÉ ET LA LIBERTÉ COMME ENTRE DEUX ABIMES

Maistre est partisan de Tautocratie, mais il reconnaît qu'elle entraine de graves inconvénients. 11 croit, plus loin, y trouver un remède dans l'intervention du Pape, qui peut déposer un souverain devenu insupportable.

Quoique la souveraineté n'ait pas d'intérêt plus grand et plus général que celui d'être juste, et quoique les cas où elle est tentée de ne l'clre pas, soient sans comparaison moins nombreux que les autres, cependant ils le sont malheureusement beaucoup; et le caractère particulier de certains souverains peut augmenter ces inconvénients, au point que, pour les trouver supportables, il n'y a guère d'autre moyen que de les comparer à ceux qui auraient lieu, si le souverain n'existait pas.

Il était donc impossible que les hommes ne fissent pas de temps en temps quelques efforts pour se mettre à l'abri des excès de cette énorme prérogative ; mais

1. Christus resurqens ex mortuis, jam non moritur. (Rom. VI, 9.)

sur ce point, Tunivers s'est partagé en deux systèmes d'une diversité tranchante.

La race audacieuse de Japhet n'a cessé *, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de graviter vers ce qu'on appelle la liberté, c'est-à-dire vers cet état où le gouvernant est aussi peu gouvernant, et le gouverné aussi peu gouverné qu'il est possible. Toujours en garde contre ses maîtres, tantôt l'Européen les a chassés, et tantôt il leur a opposé des lois. Il a tout tenté, il a épuisé toutes les formes imaginables de gouvernement, pour se passer de maîtres, ou pour restreindre leur puissance^

L'immense postérité de Sera et de Cham a pris une autre route. Depuis les temps primitifs jusqu'à ceux que nous voyons, toujours elle a dit à un homme : Faites tout ce que vous voudrez, et lorsque nous serons las, nous vous égorgerons.

Du reste, elle n'a jamais pu ni voulu comprendre ce que c'est qu'une république; elle n'entend rien à la balance des pouvoirs, à tous ces privilèges, à toutes ces lois fondamentales dont nous sommes si fiers. Chez elle l'homme le plus riche et le plus maître de ses actions, le possesseur d'une immense fortune mobilière, absolument libre de la transporter où il voudrait, sûr d'ailleurs d'une protection parfaite sur le sol européen, et voyant déjà arriver à lui le cordon ou le poignard, les préfère cependant au malheur de mourir d'ennui au milieu de nous.

Personne sans doute n'imaginera de conseiller à l'Europe le droit public, si court et si clair, de l'Asie et de l'Afrique; mais puisque le pouvoir chez elle est toujours craint, discuté, attaqué ou transporté; puisqu'il n'y a rien de si insupportable à notre orgueil que le gouvernement despotique, le plus grand pro-

i. Audax lapeli genus. (Horat. I. Od. III, 27.)

blême européen est donc de savoir : Comment on peut restreindre le pouvoir souverain sans le détruire.

On a bientôt dit : « Il faut des lois fondamentales, il faut une constitution. » Mais qui les établira, ces lois fondamentales, et qui les fera exécuter? le corps ou l'individu qui en aurait la force, serait souverain, puisqu'il serait plus fort que le souverain; de sorte que, par l'acte même de l'établissement, il le détrônerait. Si la loi constitutionnelle est une concession du souverain, la question recommence. Qui empêchera un de ses successeurs de la violer? Il faut que le droit de résistance soit attribué à un corps ou à un individu; autrement il ne peut être exercé que par la révolte, remède terrible, pire que tous les maux.

D'ailleurs, on ne voit pas que les nombreuses tentatives faites pour restreindre le pouvoir souverain aient jamais réussi d'une manière propre à donner l'envie de les imiter. L'Angleterre seule, favorisée par l'Océan qui l'entoure, et par un caractère national qui se prête à ces expériences, a pu faire quelque chose dans ce genre; mais sa constitution n'a point encore subi l'épreuve du temps; et déjà même cet édifice fameux qui nous fait lire dans le fronton, m.dclxxxviii, semble chanceler sur ses fondements encore humides. Les lois civiles et criminelles de cette nation ne sont point supérieures à celles des autres. Le droit de se taxer elle-même, acheté par des flots de sang, ne lui a valu que le privilège d'être la nation la plus imposée de l'univers. Un certain esprit soldatesque, qui est la gangrène de la liberté, menace assez visiblement la constitution anglaise; je passe volontiers sous silence d'autres symptômes. Ou'arrivera-t-il? je l'ignore; mais quand les choses tourneraient comme je le désire, un exemple isolé de l'histoire prouverait peu en faveur des monarchies constitutionnelles, d'autant

que l'expénence universelle est contraire à cet exemple unique.

Une fi^raiule et puissante nation vient de faire sous nos yeux le [)lus <^rand efl'ort vers la liberté, qui ait jamais été lait dans le monde : qu'a-t-elle obtenu? Elle s'est couverte de ridicule et de honte pour mettre enfin sur le trône un £2;endarme corse à la place d'un roi français; et chez le peuple, la servitude, à la place de Tobéissanee. Elle est tombée ensuite dans l'abîme de l'humiliation; et n'ayant échappé à ranéantissement politique que par un miracle qu'elle n'avait pas droit d'attendre, elle s'amuse, sous le joug des étrangers, à lire sa charte qui ne fait honneur qu'à son roi, et sur laquelle d'ailleurs le temps n'a pu s'expliquer.

Le dogme calholi({ue, comme tout le monde sait, proscrit toule espèce de révolte sans distinction; et pour défendre ce dogme, nos docteurs disent d'assez bonnes raisons, philosophiques même, et politiques.

Le protestantisme, au contraire, partant de la souveraineté du peuple, dogme qu'il a transporté de la religion dans la politique, ne voit, dans le système de la non-résislance, que le dernier avilissement de l'homme. Le docteur Bealtie peut être cité comme un représentant de tout son parti. Il appelle le système catholique de la non-résistance une doctrine détestable. Il avance que l'homme, lorsqu'il s'agit de résister à la souveraineté, doit se déterminer par les sentiments intérieurs d'un certain instinct moral dont il a la conscience en lui-même^ et quon a tort de confondre avec la chaleur du sang et des esprits vitaux. Il reproche à son fameux compatriote, le docteur Barkeley, d'avoir méconnu cette puissance intérieure, et d'avoir cru que l'homme, en sa qualité d'être raisonnable, doit se laisser diriger par les préceptes d'une sage et impartiale raison.

DU PAPE 3o

J'admire fort ces belles maximes; mais elles ont le défaut de ne fournir aucune lumière à l'esprit pour se décider dans les occasions difficiles, où les théories sont absolument inutiles. Lorsqu'on a décidé (je l'accorde par supposition) qu'on a droit de résister à la puissance souveraine, et de la faire rentrer dans ses limites, on n'a rien fait encore, puisqu'il reste à savoir quand on peut exercer ce droit, et quels hommes ont celui de l'exercer.

Les plus ardents fauteurs du droit de résistance conviennent (et qui pourrait en douter?) qu'il ne saurait être justifié que par la tyrannie. ^lais qu'est-ce que la tyrannie? Un seul acte, s'il est atroce, peut-il porter ce nom? s'il en faut plus d'un, combien en faut-il, et de quel genre? Quel pouvoir dans l'étal a le droit de décider que le cas de résistance estarrivé'l si le tribunal préexiste, il était donc déjà portion de la souveraineté, et en agissant sur l'autre portion, il l'anéantit; s'il ne préexiste pas, par quel tribunal ce tribunal serait-il établi? Peut-on d'ailleurs exercer un droit, môme juste, même incontestable, sans mettre dans la balance les inconvénients qui peuvent en résulter? L'histoire n'a qu'un cri, pour nous apprendre que les révolutions commencées par les hommes les plus sages sont toujours terminées par les fous ; que les auteurs en sont toujours les victimes, et que les etïorts des peuples pour créer ou accroître leur liberté, finissent presque toujours par leur donner des fers. On ne voit qu'abîmes de tous côtés.

Mais, dirait-on, voulez-vous donc démuseler le tigre, et vous réduire à l'obéissance passive? Eh bieni voici ce que fera le roi : « Il prendra vos enfants pour conduire ses chariots; il s'en fera des gens de cheval et les fera conduire devant son char ; il en fera des officiers et des soldats ; il prendra les uns pour labourer

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ses champs et recueillir ses blés, et les autres pour lui fabriquer des armes. Il fera de vos filles des parfumeuses, des cuisinières et des boulangères à son usage; il prendra pour lui et les siens ce qu'il y a de meilleur dans vos champs, dans vos vignes et dans vos vergers, et se fera payer la dîme de vos blés et de vos raisins pour avoir de quoi récompenser ses eunuques et ses domestiques. 11 prendra vos serviteurs, vos servantes, vos jeunes gens les plus robustes et vos bêles de somme pour les faire travailler ensemble à son profit; il prendra aussi la dîme de vos troupeaux, et vous serez ses esclaves'. »

Je n'ai jamais dit que le pouvoir absolu n'entraîne de grands inconvénients sous quelque forme qu'il existe dans le monde. Je le reconnais au contraire expressément, et ne pense nullement à les atténuer; je dis seulement qu'on se trouve placé entre deux abîmes.

SLR LES GRECS

Toute la sympathie de Maistre va aux Romains. De là ce réquisitoire injuste, mais divertissant, contre les Grecs.

Je crois qu'on peut dire de la Grèce en général ce que l'un des j)lus graves historiens de l'antiquité a dit d'Athènes en particulier, « que sa gloire est grande à la vérité, mais cependant inférieure à ce que la renommée nous en raconte ».

Un autre historien, et si je ne me trompe, le premier de tous, a dit ce mot en parlant des Thermopyles : « Lieu célèbre par la mort plutôt que par la résistance des Lacédémoniens ». Ce mot extrêmement fin se rapporte à l'observation générale que j'ai faite.

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