‹ Joseph de MaistreChapitre 43 sur 81 · APOTHÉOSE DE L'ÉGLISE ROMAINE · texte numérisé non relu

APOTHÉOSE DE L'ÉGLISE ROMAINE

Nous donnons ici la conclusion subtile et grandiose qui termine le Pape. Joseph de Maistre amène son lecteur au vestibule de Saint-Pierre de Home.

« 0 sainte Eglise romaine! » s'écriait jadis le grand Évéque de Meaux, devant des hommes qui Tentendirent sans l'écouter; « ô sainte Église de Rome! si je t'oublie, puissé-je m'oublier moi-même! que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma bouche! »

« 0 sainte Église romaine ! » s'écriait à son tour Fénelon, dans ce mémorable mandement où il se recommandait au respect de tous les siècles, en souscrivant humblement à la condamnation de son livre; « ô sainte Église de Rome! si je t'oublie, puissé-je m'oublier moi-même! que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma bouche! »

Les mômes expressions tirées de TÉcriLure sainte se présentaient à ces deux génies supérieurs, pour exprimer leur foi et leur soumission à la grande Église. C'est à nous, heureux enfants de celle Église, mère de toutes les autres, qu'il appartient aujourd'hui de répéter les paroles de ces deux hommes fameux, et de professer hautement une croyance que les plus grands malheurs ont dû nous rendre encore plus chère.

Qui pourrait aujourd'hui n'être pas ravi du spectacle superbe que la Providence donne aux hommes, et de tout ce qu'elle promet encore à l'œil d'un véritable observateur?

0 sainte Église de Rome! tant que la parole me

sera conservée, je l'emploierai pour te célébrer. Je le salue, mère immortelle de la science et de la sainteté 1 SALVE, MAGNA PARENS I Gcst loi qui répandis la lumière usqu'aux extrémités de la terre, partout où les aveugles souverainetés n'arrêtèrent pas ton influence, et souvent même en dépit d'elles. C'est toi qui fis cesser es sacrifices humains, les coutumes barbares ou nfàmes, les préjugés funestes, la nuit de l'ignorance; et partout où tes envoyés ne purent pénétrer, 1 manque quelque chose à la civilisation. Les grands lommes t'appartiennent. Magna virumI Tes doctrines purifient la science de ce venin d'orgueil et d'indépendance, qui la rend toujours dangereuse et souvent funeste. Les Pontifes seront bientôt universellement proclamés agents suprêmes de la civilisation, créateurs de la monarchie et de l'unité européennes, conservateurs de la science et des arts, fondateurs, protecteurs-nés de la liberté civile, destructeurs de l'esclavage, ennemis du despotisme, infatigables soutiens de la souveraineté, bienfaiteurs du genre humain. Si quelquefois ils ont prouvé qu'ils étaient des hommes : si quid illis uumanitus acciderit, ces moments furent courts : Un vaisseau qui fend les eaux laisse moins de traces de son passage, et nul trône de l'univers ne porta jamais autant de sagesse, de science et de vertu. Au milieu de tous les bouleversements imaginables, Dieu a constamment veillé sur toi, ô VILLE éternelle I Tout cc qui pouvait t'anéantir s'est réuni contre toi, et tu es debout; et comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité. La puissance romaine avait fait de toi la citadelle du paganisme qui semblait invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le

Pamuéon'. Le temple de tous les dieux s'éleva dans les murs, et seul de tous ces grands monuments, il subsiste clans toute son intégrité. Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, touirenlliousiasme, et si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens, se déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés de rarchitocture semblaient demander grâce pour ces étonnantes constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs; pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie, il fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les sièges. Mais rien ne put résister à la proscription générale. Le Panthéon seul fut préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare quil ignore par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut conservé jusqu'au moment où, dans les premières années du vii° siècle, un Souverain Pontife le consacra a tous LES SAINTS. Ah! sans doute il l'ignorait : mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme; et le temple qui, dans cette capitale, concentrait toutes les forces de l'idolâtrie, devait réunir toutes les lumières de la foi. Tous les saints à la place de TOUS LES dieux! quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses! C'est dans le Pantuéun que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est exclusif et incommunicable; cependant il y a plusieurs DIEUX dans le ciel et sur la terre. Il y a des intelligences, des natures meilleures^ des hommes divinisés. Les dieux du christianisme sont les saints. Autour de Dieu se rassemblent tous les dieux, pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés.

O spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler!

Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il est le premier partout, et tous les saints n'entrent qu'à sa suite. Le Dieu de l'iniquité, Plutus, cède la place au plus grand des Thaumaturges, à Ihumble François dont l'ascendant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Au lieu du fabuleux conquérant de l'Inde, voyez le miraculeux Xavier qui la conquit réellement. Pour se faire suivre par des millions d'hommes, il n'appela point à son aide l'ivresse et la licence, il ne s'entoura point de bacchantes impures : il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la pénitence, le martyre des sens. Jeax de Dieu, Jean de Matra, Vincent de Paul (que toute langue, que tout âge les bénissent!) recevront l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide Mars, de la vindicative Ju.ngx. La Vierge immaculée, la plus excellente de toutes les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté; la première de la nature humaine, qui prononça le nom de salut; celle dont V Éternel bénit les entrailles en soufflant son esprit en elle, et lui donnant un fils qui est le miracle de Vunivers, celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur, qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle, et que tous les, siècles proclameront heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de Vénus pandémique. Je vois le Christ entrer dans le Panthéon, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. A son aspect, tous ces dieux-hommes disparaissent devant l'HoMME-DiEU. Il sanctifie le Panthéon par sa présence, et l'inonde de sa majesté. C'en est fait : toutes les

Acrlus ont pris la place de tous les vices. L'erreur aux cent lOlcs a lui devant l'indivisible Vérité : Dieu règne dans le Panthéon, comme il règne dans le ciel, au milieu de tous les saints.

(Juinze siècles avaient passé sur la ville sainte, lorsque le génie chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon dans les airs ', pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l'unité calholique, le chefd'œuvre de l'art humain, et la plus belle demeure terrestre de celui qui a bien voulu demeurer avec nous, PLEIN d'amour et de vérité.

I. Allusion au fameu.x mol de Michel-Ange : Je le mettrai en l'air.

FRAGMENT D UNE LETTRE AU ROI DE SARDAIGNE APRÈS LA BATAILLE D'AUSTERLITZ

(Commencée à la fin de décembre ISOo, achevée le 31 janvier 1806.)

Buonaparte avait une extrême envie de s'aboucher aussi avec l'empereur Alexandre déjà avant la bataille; il lui avait fait des avances que j'aurai l'honneur de faire connaître à Votre Majesté par une communication à part, car je crains que la multitude des objets ne jette de l'embarras dans ma narration.

Après le combat, son aide de camp Savary, qui avait été porteur des premières paroles, retourna auprès de l'empereur pour lui demander une entrevue. L'empereur ne jugea point à propos d'accepter la proposition ; il dit à Savary qu'il envoyait le prince Pierre de Dolgorouky, auquel le chef de la nation française pourrait parler comme à l'empereur luimême. Buonaparte reçut le prince en plein champ et environné de sa garde; au moment où le Russe

1. Lettres et fragments publiés avec l'autorisation de M. Calmann-Lévy {Correspondance diplomatique [1811-1817], 2 vol., et Mémoires politiques et correspondance diplomatique, 1 vol., publiés par M. Albert Blanc) et de iM. Vitte (Édition définitive).

approcha, Napoléon fit un signe impératif, s'il n'était pas impérial, qui fit écarter sa garde. On entra en conversation. Le prince lui dit que son maître ne pouvait concevoir quel pourrait être l'objet de l'entrevue proposée. « C'est la paix », dit Buonaparte ; « je ne conçois pas pourquoi votre maître ne veut pas s'entendre avec moi, je ne demande qu'à le voir et à lui présenter une feuille blanche signée : Napoléon^ sur laquelle il écrira lui-même les conditions de la paix. >)

A ces beaux discours, il se mêla cependant quelques grains de jactance; il dit que ce serait peut-être au vainqueur à dicter des lois, mais que cependant, etc. Le prince Dolgorouky répliqua que les intentions de Sa Majesté Impériale étant connues, elle ne voyait pas la nécessité d'une entrevue. Quelques personnes ont vu dans ces démarches de Buonaparte un piège tendu à l'empereur de Russie pour l'engager dans quelque démarche précipitée et se donner au moins le plaisir de faire écrire dans les gazettes françaises que l'empereur de Russie s'était rendu chez celui des Français. Je crois bien que l'intention de Buonaparte était de tirer parti de l'entrevue, si elle avait été accordée : rien de plus naturel; mais je crois aussi qu'il eût été moins difficile qu'on ne le croit sur les conditions qu'on aurait pu proposer.... Je ne doute pas un moment qu'il ne se fût rendu lui-même chez l'empereur de Russie ou qu'il n'eût fait volontiers la moitié du chemin. Cette représentation entrait dans ses vues, et sûrement il n'aurait pas été fâché d'en finir d'une manière sûre et honorable. Mais enfin l'empereur n'a pas voulu de cette conversation, ni faire dans cette circonstance d'autre proposition. Il est, au reste, le prince le plus fait pour adresser la parole à l'heureux usurpateur. Il n'y a entre eux aucune aigreur de caractère, de circonstance ou de

nation. La puissance d'Alexandre, ses A'ertus personnelles et la loyauté de sa conduite font une grande impression sur l'esprit des Français et en particulier sur celui de Buonaparte, qui affecte môme à son égard des procédés chevaleresques. Savary dit à l'empereur, après la bataille, les choses les plus délicates, entre autres que les Français ne lavaient jamais perdu de vue sur le champ de bataille^ quil avait changé deux fois de cheval^ et quà tel moment et à tel endroit il montait un cheval bai. (Vrai ou faux, on ne peut rien dire de plus agréable.) L'empereur, ayant trouve le soir sur son chemin sept officiers français qu'on menait prisonniers, leur rendit sur-le-champ la liberté, et Buonaparte, piqué d'honneur, a renvoyé tous les prisonniers. Le fait est sûr quant aux officiers, mais je ne puis assurer si la courtoisie s'est étendue, comme on l'assure, jusqu'aux soldats.

Joseph de Maistre écrivit quelques jours plus tard : « Tout s'est borné aux chevaliers-gardes ».

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