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I. Reg. VIII, ii-n

La réputation militaire des Grecs proprement dits fut acquise surtout aux dépens des peuples d'Asie, que les premiers ont déprimés dans les écrits qu'ils nous ont laissés, au point de se déprimer eux-mêmes. En lisant le détail de ces grandes victoires qui ont tant exercé le pinceau des historiens grecs, on se rappelle involontairement cette fameuse exclamation de César sur le champ de bataille où le fils de Mithridate venait de succomber : — « O heureux Pompée! quels ennemis tu as eu à combattre! » Dès que la Grèce rencontra le génie de Rome, elle se mit à genoux pour ne plus se relever.

Les Grecs d'ailleurs célébraient les Grecs : aucune nation contemporaine n'eut l'occasion, les moyens, ni la volonté de les contredire ; mais lorsque les Romains prirent la plume, ils ne manquèrent pas de tourner en ridicule « ce que les Grecs menteurs osèrent dans l'histoire ».

Les Macédoniens seuls, parmi les familles grecques, purent s'honorer par une courte résistance à l'ascendant de Rome. C'était un peuple à part, un peuple monarchique ayant un dialecte à lui (que nulle muse n'a parlé), étranger à l'élégance, aux arts, au génie poétique des Grecs proprement dits, et qui finit par les soumettre, parce qu'il était fait autrement qu'eux. Ce peuple cependant céda comme les autres. Jamais il ne fut avantageux aux Grecs, en général, de se mesurer militairement avec les nations occidentales. Dans un moment oîi l'empire grec jeta un certain éclat et possédait au moins un grand homme, il en coûta cher cependant à l'empereur Justinien pour avoir pris la liberté de s'intituler Francique. Les Français, sous la conduite de Théodebert, vinrent en Italie lui demander compte de cette vaniteuse licence; et si la mort ne l'eût heureusement débarrassé de Théodebert, le véritable Franc serait probable-

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ment rentré en France avec le surnom légitime de Bi/znnlin.

Il faut ajouter que la gloire militaire des Grecs ne fut qu'un éclair. Iphicrntc, Chtibrins et Timolh'e ferment la liste de leurs grands cipilaines, ouverte par Miltiade. De la bataille de Marathon à celle de Leucade, on ne compte que cent quatorze ans. Ou'cst-ce qu'une telle nation comparée à ces Romains qui ne cessèrent de vaincre pendant mille ans, et qui possédèrent le monde connu? Ou'est-elle môme, si on la compare aux nations modernes qui ont gagné les batailles de Soissons et de Fontenoi, de Créci et de Waterloo, etc., et qui sont encore en possession de leurs noms et de leurs territoires sans avoir jamais cessé de grandir en forces, en lumières et en renommée?

Les lettres et les arts furent le triomphe de la Grèce. Dans l'un et dans l'autre genre, elle a découvert le beau; elle en a fixé les caractères : elle nous en a transmis des modèles qui ne nous ont guère laissé que le mérite de les imiter : il faut toujours faire comme elle sous peine de mal faire.

Dans la philosophie, les Grecs ont déployé d'assez grands talents; cependant ce ne sont plus les mêmes hommes, et il nest plus permis de les louer sans mesure. Leur véritable mérite dans ce genre est d'avoir été, s'il est permis de s'exprimer, les courtiers de la science entre l'Asie et l'Europe. Je ne dis pas que ce mérite ne soit grand; mais il n'a rien de commun avec le génie de l'invention, qui manqua totalement aux Grecs. Ils furent incontestablement le dernier peuple instruit; et comme Fa très bien dit Clément d'Alexandrie, « la philosophie ne parvint aux Grecs qu'après avoir fait le tour de l'univers ». Jamais ils n'ont su que ce qu'ils tenaient de leurs devanciers; mais avec leur style, leur grâce et l'art

de se faire valoir, ils ont occupé nos oreilles, pour employer un latinisme fort à propos.

Le docteur Long a remarqué « que l'astronomie ne doit rien aux académiciens et aux péripatéticiens ». C'est que ces deux sectes étaient exclusivement grecques, ou plutôt attiques; en sorte qu'elles ne s'étaient nullement approchées des sources orientales où l'on savait sans disputer sur rien, au lieu de disputer sans rien savoir, comme en Grèce.

La philosophie antique est directement opposée à celle des Grecs, qui n'était au fond qu'une dispute éternelle. La Grèce était la patrie du syllogisme et de la déraison. On y passait le temps à produire de faux raisonnements, tout en montrant comment il fallait raisonner.

Le même Père grec que je viens de citer, a dit encore avec beaucoup de vérité et de sagesse : « Le caractère des premiers philosophes n'était pas d'ergoter ou de douter comme ces philosophes grecs qui ne cessent d'argumenter et de disputer par une vanité vaine et stérile, qui ne s'occupent enfin que d'inutiles fadaises ».

C'est précisément ce que disait longtemps auparavant un philosophe indien : « Nous ne ressemblons point du tout aux philosophes grecs qui débitent de grands discours sur les petites choses; notre coutume à nous est d'annoncer les grandes choses en peu de mots, afin que tout le monde s'en souvienne ».

C'est en effet ainsi que se distingue le pays des dogmes de celui de l'argumentation. Tatien, dans son fameux discours aux Grecs, leur disait déjà, avec un certain mouvement d'impatience : « Finissez donc de nous donner des imitations pour des inventions ».

Lanzi, en Italie, et Gibbon, de l'aulre côté des Alpes, ont répété l'un et l'autre la même observation

sur le génie grec dont ils ont reconnu tout à la fois l'élégance et la stérilité.

Si quelque chose paraît appartenir en propre à la Grèce, c'est la musique ; cependant tout dans ce genre lui venait d'Orient. Strabon remarque que la cithare avait été nommée Vasialique, et que tous les instruments de musique portaient en Grèce des noms étrangers, tels que la nablie, \a sambuque, le barbilon, la viagade, etc.

Les boues d'Alexandrie môme se montrèrent plus favorables à la science que les terres classiques de Tempe et de la Céramique. On a remarqué avec raison que depuis la fondation de cette grande ville égyptienne, il n'est aucun des astronomes grecs qui n'y soit né ou qui n'y ait acquis ses connaissances et sa réputation. Tels sont Timocharis, Denys l'astronome, Eratosthène, le fameux Hipparque, Possidonius, Sosigène, Plolémée enfin, le dernier et le plus grand de tous.

La même observation a lieu à l'égard des mathématiciens. Euclide, Pappus, Diophante étaient d'Alexandrie; et celui qui paraît les avoir tous surpassés, Archimède, fut Italien.

Lisez Platon; vous ferez à chaque page une distinction bien frappante. Toutes les fois qu'il est Grec il ennuie, et souvent il impatiente. Il nest grand, sublime, pénétrant que lorsqu'il est théologien; c'està-dire lorsqu'il énonce des dogmes positifs et éternels séparés de toute chicane, et qui portent si clairement le cachet oriental que, pour le méconnaître, il faut n'avoir jamais entrevu l'Asie. Platon avait beaucoup lu et beaucoup voyagé : il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'était adressé aux véritables sources des véritables traditions. Il y avait en lui un sophiste et un théologien, ou, si l'on veut, un Grec et un Chaldéen. On n'entend pas ce philosophe, si on

ne le lit pas avec celte idée toujours présente à l'esprit.

Sénèque, dans sa CXIII^ épître, nous a donné un singulier échantillon de la philosophie grecque ; mais personne à mon avis ne Fa caractérisée avec tant de vérité et d'originalité que le philosophe chéri du xviii'' siècle. « Avant les Grecs, dit-il, il y avait des hommes bien plus savants qu'eux, mais qui fleurirent en silence, et qui sont demeurés inconnus, parce qu'ils

n'ont jamais été cornés et trompetés par les Grecs

Les hommes de cette nation réunissent invariablement la précipitation du jugement à la rage d'endoctriner : double défaut mortellement ennemi de la science et de la sagesse. Le prêtre égyptien eut grande raison de leur dire : Vous autres Grecs, vous nêles que des enfants. En effet, ils ignoraient et V antiquité de la science, et la science de l antiquité ; et leur philosophie porte les deux caractères essentiels de l'enfance : elle jase beaucoup, et n'engendre point. » Il serait difficile de mieux dire.

Si l'on excepte Lacédémone qui fut un très beau point dans un point du globe, on trouve les Grecs dans la politique, tels qu'ils étaient dans la philosophie, jamais d'accord avec les autres, ni avec euxmêmes. Athènes, qui était pour ainsi dire le cœur de la Grèce et qui exerçait sur elle une véritable magistrature, donne dans ce genre un spectacle unique. On ne conçoit rien à ces Athéniens légers comme des enfants et féroces comme des hommes : espèces de moutons enragés, toujours menés par la nature, et toujours par nature dévorant leurs bergers. On sait de reste que tout gouvernement suppose des abus; que dans les démocraties surtout, et surtout dans les démocraties antiques, il faut s'attendre à quelque excès de la démence populaire : mais qu'une république n'ait pu pardonner à un seul de ses grands

hommes; qu'ils aient été conduits, à force d'injustices, de persécutions, d'assassinats juridiques, à ne se croire en sûreté quà mesure quils étaient éloignée de ses murs; qu'elle ait pu emprisonner, amender, accuser, dépouiller, bannir, mettre ou condamner à mort Miltiade, 7'fiémlslocle, Aristide, Cimon, 7'imothée, Phocion et Socrnte : c'est ce qu'on n'a jamais pu voir qu'à Athènes.

Voltaire a beau s'écrier « que les Athéniens étaient un peuple aimable »; Bacon ne manquerait pas de dire encore, « comme un enfant ». Mais qu'y auraitil donc de plus terrible qu'un enfmit robuste, fût-il même très aimable?

On a tant parlé des orateurs d'Athènes, qu'il est devenu presque ridicule d'en parler encore. La tribune d'Athènes eût été la honte de l'espèce humaine si Phocion et ses pareils, en y montant quelquefois avant de boire la clique ou de partir pour l'exil, n'avaient pas fait un peu d'équilibre à tant de loquacité, d'extravagance et de cruauté.

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