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UN DEBRIS DE LA COUR DE CATHERINE II. STROGONOFF

Au roi de Sardaigne.

31 octobre/12 novembre 1811.

Sire,

Le 27 septembre/9 octobre la cour de Catherine II a pris fin par la mort du comte Alexandre Strogonoff, grand chambellan, cordon bleu, président de l'assemblée des beaux-arts, etc., etc., mort à l'âge de soixantedix-sept ans après une courte maladie. Il laisse à peu près 600 000 roubles de rente et 3 millions de dettes, des tableaux, des médailles, des curiosités de toute espèce, un mobilier inappréciable. Outre les invitations extraordinaires, il avait chaque dimanche

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quarante ou cinquante personnes à table. Catherine II disait au comte de Falkenstein, en lui présentant le comte Strogonoff : Monsieur le comte, je vous présente le comte de Strogonoff, qui fait depuis quarante ans tout ce qu'il peut pour se ruiner sans pouvoir xj réussir. A la fin cependant il commençait à réussir, et il laisse beaucoup d'embarras à son fds unique, d'abord sénateur, puis adjoint du ministre de l'intérieur, puis capitaine de cosaques, puis colonel des grenadiers du corps, puis aide de camp général de Sa Majesté Impériale, et tout cela avant trente-six ans. Je supplie très humblement Votre Majesté de se représenter un président ou un avocat général se montrant tout à coup à elle en uniforme de hussard, le sabre au poing; ici personne n'est surpris de ce spectacle, et si l'Église était de bonne compagnie ils se feraient évoques pour se distraire.

J'étais reçu de la manière la plus aimable chez le comte Strogonoff. Depuis que je suis ici, sire, jamais il ne me vit entrer chez lui sans une exclamation d'amitié : Ahf mon cher ami! et il m'embrassait de tout son cœur. Catherine, qui le connaissait, l'avait admis dans sa société la plus intime; mais elle savait bien qu'il y a loin d'un homme aimable et même d'un homme aimé à un homme d'Etat : jamais elle ne lui permit de mettre le pied dans les affaires. Vers le milieu du siècle dernier il avait vécu longtemps à Paris où il avait fait une grande figure; il y vécut beaucoup dans la société des philosophes dont il faisait de fort bons contes. Sa femme, séparée de lui depuis longtemps, vivait et vit encore sans le moindre voile avec un autre homme à qui elle a donné des enfants ; et lui, de son côté, menait la vie la plus libre.

Il était grand protecteur des arts et des jeunes gens qui s'y consacraient, mais avec un grand fanatisme russe pour les talents nationaux, du moins fanatisme

extérieur; car, dans le fond, je crois qu'il savait fort bien à quoi s'en tenir. Son tic, sa passion, l'objet principal de ses pensées habituelles était l'église cathédrale de Notre-Dame de Cazan, qu'on élevait ici à grands frais depuis dix ans, au lieu d'une bicoque bâtie par Pierre I" et dont tout village un peu huppé du Piémont aurait eu honte. L'empereur actuel est le Salomon de ce temple, mais le David fut Paul I". Lorsqu'on lui demanda son goût et ses ordres, il répondit, à ce qu'on m'a assuré : Je veux un peu de Saint-Pierre et un peu de Sainte-Marie- Majeure de Borne. Il serait difficile d'avoir plus de goût. On lui présenta je ne sais combien de plans, et même il en signa un que je connais; mais l'intrigue s'en mêla : le comte de StrogonofT se mit en avant avec un jeune architecte nommé Varanikin, qui était attaché à sa personne et qui passe publiquement pour être son fils. 11 écarta, je ne sais comment, tous les plans étrangers, et Varanikin fut chargé de l'ouvrage sous la direction de son protecteur, quoiqu'il n'eût jamais bâti une maison. Quel homme, et même quel fou, oserait parmi nous débuter par une basilique? Ici encore cela n'étonne point : le Russe entreprend tout et ne s'embarrasse de rien. Le plan ayant été arrêté, et l'exécution commencée, Alexandre, par respect pour la mémoire de son père, n'a voulu entendre à aucune objection, et l'ouvrage a été achevé. Le comte de Strogonoff y mettait un impegno inouï : il appelait cet ouvrage mon église, et en effet elle était bien à lui. Un jour qu'il avait l'honneur d'avoir l'Empereur à table chez lui, il lui dit dans un moment d'enthousiasme : « Enfin, sire, nous n'avons plus besoin de talents étrangers; nous les possédons tous ». L'Empereur répondit : Cela étant, donnez-moi du vin de Madère, et il présenta son verre. Ce prince se moque le plus sincèrement de toutes ces sottises nationales,

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et c'est peut-être un mal qu'il ne soit pas assez Russe.

L'église, au reste, est un assemblage de solécismes contre rarchiLeclure, et d'ailleurs elle est de beaucoup trop petite pour une capitale telle que Saint- Pétersbourg; mais elle frappe parla beauté des matériaux qui n'ont rien d'égal et par quelques détails qui font honneur au talent russe.

Le jour que le pauvre comte de Strogonolï attendait depuis dix ans arriva enfin le 15/27 du mois de septembre dernier; une pompeuse dédicace rassembla un monde intini; la cour y vint : le comte de Strogonotï" présenta les clefs à l'Empereur, qui lui remit le diplôme de conseiller privé actuel de la première classe. C'est le plus haut grade dans le civil, égal à celui des maréchaux, et très rare; ordinairement, le chancelier seul en est revêtu. Alors il y en eut trois : le comte de Romanzolî, le prince Alexis Kurakin, à Paris, et le comte de Strogonoff; mais ce dernier devait peu durer. Trois ou quatre jours après la cérémonie, une colique d'entrailles vint se joindre à une hernie qui le tourmentait habituellement, et d'abord on craignit pour sa vie. 11 n'avait point de chambre à coucher dans son vaste hôtel, ni même de lit fixe; il couchait à la manière des anciens Russes, sur un divan ou sur un petit lit de camp qu'il faisait dresser ici et là, suivant sa fantaisie. De la chambre où il s'était d'abord couché dans sa dernière maladie, il se fit transporter dans une chaise à roulettes jusque dans sa galerie de tableaux, attenante à sa bibliothèque : c'est une pièce immense magnifiquement décorée, et où il recevait habituellement; en arrivant, il alla visiter un tableau qu'un de ses jeunes gens copiait, et il en dit son avis. La conversation était toujours la même. 11 se faisait lire diverses choses, un jour entre autres le Voyage dWnncharsis. Le 26 octobre/8 novembre il pria le gouverneur de son fils.

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qui est Français, et un de ses amis nommé Moravieff de lui chanter quelque chose : ils s'approchèrent d'un clavecin et chantèrent une romance à deux voix ; ils ne furent pas peu surpris de s'entendre applaudir par le malade, qui battait des mains comme en pleine santé. Peu de moments après, il appela M. Moravieff et lui serra la main en lui disant : Ne' gio7'ni tuoi felici ricordali di me. Puis il dit à son secrétaire de confiance : Ne me quittez pas, car demain est un grand jour pour moi et il faut que vous soyez toujours prêt pour envoyer chercher les prêtres au moment où je vous le dirai. De grand matin, le 27, il les envoya chercher : ils arrivèrent; il se mit sur son séant et lut lui-même toutes les prières des mourants, il reçut les sacrements, il fit appeler son fils et sa belle-fille, les bénit, les embrassa tendrement et les congédia expressément, voulant être dès ce moment tout à lui-même. A une heure après midi il passa tranquillement. Cette mort a paru superbe, et peu s'en faut qu'on n'ait canonisé le saint homme. M"* de Narischkin, sa nièce, femme du grand maître des cérémonies, me disait avec un sang-froid admirable : Ah. ^ quelle mort, monsieur le comte/ On peut bien dire qu'il est mort comme il a vécu. Votre Majesté remarquera qu'à son âge il entretenait encore une petite fille allemande que tout le monde connaît. Voilà encore, sire, comment sont faits les Russes : ils croient que le geste d'un pope etface les péchés comme le savon efface les souillures matérielles, par une opération purement mécanique, qu'en tout cela le linge sale est purement passif et qu'il suffit de laisser faire : il n'y a de viril chez le Russe que la baïonnette, tout le reste est enfant.

Les funérailles du comte de Strogonoff ont coûté 50 000 roubles; il est demeuré exposé pendant six jours dans une chapelle ardente qu'on avait dressée

au milieu de son grand salon à manger, où il m'avait dit tant de folies; presque tous les jours je me suis rendu à l'office qu'on célébrait soir et matin devant le corps. Je devais celle allenlion à la manière dont je suis Irailé dans celle maison.

La coutume est, dans ce pays, que le jour des funérailles on se rende chez le mort et on l'accompagne jusqu'au lieu de la sépulture; on suit généralement en voilure; la grande politesse est de suivre à pied et chapeau bas, mais les parents seuls et les amis particuliers s'imposent cette corvée. Les plus proches parents et les fils, s'il y en a, sont à la tête de ce triste cortège. De l'hôtel Strogonotî au couvent de Newsky, où sont les sépultures de la noblesse, il y a trois ou quatre werstes; c'est une promenade d'une heure et demie au pas de procession, le long de la grande perspective de Newsky. Quoique le temps fût assez mauvais, il y avait certainement plus de cinquante personnes à pied : j'étais du nombre et je ne pouvais pas m'en dispenser, car lorsque je me présentai, le soir de la mort, chez la princesse Gallitzin- Waldemar, belle-mère du fils chez qui il s'était retiré avec sa femme, croyant laisser seulement là mon billet d'étiquette, je fus reçu à mon grand élonnemenl, et le comte Grégoire OrlofT, qui était chargé de toutes les cérémonies comme proche parent, me dit que j'étais excepté à la porte, n étant point considéré comme étranger; ce qui est une grande déclaration russe, sire, car malgré l'hospitalité dont Votre Majesté entend parler (et qui est réellement grande) le Russe a cependant toujours une certaine crainte de l'étranger, et dans toutes les occasions où il est extrêmement triste il ne le reçoit plus.

Contre la coutume générale, le service funèbre ne s'est point fait dans l'église de Newsky, mais dans celle de Cazan. Le comte l'avait demandé et l'Empe-

reur (qui est le pape) y a consenti ; la nouvelle église étant sur le chemin de l'autre, le convoi n'a point été détourné. Pendant le service, le mort est exposé à découvert et dans ses plus beaux habits sur une estrade élevée de plusieurs gradins. Quatre piliers portent au-dessus un magnifique poêle en velours cramoisi chargé d'ornements en or; car l'Eglise grecque n'emploie point la couleur lugubre dans les funérailles, et je me chargerais volontiers de justifier cette coutume. Après le service et avant que le corps soit couvert pour être emporté à la sépulture, les parents, à commencer par les plus proches, et ensuite les amis montent à l'estrade et vont baiser la main ou la poitrine du mort : ceci s'appelle prendre congés et c'est une cérémonie extrêmement touchante; après quoi on couvre le cercueil, et tout est dit. J'ai donc été avec un très petit nombre de personnes prendre congé du pauvre comte. Je ne crois pas que semblable chose soit jamais arrivée à un ministre étranger; le comte Litta a rendu le même devoir au mort, mais il est Russe, mari d'une Russe et grand-maître de la cour : c'est bien dilïérent. Ma règle, sur ce point, sire, est de ne jamais précéder l'opinion, mais de la suivre toujours. Je ne crois pas que jamais les obsèques d'un particulier aient été honorées par une telle foule ; toute l'immense perspective de Newsky était couverte de monde, et quelques personnes m'ont dit qu'il y en avait moins aux funérailles de Catherine II. Il était bon, populaire, et il faisait une grande dépense. En lui finit ce qu'on appelle la vieille cour et l'antique représentation russe. Son nom cependant n'appartient point aux anciennes souches, et il ne soutiendrait pas nos preuves ordinaires ; mais dans ce pays deux mots font tout : terres et grades; ajoutons de grandes alliances et l'usage magnifique d'une fortune immense : il n'y manquait rien.

L'Empereur et Tlmpératrice régnante sont venus, pendant lexposition, saluer le corps et assister aux prières, mais non pas ensemble. L'Empereur n'est venu qu'au moment même où le convoi allait partir; rimpératrice avait précédé de deux ou trois jours. Celte simple visite n'a rien d'extraordinaire ici, mais si je ne me trompe beaucoup, la famille espérait que l'Empereur accompagnerait le cercueil jusqu'à l'église de Cazan, en quoi elle s'est trompée. On peut avoir plus d'un avis sur ce point; mais, pour moi, je crois que l'Empereur a refusé cet honneur à un homme qui n'était que grand seigneur. Ses idées, qui me sont parfaitement connues, et ce qu'il a fait dans d'autres occasions ne me laissent presque aucun doute à cet égard.

On a débité depuis qu'au moment où le cercueil descendait l'escalier de l'hôtel Strogonoff, on avait vu une poule blanche qui s'était jetée sur le lit funèbre, et que cette poule était l'àmedu comte : qu'elle avait reparu ensuite au cimetière de Ncwsky, mais que tout à coup elle s'était changée en un grand et magnifique papillon qui avait môme voltigé beaucoup autour de ma tète, au point que j'avais été obligé de le chasser. On m'a demandé dans le monde si cela était vrai, en riant, comme Votre Majesté l'imagine assez, mais peut-être en croyant un peu, car il y a encore beaucoup de superstition dans ce pays. J'ai répondu que j'étais sûr de n'avoir point vu de poule, mais qu'à l'égard des papillons, je n'affirmais rien, à cause de l'extrême facihté de prendre une chose pour l'autre au milieu de tant de dames.

Ces détails appartenant aux mœurs et coutumes du pays où Votre Majesté m'a envoyé, et un peu aussi à la considération qu'on m'y accorde, je ne les ai pas crus au-dessous de Votre Majesté, puisque j'ai l'honneur de l'y représenter...

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