‹ Joseph de MaistreChapitre 76 sur 81 · M"" de Maislre · texte numérisé non relu

M"" de Maislre

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suis point égoïste; et si quelque honnête homme tourné comme je l'imagine vient te demander à moi en parlant bien iiolimenl, je suis prêt à te céder, à condition que tu viendras de temps en temps cultiver la nouvelle connaissance, ce qui, je pense, ne souffrira pas de difficulté.

Adieu, ma très chère Constance; je te serre sur mon vieux cœur autant que je puis sans t'étoufler. Rien n'égale la joyeuse tendresse avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

Mademoiselle, Votre très humble et très obéissant serviteur.

A M. l'amiral TCHITCHAGOFF, A LONDRES

Saint-Pétersbourg, 14/26 décembre 1814.

Qu'est-ce donc que vous faites, mon très cher amiral? Qu'est-ce que vous devenez? et que projetezvous? Tout ce qui vous aime ici, ou tout ce qui vous connaît (j'emploie volontiers les synonymes), attendait de vous quelque signe de vie; mais ceci passe mesure. Je romps le silence, et je suis convenu avec M"' de Swetchin, la meilleure des amies, que je vous gronderai pour elle et pour moi. Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que votre excellent frère, soit ignorance réelle ou discrétion, prétend n'en savoir pas plus que nous sur votre compte, et ne peut rien nous apprendre sur tout ce qui nous intéressait à votre sujet. Ètes-vous Anglais? Je n'en crois rien, malgré l'attrait de la famille. Je conçois bien qu'elle vous retient, et je conçois encore que ce lien se fortifie chaque jour, à mesure que vos aimables filles acquièrent des idées et des grâces nouvelles : cependant j'ai peine à croire que nous vous ayons perdu

CORRESP.ONDANCE INTIME 2oo

pour toujours. Il n'y a rien que je ne conçoive mieux que le charme du désespoir. C'est ce qui vous retient en Angleterre; mille souvenirs tendres et déchirants vous attachent à cette terre, où votre bonheur naquit pour durer si peu.

Moi qui ne suis qu'un ami, je suis cependant visité souvent par l'ombre de votre chère Elisabeth. Elle m'apparaît toujours entre vous et moi; je crois la voir, l'entendre, et lui tenir quelques-uns de ces discours dont elle avait la bonté d'écrire de temps en temps quelques mots dans ce journal que vous feuilletez le jour, et qui vous garde la nuit. Combien ce même souvenir doit être horriblement doux pour l'époux qui Ta perdue, qui se promène sur cette même terre où son cœur rencontra le sien, où il entendit, pour la première fois, ce oui sérieux, dont le suivant n'est qu'une répétition légalisée, et que l'homme le plus heureux n'entend qu'une fois dans sa vie! Je voudrais que les objets qui vous environnent, et qui ne vous parlent que de votre perte, vous apprissent à pleurer : vous auriez fait un grand pas vers la consolation, je veux dire vers la douleur sage. Dieu vous a frappé, mon chei* ami, très justement comme juge, et très amoureusement comme père; il vous a dit : Cest moi! Répondez lui : Je vous connais, et venez pleurer avec nous, quand vous aurez assez pleuré ailleurs. Depuis le 11 (23) octobre, je suis réuni à ma femme et à mes enfants, et je loge dans la dernière maison que vous avez habitée. Je passe une partie de ma vie dans ce même cabinet où nous avons si souvent parlé raison. Le bureau de ma femme occupe la place de votre chaise longue. J'ai beaucoup embelli cet appartement, mais je n'ai pu trouver encore un moyen de l'agrandir, et cette malheureuse impuissance m'oblige de le quitter. Venez, monsieur l'amiral, venez nous voir : je n'aurai point honte

d'ôtre heureux devanl vous, bien persuadé que vous n'aurez pas vous-même besoin de me pardonner. Au reste, si vous veniez contempler mon ménage, il serait bientôt une nouvelle preuve que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. Tant de bonheur ne pouvait m'ôtre donné gratis. Cette résurrection générale, qui a relevé tant de monde, m'enfonce plus profondément dans l'abîme. Ma malheureuse patrie est dépecée et perdue*. Je demeure au milieu du monde sans biens, et môme, dans un certain sens, sans souverain. Étranger à la France, étranger à la Savoie, étranger au Piémont, j'ignore mon sort futur. Je n'ai demandé qu'à ne pas changer de place, malgré les épines déchirantes sur lesquelles on m'a couché; j'ignore ce qui arrivera, mais celui qui a fait mes affaires jusqu'à présent voudra bien, j'espère, s'en charger encore jusqu'à la fin. Malgré mon envie de ne pas quitter ce pays, je ne sais quel instinct terrible me menace, dans le fond de mon être, de changer encore de place. Je dis terrible, car je me défie de moi à l'excès, et je ne puis souffrir l'idée d'entreprendre quelque chose de nouveau et de changer de théâtre. J'aime la Russie, parce qu'il n'y a point d'abus, comme nous en sommes convenus souvent; de plus, parce que j'y ai d'excellents amis, et qu'enfin l'habitude a rivé tous les clous qui m'y attachent. J'espère que vous m'approuverez; dans le cas contraire, venez-moi dire que j'ai tort. En attendant, donnezmoi de vos nouvelles et de celles de votre aimable famille. Votre charmante fille cadette parle-t-elle anglais aujourd'hui avec cette même élégance qui m'enchantait dans son français enfantin? Enfin, parlez-moi beaucoup de vous et de tout ce qui vous

1. Ceci se rapporte au traité de 1814, par lequel la Savoie avait été cédée à la France.

intéresse; mais ne m'envoyez point de vinaigre, je veux une lettre toute à l'iiuile d'olive.

Adieu mille fois, bon et malheureux ami. Votre petit ami Rodolphe vous salue tendrement, et moi je vous serre dans mes bras, monsieur l'amiral, en vous assurant très inutilement, à ce que j'espère, de mon tendre et éternel attachement.

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