Jérémie
sacrifice même imposé à voire fils disparaîl, si on le compare au vôtre : le sien ne fut que la mort ; le vôtre est de lui survivre. Sans doute toutes les consolations humaines se réunissent autour de vous; mais combien toutes ces consolations sont vaines! Arrachez donc vos yeux de cette terre, qui n'est plus pour vous qu'un désert ensanglanté. L'homme ne paraît si petit que parce qu'il est courbé vers sa demeure : la stature de cet être est immense; et s'il a la force de se relever quelquefois, il peut encore porter sa tète jusque dans les régions de la paix. Nous sommes tous entraînés avec la rapidité de l'éclair vers ce moment, le dernier des moments, oi^i toutes les passions qui nous agitent aujourd'hui ne seront plus pour nous que des souvenirs inutiles ou amers. Anticipons sur l'instant solennel où nous finirons de mourir. Soulevez le voile : Eugène est derrière. Jadis Socrate, avant de boire la ciguë, disait à ses amis : « Lorsqu'on disposera de mon corps, ne dites pas qu'on brûle ou qu'on enterre Socrate; ne me confondez point avec mon CADAVRE ». La raison seule n'a jamais rien dit de plus beau. Mais Socrate avait besoin de convaincre ses disciples pour les consoler : plus heureux que lui, je n'ai qu'à vous prier de vous servir de vos principes. Vous ne confondez point Eugène avec son cadavre : la chrysalide grossière est tombée en poudre; mais le papillon immortel a déployé ses ailes d'or et d'azur pour s'envoler vers sa patrie. Tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons admiré dans votre fils, vit, et ne mourra jamais '.
Ombre pure et chérie! si les sentiments qui ont pénétré nos cœurs dans ce monde survivent à la mort, et nous accompagnent dans l'autre; si, comme de
\. Quidquid ex Agricola amavimus, quidquid mirati sumus, manetmansurumque est... in aeternitateeimporum. (Tacite, ^S'rfc.)
grandes âmes, des âmes généreuses el sensibles aiment à le croire \ les objets de nos affections ne deviennent point étrangers à notre intelligence au moment où elle se débarrasse de son enveloppe mortelle, reviens! ah! reviens souvent parmi nous! habite encore la demeure solitaire de tes parents désolés! Descends vers eux comme ces génies bienfaisants, envoyés, dans l'enfance du monde, vers les patriarches exilés et voyageurs pour verser dans leur esprit des instructions utiles et dans leur cœur le baume du courage et de la consolation! Viens! tu ne changeras point de séjour :1e ciel est partout où se trouve la vertu. La nuit, quand tout se tait, quand la douleur, seule avec elle-même, baigne sa froide couche de larmes amères, plane sur ces tètes chéries, et de ton aile éthérée secoue sur elles une rosée balsamique qui les avertisse de ta présence, et les remplisse dépensées célestes.
Ombre amie, oh! que ne puis-je encore te donner cette espèce d'immortalité qui dépend de notre faible naturel Que ne puis-je communiquer à cet écrit quelques étincelles de cette flamme qui soulève ma poitrine et fait battre mon cœur! Non, ce n'est point assez pour l'amitié de pleurer sur ta cendre; je voudrais faire reconnaître ton âme dans ce tableau, dont les larmes ont peut-être affaibli les couleurs! je voudrais élever un monument durable à tes vertus précoces, qui n'ont brillé qu'un instant; je voudrais, s'il était possible, te raconter à la postérité ^, et te faire aimer de nos descendants.
1. Si quis piorum manibus locus, si ut sapienlibus placet, etc. (Tacite, Agric).
2. Agricola, posterilati narralus et traditus, superstes erit. (Id., ibid.).
s. KM. Li: CAHDINAL MALRY "
Venise, 1199.
Dans mon voyage de Venise, pendant Thiver de 1799, j'ai fait connaissance avec le célèbre cardinal Maury. A la première visite que je lui fis, il me parla avec intérêt de ma position embarrassante, et toujours avec le ton d'un homme qui pouvait la faire cesser. En vain je lui témoignai beaucoup d'incrédulité sur le bonheur dont il me flattait : Nous arrangerons cela, me dit-il.
Peu de jours après, je le vis chez la baronne de Juliana, Française émigrée, qui avait une assemblée chez elle. Il me tira à part dans une embrasure de fenêtre; je crus qu'il voulait me communiquer quelque chose qu'il avait imaginé pour me tirer de l'abîme où je suis tombé. — Il sortit de sa poche
1. M. Ville nous a gracieusement autorisés à reproduire les lettres qui suivent. — La maison Vitte, à Lyon, a donné une édition définitive des œuvres de Joseph de Maistre. Outre la correspondance déjà connue par la publication de 1851, celte édition contient des parties nouvelles et fort curieuses, et elle inclut la correspondance diplomatique.
2. Ces notes ont été insérées dans la Correspondance intime par le même éditeur.
trois pommes, qu'on venait de lui donner, et dont il me fit présent pour mes enfants.
Après avoir vu une fois ma femme et mes enfants, il en fit des éloges si excessifs qu'il m'embarrassa. « Je n'estime jamais à demi », me dit-il un jour, en me parlant de moi (je ne comprends pas cependant pourquoi l'estime ne serait pas graduée comme le mérite).
Le 16 février (j'ai retenu cette date), il vint me voir, et passa une grande partie de la matinée avec moi. Le soir, je le revis encore; nous parlâmes longuement sur différents sujets, qu'il rasa à tire-d'aile; j'ai retenu plusieurs de ses idées. Les voici mot à mot :