LES JÉSUITES ET LA MORALE RELÂCHÉE
Dans son livre de l'Éf/llse gallicane, très curieux, mais si injurieusemenl partial que nous n'en pouvons citer beaucoup de passages, Maistre défend les Jésuites contre les Jansénistes. Toutefois il ne peut retenir cet aveu.
On a toujours fait grand bruit de cette morale relâchée', mais il faut savoir que les opinions de ce genre, attribuées aux Jésuites, leur appartiennent bien moins en général qu'aux théologiens qui les avaient précédés, ou aux contemporains dont ils n'ont fait que suivre les traces. Le probabilisme, qu'on présente comme le père de toutes ces opinions relâchées, avait été enseigné avant les Jésuites par de grands théologiens de l'ordre de Saint-Dominique, tels que Barthélemi de Médina, Pierre Gonzalès, commentateur de saint Thomas, Bannes, fameux Espagnol, confesseur de sainte Thérèse ; et ce système n'eut pas d'ennemis plus décidés et plus habiles que Thyrse Gonzalès et Comitolo, l'un et l'autre Jésuites, et le premier même général de l'Ordre.
Encore quelques mots sur ce point, puisque j'en trouve l'occasion et que je les crois utiles.
Il n'existe pas de grand caraclère qui ne tende à quelque exagération. L'homme éminemment prudent sera quelquefois faible et quelquefois dissimulé. Le courage exalté touche à la témérité, etc. Telle est la loi de notre faible nature : il faut savoir la subir. Si quelquefois des qualités sublimes et d'un caractère opposé se trouvent réunies dans le même sujet en parfait équilibre, ce sont des prodiges qui viennent de temps en temps honorer l'humanité, sans donner, hélas! aucune espérance au grand nombre.
Les nations qui sont de grandes corporations, et les corporations qui sont de petites nations, répètent la même loi II est impossible qu'une société aussi nombreuse, aussi active, et d'un caractère aussi prononcé que celle des Jésuites, brûlant de foi, de zèle et de prosélytisme; ne travaillant, ne pensant, n'existant que pour faire des conquêtes à l'Eglise, pour s'emparer de tous les esprits, obtenir toutes les confiances, aplanir toutes les voies, écarter tous les obstacles; qui ne respirait qu'indulgence, et qui avait transporté dans ses bannières la devise apostolique TOUT A tous; il est impossible, dis-je, qu'un tel ordre n'ait pas produit de loin en loin quelques hommes (je le crois sans l'avoir vérifié) trop enclins à soumettre la morale rigide et inflexible de sa nature au souffle brûlant d'une charité ambitieuse, pour forcer la règle de se plier, jusqu'à un certain point, aux temps, aux lieux, aux caractères, et gagner ainsi des hommes à tout prix, ce qui n'est pas permis.
FENELON
Fénelon voyait ce que personne ne pouvait s'empêcher de voir : des peuples haletants sous le poids des impôts, des guerres interminables, l'ivresse de
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l'orgueil, le délire du pouvoir, les lois fondamentales de la monarchie mises sous les pieds de la licence presque couronnée; la race de YoUlère Vasthi, menée en triomphe au milieu d'un peuple ébahi, battant des mains pour le sang de ses maîtres; ignorant sa langue au point de ne pas savoir ce que c'est que le sang; et cette race enfin présentée à l'aréopage effaré qui la déclarait légitime, en frissonnant à l'aspect d'une apparition militaire.
Alors le zèle qui dévorait le grand archevêque savait à peine se contenir. ^Mourant de douleur, ne voyant plus de remède pour les contemporains, et courant au secours de la postérité, il ranimait les morts, il demandait à l'allégorie ses voiles, à la mythologie ses heureuses fictions ; il épuisait tous les artifices du talent pour instruire la souveraineté future, sans blesser celle qu'il aimait tendrement en pleurant sur elle. Quelquefois aussi il put dire comme l'ami de Job : Je suis plein de discours : il faut que je parle et que je respire un moment. Semblable à la vapeur brûlante emprisonnée dans l'airain , la colère de la vertu, bouillonnant dans ce cœur virginal, cherchait, pour se soulager, une issue dans l'oreille de l'amitié. C'est là qu'il déposait ce lamentable secret : // napas la moindre idée de ses devoirs; et s'il y a quelque chose de certain, c'est qu'il ne pouvait adresser ce mot qu'à celle qui le croyait parfaitement vrai. Rien n'empêchait donc Fénelon d'articuler un de ses gémissements auprès de cette femme célèbre, qui depuis... mais alors elle était son amie.
Cependant qu'est-il arrivé? Ce grand et aimable génie paie encore aujourd'hui les efforts qu'il fit, il y a plus d'un siècle, pour le bonheur des rois, encore plus que pour celui des peuples. L'oreille superbe de l'autorité redoute encore la pénétrante douceur des vérités prononcées par cette Minerve envoyée sous la
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figure de Mentor; cl peu s'en faut que dans les cours rY'nelon ne passe pour un républicain. C'est en vain qu'on pourrait s'en flatter, jamais on n'y saura distinguer la voix du respect qui gémit de celle de l'audace qui blasphème.
ou entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence.
(Postliume.)