‹ Joseph de MaistreChapitre 75 sur 81 · Mot piémonlais, qui signifie ravaudage · texte numérisé non relu

Mot piémonlais, qui signifie ravaudage

qu'elle soit grand'mère, comme je pourrais être aussi grand-père, si quelqu'un avait voulu m'aider. Elle est fort aimable, et m'aime beaucoup, n'en déplaise à ta mère; de manière qu'il ne m'arrive jamais de passer six mois sans la voir. Tout bien considéré, elle s'est mise à tricoter. Il est vrai que, dès qu'elle a fait un bas, elle le jette par la fenêtre et s'amuse à le voir ramasser. Je lui dis un jour que je serais bien flatté si elle avait la bonté de me faire des bas; sur quoi elle me demanda combien j'en voulais. Je lui répliquai que je ne voulais point être indiscret, et que je me contenterais &un. Grands éclats de rire, et j'ai sa parole d'honneur qu'elle me fera un bas. Veux-tu que je te l'envoie, ma chère Constance? il t'inspirera peut-être l'envie de tricoter, en attendant que ta mère te passe cinquante mille francs pour ta toilette.

Au reste, j'avoue que, si vous êtes destinées l'une et laufre à ne pas vous marier, comme il paraît que la Providence l'a décidé, Yinstruction (je ne dis pas la science) peut vous être plus utile qu'à d'autres; mais il faut prendre toutes les précautions possibles pour qu'elle ne vous nuise pas. 11 faut surtout vous taire, et ne jamais citer jusqu'à ce que vous soyez duègnes.

Voilà, mon très cher enfant, une lettre toute de morale. J'espère que mon petit sermon pourtant ne t'aura pas fait bâiller. Au premier jour, j'écrirai à ta mère. Embrasse ma chère Adèle, et ne doute jamais du très profond respect avec lequel je suis, pour la vie, ton bon père.

Quand tu m'écris en allemand, tu fais fort bien de m'écrire en lettres latines. Ces caractères tudesques n'ont pu encore entrer dans mes yeux, ni, par malheur, la prononciation dans mes oreilles.

A MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE

Saint-Pétersbourg, 18 décembre 1810.

J'ai reçu avec un extrême plaisir, ma chère enfant, ta lettre du 4 novembre dernier, jointe à celle de ta mère. Je ne sais cependant si je m'exprime bien, car, au lieu d'extrême plaisir, je devrais dire douloureux plaisir. J'ai été attendri jusqu'aux larmes par la fin de ta lettre, qui a touché la fibre la plus sensible de mon cœur. Je crois, en effet, qu'il ne me serait pas impossible de te faire venir ici toute seule, malgré les embarras de l'accompagnement indispensable; mais, enfin, supposons que je parvienne à surmonter cette difficulté, tu serais ici pour toujours; car tu comprends bien que ces deux ans dont tu parles sont un rêve. Et comment ferais-tu goûter cette préférence à tes deux compagnes, et même au public? La raison que tu dis serait excellente si nous étions à soixante lieues l'une de l'autre; à huit cents lieues elle ne vaut plus rien, et j'en sèche. Parmi toutes les idées qui me déchirent, celle de ne pas te connaître, celle de ne te connaître peut-être jamais, est la plus cruelle. Je t'ai grondée quelquefois, mais tu n'es pas moins l'objet continuel de mes pensées. Mille fois j'ai parlé à ta mère du plaisir que j'aurais de former ton esprit, de t'occuper pour ton profit et pour le mien ; car tu pourrais m'être fort utile col senno e colla mano. Je n'ai pas de rêve plus charmant; et quoique je ne sépare point ta sœur de toi dans les châteaux en Espagne que je bâtis sans cesse, cependant il y a toujours quelque chose de particulier pour toi, par la raison que tu dis : parce que je ne te connais pas. Tu crois peut-être, chère enfant, que je prends mon parti sur cette abominable séparation ! Jamais, jamais,

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et jamais. Chaque jour, en rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si vous m'aviez quitté hier; dans le monde, la même idée me suit et ne m'abandonne presque pas. Je ne puis surtout entendre un clavecin sans me sentir attristé : je le dis lorsqu'il y a là quelqu'un pour m'entendre, ce qui n'arrive pas souvent, surtout dans les compagnies nombreuses. Je traite rarement ce triste sujet avec vous; mais ne t'y trompe pas, ma chère Constance, non plus que tes compagnes, c'est la suite d'un système que je me suis fait sur ce sujet : à quoi bon vous attrister sans raison et sans profit? Mais je n'ai cessé de parler ailleurs, plus peut-être qu'il n'aurait fallu. La plus grande faute que puisse faire un homme, c'est de broncher à la fin de sa carrière, ou même de revenir sur ses pas. Je te le répète, mon cher enfant : quoique je ne parle pas toujours de cette triste séparation, j'y pense toujours. Tu peux bien te fier sur ma tendresse, et je puis aussi l'assurer que l'idée de partir de ce monde sans te connaître est une des plus épouvantables qui puisse se présenter à mon imagination. Je ne te connais pas; mais je t'aime comme si je te connaissais. Il y a même, je t'assure, je ne sais quel charme secret qui naît de cette dure de^^tinée qui m'a toujours séparé de toi; c'est la tendresse multipliée par la compassion. Tout en te querellant, j'ai cependant toujours tenu ton parti, et toujours bien pensé de toi. Je ne te gronde point dans cette lettre sur ta gloriomanie : c'est une maladie comme la fièvre jaune ou la pleurésie ; il faut attendre ce que pourront la nature et les remèdes. D'ailleurs, je ne veux point te faire de chagrin en répondant à une lettre qui m'a fait tant de plaisir. Quoiqu'il y ait un peu, et même plus qu'un peu de ta folie ordinaire, il y a cependant un amendement considérable. Elle est d'ailleurs beaucoup mieux

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écrite, dans les deux sens du mol. Je suis bien aise que tu deviennes grammairienne. Xoublie pas les étymologies, et souviens-toi surtout que Babylone vient de babil. Je suis bien aise que tu aies découvert une des plus grandes peines du mariage, celle de dire aux enfants : Taisez-vous. Mais si toutes les demoiselles s'étaient arrêtées devant ces difficultés, combien de demoiselles ne parleraient pas! Au reste, mon enfant, comme il va peu de choses qui écartent les hommes autant que la science, tu prends le bon chemin pour nètre jamais obligée dimposer silence à personne. Le latin n'est pas des choses qui me choqueraient le plus, mais c'est une longue entreprise.

Hier, on a célébré chez la comtesse... la fête de sainte Barbe, fort à la mode ici. et qui est la patronne de la dame. Il y a eu bal, souper et spectacle. Ton frère, seul acteur de son sexe, a eu tous les honneurs. car il était, comme Molière, auteur et acteur. C'était une nouvelle édition de sa Cléopàire. Il s'est tué en chantant un vaudeville; puis, au grand contentement de tout le monde, il s'est relevé pour chanter à la comtesse les couplets ci-joints, qui ont été applaudis à tout rompre. Je n'ai pas répondu à la moitié de ta lettre : mais plus de quatre liages je ne puis écrire ce soir. Je t'embrasse tendrement, ma très chère Constance; je te serre sur mon cœur, où tu occupes une des premières places. Le reste à l'ordinaire prochain.

A MADEMOISELLE CONSTANCE DE MAISTRE

Saint-Pétersbourg, 20 avril 1814.

Je ne sais, ma chère Constance, par quelle voie ta lettre m'est venue : partie le 13 février, elle est arrivée le 5 avril; c'est beaucoup par le temps qui court. Mais quelle bizarrerie, dans les circonstances! Au

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moment où je lisais vos transports de joie sur l'heureuse santé de Rodolphe, moi j'étais sur les charbons ardents, croyant, par certains signes mal interprétés, que je l'avais perdu et qu'on nie le cachait encore. J'étais enfermé chez moi, sans vouloir recevoir personne ni aller dans le monde. Enfin, on me déclare qu'il a été légèrement blessé; mais bientôt après je reçois de lui une lettre de quatre pages, postérieure à la date de cette alï'aire, et dans laquelle il n'est pas question de blessure. Jusqu'à présent tout va à merveille; mais le plus battu de tous dans cette guerre, c'est moi, ma chère amie; je suis abîmé, écrasé, abêti par cette affreuse solitude à laquelle je suis condamné. Pendant les jours où j'ai pu craindre, représcnle-loi ma situation, et n'ayant pour témoins de mes angoisses que des valets qui peut-être supputaient ce qu'ils gagneraient à ma mort. Toujours vous m'êtes nécessaires, toujours je pense à vous; mais dans ces moments, et surtout lorsque je me couchais, lorsqu'on éteignait les bougies et que je me disais : « En voilà jusqu'au jour avec la pensée de mon pauvre Rodolphe, avec la cerlitude de ne pouvoir fermer l'œil, et sans avoir un être à qui parler » ; alors je vous désirais avec une telle force, qu'il me semblait quelquefois que vous alliez m'apparaîlre. Heureusement ces terribles heures n'ont pas duré; mais je n'ose pas me croire aussi près que tu l'imagines de cette bienheureuse réunion vers laquelle mes regards sont fixés depuis si longtemps

Au reste, mon cher cœur, quand même tout ira comme nous le désirons, il y aura encore bien des épines à arracher; mais, il me semble, pourvu que vous soyez avec moi, que nous saurons nous en tirer adhiic modicum (n'est-ce pas que tu sais le latin?), adliuc modicum, et nous y verrons à peu près clair.

CORRESPONDANCE INTIME 2b3

J'aime à penser que cette lettre sera surannée lorsqu'elle t'arrivera; tu diras : Fi! Qu'est-ce que ce vieux radoteur nous dit là! c'est la guerre de Troie, ou peu s'en faut.

Si par hasard tu rencontres dans le monde M™'' de Le Nôtre \ tu lui diras de ma part que je la trouve une petite folle parfaite, dans ce qu'elle me dit au sujet d'une certaine somme qu'elle prétend être à moi; car c'est, au contraire, tout ce qui est ici qui est à elle. Je lui ai dit pourquoi ces fonds seraient mieux ici. Du reste, je suis totalement exproprié. J'attends Rodolphe pour lui céder le grand maniement des affaires, moyennant une pension alimentaire et un vêtement honnête, ce qui me paraît juste. Venez, venez, tous vos emplois sont fixés : Françoise est ministre de l'intérieur et trésorier général; Rodolphe, ministre au département des affaires étrangères et payeur en chef; Adèle, secrétaire en chef pour la politique; et toi pour la philosophie et la littérature, avec des appointements égaux et communauté de fonctions pour le besoin. Moi, je serai le souverain, avec l'obligation de ne rien faire et la permission de radoter. Si ces conditions sont de votre goût, écrivez : Accordé; dans le cas contraire, allez vous promener.

Ce que tu me dis des mariages m'a fort amusé. Pour ce qui te concerne en particulier, ma chère enfant, les figuiers sont faits pour porter des figues; cependant, j'accepte avec beaucoup de plaisir toutes les choses aimables que tu me dis sur notre inséparabiliiél Je suis transporté de l'idée de te voir, de te connaître, et de jouir de tes soins tant que je me promènerai sur cette petite boute. Cependant, je ne

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