Probus invidct nemini. In Tim
lérat au supplice, gardons-nous, comme vous le disiez tout à l'heure, monsieur le comte, d'être moins équitables envers Dieu qu'envers les hommes. Tout esprit droit est convaincu par intuition que le mal ne saurait venir d'un être tout-puissant. Ce fut ce sentiment infaillible qui enseigna jadis au bon sens romain de réunir, comme par un lien nécessaire, les deux titres augustes de très bon et de très grand. Cette magnifique expression, quoique née dans le sein du paganisme, a paru si juste, qu'elle a passé dans votre langue religieuse, si délicate et si exclusive. Je vous dirai même en passant qu'il m'est arrivé plus d'une fois de songer que l'inscription antique lovi oi'TIMO MAxiMO pourrait se placer tout entière sur le fronton de vos temples latins; car qu'est-ce que lov-i, sinon
lOV-AU?
Le comte. — Vous sentez bien que je n'ai pas envie de disputer sur tout ce que vous venez de dire. Sans doute, le mal physique n'a pu entrer dans Vunivers que jjar la faute des créatures libres; il ne peut y cire que comme remède ou expiation, et par conséquent, il ne peut avoir Dieu pour auteur direct ; ce sont des dogmes incontestables pour nous. Maintenantje reviens à vous, monsieur le chevalier. Vous conveniez tout à l'heure qu'on chicanait mal à propos la Providence sur la distribution des biens et des maux, mais que le scandale roule surtout sur l'impunité des scélérats. Je doute cependant que vous puissiez renoncer à la première objection sans abandonner la seconde; car s'il n'y a point d'injustice dans la distribution des maux, sur quoi fonderez-vous les plaintes de la vertu? Le monde n'étant gouverné que par des lois générales, vous n'avez pas, je crois, la prétention que, si les fondements de la terrasse où nous parlons étaient mis subitement en l'air par quelque éboulement souterrain. Dieu fût obligé de suspendre en notre faveur
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les lois de la gravité, parce que celte terrasse porte dans ce moment trois hommes qui n'ont jamais tué ni volé ; nous tomberions certainement, et nous serions écrasés. Il en serait de môme si nous avions été membres de la loge des illuminés de Bavière, ou du comité du salut public. Voudriez-vous lorsqu'il grêle que le champ du juste fût épargné? voilà donc un miracle. Mais si, par hasard, ce juste venait à commettre un crime après la récolte, il faudrait encore qu'elle pourrît dans ses greniers : voilà un autre miracle. De sorte que chaque instant exigeant un miracle, le miracle deviendrait l'état ordinaire du monde ; c'est-à-dire qu'il ne pourrait plus y avoir de miracle; que l'exception serait la règle, et le désordre l'ordre. Exposer de pareilles idées, c'est les réfuter suffisamment.
Ce qui nous trompe encore assez souvent sur ce point, c'est que nous ne pouvons nous empêcher de prêter à Dieu, sans nous en apercevoir, les idées que nous avons sur la dignité et l'importance des personnes. Par rapport à nous, ces idées sont très justes, puisque nous sommes tous soumis à l'ordre établi dans la société ; mais lorsque nous les transportons dans l'ordre général, nous ressemblons à cette reine qui disait : Quand il s'agit de damner les gens de notre espèce, crogez que Dieu g pense plus d'une fois. Elisabeth de France monte sur l'échafaud : Robespierre y monte un instant après. L'ange et le monstre s'étaient soumis en entrant dans le monde à toutes les lois générales qui le régissent. Aucune expression ne saurait caractériser le crime des scélérats qui firent couler le sang le plus pur comme le plus auguste de l'univers; cependant, par rapport à l'ordre général, il n'y a point d'injustice; c'est toujours un malheur attaché à la condition de l'homme, et rien de plus. Tout homme, en qualité d'homme, est sujet à tous les
LES SOIREES DE SAINT-rETERSBOURG Ho
malheurs de V humanité : la loi est générale ; donc elle n'est pas injuste. Prétendre que la dignité ou les dignités d'un homme doivent le soustraire à l'action d'un tribunal inique ou trompé, c'est précisément vouloir qu'elles l'exemptent de l'apoplexie, par exemple, ou même de la mort.
Observez cependant que, malgré ces lois générales et nécessaires, il s'en faut de beaucoup que la prétendue égalité, sur laquelle j'ai insisté jusqu'à présent, ait lieu réellement. Je l'ai supposée, comme je vous l'ai dit, pou7' me donner plus beau jeu; mais rien n'est plus faux, et vous allez le voir.
Commencez d'abord par ne jamais considérer l'individu : la loi générale, la loi visible et visiblement juste est que la plus grande masse de bonheur, même temporel, appartient, non pas à Vhomme vertueux, mais à la vertu. S'il en était autrement, il n'y aurait plus ni vice ni vertu, ni mérite ni démérite, et par conséquent plus d'ordre moral. Supposez que chaque action vertueuse soit payée, pour ainsi dire, par quelque avantage temporel, l'acte, n'ayant plus rien de surnaturel, ne pourrait plus mériter une récompense de ce genre. Supposez, d'un autre côté, qu'en vertu d'une loi divine, la main d'un voleur doive tomber au moment où il commet un vol, on s'abstiendra de voler comme on s'abstiendrait de porter la main sous la hache d'un boucher; l'ordre moral disparaîtrait entièrement. Pour accorder donc cet ordre (le seul possible pour des êtres intelligents, et qui est d'ailleurs prouvé par le fait) avec les lois de la justice, il fallait que la vertu fût récompensée et le vice puni, même temporellement, mais non toujours, ni sur-le-champ; il fallait que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel fût attribué à la vertu, et le lot proportionnel de malheur, dévolu au vice; mais que l'individu ne fût jamais sur de rien :
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el c'est en e(Tel ce qui est établi. Imafi^inez toute autre hypothèse; elle vous mènera directement à la destruction de l'ordre moral, ou à la création d'un autre monde.
Pour en venir maintenant au détail, commençons, je vous prie, par la justice humaine. Dieu ayant voulu faire gouverner les hommes par des hommes, du moins extérieurement, il a remis aux souverains Témincnte préroiçative de la punition des crimes; et c'est en cela surtout qu'ils sont ses représentants. J'ai trouvé sur ce sujet un morceau admirable dans les lois de Menu ; permettez-moi de vous le lire dans le troisième volume des Œuvres du chevalier William JoneSj qui est là sur ma table.
Le chevalier. — Lisez, s'il vous plaît; mais avant, ayez la bonté de me dire ce que c'est que le roi Menu, auquel je n'ai jamais eu l'honneur d'être présenté.
Le comte. — Menu, monsieur le chevalier, est le grand législateur des Indes. Les uns disent qu'il est fils du Soleil, d'autres veulent qu'il soit fdsdeBralima, la première personne de la Trinité indienne. Entre ces deux opinions, également probables, je demeure suspendu sans espoir de me décider. Malheureusement encore il m'est également impossible de vous dire à quelle époque l'un ou l'autre de ces deux pères engendra Menu. Le chevalier Jones, de docte mémoire, croit que le code de ce législateur est peut-être antérieur au Pentateuque, et certainemeyit au moins antérieur à tous les législateurs de la Grèce. Mais ]\L Pinkerlon, qui a bien aussi quelque droit à notre confiance, a pris la liberté de se moquer des Brahmes, et s'est cru en état de leur prouver que Menu pourrait fort bien n'être qu'un honnête légiste du xiii*^ siècle. Ma coutume n'est pas de disputer pour d'aussi légères diflerences; ainsi, messieurs, je vais
VOUS lire le morceau en question, dont nous laisserons ]a date en blanc : écoutez bien.
« Brahma, au commencement des temps, créa pour l'usage des rois le génie des peines, il lui donna un corps de pure lumière : ce génie est son fils; il est la justice même et le protecteur de toutes les choses créées. Parla crainte de ce génie tous les êtres sensibles, mobiles ou immobiles, sont retenus dans l'usage de leurs jouissances naturelles, et ne s'écartent point de leur devoir. Que le roi donc, lorsqu'il aura bien et dûment considéré le lieu, le temps, ses propres forces et la loi divine, inflige les peines justement à tous ceux qui agissent injustement : le châtiment est un gouverneur actif; il est le véritable administrateur des affaires publiques, il est le dispensateur des lois, et les hommes sages l'appellent le répondanl des quatre ordres de l'état, pour l'exact accomplissement de leurs devoirs. Le châtiment gouverne l'humanité entière; le châtiment la préserve; le châtiment veille pendant que les gardes humaines dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la justice. Qu'un monarque indolent cesse de punir, et le plus fort finira par faire rôlir le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans l'ordre par le châtiment; car l'innocence ne se trouve guère, et c'est la crainte des peines qui permet à l'univers de jouir du bonheur qui lui est destiné. Toutes les classes seraient corrompues, toutes les barrières seraient brisées : il n'y aurait que confusion parmi les hommes si la peine cessait d'être infligée ou l'était injustement : mais lorsque la Peine, au teint noir, à l'œil enflammé, s'avance pour détruire le crime, le peuple est sauvé si le juge a l'œil juste. »
Le sénateur. — Admirable! magnifique! vous êtes un excellent homme do nous avoir déterré ce mor-
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ccau de philosophie indienne : en vérité la date n'y fait rien.
Le COMTE. — Il a fait la même impression sur moi. J'y trouve la raison européenne avec une juste mesure de cette emphase orientale qui plaît à tout le monde quand elle n'est pas exagérée : je ne crois pas qu'il soit possible d'exprimer avec plus de noblesse et d'énergie celte divine et terrible prérogative des souverains : La punllion des coupables.
Mais permettez quaverti par ces tristes expressions, j'arrête un instant vos regards sur un objet qui choque la pensée sans doute, mais qui est cependant très digne de l'occuper.
De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effel, se trouve partout, sans qu'il y ail aucun moyen d'expliquer comment; car la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et môme honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette tête, ce cœur sont-ils faits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien de particulier et d'élranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement; il naît comme nous; mais c'est un être extraordinaire, et pour qu'il existe dans la famille humaine il faut un décret particulier, un Fiat de la puissance créatrice. 11 est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des
hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion ou FaflVonter! A peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure, à peine a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de celte solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de l'homme : sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements... Un signal lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part; il arrive sur une place publique couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilège : il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras : alors il se fait un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre, et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons; la tète pend; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini : le cœur lui bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son cœur : Nul ne roue mieux que m(ji. Il descend : il tend sa main souillée de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se meta table, et il mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il songe atout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par exemple, quil est vertueux, quil est honnête homme, qu'il est estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir; car
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lous supposcnl des rapports avec les hommes, et il n'en a point.
Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur rexéculeur : il est l'horreur et le lien de l'association humaine. Olez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant môme l'ordre fait pkicc au cliaos, les Irùncs s'abîment et la société disparaît. Dieu c[ui est l'auteur de la souverainelé, l'est donc aussi du châtiment : il a jeté notre terre sur ces deux pôles; car Jéliovah est le maUre des deux pôles, cl sur eux il fuil tourner le monde.
11 y a donc dans le cercle temporel une loi divine et visible pour la punition du crime; et cette loi, aussi stable que la société qu'elle fait subsister, est exécutée invariablement depuis l'origine des choses : le mal étant sur la terre, il agit constamment; et par une conséquence nécessaire il doit être constamment réprimé parle châtiment; et en efTet, nous voyons sur toute la surface du globe une action constante de tous les gouvernements pour arrêter ou punir les attentais du crime : le glaive de la justice n'a point de fourreau; toujours il doit menacer ou frapper. Qu'est-ce donc qu'on veut dire lorsqu'on se plaint de Vimpiinilé du crime? Pour qui sont le knout, les gibets, les roues et les bûchers? Pour le crime apparemment. Les erreurs des tribunaux sont des exceptions qui n'ébranlent point la règle : j'ai d'ailleurs plusieurs réflexions à vous proposer sur ce point. En premier lieu, ces erreurs fatales sont bien moins fréquentes qu'on ne l'imagine : l'opinion étant, pour peu qu'il soit permis de douter, toujours contraire à l'autorité, l'oreille du public accueille avec avidité les moindres bruits qui supposent un meurtre judiciaire; mille passions individuelles peuvent se joindre à cette inclination générale; mais j'en atteste votre longue
expérience, monsieur le sénateur; c'est une chose excessivement rare qu'un tribunal homicide par passion ou par erreur. Vous riez, monsieur le chevalier!
Le chevalier. — C'est que dans ce moment j'ai pensé aux Calas; et les Calas m'ont fait penser au cheval et à toute V écurie '. Voilà comment les idées s'enchaînent, et comment l'imagination ne cesse d'interrompre la raison.
Le comte. — Ne vous excusez pas, car vous me rendez service en me faisant penser à ce jugement fameux qui me fournit une preuve de ce que je vous disais tout à l'heure. Rien de moins prouvé, messieurs, je vous l'assure, que l'innocence de Calas. Il y a mille raisons d'en douter, et même de croire le contraire - ; mais rien ne m'a frappé comme une lettre originale de Voltaire au célèbre Tronchin de Genève, que j'ai lue tout à mon aise, il y a quelques années. Au milieu de la discussion publique la plus animée, où Voltaire se montrait et s'intitulait le tuteur de l'innocence et le vengeur de l'humanité, il boufibnnait dans cette lettre comme s'il avait parlé de l'opéracoraique. Je me rappelle surtout cette phrase qui me frappa : Vous avez trouvé mon mémoire trop chaud, mais je vous en prépare vti autre au baix-marie. C'est dans ce style grave et sentimental que le digne homme parlait à l'oreille d'un homme qui avait sa contiance, tandis que l'Europe retentissait de ses Trénodies fanatiques.
1. A l'époque où la mémoire de Calas fut réhabilitée, le duc d'A... demandait à un habitant de Toulouse comment il était possible que le tribunal de cette ville se fût trompé aussi cruellement; à quoi ce dernier répondit par le proverbe trivial : // n'y a pas de bon cheval qui ne bronche. — A la bonne heure, répliqua le duc, mais toute une écurie!
2. Il est inutile, je pense, de mettre le lecteur en garde contre de tels passages. Voilà où en arrivent les autoritaires! (Note de l'éditeur.)
Mais laissons là Calas. Ou'un innocent périsse, c'est un malheur comme un autre, c'est-à-dire commun à tous les hommes. Qu'un coupable échappe, c'est une autre exception du même genre. Mais toujours il demeure vrai, généralement parlant, qiC'U y a sur la terre un ordre universel et visible pour la punition temporelle des crimes; et je dois encore vous faire observer que les coupables ne trompent pas à beaucoup près l'œil de la justice aussi souvent qu'il serait permis de le croire si l'on n'écoutait que la simple théorie, vu les précautions infinies qu'ils prennent pour se cacher. Il y a souvent dans les circonstances qui décèlent les plus habiles scélérats, quelque chose de si inattendu, de si surprenant, de si imprévoi/able, que les hommes, appelés par leur état ou par leurs réflexions à suivre ces sortes d'affaires, se sentent inclinés à croire que la justice humaine n'est pas tout à fait dénuée, dans la recherche des coupables, d'une certaine assistance extraordinaire.
Permettez-moi d'ajouter encore une considération pour épuiser ce chapitre des peines. Comme il est très possible que nous soyons dans l'erreur lorsque nous accusons la justice humaine d'épargner un coupable, parce que celui que nous regardons comme tel ne l'est réellement pas; il est, d'un autre côté, également possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis, l'ait réellement mérité par un autre crime absolument inconnu. Heureusement et malheureusement il y a plusieurs exemples de ce genre prouvés par l'aveu des coupables; et il y en a, je crois, un plus grand nombre que nous ignorons. Cette dernière supposition mérite surtout grande attention; car quoique les juges, dans ce cas, soient grandement coupables ou malheureux, la Providence, pour qui tout est moyen, même l'obstacle, ne s'est pas moins servi du crime ou de l'igno-
rance pour exécuter cette justice temporelle que nous demandons; et il est sûr que les deux suppositions restreignent notablement le nombre des exceptions. Vous voyez donc combien cette prétendue égalité que j'avais d'abord supposée se trouve déjà dérangée par la seule considération de la justice humaine.
De ces punitions corporelles qu'elle inflige, passons maintenant aux maladies. Déjà vous me prévenez. Si Ton ôtait de l'univers l'intempérance dans tous les genres, on en chasserait la plupart des maladies, et peut-être même il serait permis de dire toutes. C'est ce que tout le monde peut voir en général et d'une manière confuse ; mais il est bon d'examiner la chose de près. S'il n'y avait point de mai moral sur la terre, il n'y aurait point de mal physique; et puisqu'une infinité de maladies sont le produit immédiat de certains désordres, n'est-il pas vrai que l'analogie nous conduit à généraliser l'observation? Avez-vous présente par hasard la tirade vigoureuse et quelquefois un peu dégoûtante de Sénèque sur les maladies de son siècle? Il est intéressant de voir l'époque de Néron marquée par une affluence de maux inconnus aux temps qui la précédèrent. Il s'écrie plaisamment : « Seriez-vous par hasard étonné de cette innombrable quantité de maladies? comptez les cuisiniers ». 11 se fâche surtout contre les femmes : <.< Hippocrate, dit-il, l'oracle de la médecine, avait dit que les femmes ne sont point sujettes à la goutte. Il avait raison sans doute de son temps, aujourd'hui il aurait tort. Mais puisqu'elles ont dépouillé leur sexe pour revêtir l'autre, qu'elles soient donc condamnées à partager tous les maux de celui dont elles ont adopté tous les vices. Que le ciel les maudisse jjour Vinfdme usurpalion que ces misérables ont osé faire sur le nôtre! » Il y a sans doute des maladies qui ne sont, comme on ne l'aura jamais assez dit, que les résultats accidentels
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d'une loi générale : rhomme le plus moral doit mourir; et deux hommes qui font une course forcée, l'un pour sauver son semblable et l'autre pour l'assassiner, peuvent l'un et l'autre mourir de pleurésie; mais quel nombre eflVayant de maladies en général et d'accidents particuliers qui ne sont dus qu'à nos vices! Je me rappelle que Bossuet, prêchant devant Louis XIV et toute sa cour, appelait la médecine en témoignage sur les suites funestes de la volupté. Il avait grandement raison de citer ce qu'il y avait de plus présent et de plus frappant; mais il aurait été en droit de généraliser l'observation; et pour moi je ne puis me refuser au sentiment d'un nouvel apologiste qui a soutenu que toutes les maladies ont leur source dans quelque vice proscrit par l'Évangile; que cette loi sainte contient la véritable médecine du corps autant que celle de l'âme; de manière que, dans une société de justes qui en feraient usage, la mort ne serait plus que l'inévitable terme d'une vieillesse saine et robuste; opinion qui fut, je crois, celle d'Origène. Ce qui nous trompe sur ce point, c'est que lorsque l'effet n'est pas immédiat, nous ne l'apercevons plus; mais il n'est pas moins réel. Les maladies, une fois établies, se propagent, se croisent, s'amalgament par une affinité funeste; en sorte que nous pouvons porter aujourd'hui la peine physique d'un excès commis il y a plus d'un siècle. Cependant, malgré la confusion qui résulte de ces affreux mélanges, l'analogie entre les crimes et les maladies est visible pour tout observateur attentif. Il y a des maux comme il y a des crimes actuels et originels, accidentels, habituels, mortels et véniels. Il y a des maladies de paresse, de colère, de gourmandise, d'incontinence, etc. Observez de plus qu'il y a des crimes qui ont des caractères, et par conséquent des noms distinctifs dans toutes les langues, comme le meurtre, le sacri-
lège, l'inceste, etc. ; et d'autres qu'on ne saurait désigner que par des termes généraux, tels que ceux de fraude, d'injustice, de violence, de malversation, etc. Il y a de même des maladies caractérisées, comme l'hydropisie, la phtisie, l'apoplexie, etc.; et d'autres qui ne peuvent être désignées que par les noms généraux de malaises, d'incommodités, de douleurs, de fièvres innommées, etc. Or, plus l'homme est vertueux, et plus il est à l'abri des maladies qui ont des noms.