Ecclés., Li
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voient pas, il assemblait ce qu'ils ne savaient pas assembler. J'ai souvent observé que les jeux mêmes de sa première enfance étaient pleins d'invention et d'originalité : ses conceptions dans ce genre intéressaient son père, qui rencontrait son propre talent dans une farce enfantine. Excellent père! ta bonté n'était jamais forcée de descendre jusqu'au cheval d'Agésilas; chez loi l'enfance avait du génie, et ses jeux plaisaient à la raison.
Quoique les différents genres de peinture obtinssent le culte du jeune élève, il parut cependant montrer un goût qui tenait de la passion pour les animaux et les compositions champêtres. Ce genre a je ne sais quel charme, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, je ne sais quelle innocence qui s'accordait avec son caractère : les scènes champêtres reposent l'Ame et la délassent. Pour louer un paysage, ne dit-on pas qu'il est tranquille"^ Les beautés du premier ordre n'enlèvent point d'adorateurs à des beautés plus modestes, qui s'emparent du cœur en le caressant. L'Enéide est belle, mais les Bucoliques sont aimables.
Il n'est pas douteux, cependant, que si cet enfant si rare avait été destiné à une plus longue carrière, il n'eût atteint les plus grandes conceptions de l'art, comme ses derniers essais l'ont prouvé : mais, à cet âge tendre, il ne pouvait encore s'emparer du genre de l'histoire, qui commençait seulement à s'emparer de lui. Jamais un enfant n'avait donné de plus grandes espérances; et ses progrès sur tous les objets qui l'occupaient étaient réellement prodigieux, lorsque les circonstances l'appelèrent à choisir un état. Hélas! en vous ramenant sur cette époque, mon cœur se serre, et j'ai peine à retenir mes larmes. Je sens trop que vous devez maudire le moment fatal qui entraîna votre fils dans le tourbillon, et le soumit de si bonne heure à tous les hasards d'un état périlleux;
mais, Madame, les raisonnements sont antérieurs aux événements, et ce n'est point d'eux qu'ils tirent leur justesse. Ce qui est bon l'est toujours. L'honneur et la raison sont à nous, le reste n'en dépend pas. Parmi nous, tout le monde servait le roi de quelque manière, et celui que son inclination n'appelait point au sacerdoce ou aux emplois civils entrait au service militaire. L'usage avait même prévalu de se jeter dans celte carrière au sortir de l'enfance. Il ne dépend point de nous de créer les coutumes; elles nous commandent : leurs suites morales et politiques sont l'afTaire du souverain, la nôtre est de les suivre paisiblement, d'en tirer parti pour le bien public, et de ne jamais déclamer contre elles. Votre fils entra dans la légion des campements, aujourd'hui si distinguée sous le nom de régiment des grenadiers royaux. Il avait contracté une espèce de parenté avec ce corps, qui lui présentait un avantage inestimable, le souvenir de son père. Deux ans après, lorsqu'au premier signal de la guerre, toute la jeunesse se précipita sous les drapeaux de son souverain, il est clair qu'il aurait été un des premiers à donner son nom : son sort était donc décidé, et une plus longue attente n'aurait fait que le soumettre sans fruit à l'humiliation de voir ses contemporains placés au-dessus de lui. L'examen qu'il vint subir dans la capitale, pour entrer dans un corps qui exigeait des connaissances, fournit déjà l'occasion de le juger. Renfermé dans une chambre, il travaillait à quelques plans qui devaient être le chef-d'œuvre de sa réception. Les murs de cette chambre étaient décorés de belles gravures : Agé de treize ans, et amateur passionné du dessin, il ne se permit point, tant que dura son travail, de se lever pour les examiner. Plutarque, en écrivant la vie d'Alcibiade, se garde bien d'oublier l'histoire des osselets.
Pour d'autres enfants, l'admission dans l'état militaire n'était qu'une inscription anticipée au rang des hommes, une espèce d'émancipation qui dérogeait à la puissance paternelle, et donnait le droit de ne plus rien apprendre : pour votre fds, ce fut tout autre chose. Il vit dans son nouvel état, non le bonheur d'être libre, mais l'honneur d'être utile et la nécessité d'y travailler. Il eût aldiorré un étal qui aurait relâché à son égard le lien de l'autorité paternelle. Pour lui, la soumission, filledel'amour et de la confiance, était un besoin autant qu'un devoir. Le régiment où il venait d'entrer n'étant sous les armes qu'à une certaine épocjue de l'année, rien n'était plus conforme à ses inclinations. Ses talents mûrissaient en paix sous le toit paternel : il achevait de se former à toutes les vertus domestiques, n'ayant pas seulement l'idée de se répandre au dehors, et moins encore d'attirer les regards; car cet enfant, si fort au dessus des autres, eut toujours le mérite rare de ne pas s'en douter. Vous ne vîtes en lui qu'un nouvel habit : c'était toujours la même douceur, la même pureté, le même goût pour l'instruction, la même rectitude de jugement : le développement du sens moral précédait toujours l'instruction, et vous surprenait souvent. Vous n'avez pas oublié, par exemple, la solidité des objections qu'il fit un jour à son père contre la comédie, quoiqu'on n'eût jamais pensé à lui présenter cet amusement comme quelque chose de répréhensible. Lorsqu'il paraissait sous ses drapeaux, c'est encore l'Eugène de Beauregard, bon, simple et naïf, n'ayant ni le besoin de se cacher ni la prétention de se montrer : passant sans gêne et sans travail entre le mépris des règles, si révoltant dans la jeunesse, et ce pédantisme de l'exactitude qui dit sans cesse : Regardez-moi; toujours prêt à s'instruire, parlant peu et écoutant tout, excepté la licence, qui ne remporta jamais la
moindre victoire sur ses mœurs, pas même celle d'un sourire. Transporté brusquement du foyer paternel au milieu d'une garnison bruyante, il était permis de craindre pour ses mœurs; mais bientôt on fut rassuré. Pour lui, le mauvais exemple était nul, ou chang-eait de nature : il n'avait d'antre eflct que de le porter à la vertu par un mouvement plus rapide, composé de l'ai trait du bien et de l'action répulsive du mal sur cette àme, pure comme la lumière!
Mais, tandis que vous observiez avec une complaisance bien légitime les progrès de cette plante précieuse, un épouvantable volcan s'était ouvert à Paris : bientôt son cratère eut pour dimension le diamètre de la France, et les terres voisines commencèrent à trembler. 0 ma patrie! ô peuple infortuné! comment pourras-tu pleurer assez le voisinage funeste qui a versé sur toi un déluge de maux! Heureux mille fois le Lapon au milieu de ses glaces éternelles! heureux l'Arabe bédouin sur sa terre écorchée par un soleil brûlant! Si la nature les sépare de nos vices, peutelle mettre un prix trop fort à ce bienfait?
La Révolution française commençait à peine, et déjà son caractère était prononcé. La liberté prenait, en naissant, une attitude sacrilège. A la place du chapeau antique, les serpents des Furies se dressaient sur sa tête eflVoyable; elle agitait des poignards, elle montait sur des cadavres pour se faire entendre de plus loin. Aussi vile que féroce, jamais elle ne sut anoblir un crime ni se faire servir par un grand homme. C'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les suppôts détestables ou les écoliers ridicules du philosophisme, c'est dans l'antre de la chicane ou de l'agiotage qu'elle avait choisi ses adeptes et ses apôtres : aussi, jamais un abus plus dégoûtant, une prostitution plus révoltante de la raison humaine n'avaient souillé les annales d'aucun
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peuple. Ce fut môme là le Irait primordial et caractérisliquc de la liberté française : on pardonnait plutôt à cette bacchante ses inexpiables forfaits, que ses elïorts philosophiques pour les excuser ou pour leur donner des noms respectables. Elle ne parlait que de vertu, de probité, de patriotisme, de justice; et les sages, consternés, ne voyaient sous ses étendards civiques que des prêtres apostats, des chevaliers félons, des sophistes impurs, des phalanges de bourreaux, un peuple d'insensés, et l'assemblage hideux de tous les crimes qu'on peut commettre sans courage.
Mais c'est précisément parce que la révolution française, dans ses bases, est le comble de l'absurdité et de la corruption morale, qu'elle est éminemment dangereuse pour les peuples. La santé n'est pas conlagvnise-, c'est la maladie (jui l'est trop souvent. Cette révolution, bien définie, n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral, débarrassé de tous ses liens : de là cet épouvantable prosélytisme qui agite l'Europe entière. L'orgueil est immense de sa nature; il détruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer : de là encore les succès de ce prosélytisme. Quelle digue opposer à une doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus chères du cœur humain, et qui, avant les dures leçons de l'expérience, n'avait contre elle que les usages? La souveraineté du peuple, la liberté, l'égalité, le renversement de toute sorte d'autorité : quelles douces illusions! La foule comprend ces dogmes, donc ils sont faux; elle les aime, donc ils sont mauvais. N'importe, elle les comprend, elle les aime. Souverains, tremblez sur vos trônes! !
Avec quelle terreur nous observâmes en Savoie les progrès de ces doctrines funestes! Heureusement, la conscience nationale combattait puissamment les illusions de l'esprit : l'écume seule de la nation
s'avança au-devant des dogmes français ; et aujourd'hui même la Renommée, en nous fatiguant du récit des excès qui déshonorèrent cette malheureuse terre, prononce toujours les mêmes noms, et n'en prononce qu'un petit nombre.
Mais le petit nombre fut suffisant pour nous rendre malheureux : ils vinrent à bout d'engager une querelle avec l'autorité. On ne s'entendit pas. Une dispute de famille fut mal comprise de tout côté. Paris convoita nos montagnes : un petit nombre de scélérats répondit au cri dappel qui partait de cette ville coupable. Le roi se crut menacé : il arma. Bon prince! père tendre! ah ! sans doute tu voulais nous défendre, et tu croyais le pouvoir; sois béni pour tes intentions, lors môme qu'elles ont été si cruellement trompées! Puisse l'ange de la paix te faire encore goûter le bonheur! puisse-t-il soulager ton cœur oppressé par nos maux, qui sont tiens, et poser encore l'olive sacrée sur les cheveux blanchis !
Vous savez, Madame, avec quelle noble impétuosité toute la jeunesse de Savoie accourut, au premier danger, autour du drapeau de l'honneur. Depuis longtemps votre époux, rendu à ses foyers, était libre de préférer les honneurs paisibles de la cour aux honneurs périlleux de la guerre ; mais, dans ce moment critique, l'amour paternel et l'amour exalté de la patrie l'emportèrent sur toute autre considération : il voulut servir le roi ; il voulut être Vaide de camp de son fils, et partager tous ses périls. Ce couple chéri s'arracha de vos bras. Oui vous eût dit...? 0 Dieu, qui commandez de terribles sacrifices, épaississez le voile qui couvre l'avenir! C'est souvent dans votre bonté que vous nous ôtez même la prévoyance.
La guerre était déterminée, et il était encore permis de n'y pas croire. Les bruits réfutaient les bruits. L'opinion flottait au gré de mille préjugés aveugles.
L'un ne voyait pas, roulrc ne voulait pas voir; on passait mille fois de l'espoir à la crainte, et fie la crainte à l'espoir : et tous ces balancements cruels nous conduisaient enfin au i2 soptomhrc 1792.
Jour elTroyable ! sujet éternel de larmes et de désespoir! nous emporterons tous au tombeau le souvenir que tu nous as laissé. Oui pourrait se rappeler sans frémir ce moment où l'on nous dit : Im Savoie est envahie! cette dissolution subite et terrible de toutes les autorités, espèce d'agonie qui précéda la mort; la joie transparente des lâches et des traîtres, l'inexprimable douleur des bons, cette force indéfinissable qui fut sentie comme un coup électrique, et qui entraînait tout, môme la valeur; ce fracas sinistre de toutes les colonnes du oouvernenient s'abîmant à la fois devant le drapeau tricolore; et la fidélité sans armes, meurtrie sous les ruines, se débarrassant de tous ces débris, et prenant tristement son vol vers les Alpes?
Au milieu du désordre universel, Eugène, échappé aux premiers dangers avec une partie de son corps, emportait le drapeau du régiment à travers les précipices des Bauges. Un temps affreux, des chemins effroyables, des fatigues au-dessus des forces de son âge, rien ne put l'engager à se débarrasser de ce fardeau précieux : « El qui me répondra, disait-il, qu'un soldat ne l'abandonnera point? » 11 arriva au delà de ces montagnes, portant sur lépaule l'honorable meurtrissure imprimée par son drapeau. A peine il était dans le duché d'Aoste, et déjà son père fut dans le cas de trembler pour ses jours. L'explosion de plusieurs livres de poudre, tout à fait étrangère aux opérations de la guerre, le mit dans un très grand danger. C'est une chose remarquable qu'il n'y a pas eu peut-être d'enfant de son âge qui, par des accidents malheureux ou des maladies aiguës, ait plus fait souffrir ses parents (hélas! il ne pouvait leur
causer d'autres chagrins). On dirait que la Providence voulait les tenir continuellement en alarmes, et pour ainsi dire les accoutumer à le perdre. Bientôt il fut appelé à défendre ce mont Saint-Bernard qu'il avait escaladé en quittant la Savoie : c'est là que son père devait encore subir une épreuve terrible. Au moment où l'ennemi avait fait tous les préparatifs d'une attaque formidable, une maladie mortelle vint de nouveau menacer les jours de son fils : un instant il le crut perdu. Obligé de se séparer de lui pour défendre les retranchements du Saint-Bernard contre une attaque générale qui paraissait décidée, il souhaitait qu'un boulet ennemi vînt lui épargner le malheur de voir mourir son fils : mais l'instant n'était pas arrivé. La maladie ne fit que déployer le caractère d'Eugène. Il prouva qu'il savait braver la mort, même celle que donne la fièvre, parce ({u'il avait assez de force en lui pour n'avoir pas besoin de s'appuyer sur l'orgueil.
Les neiges avaient terminé une campagne sanglante ; le régiment des grenadiers royaux vint prendre ses quartiers dhiver à Asti. Votre fils y trouva, au milieu d'une excellente compagnie, la considération qui le suivait partout. Il se livra aux plaisirs de l'hiver avec une vivacité innocente, un abandon sage qui n'appartenaient qu'à lui. Mais ses loisirs étaient toujours occupés, et chaque jour ajoutait à ses connaissances, comme chaque jour alTermissait ses vertus. On ne vit pas sans admiration un jeune homme, et presque un enfant, à la fois simple et habile ; réunissant la bonhomie à la pénétration; observant tout et parlant peu; toujours prêt à écouter, ne rivalisant avec personne, ne se préférant à personne, remplissant ses devoirs pour être heureux, et ne voulant être applaudi que par son père et sa conscience.
Tout annonçait que les loisirs du quartier d'hiver
devaient se prolonger fort avant dans le printemps. Les neiges couvraient nos montagnes, et paraissaient s'opposer pour longtemps à toute entreprise militaire; mais les complots de l'intérieur touchaient à leur maturité, et le crime était prêt. La puissance qui le soudoie dans tout l'univers jugea qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et qu'il fallait à tout prix attaquer le Piémont. Au fond, il ne devait lui en couler que des hommes; et certes, elle les méprise trop pour les épargner. Les Français firent donc, de très bonne heure, des mouvements qui décidèrent les nôtres. Le régiment de votre fils fut appelé un des premiers sur les cimes glaciales de cette partie des Alpes qui sépare le Piémont du comté de Nice. Il avait laissé le printemps dans la plaine, il trouva dans son nouveau poste Ihiver de Sibérie. Le service, dans ces régions glacées, est ce qu'on peut imaginer de plus accablant : il en supporta les fatigues avec le courage d'un vieux grenadier. Joyeux sur les glaces et dans les tanières qui servaient de retraite aux soldats, son calme inaltérable ne l'abandonna jamais ; il en serait descendu sain et sauf avec ses braves compagnons d'armes, des flots de sang précieux auraient été épargnés, si la chaîne de nos postes, si bien liés et si bien fortifiés, avait pu en imposer assez à l'ennemi par le nombre des défenseurs. Mais le roi est quitte envers son peuple, envers l'Europe, et envers luimême.
Il est bien remarquable. Madame, que, malgré tous nos désavantages, si le droit des gens avait été respecté, nous serions encore en possession des Alpes maritimes; mais l'invasion du territoire génois rendit notre position si difficile, qu'il fallut renoncer à tout autre espoir qu'à celui de céder honorablement. Par cette manœuvre exécutée le 6 avrils l'ennemi prenait nos postes à revers, et nous obligeait d'en prendre de
plus étendus. Il nous affaiblit en nous forçant de nous étendre, et prépara la grande attaque du 27. Au premier signal, votre fils se porta en hâte sur une sommité appelée la Saccarella^ qui domine le Col- Ardent. Il était accompagné de son père, qui ne le quittait jamais. S'il arrivait à son fils d'être commandé seul pour une expédition hasardeuse, il le suivait comme volontaire. L'un et l'autre n'avaient qu'une tente, le même lit les recevait, le même manteau les couvrait au bivac : ce père tendre n'osait pas concevoir la possibilité de lui survivre. Revenir avec son fils ou mourir du même coup, c'était tout ce qu'il avait la force de supposer. Hélas ! il se trompait : il était condamné à mourir deux fois.
Du sommet de la Saccarella^ on vit distinctement l'attaque de la redoute de Fels; elle était défendue par le deuxième bataillon du régiment : ne pouvant vaincre, il se fit détruire. Ce poste était décisif, et coupait la retraite de la droite, qui se trouva dans le plus grand danger. C'était sur cette cime funeste que votre Eugène devait trouver le dernier théâtre de sa valeur et le terme de sa noble carrière. Une balle l'atteignit à la jambe au moment où il donnait un ordre aux soldats, et se logea profondément dans les chairs. II n'eut que le temps de se jeter dans les bras de son père, qui le soutint. Malheureux père! oh! qui pourrait décrire tes angoisses? D'un côté, un ennemi furieux, supérieur en nombre; de l'autre, un fils blessé dangereusement, et, suivant les apparences, point d'espoir de retraite. 0 vous qui lisez peut-être ces tristes lignes, êtes-vous père? vous sentez ce tourment; ne l'êtes-vous pas? il serait inutile de vous le décrire. Heureusement la droite de l'armée fit une défense superbe; elle repoussa quatre fois les Français quoique très supérieurs en nombre ; et, après en avoir fait une boucherie terrible, elle exécuta une
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retraite qui serait célèbre si nous savions louer: mais tout nous manque à celle époque désastreuse, et les âmes affaissées n'ont de force que pour gémir.
Le jeune homme, transporté au camp, y reçut les premiers secours de l'art. On parvint ensuite, à travers mille obstacles, à le porter jusqu'à la Brign, et de là à C-oni, où il fut possible pour la première fois, après trois jours de marche, de lui procurer un chariot couvert de paille. Détournez les yeux. Madame, s'il est possible, de ce chariot, qui était un luxe dans ce moment, pour les arrêter sur cette foule de soldats mutilés étendus sur des roches glacées, invoquant en vain le secours d'un petit nombre de mains impuissantes ou malhabiles. Donnez une larme. Madame, à ces hommes dont on ne sait pas le nom, et qui aimaient tant votre fils! 11 est beau de se distraire de la douleur par la pitié.
Enfin, il est à Turin, au milieu des secours de toute espèce. L'art ne croyait point au danger de votre fils; mais celle fois encore l'instinct fut plus habile que l'art. La sœur de votre époux veillait auprès du lit du jeune guerrier, son cœur y remplaçait le vôtre : son cœur infaillible l'avertissait de craindre. Longtemps ses alarmes excitèrent le souris de la science. Hélas! la tendresse nélait que trop clairvoyante; on ne croyait point devoir tout attendre de la nature : la balle ne paraissait point, on la chercha; toujours elle se déroba aux yeux et aux mains habiles qui la cherchaient, et le malade souffrait des douleurs atroces. — Mais que fais-je et pourquoi raconter moi-même ces tristes détails? Laissons plutôt parler Eugène. Plaçons ici celle lettre si simple et si extraordinaire, qui charma ses souffrances tandis qu'il la traçait, et qui suspendit un instant vos inquiétudes mortelles :
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« Ma chère maman, j'ai été blessé à la jambe, comme papa te l'aura appris. Je vais te raconter comment TaiTaire s"est passée. Le 25 avril, les Français attaquèrent chaudement une redoute qui appuyait notre droite. Elle était occupée par le corps IVanc , qui repoussa vigoureusement l'ennemi. La nuit suivante, nous attaquâmes à notre tour la montagne du Pèlerin ; l'expédition alla très bien : nous prîmes ce poste; mais, à la pointe du jour, l'ennemi vint en force pour le reprendre, ce qu'il fît après un combat très chaud de deux heures. Le reste de la journée fut assez tranquille ; mais le 27, à l'aube du jour, l'ennemi attaqua tous les postes du comté de Nice, sur une étendue de vingt lieues. Mon bataillon se porta tout de suite au secours d'une cime très élevée, appelée Saccarella, où l'on avait construit deux barracons avec un bout de retranchement. Nous vîmes de là la colonne française, à une portée de fusil de notre poste avancé, qui buvait et mangeait pour se préparer à l'attaque. l\Ia compagnie fut mise de réserve, mais non à l'abri : au contraire, on la mit à venlre découvert sur le point le plus éminent. Nous commençâmes à être fusillés assez vivement par l'ennemi, qui courut sur nous à toutes jambes; et comme j'étais occupé à ranger ma troupe, zac! j'attrape une balle dans la jambe. Je la regarde, et je vois mon sang qui sortait à gros bouillons de ma botte. Je fis trois ou quatre pas vers papa, qui me soutint pardessous les bras ; et tout de suite on me porta au camp, où je fus pansé : puis, comme les autres postes avaient plié, ne sachant comment passer, on fit avec deux bâtons de tente une civière, où l'on me jucha sur mon matelas, et l'on me porta par monts et par vaux à la Briga. On m'y saigna, et on dilata la plaie. On continua de me porter jusqu'à Tende, où papa me quitta, à mon grand regret. Moi, je passai le col et je
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vins à Limon, où l'on me saigna encore. Après un jour de repos, je vins à Coni. Le ciiirurgien fit encore une dilatation, et planta tout son doigt dans la plaie pour toucher la balle. Le lendemain, on me trouva un chariot, qu'on remplit de j^aillc, et j'allai en deux jours à Turin. Le meilleur chirurgien fut appelé, lequel me fendit la jambe par devant; mais la balle, il ne put la trouver '. 11 espère qu'elle sortira d'ellemême par la suppuration. Nos troupes sont sur le col de Tende. Papa écrit qu'il se porte bien. J'ai un grand plaisir que Vklor (son frère) vienne nous joindre. Embrasse de ma part tous mes frères; mes amitiés aux gens de la maison. Quand Victor viendra, je voudrais bien qu'il apportât ces deux livres de musique qui étaient restés en Savoie, si pourtant on a pu les avoir. Adieu, ma bonne, ma chère maman : ne t'inquiète pas sur mon compte, Adieu! porte-toi bien.
« Ton affectionné fils,
Eugène ».
Je plaindrais beaucoup l'homme qui ne sentirait pas le mérite prodigieux de cette lettre. Quel calme! quelle sérénité, au milieu des douleurs les plus aiguës! mais surtout quel oubli de lui-même! Conçoit-on qu'un jeune homme de seize ans, infiniment sensible à l'honneur, qui a fait son devoir comme un vieil officier, ne laisse pas échapper une expression capable de faire sentir qu'il est content de lui-même? Il ne pense nullement à se mettre en vue, à se faire valoir : il ne sait pas dire seulement qu'il a eu Vhonneiir d'être blessé. Cette balle qui déchira ses chairs,
1. Après deux ans de séjour en Piémont, l'italien commence à poindre dans cet endroit à travers les formes françaises; mais on sent assez qu'il n'est pas permis de corriger cette lettre.
ce n'est que du bruit, zac! Il parle de son aventure comme un égoïste parlerait du malheur d'autrui. La fièvre qui commençait ses ravages, un traitement nécessairement cruel, rien ne peut répandre dans cette ûme la plus légère teinture d'humeur ou d'impatience. Tous ses goûts sont vivants; toutes ces affections douces ne périront qu'avec lui. Il s'occupe de son père, de ce frère qui vient, à l'âge de treize ans, offrir ses jeunes bras à son souverain; de ces domestiques, qu'il n'appelle cependant point des domestiquer, parce qu'ils étaient ses amis ; de ces soldats dont il était les délices, dont l'un s'est exposé de lui-même, dans la retraite, au danger imminent d'être pris ou tué pour sauver le violon d'Eugène, afin qu'il pût se désennuyer pendant sa convalescence. Il n'y a pas de place dans sa mémoire pour les meubles précieux laissés en Savoie à la merci des brigands. Portez-lui seulement ces deux livres de musique, si pourtant ils ont pu échapper. Après cela, tout est dit : il n'a plus de soucis. Adieu, ma bonne, ma chère maman : ne t'inquiète pas sur mon compte. Adieu! Hélas! adieu pour toujours.
Il est probable qu'un accès de joie abrégea ses jours. Le 13 mai, il éprouva un serrement de cœur extraordinaire et une inquiétude mortelle sur le sort de son père, dont on n'entendait plus parler depuis la retraite de Tende. Dans ce moment d'angoisse, il en reçut trois lettres à la fois; il en fut ému au point de jeter des cris de joie : cette émotion fut très nuisible, et les effets ne tardèrent pas à le prouver. Le li, la fièvre sévit : de violents frissons, un épanchcment de bile, un mal de cœur pénible, annoncèrent tout ce qu'on avait à craindre. Le lendemain, on essaya l'émétique. La journée du 15 fut calme; mais toujours cette cardialgie cruelle, et point dappétit. Le 10, on tira la balle; le malade souffrit peu, et parut content,
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Tout le monde espéra, excepté celle dont la tendresse inquiète ne putjamais être trompée, sa tante' . Un quart d'heure après, il survint une hémorragie qui dissipa toutes les illusions : la qualité du sang révéla l'arrêt du ciel. La consternation fut au comble autour de ce lit de douleurs. Eugène, calme au milieu du désespoir qui l'entourait, servit de consolateur à ses amis. La mort, qui commença à se montrer à lui, le trouva tel qu'elle l'avait vu au Col-Ardent, calme, serein, et n'ayant pas même besoin de la braver. Son unie, naturellement chrétienne, se tourna entièrement vers le ciel. L'espèce de sympathie qui rapproche les belles ûmes avait amené près de lui un prêtre tel qu'il le lui fallait. Depuis quinze siècles, on ne demandait que la sainteté à cette classe d'hommes; aujourd'hui l'héroïsme qui fait braver la mort est encore leur apanage, comme au siècle de Dèce et de Dioclétxen. Celui qui obtint la confiance de votre Eugène lui accorda la sienne. Il lui apprit comment un gouITre s'était ouvert au milieu de la grande cité, et comment il était du nombre de ceux qui voulaient s'y précipiter pour obtenir qu'il se refermât. Eugène se sentit ranimé, exalté, ravi par cette piété intrépide; car tout ce qui portait le caractère de l'héroïsme a fait battre jusqu'à la dernière heure son généreux cœur. Il vit approcher, sans pâlir, le moment terrible. Sa piété tendre, sa conscience pure, sa foi vive, le soutinrent constamment. Il ne doutait point qu'au sortir de cette vie il ne dût s'envoler au séjour de la félicité éternelle. Il souhaita à tous ceux qui l'environnaient le bonheur dont il allait jouir. Il pria pour ses parents, les nomma tous, et ne plaignit qu'eux.
L'orage de la révolution avait poussé jusqu'à Turin un solitaire de l'ordre de la Trappe. L'homme de