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UN BAL A LA COUR DU TSAR

Saint-Pétersbourg, 5/17 janvier 1817.

Monsieur le comte,

Le premier jour de l'an (V. S.; 13, style vrai) a vu le retour de la fête ordinaire, bien connue de Votre Excelleuce. — Gala le matin et, le soir, bal masqué au grand Palais d'hiver et souper à l'Ermitage. Il faut avoir vu ce rassemblement pour s'en former une idée. Je le crois unique en Europe. Dans le fait, c'est une saturnale monarchique, et, sous ce point de vue, l'Empereur y attache une juste et sage importance. Tous les étals sont mêlés dans le palais du souverain : le paysan y vient coudoyer le prince; on approche les maîtres, on les voit, on les contemple; le peuple y prend un extrême plaisir, et il faudrait connaître peu l'Empereur pour n'être pas sûr qu'il prend plaisir à ce plaisir.

L'année dernière nos dames coururent des risques dans la foule : elles s'en sont souvenues cette année et ont demandé la permission d'attendre le souper dans les salons de l'Ermitage, ce qui n'a pas souffert la moindre difficulté. Il s'est mêlé aussi à cette résolution un peu d'étiquette. Plus d'une fois j'ai eu l'honneur de faire observer à Votre Excellence qu'ici le ministre étranger, s'il n'est pas protégé par quelque circonstance favorable et personnelle, a souvent besoin de philosophie. Les dames du corps diplomatique ont éprouvé depuis quelque temps un tel oubli et une telle inattention, que leur imagination et même celle de leurs maris pouvaient, sans être extrêmement coupables, y voir de lintention. D'ailleurs, monsieur le comte, je dois vous présenter une

observation qui pourrait bien vous avoir échappé malgré sa haute importance, tant vous êtes distrait par les affaires courantes, — c'est que les ambassadrices ont quelquefois des filles qui ne peuvent cependant être, dans les règles, totalement séparées de leurs mamans; d'où il arrive que, tout naturellement et en vertu de la filiation, elles participent jusqu'à un certain point aux honneurs maternels : il ne serait donc pas impossible que la femme d'un envoyé extraordinaire se trouvât debout, à côté de la fille d'un ambassadeur assise. — Ceci fait dresser les cheveux. Les dames traitent ce point de droit public avec une profondeur devant laquelle nous ne sommes que des enfants. Il serait superflu de dire à ^'otre Excellence que ces grandes questions n'intéressant point notre sexe, nous avons fait notre cour à l'ordinaire. Les filles de l'ambassadeur étaient fort bien debout, à quelque distance même de leur mère, assise comme de raison.

Un personnage qui m'a extrêmement amusé, c'est un négociant de Cachemire qui a transporté ici une pacotille immense de châles, à ce qu'on m'a dit; à force de pousser comme les autres, il était arrivé jusqu'à nous. Il faut se mettre, si l'on peut, dans l'esprit d'un Levantin qui voit un spectacle de cette espèce; il doit le prendre pour une fantasmagorie. II nous parlait comme si nous l'avions entendu ; lorsque Sa i\Iajesté l'Impératrice régnante arriva toute rayonnante de grâce et de diamants, et me fit l'honneur de m'adresser la parole; le Cachemirien, dans l'excès de son admiratien, continua à parler à haute voix en regardant la souveraine ; et je crois même, à son attitude et à la direction de ses regards, qu'il lui adressait la parole. Qu est-ce quil dit? me dit Sa Majesté l'Impératrice. Madame^ je suis très sûr de ce qu'il dit^ mais je ne pourrais traduire. Je ne sais ce que j'aurais

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donné pour être un instant dans la tête de cet homme. Un autre personnage bien différent qui se trouvait à ce bal, c'était le fameux Czerny Georges (George le Maudit), chef servien qui a tant fait parler de lui ; il a tué son père, et ce fut après ce crime exécrable que sa mèreThonora del'épithète de maudit ; depuis, pour la mériter davantage, il a tué son frère et l'a pendu même de ses propres mains, à ce que je tiens de bonne source; cet homme était pour moi un étrange spectacle. Je me disais que c'est le fumier musulman qui produit ces plantes étrangères à l'Europe.

L'illumination de la salle de l'Ermitage est une chose nouvelle inventée par un Italien et que Votre Excellence ne connaît pas : l'œil n'aperçoit aucune lumière, toutes sont placées derrière des pilastres et des ornements formés par des tubes de verre qui se touchent tous; ces tubes sont travaillés intérieurement en spirales, de manière que la lumière en les traversant donne à l'œil l'idée d'un feu toujours ascendant; je ne comprends pas trop le comment de cette décoration, qui est magnifique. Il y avait à peu près soixante personnes à la table des minisires. L'empereur en a fait le tour comme à l'ordinaire; il a bien voulu adresser des paroles pleines de bonté à mon fils, en le touchant par derrière; et lorsqu'il a passé devant nous, se retirant, il a daigné me répéter : Aoiis sommes très fâchés de voir partir le jeune homme. Ma femme a eu sa part de la courtoisie souveraine, et non sans admirer beaucoup l'empereur de Russie suivant invariablement le système de cacher entièrement le souverain dans ces sortes de fêtes. Il a le ton, l'aisance et les formules ordinaires de la bonne société ; ?7 a l'honneur d'être présenté à une dame; il prie qu'on veuille bien l'excuser) il dit : Voulez-vous bien permettre, aussi bien qu'un autre. Avec les dames surtout, il n'est que gentilhomme. Au fond, il

a raison, car il est bien genlilhoinme, ce qui n'est pas tout à fait aussi aisé (iiron pourrait le croire : la puissance d'ailleurs a toujours bonne grâce.

A la lueur de mille flambeaux, j'ai fait une revue de ces tableaux que j'ai tant vus et tant admirés aux rayons du soleil; j'ai pris congé surtout d'un pope de Cnrlo Mura I t(t, auquA ] ai demandé cent fois sa bénédiction depuis que je suis ici, sans avoir jamais pu comprendre pourquoi il s'obslinait à ne pas étendre la main. Enfin, monsieur le comte, j'ai mis le pied hors de la rotonde à minuit, en disant avec un serrement de cœur assez vif : C'est pour la dernière fois. L'homme est toujours attristé par ce mot : c'est un enfantillage dont on ne sait pas se défendre.

Après la cour, les plus belles fêtes ont lieu chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui tient ici un état digne de sa fortune et de la puissance qu'il représente. Chaque mardi, il y a un bal chez lui, où tout ce qui est invitable est invité. Parmi nous, le souper n'est pas d'étiquette dans ces sortes d'assemblées; ici il en est autrement : un bal de cent billets suppose un souper de cent couverts. Ce luxe, invariable pour toute assemblée du soir, augmente infiniment les frais de toute maison quelconque, depuis le marchand jusqu'à l'ambassadeur. Une fois par semaine encore milord Catheart a chez lui une assemblée beaucoup moins nombreuse, mais plus agréable; elle se borne à peu près au corps diplomatique et l'on y fait de la musique; les dames et les demoiselles de cette classe qui ont ce talent en font les frais.

M. l'ambassadeur de France a pris une marche tout opposée ; nous n'avons point vu encore de fêtes chez lui. On ne manque pas de l'en blâmer; cependant il me semble qu'il a de fort bonnes raisons pour agir : il est en deuil. — D'ailleurs il ne comprend pas ce pays, du moins je le crains.

DE L'EGLISE GALLICANE

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