‹ Joseph de MaistreChapitre 54 sur 81 · LE SAUVAGE · texte numérisé non relu

LE SAUVAGE

Maislre voit dans le sauvage un homme déchu pour quelque grand crime de sa race.

On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage sans lire l'anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. C'est un enfant diftbrme, robuste et féroce, en qui la flamme de l'intelligence ne jette plus qu'une lueur pâle et intermittente. Une main redoutable appesantie sur ces races dévouées efface en elles les deux caractères distinctifs de notre grandeur, la prévoyance et la perfectibilité. Le sauvage coupe l'arbre pour cueillir le fruit; il dételle le bœuf que les missionnaires viennent de lui confier, et le fait cuire avec le bois de la charrue. Depuis plus de trois siècles il nous contemple sans avoir rien voulu recevoir de nous, excepté la poudre pour tuer ses semblables, et l'eau-de-vie pour se tuer lui-même; encore n'a-t-il jamais imaginé de fabriquer ces choses : il s'en repose sur notre avarice, qui ne lui manquera jamais. Gomme les substances les plus abjectes et les plus révoltantes sont cependant encore susceptibles d'une certaine dégénération, de môme les vices

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naturels dcrhumanité sont encore viciés dans le sauvage. 11 est voleur, il est cruel, il est dissolu, mais il l'est autrement que nous. Pour être criminels, nous surmontons notre nature : le sauvage la suit, il a lappélit du crime, il n'en a point les remords. Pendant que le fils lue son père pour le soustraire aux ennuis de la vieillesse, sa femme détruit dans son sein le fruit de ses brutales amours pour échapper aux fatigues de l'allaitement. Il arrache la chevelure sanglante de son ennemi vivant; il le déchire, il le rôtit, et le dévore en chantant ; s'il tombe sur nos liqueurs fortes, il boit jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la fièvre, jusqu'à la mort, également dépourvu de la raison qui commande à l'homme par la crainte, et de l'instinct qui écarte l'animal par le dégoût. Il est visiblement dévoué; il est frappé dans les dernières profondeurs de son essence morale; il fait trembler l'observateur qui sait voir : mais voulons-nous trembler sur nousmêmes et dune manière très salutaire ? songeons qu'avec notre intelligence, notre morale, nos sciences et nos arts, nous sommes précisément à l'homme primitif ce que le sauvage est à nous.

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