‹ Joseph de MaistreChapitre 72 sur 81 · A M. LE CHEVALIER DE MAISTRE · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVALIER DE MAISTRE

Saint-Pétersbourg, 14 février ISO.j.

Frère Nicolas, je commençais à croire que tu me méprisais, et je tenais déjà la plume pour t'en demander raison, lorsque voilà la gente épître à l'ami Xavier qui nous a fait un plaisir infini, en nous prouvant que tu ne nous avais point retiré tes bontés. Sur tous ces nous, tu vas dire : « Est-ce que vous êtes ensemble, messieurs mes frères? » Nous l'étions, mon cher ami, lorsque ta lettre est arrivée. Un beau matin que je songeais creux dans mon lit, j'entends ouvrir ma porte avant que la sonnette eût donné le signal. Surpris de cette violation de l'étiquette, je crie : Qu'estce que c'est donc que celai C'est ton frère, me répond Xavier, en ouvrant mes rideaux. Comme l'heure des apparitions était passée depuis longtemps, je n'eus pas le moindre doute sur la réalité de l'aventure. Je te laisse à penser si noiLS nous sommes gaudis ensemble. Cette réunion, au reste, n'a pas été de longue durée. Il était venu avec un jeune chambellan qui a ses aflaires à Pétersbourg et une jolie femme à Moscou. Ses projets n'ayant pu s'exécuter ici, le contre-poids de Moscou l'a entraîné au bout de seize jours bien comptés; et mon frère, qui lui avait promis de ne pas l'abandonner, a dû repartir aussi. — Il a donc fait quatre cents lieues pour passer seize jours avec moi. Cela s'appelle en Russie U7ie course. Je commence à m'y habituer. Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à Sonaz, si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire une course à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à peu je me suis mis à mépriser

la terre; elle n'a que neuf mille lieues de tour. — Fi donc! c'est une orange. Ouclqnofois, dans mes moments de solitude, que je mulliplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil; et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tète appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit (cpiolle impcilinence, juste ciel!) que de petits hommes et de petites choses, je me disais : « Suis-je donc condamné à vivre et mourir ici comme une huître attachée à son rocher? » Alors je souffrais beaucoup : j'avais la tète chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien ; mais aussi quelle compensation! Je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul ; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car il y a bien quelque chose de mieux à l'apprendre. Xavier rentre au service de la manière la plus agréable pour lui et pour nous ; cette dissonance qui nous choquait l'oreille n'existe plus, et nous voilà à l'unisson. On vient d'organiser ici le département de l'Amirauté. Il y a une partie militaire et une partie scientifique. De celle-ci dépendent une bibliothèque, un musée, un cabinet de physique, etc., et notre frère a été fait directeur de cet établissement, avec deux mille roubles de traitement; c'est ici la paye d'un général-major. Il était libre de passer dans l'ordre civil avec le rang de lieutenant-colonel ; mais il est soldat, il veut toujours l'être : je crois qu'il a raison, d'autant plus qu'il conserve son ancienneté comme s'il ne s'était jamais retiré du service. Te parler de

ma reconnaissance envers S. M. I. serait, je crois, quelque chose de tort inutile. Il y a longtemps que je n'ai pas eu un aussi grand plaisir. Au reste, les traits d'auguste délicatesse et de générosité chevaleresque sont fréquents à cette cour; je veux t'en citer un exemple :

Il y a ici un Français dont le caractère et les aventures méritent de fixer l'attention : c'est M. de Moutiers, l'un des respectables gardes du corps qui accompagnèrent Louis XVI dans sa malheureuse fuite de Yarennes; il était masqué en laquais, et s'appelait Melchior. Un soir que l'auguste caravane se reposait dans je ne sais quelle auberge, le roi lui dit : « Mon cher de Moutiers, comment pourrai-je récompenser le service que vous me rendez? — Sire (répondit le brave homme avec une espèce d'enthousiasme), je veux que vous donniez à ma famille le nom que je porte aujourd'hui pour vous sauver : je veux qu'elle s'appelle Melchior. — Fort bien, mon ami, reprit le roi; mais je vous fais comte. Vous êtes le comte Melchior de Moutiers. » — Les malheurs qui suivirent ne sont que trop connus; il serait inutile d'en parler. Le comlede IMoutiers, ruiné et fugitif comme tant d'autres, échut à Berne, où une demoiselle riche et noble l'aima, le lui dit, l'épousa, et se fit catholique, véritablement pour le récompenser. Bientôt l'abjuration et l'émigration ruinèrent la femme comme le mari. Ils vivaient l'un et l'autre très étroitement à Munich avec trois enfants, lorsqu'il reçut l'ordre d'en partir à l'époque trop mémorable du mois d'avril dernier. La femme était malade; on n'y eut aucun égard. Enfin, après de longs pourparlers, on consentit à laisser tranquille la femme malade (ce que c'est que l'humanité Ij, à condition que le mari partirait. Celuici demande un passeport à l'ambassadeur d'Autriche pour venir en Russie; il est refusé. — Mais, par cha-

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rite, laissez-moi passer au moins par transit, comme une marcliandise proliibi-e. — Point de raison. — Il s'adresse à la Prusse. — Permis dépasser, à la charge de ne pas séjourner. Enfin, il est ici, sans feu ni lieu, et ne sachant de quel bois faire flèche. Peu à peu on le connaît, on prend intérêt à lui, on l'invite, et il a l'honneur de dîner chez M. de Narichkin avec Mfc"" le grand-duc, qui lui fait conter son histoire. Le prince apprend qu'un autre Français émigré, nommé M. de l'onsaison, qui est employé dansla maison des cadets, était venu chercher M. de .Moutiers, et il lui avait dit: « Monsieur, je n'ai (lu'uii petit logement et de faibles moyens; mais je ne puis supporter l'idée d'un homme comme vous à l'auberge: venez chez moi». Lesurlendemain, le grand-duc s'est rendu à l'école des cadets, où il a dit publiquement à M. de Bonsaison : « Monsieur, je suis venu exprès pour vous remercier de votre conduite à l'égard de M. le comte de Moutiers, et je veux avoir le plaisir de vous embrasser » ; ce qu'il a fait. Ensuite, il a donné à M. de Moutiers un logement dans le palais de marbre, qui appartient aujourd'hui à S. A. 1., et neuf cents roubles de pension sur sa cassette. Le Français était au comble de ses vœux, d'autant plus que, dans ce pays, le logement emporte toujours la lumière et le bois. Bientôt après il reçoit, sans en avoir eu le plus léger avantgotit, une lettre de M. de MourawietT, ministre du cabinet, par laquelle ce dernier lui transmet l'expédition authentique de S. M. L, qui assigne à M. le comte de Moutiers une pension viagère de quatorze cents roubles, dont la moitié sera réversible à sa femme, comme un témoignage de l'estime de S. M. pour le noble dévouement de M. de Moutiers à la personne de son maître. — Il faut entendre ce père et ce mari qui n"a plus de souci, et qui va jouir de sa famille.

Lorsqu'on a conté de pareils traits, il faut se taire, car il n'y a pas moyen de les louer assez.

Il y a un siècle plus ou moins que je t'ai envoyé une procuration bien inutile, peut-être ; cependant il est bon que tu l'aies; mande-moi si tu l'as reçue. Je ne compte plus du tout sur ce drôle de S. L'honnête homme qui va à la messe est plus honnête homme que l'honnête homme qui n'y va pas; mais le fripon qui y va est aussi plus fripon que le fripon qui n'y va pas. Ainsi n'en parlons plus : jamais il ne me donnera un centime.

J'ai été ravi de la belle poésie que vous avez envoyée à Moscou il y a (pielques mois. Les strophes sont charmantes, et le réyérend André Malherbe n'est pas moins parfait dans son genre. Mon frère Xavier dit une fort plaisante chose à ce sujet. Il prétend que vous êtes nécessairement possédés du diable, vu qu'à notre âge les Muses ne s'en mêlent plus. Sed de his salis.

Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds de vue. Vous êtes tous dans mon cœur; vous ne pouvez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. A six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en l'écrivant ceci je pleure comme un enfant. Il y a bien d'autres personnes que je me rappelle, quoiqu'elles soient infiniment moins intéressantes pour moi ; mais ces personnes m'attristent d'une autre manière, je veux dire en m'oubliant. J'en veux surtout à ce glaçon de la grande place. Peut-on avoir joué, pensé, vécu, raisonné et travaillé ensemble pendant je ne sais combien d'années, et s'oublier ensuite? S'il y a eu jadis quelque froideur entre nous, je pourrais bien rappeler à ce propos une saillie sublime de mon père. —

Ah! l'animal, il croit que je m'en souviens. — Mais tout dépend du caractère. Mon acier a frappé ce caillou dans tous les sens: jamais je n'ai pu en tirer une étincelle. Il n'en est pas ainsi entre nous; rien n'a changé, rien ne peut changer. N'ai-je pas bien dit?

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