‹ Joseph de MaistreChapitre 80 sur 81 · A M, LE COMTE DE BLACAS, A ROME · texte numérisé non relu

A M, LE COMTE DE BLACAS, A ROME

Turin, 29 mai 18 1<.).

Comment pourrais-je vous exprimer, rare et excellent homme, inestimable ami, ce que m'a fait éprouver la lecture de votre lettre du 20 septembre? Elle est venue se placer sur mon pauvre cœur oppressé et froissé, comme une espèce de fomentation qui Ta tout à fait ranimé. Lorsqu'au milieu de la triste indifférence, de Tégoïsme glacé, et de quelque chose de pire encore, on vient à rencontrer une ûme comme la vôtre, on respire, on se console; on est comme le voyageur qui traverse les déserts de l'Arabie, et qui trouve tout à coup un bosquet et une fontaine : il s'assied à l'ombre, et il Ijoit. Ce qu'il sent alors, c'est à peu près ce que j'ai senti en lisant votre lettre. Croyez bien qu'il ne manque rien à celle comparaison, qui tombe d'elle-même sur ce papier. Sûrement, monsieur le comte, vous n'aurez pas de peine à me croire sur le désert; croyez-moi de même sur la fontaine : c'est l'amitié la plus pure, c'est la plus tendre reconnaissance qui vous en assure. — Vous me dites : Finissez donc! d'accord, puisque vous le voulez; jugez si je voudrais contredire un ami tel que vous! Venons donc au fait. Si je devais tout à coup faire face à une dépense imprévue, s'il s'agissait d'un voyage nécessaire, d'une fille à marier, d'une terre à acheter, et que la somme que vous m'offrez avec tant de grâce me manquât dans le moment, en vérité, mon très cher comte, je m'en prévaudrais sans compliment, bien sûr que, dans certaines occasions et avec certains hommes, on ne peut remercier dignement qu'en acceptant (ceci est une maxime). Mais, dans la position où je me trouve, que ferais-je de

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votre argent? Vous ne pensez pas sans doute que je reuille l'éparpiller en petites dépenses d'agrément et de commodité ; la somme passerait donc sans fruit de votre cassette dans la mienne. J'aime bien mieux qu'elle demeure dans la vôtre, car si jamais j'en ai besoin, elle sera toujours à ma disposition; et si vous ne pouviez pas me la prêter alors, ce serait une preuve que j'aurais mal fait de l'accepter aujourd'hui. Vous avez la bonté de me gronder sur ce que je n'ai pas fait le voyage de Rome avec le marquis d'A... Soyez bien persuadé que j'en avais une envie mortelle. Mais je n'en ferai pas plus la petite bouche avec vous qu'avec lui. Je n'ai pas droit, dans l'état où je suis réduit, d'ôter à mes enfants le prix d'un voyage de plaisir; voilà tout le mystère. Je ne dois plus me faire illusion : il n"y a plus d'espérance pour moi; la Fortune est femme, elle n'aime que les jeunes gens. Pendant longtemps j'ai pu me flatter de deux influences qui m'auraient sauvé : par des raisons bien ditlérentes, l'une et l'autre m'ont manqué. Seul et sans appui, je ne peux vaincre l'opposition sourde qui redoute mes opinions, et qui est bien plus forte que le roi. Sa main vient enfin de signer notre spoliation définitive en Savoie et à Nice ; le parti qui désirait cette signature avec une ardeur toute-puissante l'a obtenue enfin sous le voile d'une indemnisation partielle, et que je crois tout à fait illusoire : le père commun a cru bien faire, c'en est assez pour justifier ses intentions. Après lui avoir sacrifié nos biens et nos personnes, notre devoir est de lui sacrifier encore les révoltes du cœur, et de le servir avec un redoublement de zèle digne de nous, car le roi trompé n'est pas moins notre roi. Ce grand procès perdu me rend cependant ma chère patrie insupportable; je resterai donc ici si je le puis. Heureux père et heureux époux, je suis toujours bien chez moi, et c'est

un grand article; ajoutez les livres, vous trouverez que c'est assez pour m'acheminer tout doucement vers le diocèse de mon pauvre frère. En vivant comme ; vous l'avez vu, c'est-à-dire en capucin bien élevé, ' j'ai fait quelques économies : je compte m'en servir pour acheter un jardin avec une maison au milieu, où je puisse enfin vivre et mourir même, si je veux, sous un toit qui m'appartienne; voilà toute mon ambition, mon très cher comte, et j'espère que vous ne la trouverez pas monstrueuse.

Dans la seconde page de votre précieuse lettre vous me dites : « Je voudrais bien savoir si ce sera en deçà ou au delà, etc. » Vous supposez donc ne savoir rien du tout; et cependant, quelques lignes plus bas, vous ajoutez : « J'en prévois cependant un, etc. » Bon Dieu ! qu'est-ce que vous voulez dire? Je ne craindrais rien davantage; mais, en y regardant de jjien près, j'ai cru voir que vous étiez trompé par un personnage trompé; car l'idée que vous m'indiquez a bien quatre ou cinq mois d'antiquité, et ce fut, je crois, une idée passagère qui ne tint pas devant les premières réflexions; je vois ici combien le personnage en question est retardé dans ses notions. Si vous voulez dire autre chose que ce que j'imagine, tant pis pour moi; mais j'ose me rassurer. Je décachetai ma dernière lettre du 2o août, pour y insérer un billet destiné à vous apprendre une chose que je croyais certaine. Aujourd'hui, le contraire me paraît certain. Que faire donc? Se croiser les bras, et attendre paisiblement la décision.

Je suis bien aise que vous ayez acquis le voisin que vous me nommez. C'est un véritablement digne homme, chez qui j'ai trouvé ce que je n'ai rencontré dans nulle autre maison de ce pays : il connaît assez ma situation; ainsi j'espère qu'il vous aura mis au fait de tout. A mon tour, j'ai profité de lui pour vous

faire connaître certains détails. Je conçois de reste que vous n'y pouvez répondre que par votre silence ; mais je serais bien sourd si je n'entendais pas votre silence.

Puisque vous voulez que je lire sur vous, voici ma prétention, monsieur le comte. Vous rappelez-vous qu'en partant de Saint-P..., vous me laissâtes un Firgile de Baskerville? J'avais écrit sur ce livre : Souvenir de M. le comte de Blacas. On me l'a inhumainement volé ; envoyez-moi, je vous prie, un autre volume latin, français, italien ou anglais, sur lequel vous écrirez votre nom. Je mets à ce don deux conditions : je ne veux qu'un volume; il ne vaudra pas plus d'un louis. Si Votre Excellence passe les conditions, elle ne se courroucera point si je prends la liberté de lui renvoyer brutalement la pacotille. Agréez, je vous prie, cette proposition, qui, me tenait au cœur depuis longtemps.

J'envoie ma vieille bénédiction au nouveau-né; car, suivant ce que vous me dites, il sera dans son berceau lorsque cette lettre arrivera. Je mets mes vœux et mes hommages aux pieds de Madame l'ambassadrice. Je croyais avoir l'honneur de la connaître; mais, sur ce point comme sur tant d'autres, le ciel m'a dit : Non. Je me jette au cou de monsieur son époux; je le remercie de nouveau d'une lettre qui m'a comblé de joie autant que de reconnaissance; car rien ne me réjouit, dans cette vallée de larmes, comme de trouver une nouvelle occasion d'estimer la nature humaine

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