Les Redierches philosophiques
persuadé qu'il vous intéresserait, et même qu'il vous étonnerait; car, à moins de s'être livré à une étude particulière et minutieuse de cette étrange philosophie, il est impossible de connaître tout le mal et tout le ridicule qu'elle renferme.
Dans tout ce que vous dites des philosophes anciens et modernes, je ne vois pas qu'il soit possible de vous chicaner, excepté peut-être sur Arislote, auquel il me semble que vous laites un peu tort en le rangeant parmi les sensiOilisles. Il n'a point dit du tout que toutes nos idées nous viennent par les sens. 11 a dit des choses admirables sur l'essence de l'ame : on a besoin d'un grand clï'ort pour les comprendre, et d'un autre elïort pour les traduire.
Vous parlez comme un ange, monsieur le vicomte, sur les langues, qui sont à peu près toute la métaphysique. 11 faut être possédé de quatre ou cinq diables pour croire à l'invention des langues. Il est dit, dans un vieux cantique que j'appris jadis de ma nourrice :
Le diable, pour punition, Les prit en sa possession.
Or, c'est ce qui esl arrivé, n'en doutez pas, aux idéologues de notre siècle. Tous furent possédés ou bien ils demeurèrent inexplicables.
Je ne vous ai pas trouvé moins juste et moins disert sur l'écriture {mansura vox) que sur la parole. Vous êtes de l'avis de Pline l'Ancien : Apparet œlernum litlerarum usurn. Jamais cet art n'a pu être inventé! Bryant soutient qu'il est né sur le Sinaï; mais cette idée n'est pas soutenable.
Vous avez parfaitement bien attaqué, ou, pour mieux dire, réduit à sa juste valeur, ce terrain mouvant, nommé en général philosophie, et sur lequel jamais aucun pied humain n'a pu se tranquilliser.
CORRESPONDANCE INTÏMË 263
Vous avez parfaitement exposé nos deux titres principaux de noblesse : l'empire sur les animaux, et l'usage exclusif du feu. L'orang-outang- aime le feu comme nous, il s'assied comme nous devant le feu, il présente les mains comme nous; mais, dans les siècles des siècles, il n'avancera pas un tison. Le monde serait visiblement inhabitable pour l'homme, si l'animal pouvait disposer du feu. C'est une heureuse chance pour nous, diraient certains philosophes que j'admire de tout mon cœur, autant que j'admire cet homme d'esprit qui disait à Lyon : — C'est cejjendant un grand bonheur que le Rhône et la Saône passent dans cette ville.'
Je passe sur une infinité de détails qui me conduiraient trop loin; maisje vous le dirai en général, et sans la moindre flatterie, vous avez fait un excellent livre qui ajoutera grandement à votre grande réputation; il est gravement, purement et éloquemment écrit. La profondeur n'y fait point tort à la clarté; au contraire, elle en résulte. C'est un livre d'ailleurs pratique, et fait pour obtenir sur les esprits une influence préservatrice, rassainissante. Le père en prescrira la lecture à son fils. Vous l'avez dit : Le plus grand crime quon puisse commettre, c'est la composition d'un mauvais livre, puisqu'on ne peut cesser de le commettre. Vous avez parfaitement raison; mais la proposition inverse n'est pas moins incontestable, et je vous en félicite.
Il ne manque pour moi qu'une seule chose à votre livre : c'est votre nom écrit sur la première page. Si vous voulez y suppléer dans la première lettre que vous aurez la bonté de m'écrire, Je vous collerai avec un très grand plaisir.
Je ne suis pas consolé du tout, monsieur le vicomte, de vous avoir manqué à Paris l'année dernière. Maintenant où êtes-vous, et que faites-vous?
Une nouvelle élection vous a-t-clle reporté dans la représentation nationale? ou bien êtes-vous allé planter vos choux, après avoir planté tant de bonnes maximes?
Je ne vous donne aucune nouvelle de moi, monsieur le vicomte, excepté le Ocne valeo, qui se soutient toujours. Mon courage pour toute entreprise littéraire et philosophique s'est extrêmement refroidi. Quelques ouvrages importants dorment dans mes portefeuilles; mais après les tours qu'on m'a joués à Paris, et dont vous avez été témoin, je tremble d'être imprimé à distance. Travaillez donc, monsieur, vous qui êtes à l'aise, et qui disposez de cette grande tribune où Ion parle au monde! Comptez-moi toujours au nombre de vos auditeurs les plus attentifs et les plus justes. J'embrasse M, votre fils s'il est à côté de vous, et je lui souhaite toute sorte de succès dans sa noble, sainte et importante carrière. Mon frère, qui vient d'être fait évêque, appartient encore à l'Eglise gallicane. Il est évêque d'Aoste. Les Jésuites viennent d'être rétablis à Novare et à Turin, où on leur a rendu l'enseignement. Mais l'ordre est-il rétabli? Pour répondre à cette question, un préliminaire indispensable serait de savoir s'il a été détruit.
Je suis pour la vie, monsieur le vicomte, avec tous les sentiments que vous me connaissez, votre, etc.
Turin, 20 août 1818.
J'espèi'e, mon cher prince, que vous n'attendez pas de moi un sentiment détaillé sur votre lettre à M. le comte de C, dans laquelle vous lui rendez compte
1. Nous n'avons pu nous tenir de donner celte lettre, injuste, amusante et curieuse.
de l'ouvrage de M""^ de Staël. Je serais conduit à vous parler, non pas de la lettre, mais de tous les sujets que vous effleurez dans celte pièce; c'est-àdire que je vous ferais un livre sur un livre. Je n'ai plus assez de temps pour le dépenser ainsi. J'en serais empêché d'ailleurs par une foule d'occupations qui ne me permettent pas ces parties de plaisir. Voici donc, mon prince, tout ce que j'ai à vous dire d'une manière très générale. Si vous croyez que l'ouvrage d'une impertinente femmelette, qui ne comprend pas une des questions qu'elle traite, mérite un rapport officiel, à la bonne heure; mais, dans ce cas, je pense que votre lettre est précisément une de vos conversations écrites, et qu'elle pèche par une abondance qui vous nuira. Quel que soit le mérite de cette dissertation, ni roi ni ministres ne la liront. Il faut absolument vous restreindre, diviser votre sujet dans votre pensée en certains points : par exemple, ce que dit M""^ de Staël sur son père — sur la révolution en général — , sur tel ou tel homme marquant, etc. Traitez ces différents points d'une manière concise et pointue qui reste dans l'esprit, et vous réussirez même au département des affaires étrangères : si vous laissez votre dépêche telle qu'elle est, soyez sûr que vous ne serez pas lu, et que, si on vous lit, on ne vous rendra pas la justice que je vous rends, quoique je pense autrement que vous sur plusieurs points.
Vous êtes, par exemple, évidemment dans l'erreur, lorsque vous croyez que la théorie de la non-résistance dépend du pays auquel on l'applique. Point du tout, mon cher prince : la question est la même dans tous les pays, ce que j'aurai le plaisir de vous démontrer, si vous le voulez, la première fois que j'aurai l'honneur de vous voir; le temps me manque pour verser de semblables dissertations sur le papier.
Je ne crois pas trop non plus à votre formule universelle du devoir : c'est une abstraction qui s'évapore dès qu'on en vient à l'application. Personne n'a jamais douté ni surtout soutenu qu'îV ne faille pas faire son devoir; la question est de savoir ce que c'est que le devoir, dans telle ou telle occasion? Et, dans ce cas, que signifie la règle universelle? — Rien; — c'était le cas de M. Necker. Ses amis vous diront et vous embarrasseront peut-être en vous prouvant, à leur manière, qu'il faisait son devoir lorsqu'il proposait la constitution anglaise à la France.
Le premier malheur de madame sa fille fut de n'être pas née catholique. Si cette loi réprimante eût pénétré son cœur, d'ailleurs assez bien fait, elle eût été adorable, au lieu d'être fameuse.
Le second malheur pour elle fut de naître dans un siècle assez léger et assez corrompu pour lui prodiguer une admiration qui acheva de la gâter. S'il lui avait plu d'accoucher en public dans la chapelle de Versailles, on aurait battu des mains. Un siècle plus sage aurait bien su la rendre estimable, en la menaçant du mépris.
Quant à ses ouvrages, on peut dire, sans faire un jeu de mots, que le meilleur est le plus mauvais : il n'y a rien de si médiocre que tout ce qu'elle a publié jusqu'à l'ouvrage sur l'Allemagne. Dans celui-ci elle s'est un peu élevée; mais nulle part elle n'a déployé un talent plus distingué que dans ses Considérations sur la Révolution française. Par malheur, c'est le talent du mal. Toutes les erreurs de la Piévolution y sont concentrées et sublimées. Tout homme qui peut lire cet ouvrage sans colère peut être né en France, mais il n'est pas Français.
Quant aux autres hommes, je n'ai rien à dire. Une de mes dernières conversations avec le frère que je ne cesserai de pleurer, roula sur le dernier ouvrage
de M""' de Staël. Il ne voyait rien de si contraire à nos principes, et certes il avait bien raison. Boive qui voudra l'élixir du protestantisme, du philosophisme, et de toute autre drogue en isnie. Pour moi, je n'en veux point. Je le mettrai dans ma bouche cependant, car il faut tout connaître; mais je le rejetterai bientôt en disant, devant qui voudra l'entendre : Je 11 aime pas cela.
Quand on méprisera ces sortes d'ouvrages autant qu'ils le méritent, la révolution sera finie.
Une femme protestante prenant pubhquement un archevêque catholique à partie, et le réfutant sur l'origine divine de la souveraineté, peut amuser sans doute certains spectateurs; chacun a son goût : mais, pour moi, je préfère infiniment Polichinelle de la place Château; il est plus décent et non moins raisonnable.
Tout ceci, mon prince, ne déroge nullement au talent qui a rendu compte des Considérations; mais si vous jugez cette brillante guenille digne d'un rapport officiel, j'insiste pour que vous lui donniez une forme plus concise et plus pénétrante. J'aurais été moimême moins concis, si j'avais pu garder le manuscrit plus longtemps ; mais c'en est assez pour vous faire connaître ma manière de voir en général, et vous me pardonnerez sûrement ma franchise. Voulez-vous laisser partir votre lettre telle qu'elle est? je vous loue sur ce qu'elle est et ne pense plus à ce qu'elle pourrait être. Elle est pleine d'esprit et de traits raisonnables, qui étincellent sur le fond de la question. Adieu mille fois, mon prince. Je vous prie d'agréer l'assurance des sentiments que vous connaissez, et qui ne finiront jamais.