La marquise de Faverges
Dieu, présent à ce spectacle, défendait, de la part du ciel, la tristesse et les pleurs : séparé de la terre avant le temps, il ne pouvait plus descendre jusqu'aux faiblesses de la nature. Il accusait nos vœux indiscrets et notre tendresse cruelle; il n'osait point unir ses prières aux nôtres; il ne savait pas s'il était permis de désirer la guérison de l'ange. Son enthousiasme religieux ellraya celle qui vous remplaçait auprès de votre fils : elle pria l'anachorète exalté de diriger ailleurs ses pensées, et de ne former aucun vœu dans son cœur, de peur que son désir ne fût une prière : beau mouvement de tendresse, et bien digne d'un cœur parent de celui d'Eugène.
La nuit du 18 fut pénible ; il éprouva des spasmes violents, et ne prit plus de nourriture, seulement quelques cordiaux. Le 20, le pouls s'éleva encore, mais ce fut le dernier élan d'une flamme prête à s'éteindre. Le soir, tous les symptômes favorables disparurent, et l'espérance s'avanouit : le pouls baissa, la tête s'égara ; — il revint à lui ; — il embrassa sa tante ; — il reçut le dernier sacrement ; — il parla beaucoup de son père; — de sa mère; — bientôt...
Oh! s'il avait pu les serrer encore l'un et l'autre dans ses bras défaillants, et coller sur leurs joues humides ses lèvres blanchissantes, quels torrents de délices auraient inondé ce cœur aimant * ! Auteurs chéris de ses jours et de ses vertus, vous fûtes son dernier désir, sa dernière pensée! Il eût pardonné plus aisément à la mort qui le séparait de vous, s'il eût pu l'attendre dans vos bras. Sans doute le sang et lamitié, se surpassant à l'envi, lui prodiguèrent sans relâche les soins les plus tendres, et l'intérêt profond qu'il inspirait de toute part illustra sa der-
1. Assidere valetudini, fovere deficientem, satiari vultu, complexii, non contigil... noster hic dolor, nostrum vu In us. (Tacite,
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nière heure. Cependant son lit ne fut point arrosa d'assez de larmes, et ses yeux, en s'éteii^nant, flésirèrcnt quelque chose '.
Sa vie fut trop courte, mais elle fut une suite de jours sereins. Il fut heureux seize ans; ces seize années ont 6tc remplies par de douces occupations, par d'innocents plaisirs, par de glorieux services rendus à sa patrie et à son roi. Il ne connut point les orages des passions ; mais il ressentit vivement l'aiguillon de la gloire, Texaltalion de l'honneur et l'enthousiasme de la vertu : il jouit enfin du plus grand de tous les biens, celui de porter jusqu'à la mort une conscience exempte de reproche, et de ne pas quitter la vie sans avoir acquis dans un âge si tendre des droits à lestime publique. Il termina sa carrière au lit d'honneur, en finissant sa seizième année et en commençant sa troisième campagne. Il devait, suivant l'expression d'un grand homme, continuer son père, et faire longtemps l'ornement de sa patrie : le ciel nous l'a envié; il ne nous reste que son souvenir.
On imaginerait difficilement un caractère plus parfait. .Jamais cet enfant extraordinaire ne montra un seul caprice; jamais le nuage de l'humeur ne s'arrêta sur son front. Plus simple, plus franc, plus gai que ne le sont les enfants de douze ans, il avait à seize le jugement et la force d'àme d'un homme fait, et chaque jour sa raison acquérait une nouvelle vigueur, tandis que son imagination se parait de nouvelles grâces, de grâces franches et naturelles comme lui.
Son extrême modestie le rendait circonspect avec les personnes plus âgées que lui, et il parlait peu dans le monde ; mais, dans le particulier, sa conversation
l. Omnia sine dubio optima parenlum. assidente amanlissima iixore superfuere honori tuo, paucioribus tamen lacrymis compositus es, et novissima in luce desideravere aliquid oculi lui. (Tacite, Agric).
était pleine d'âme, d'intérêt et de raison; on aurait pu le faire opiner dans toute question délicate, où l'expérience n'aurait pas été nécessaire.
Quel tact inné de Ihonncur il avait reçu de la nature! Un sentiment douteux ne pouvait germer dans son cœur. C'était toujours vers les voies les plus droites et les plus honnêtes que son inclination l'entraînait. Ah! s'il fût né dans d'autres temps, s'il eût vécu l'âge ordinaire des hommes, il eût été la fleur des chevaliers.
Le spectacle de la vertu le jetait dans l'enchantement et dans l'exaltation, et le mauvais exemple lui était à peu près aussi utile; il mûrissait son jugement et affirmissait sa morale.
Il avait pour le mensonge, pour l'afTectation même et pour l'exagération, qui sont aussi des mensonges, une antipathie inexprimable ; cette antipathie était portée au point qu'aiï'ectueux et sensible, il se refusait au plaisir d'être caressant, de crainte de paraître outré dans ses démonstrations.
Sa discrétion, sa prudence naturelles, le rendaient le confident le plus sûr qu'on eût jamais pu choisir. Sa modestie et son tact infaillible l'empêchaient toujours de se tromper sur les choses qui, hasardées devant lui ne devaient point être répétées : jamais il ne fut tenté de se faire valoir par la révélation d'un secret qu'il tenait de la confiance ou même de la légèreté d'autrui; et jamais il n'employa de ruse que pour défendre son secret contre l'homme indiscret qui voulait le surprendre.
Le trait le plus marquant de son caractère, celui dont il tirait une véritable originalité, c'était l'absence totale d'amour-propre. 11 n'avait nul besoin de ce ressort puissant, si nécessaire aux talents médiocres : mais si son extrême simplicité le dépréciait quelquefois au premier coup d'œil, il en était plus sûrement
aimé et estimé par ceux qui se donnaient le temps de l'observer. Toujours prêt à s'oublier pour les autres, toujours heureux d'obliger ceux mêmes avec lesquels il était le moins lié, il était impossible de le haïr et difficile de ne pas l'aimer. Ses talents le mettaient souvent à même d'oblii^er ses camarades. Il avait fait un jour, pour deux officiers, deux copies de la dernière ordonnance pour les camps, avec les plans démonstratifs. Son père fut curieux de savoir à qui élait destiné un troisième exemplaire qu'il voyait là, tout aussi parfait que les autres. Il était pour Brise fer, soldat de sa compagnie, qui le lui avait demandé pour le montrer à son curé, quand il retournerait chez lui.
Les services qu'il s'elïorrait de rendre étaient sans faste et sans empressement alleclé. Souvent il lui est arrivé, pour n'avoir pas voulu s'excuser, de demeurer chargé des fautes d'autrui, et de garder sur ce point un secret inviolable, sans l'avoir promis.
C'était par pur instinct qu'il était généreux : il n'était point obligé de remporter une victoire sur luimême, pour être bienfaisant. C'était sa manière d'être : c'était la suite de ce caractère qui le portait toujours à s'oublier lui-même pour ne s'occuper que des autres. Au camp, sa tente était toujours la dernière tendue; dans les marches, il ne songeait jamais à son propre bien-être qu'après s'être occupé de celui des soldats. Cet oubli de lui-même, cette candeur, le rendaient cher aux mauvais comme aux bons. Mais, sans repousser personne, il répugnait, par un sentiment inné, à toute liaison vicieuse. Son cœur aimant cherchait un ami de son âge : s'il l'eût trouvé, si cet ami eût été doué d'une âme telle que la sienne, il s'y serait livré sans réserve. — Ah! sans doute il vaut mieux qu'il n'ait pas connu cette douceur : un cœur de plus saignerait dans ce moment; sa mort a fait assez couler de larmes.
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Son esprit élait aussi juste que son cœur était droit et bon. Observateur attentif, rien n'échappait à son discernement. Souvent une ironie fine assaisonnait ses remarques ; mais c'était toujours l'ironie du goût et de la raison, jamais celle de la causticité.
Ce n'était pas seulement avec exactitude, c'était avec amour qu'il se livrait à ses devoirs. Souvent, il s'était trouvé chargé seul de l'administration de sa compagnie, et pendant ce temps rien n'y était négligé : il comptait dans son régiment pour un des officiers les plus exacts et les plus intelligents dans les manœuvres; enfin, il recueillait avec avidité tout ce qui pouvait ajouter à ses connaissances militaires. Cette ardeur infatigable, jointe à une intelligence rare, en avait fait un bon officier dans un âge où l'on tient de si près à l'enfance. Mais cette heureuse avidité d'apprendre ne se bornait point à son métier : elle s'était étendue à toutes les parties de son éducation. A seize ans il savait trois langues; il avait étudié plusieurs parties des mathématiques, et la fortification; il avait un fonds considérable de lecture, et des connaissances assez étendues en histoire naturelle et en géographie. L'air d'Italie avait développé en lui un goût vif pour la musique, et il commençait à jouer agréablement du violon. La culture des arts faisait ses délices, et ses talents étaient aussi vrais que ses vertus : ils étaient, ainsi qu'elles, au-dessus de son âge. Son goût pour la peinture le rendait heureux, et déjà il avait passé de beaucoup, dans ce bel art, les bornes de la médiocrité. Ses derniers dessins, faits dans les huttes de Laution^ représentaient des groupes de soldats dessinés à la plume d'après nature : plusieurs seraient dignes de Salvator Rosa. Le choix de ses sujets aurait seul indiqué la trempe de son âme. Le paysage héroïque, les objets simples et grands de la nature étaient ceux qu'il préférait, et les plus beaux
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Irails de l'histoire venaient d'eux-mêmes s'offrir à ses crayons. Ses dernières compositions historiques furent la Mort d'Epaminondas et celle de Cléobis et Diton, recompensés de leurs vertus par une mort douce et prématurée. Aimable Eugène! lorsque dans les derniers loisirs d'As/i, ton père le voyait traiter ces deux sujets, il ne prévoyait pas que tu dusses montrer sitôt la constance d'Epaniiiiondas, et t'endormir du sommeil de Cléobis.
Son exactitude à remplir ses devoirs militaires, .sa vigueur et sa patience au milieu des plus grandes fatigues, sa tranquillité dans le péril, sa modération et son esprit de justice, lui avaient actjuis le respect autant que rallection des soldats, appréciateurs intègres du mérite de ceux qui les commandent. L'estime de ses braves compagnons d'armes, et les pleurs qu'ils donnèrent à sa mort, sont pour lui le plus bel éloge funèbre. La nouvelle de sa mort répandit une véritable affliction dans le camp : le chevalier B., sous-lieutenanldans sa compagnie, grièvement blessé dans la même alTaire, s'écria, en apprenant sa mort : Ah! ne valail-il pas mieux que je périsse? Ma mort neût j)as été irréparable comme celle de ce brave Eurjène. Généreux chevalier! vous faisiez ainsi votre éloge sans vous en douter : il faut beaucoup de mérite pour sentir vivement celui des autres.
La valeur, en lui, n'avait rien de théâtral; elle était naturelle comme toutes ses autres qualités. On le voyait aussi calme dans les combats que dans toutes les autres actions de sa vie. Son œil observateur en saisissait l'ensemble, et il faisait, au milieu de la tempête, des remarques qui annonçaient le talent. La première fois qu'il fut exposé au feu du canon, il en compta les coups : il déterra et mit dans sa poche un boulet de six livres, qui s'était enfoncé à ses pieds; il sauta au cou de son père : « Je suis bien heureux, lui
dil-il; je craignais d'avoir peur : tout ceci ne m'a pas fait baisser la tête. » Il a fait de tous les combats où il s'est trouvé des dessins précieux par leur vérité, esquissés quelquefois dans l'action môme. A Versoix^ à Saint-Germain, à Rocca-Barbona, il dessina et prit des notes au milieu des coups de fusil. Enfin, son courage n'était pas seulement celui d'un guerrier : c'était la fermeté d'un sage, et cette fermeté s'étendait à tout. Il envisageait d'uii œil serein la perle de tous les agréments de la vie, et la destruction de la fortune qui l'attendait. Il ne concevait pas seulement qu'il fût possible de balancer entre le devoir de suivre ses drapeaux, et la tentation de conserver l'héritage de ses pères. Dans les derniers jours de sa vie il montra un autre genre de stoïcisme, en supportant la douleur avec fermeté, en bravant le fér cruellement secourable des chirurgiens, qui s'étonnaient de sa patience. En vain l'humanité même semble leur défendre la sensibilité : celui qui le soignait s'était attaché à lui au point de le pleurer. L'inaltérable douceur, le courage héroïque de cette excellente créature avaient gagné son aflection.
Enfin, il envisagea sa dernière heure d'un œil fixe et tranquille; et quoiqu'il n'eût éprouvé aucun chagrin sur la terre, quoiqu'il eût joui de tout le bonheur que peuvent donner la nature et la vertu, il ne gémit, en nous quittant, que sur la douleur qui allait empoisonner la vie des amis qu'il laissait.
Il semble que toutes les âmes rares doivent s'annoncer par un extérieur frappant ; et c'est dans la physionomie surtout qu'on cherche des signes de cette supériorité. Celui de votre fils, Madame, n'avait cependant rien d'extraordinaire i. Les roses de la jeu-
1. Quod si habitum quoque ejus posteri noscere velint, deccntior quam subiimior fuit. (Tacite, Agric).
ncssc s'étaient même fanées pour lui avant le temps, soit que le hûlc et les fatigues les eussent fait disparaître de bonne heure, soit que la nature, qui n'aime pas mentir, se fût hâtée de lui donner une apparence virile. 11 ne possédait point ce qu'on appelle la beauté; mais il avait je ne sais quelle grûce d'innocence, plus belle que la beauté '. Toutes ses altitudes respiraient la modestie et la réserve. Sa voix était douce, et d'un timbre qui ne pouvait exprimer la colore ni aiguiser le sarcasme. Son œil bleu tendre était grand, lucide, virginal, plein d'une sage intelligence; et lorsqu'il l'arrêtait sur les objets de son estime ou de son affection, son regard était une caresse. Enfin, quoiqu'il n'eût rien do frappant pour le premier coup dœil, dès qu'on l'avait observé quelque temps on croyait aisément à ses talents, et volontiers à ses vertus ^
Tel fut, Madame, l'incomparable enfant que vous avez perdu à seize ans; il a pu illustrer un nom illustre, et laisser de lui un long souvenir. Il n'était pas né, il n'était pas élevépour les temps abominables où nous vivons : il a quitté ce monde absurde et pervers au moment où l'existence est devenue pour nous un fardeau pénible. Heureux Eugène! le ciel ne t'a rien refusé, puisqu'il t'a donné de vivre sans tache et de mourir à propos '.
Il n'a point vu, Madame, les derniers crimes du monstre révolutionnaire \ Il n'a point vu en Piémont la trahison appelant les hordes dévastatrices sur ce superbe pays, sur ce jardin d'Éden, où toutes les richesses accumulées proclament le gouvernement