‹ Joseph de MaistreChapitre 23 sur 27 · DERNIERE PARTIE · texte numérisé non relu

DERNIERE PARTIE

d'un discours adressé par m. pasteur de l'académie des

SCIENCES, AUX jeunes GENS DU COLLÈGE d'aRBOIS fIS74).

a Aimez le travail ; hors du travail vous ne trouveriez qu'amère déception et suprême ennui. Inutiles aux aux autres et à vous-mêmes, privés de l'estime publique, vous deviendriez promptement des déclassés do la société. L'éducation libérale que vous auriez reçue sans en retirer aucun mérite n'aurait d'autre résultat que de vous livrer à un fol orgueil et au travers de ces esprits frondeurs qui, sur tous les sujets, ont des aflirmations superlicielles. Bien plus, on verrait surgir parmi vous des esprits forts, ]}rêls à donner sur les plus graves questions des solutions détinitives. Naguère, dit-on, il a existé de ces génies incompris dans notre ville, et je sais que le mot de libre penseur est inscrit quelque part dans l'enceinte de nos murs comme un défi et un outrage. Savez-vous ce que réclament la plupart des libres penseurs? C'est, pour les uns, la liberté de ne pas penser du tout et d'être asservis par l'ignorance; pour d'autres, la liberté de penser mal; pour d'autres encore, la liberté d'être dominés par les suggestion de l'instinct et de mépriser toute autorité et toute tradition. La libre pensée dans le sons cartésien, la liberté dans l'elfort, la liberté de la recherche, le droit de conclure sur le vrai accessible à l'évidence et d'y conformer sa conduite, oh ! ayons un culte pour cette liberté-là : c'est elle qui a fait la société moderne dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus fécond; mais la librp

pensée qui réclame le droit de conclure sur ce qui échappe à une connaissance précise, la liberté qui signille matérialisme ou athéisme, celle-là, répudions-la ave:; énergie.

(c Vraiment, je les admire tous ces grands philosophes auteurs de ces systèmes nihilistes si prospères aujourd'hui ! Eh quoi ! nous autres patients scrutateurs de la nature, riches des découvertes de nos devanciers, munis des instruments les plus délicats armés de la sévère métho Je expérimentale, nous bronchons à chaque pas dans la recherche de la vérité, et nous nous apercevons que le monde matériel dans la moindre de ses manifestations, est presque toujours autre que ce que nous l'avions pressenti.

« Mais eux, livrés tout entiers à l'esprit de système, placés derrière le voile impénétrable qui couvre le commencement et la On de toutes choses, comment font-ils donc pour savoir? Croyez-moi, en face de ces grands problèmes, éternels sujets des méditations solitaires des hommes, il n'y a que deux états pour l'esprit : celui que crée la foi, la croyance à une solution qu'une révélation divine aurait donnée, et celui du tourment de l'âme à la poursuite de solutions impossibles, exprimant ce tourment par un silence absolu, ou, ce qui revient au même, par l'aveu de l'impuissance à rien comprendre et à rien reconnaître de ces mystères..,..

« Tj'homme de foi ne sait pas et ne veut rien savoir. Il croit à une parole surnaturelle. C'est incompréhensible h la raison humaine, direz-vous : je suis de votre avis; mais il est plus incompatible encore avec la raison humaine de croire à la puissance de la raison sur les problèrafes de l'origine et de la lin des choses. Et puis, la raison n'est pas tout, il y a le sentiment; et ce qui fera éternellement la force des convictions de l'homme de foi. c'est que les enseignements de sa croyance sont en harmonie avec les élans du conir, tandis que la croyance du matérialiste imjiose à la nature humaine des réjiugnancos invincibles. Est-ce que le bon sens, le sens intime de cha-

cun, ne proclame pas la responsabilité individuelle ? Le malérialisme, au contraire, la repousse. Est-ce qu'au chevet de l'être aimé que la mort vient de frapper, vous ne sentez pas au dedans de vous quelque chose qui vous crie que l'ùme est immortelle? c'est insulter au cœur de l'homme que de dire avec le matérialisme : » La mort, c'est le néant». . .

« Je m'arrête pour ne pas allonger ce discours et, non par la crainte d'aborder devant vos jeunes intelligences des sujets trop élevés. C'est le privilège des grandes vérités d'avoir des lumières intérieures pour tous les âges de la vie, et c'est l'honneur de l'humanité d'en recevoir de vivifiantes clartés, quelle que soit la culture de l'esprit. Aussi je souhaiterais que tout professeur, en franchissant le seuil de sa classe, se dît avec recueillement : Comment élever ai-je, aujourd'hui, plus haut qu'hier, l'intelligence et le cœur de mes élèves ?

a Sursum corda! Toujours plus haut la pensée, toujours plus haut les aspirations. Dans toutes les situations particulières comme à toutes les époques de la vie des sociétés, c'est la meilleure règle de conduite. »

C'est un devoir de signaler ici les grands travaux de M. le docteur F. Frédault, et ses nobles efforts pour affranchir et relever la science. Métaphysicien éminent, profondément versé dans la connaissance de la philosophie du moyen âge et de la philosophie moderne, il a récemment donné au public sous le titre de Forme et Matière (1876), un écrit important dont le but est de l'éconcilier

la philosophie spiritualiste et la science, et de ramener Tune et l'autre, par le bon usage de la raison, à Tordre et h Tunité spirituelle.

Auteur d'un vaste Traité cV Anthropologie ^ le docteur Frédault a publié en outre un livre trèsremarquable sur les Passions.

Page 1