ACADÉMIE FRANÇAISE. ACADÉMIE DES SCIENCES
L'Académie française était seule considérée en France, et donnait réellement un état. Celle des sciences ne signifiait rien dans l'opinion, non plus que celle des inscriptions. D'Alembert avait honte d'être de l'Académie des sciences : un mathématicien, un chimiste, etc., ne sont entendus que d'une poignée de gens; le littérateur, l'orateur, s'adressent à l'univers. A l'Académie française, nous regardions les membres de celle des sciences comme nos valels, etc.
Les langues sont la science des sots (il parlait à un homme qui en sait cinq, et en déchiffre deux autres). Je me suis mis en tète, une fois, dapprendre l'anglais; en trois mois, j'entendis les prosateurs; ensuite, ayant fait l'expérience que, dans une demiheure, je ne lisais que douze pages anglaises de VHisloire de Hume, in-4'^, tandis que, dans le même espace de temps, j'en lisais quarante en français, j'ai laissé là l'anglais.
Jamais je n'ai feuilleLé un dictionnaire ni une grammaire.
J'ai appris rilalicn comme on apprenti sa langue, en écoulanl; je conversais avec tout le monde, je prêchais môme hardiment dans mon diocèse; mais je ne serais pas en état d'écrire une lettre.
l']n me décrivant les derniers moments de Ganganelli, Son Éminence me disait, le même jour, qu'on entendit le Saint-Père s'écrier à plusieurs reprises : Miserere mol maxiino pcccalori! ! ! » On voit qu'en elVot elle n'a pas piili sur Priscien.
Les Anglais ne sont vraiment supérieurs que dans le roman. Clarisse, Tom Jones, etc., sont leurs véritables titres de gloire. \J Histoire d'Ecosse, de Robertson, ne peut pas se lire; celle de Charles Quint a peu de mérite. Hume est un historien médiocre, qui s'est fait une réputation d'impartialité par la manière dont il a parlé des Stuarls. Gibbon est impie. Je préfère beaucoup Vertot aux histoires anglaises, surtout dans ses Révolutions romaines.
Addison est fort au-dessous de sa réputation. On ne lit plus le Spectateur; j'aime mieux La Bruyère.
Les Français sont fous, et c'est parce qu'ils sont fous que la Révolution s'est faite. Il m'est impossible de vous décrire ce que leur indiscrétion m'a fait souffrir, surtout pendant mon séjour à Rome. L'un m'envoyait des titres de famille par la poste; l'autre, une brochure; un troisième, une estampe roulée autour d'un bel et bon bâton de chêne; — et toujours par la poste. Je recevais vingt mille lettres par an; ne pas répondre aurait été une grande imprudence.
D'abord, c'étaient autant d'ennemis : et puis, tout homme dont la première lettre restait sans réponse en écrivait une seconde, une troisième : il y avait de l'économie à répondre.
Je me suis brouillé avec mon ancien collègue Cazalès, pour n'avoir pu lui envoyer de Rome un passeport qu'il me demandait. Je suis persuadé qu'il ne me pardonnera jamais de n'avoir pas fait ce qu'il m'était absolument impossible de faire.
Voilà encore une foule d'émigrés français chassés du Piémont parla Révolution, et retenus sur la frontière par les derniers ordres du gouvernement autrichien, qui ne veut point d'étrangers dans l'État de Venise : ils m'écrivent pour avoir des passeports; mais comment faire? Dois-je dire aux gouvernants : « Je vous demande une exception seulement pour trente »? Notez que ces messieurs ne m'envoient pas un seul papier, un seul titre pour appuyer leur demande. Quelques-uns même, en m'écrivant, ne me donnent pas leur adresse. — Ils sont fous.