‹ Joseph de MaistreChapitre 5 sur 27 · PROPHETE DL PASSE- ' — SES ENNEMIS · texte numérisé non relu

PROPHETE DL PASSE- ' — SES ENNEMIS

JM . DE LA iSI A R T I N E ENTRETIENS LITTÉRAIRES

C'est un signe cei'lain que la Vérité daigne avouer les efforts tentés pour la défendre, quand elle permet que le penseur ou Tapologiste chrétien reçoive sa pari des insultes et des malédictions dont elle-même a été chargée pendant son passage sur la terre. M. de Maistre a, j>lus qu'aucun autre,

JOStPIl DE MAISillE

obtiMiii celle gloire de souffrir dans son génie et SCS œuvres une vraie persécntion |)our Injustice. L'oi>i)Osilion qu'il soulève est d'un ordre particulier. Ses contradicteurs ne sont pas des critiques ordinaires, ce sont des ennemis, — et des ennemis transportés de celte sorte de liainc qui voudrait frapper en lui un autre que lui. Leur animosilé, en effet, est si extraordinaire, ils ont tellement pris leur parti de l'aveuglement et de la déraison, qu'on admire que la vérité puisse être liaïc à ce point dans ceux qui l'aiment I

M. de Maislre est le grand adversaire de la Révolution. Elle troubla profondément sa vie, le dépouilla de ses biens, le poussa d'exil en exil, le tint quinze ans séparé de sa famille, dans cette rude mission de Saint-Pétersbourg, où son dévouemont aux intérêts de la maison de Savoie ne lui valut guère, de la part de sa cour, tjue des humiliations et des dégoûts.

Ce long séjour en Russie au milieu d'une société brillante, où, tout en faisant activement les affaires de la vérité, il sut se concilier les plus hautes amitiés, lui peimil de lixcr, à une distance favo-

rable, sur la suite des événements rovoluiionnaires, un regard pénétrant et calme.

La vengeance qu'il tira de la Révolution fut de la considérer. 11 la vil marquée du sceau de la Bêle et nota sa véritable origine. Ses Considérations sur la France lui avaient découvert dès 179G la profondeur du mal et Tunique remède possible.

La Révolution n'a qu'un but, la destruction du catholicisme; car le catholicisme, ou l'Égiise, peut, seul, résister à la Révolution, la tenir en échec et la vaincre. Mais TÉglise, c'est surtout le Pape, le Vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre. Le Pape ! Puissance bienfaisante et lumineuse, qui a civilisé l'Europe, préservé la science du souffle de la barbarie, aboli l'esclavage, lutté contre la tyrannie ; Souveraineté spirituelle, qui, à ce litre, a la mission de défendre le Pouvoir civil contre les tentatives anarchiques, et le droit des peuples contre les excès du Pouvoir; — seule capable de maintenir Tharmonie ou du moins réijuilbre entre l'autorité et la liberté, protégeant respectivement l'une contre l'autre, et chacune en particulier contre elle-même. Aujourd'hui,

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la parole du Paslcur suprême est communéaient méprisée des princes et des peiij)les. Aussi les calastro])bes se sont abattues sur le monde, et son infidélité persévérante le destine à de nouvelles convulsions.

Le spectacle de celle perturbation des cboses conduit M. de 3Iaistre à rccbercber les lois du gouvernement de la Providence dans l'ordre temporel; lois méconnues et bafouées par le wm'' siècle, et que loutefois les sociétés humaines, sous peine de mort, ne peuvent abjurer. A la clarté des principes révélés et des monuments de la tradition, il relève loules les vérités dont l'oubli et le mépris ont perdu la France. Ces admirables enlreliens ou Soirt'es roulent sur Torigine du mal, le péché orii;inel imputable à toutes les générations d'Adam, la nécessité de l'expialion pai' la prière et le sacrifice, les réparations dues à l'ordre violé et que la ju^tice humaine poursuit dans la punition des délits et des crimes particuliers; la justice divine aussi, dans les mystérieuses vengeances que la guerre exerce sur les pouvoirs prévaricateurs et les nations coupables : toute expiation, (railleurs, individuelle

OU sociale, manifeste ou ignorée, n'ayant de valeur que par l'union réelle de toutes les souffrances à la Passion du Sauveur; et, à ce sujet, le penseur chrétien, sous les termes nouveaux de .so/iViar/fe et do réversibilité, affirme le dogme de l'unité et de la fraternité liumaines et développe la doctrine tliéologique, si belle et si consolante, des indulgences.

Voilà en l'accourci cette Apologie nouvelle, œuvre purement catliolique, et qui, pendant quarante ans, a soulevé les sophistes, les rhéteurs et les sectaires, " — jusqu'au jour... bien inattendu, où, à la faveur de certaines phrases tronquées et misérablement interprétées, quehjues écrivains du parti se sont crus en mesure d'accréditer le soupçon que Joseph de Maistre pourrait bien être en secret leur allié !

La Révolution, on le voit, ne Ta pas traité en ennemi ordinaire. Elle tente, tour à tour, de le détruire et de se Tapproprier. Tantôt elle livre aux rancunes impies ces pages indiscutables, ou à la perfidie des commentaires pour en corrompre le sens; tantôt elle suscite des contradicteurs parmi ceux mômes qui, en d'autres temps, se déclaraient les admjrateui'sdu grand écrivain. Que netaisaient^

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ils plutôt, au souvenir de leur passé, un changement d'opinion dont rien ne pouvait à coup sur leur garantir la constance I

On souffre de voir M. de Lamartine au nombre de ces transfuges de la vérité. Belle intelligence échouée sur Técueil révolutionnaire ! L'hostilité mal contenue de ses paroles révèle comme une sorte de ressentiment jaloux contre ces hommes dont la fermeté l'irrite. Il prétend avoir vécu, bien jeune encore, dans la familiarité du ministre de Sardaigne et s'en fait un titre pour le « peindre d'après nature. » Mais son pinceau est infidèle ; il manque à la fois le portrait de l'homme et celui du penseur. Il le prend avec ce dernier sur un ton de légèreté railleuse dont on est blessé. Ses attaques mal assurées et capricieuses ne s'appuient d'aucun raisonnement. 11 blâme au hasard et n'exerce aucun contrôle sur sa propre pensée. Il nous offre, par exemple, comme une découverte, l'observation suivante :

« C'est la petite vallée de Savoie, dit-il, qui a

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donné au xviii'^ cl au xix*^ siècle les deux plus magnifiques écrivains de paradoxes du monde moderne, Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre : phénomène UUcvaire qui doit avoir sa raison cachée dans les choses... L\\n (Jean-Jacques Rousseau), le paradoxe de la nature et de la liberté poussé jusqu'à Tabrulissement de l'esprit et h la malédiction de la société et de la civilisation. L'autre (M. de Maistre', le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole poussé jusqu'à l'anéantissement de la liberté personnelle, jusqu'à la glorification du bourreau et des foudres de Dieu contre la liberté de penser (1). »

Ce jugement, en ce qui concerne M. de Maistre, est tellement ridicule qu'un sourire en fait justice.

Quelipies lignes après, M. de Lamartine aborde les Considérations sur la France, et cite les premières pages de ce chef-d'œuvre, « plus semblables, dit-il, à une ode d'Orphée célébrant la divinité dans ses lois qu'à un pamphlet de publiciste dépaysé contre la Révolution qui l'exile. »

(1) XL!!*" Eiiliviion du Ciuirs faniilit?r de lillt^rulurc

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Sens, logique, convenances, tout proteste contre une telle critique. Le détracteur de ces pages admir'ablos imagine gratuitement une sorte de contraste entre la grandeur des développements qu'il exalte jusqu'à rinspiraiioii lyri(j!ie et la petitesse de ridée qu'il rabaisse jusqu'au pamplilet. L'observation porte à faux. Car, la grandeur, la force et la vérité de la parole ne sont que les vertus mêmes de Tidéequi se révèle.. Mais tout préoccupé de glorifier la Révoluliou, ses hommes, ses doctrines, M. de Lamartine ne croit plus devoir ni égards, ni jusiice h ceux qu'il a quittés. Les nobles infortunes ont cessé d'éveiller en lui la moindre symp;iîliie. L'écrivain supérieur, le juste chassé de son^)ays par la démagogie étrangère, il le traite (]e pampJdé'aire (]('p(ii/sc ; il se plaîl, en revanche, h exalter Mirabeau, « philosophe, dii-il, orateur et législateur, (h'pouillant ses vices avec son habil de tribun \. » Aux yeux de rapoh)giste (h C(} cynique, l'auteur des Considérations n'est rien qu'un écrivain de parti « dont le sophisme devait

(1) Celle phrase e.sl gramnialicalomeiU et hisloriqnemenl inintelligible.

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aboutir à la servitude ! » (Et, de grâce, où aboutit la Révolution ?) — Il lui reproche de n'avoir pas voulu revenir sur ses pas, parce que « la vérité pure ne lui plaisait pas assez. » Allégations sans preuve possible, sans raison, sans excuse. Seraitce donc par goût pour la vérité pure que le livre des Considérations, à peine effleuré d'un œil distrait, est qualifié de a dithyrambe à la Némésis révolutionnaire ! La hache, ajoute le poëte, excuse de tout, pourvu qu'elle frappe ! » Qu'est-ce à dire ? L'implacable ennemi de la Terreur travesti en Conventionnel ?.. — Ah î quand les beaux esprits, poëtes-orateurs, éloquents publicistes, lisent à la façon de M. de Lamartine, comment la foule igno* rante doit-elle lire ?

Le dithyrambe à la Ncniésis révolutionnaire est, suivant le critique, « un livré nul comme prophétie, » et par un tour de logique imprévu, il se moifue du prophète tout en reconnaissant l'accomplissement de la prophétie ! Mais écoutez la raison dont il prétend autoriser ses mépris. Elle est curieuse, admirable ! «Si le comte, dit-il, était prophète pour l'événement, il n'était pas prophète

pour le temps. Car, ce qu'il aunonçail pour demain^ est arrivé à vingt-cinq ans de distance. »

Compter de 1706 à 1814 vingt-cinq ans, est une légèreté en arithmétique ; accuser M. de Maistre d'avoir assigné le lendemain pour date h Taccomplissement de sa prophétie, n'est pas d'une scrupuleuse délicatesse; enfin ne serait-ce pas ui>€ mi'sY'i\ible chicane d'opposer quelques années, dans riiypothèse même où une prédiction trèsdécisive par révénement eût un peu retarde sur l'heure présumée de l'échéance ?

N'eu déplaise à M. de Lamartine, il était assez beau de dire, vers 179G, à la monarchie renversée : Vous serez relevée î — et à la République triomphante : Tu es impossible ! — La parole de ce vengeur « de l'ancienne politique et de l'ancienne loi qui rajeunissait, dites-vous, par la jeunesse de son style, la vieillesse des choses, » cet oracle, convenez-en, était un peu plus sûr que ceux des vieux sages du monde païen concédant h la foi chrétienne trois cents ans (rexislence, ou des païens aciuels, philosophes et rêveurs hnnianilaires,qui daignent s'incliner légèrement devant les

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quatre-vingts dernières années que leur dédain lui laisse.

M. de Lamartine est intraitable h l'égard du comte de Maisîre.

Quand le noble penseur développe sur une base toute chrétienne ses grandes solutions du problème de Tordre providentiel en ce monde, le critique le bafoue comme un apologiste suranné des choses mortes. Énonce-t-il, au contraire, quelque principe d'où pourrait sortir certaine conséquence moins défavorable aux idées actuelles, le criti(jue indigné se voile la face et crie à l'immoralité.

Ainsi M. de Maistre écrivant, à Vienne, h Madame de Pont :

« Qui peut douter, dit-il, qu'en Angleterre, Guillaume d'Orange ne fût un très-coupable usurpateur ? et qui peut douter que Georges 111, son successeur, ne soit un très-légitime souverain ? » — « Quelle doctrine ! s'écrie M. de Lamartine, que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est légitime le lendemain ! Quelle morale que celle où le temps transforme le crime en vertu ! » Il suffit donc que M. de Maistre exprime

une vérité très-sagement libérale, pour que M. de Lamartine, brusquement transformé en austère jacobile, cesse d'admettre la doctrine de la prescription, doctrine certaine, salutaire et inévitable en ce triste monde, où la poursuite excessive du droit serait le renversement de Tordre. « Il n'y a qu'une bonne politi({ue, comme une bonne pliysique, ajoute M. de Maistre, c'est la politique expérimentale. » Et M. de Lamartine gémit : « Quelle amnistie à toutes les infidélités ! » Remarque louchante, mais en vérité j'admire beaucou}) moins ces tendres susceptibilités de conscience dans une ame allégée d'ailleurs de toutes les superstUions de rancienne foi, que je ne m'étonne d'un tel parti pris d'itijustice et d'aigreur. Et M. de Lamartine semble le pousser si loin, que peu lui importe qu'il se contredise pourvu qu'il contredise : Mcdunl nescire (juia jam odernnt. Celte animosité ne se borne pas aux doctrines, elle va jusqu'à une recherche puritaine des moindres actes de la vie diplomatique du conile de Maistre. Quelques |)lirases légères sur la belle Maria-Antonia, sur la nécessité d'envover à la

cour du Nord un secrétaire d'ambassade jeune ei l)eau, etc., trouvent dans ramant (VElvirc un censeur inexorable !... M. de Maistre çhcrche-t-il à rétablir la maison de Savoie, soit par la Piussie, soit par la France, M. de Lamariine se moque de cette « tête qui fermente de Restauration. » Veutil, en faveur de son maiire dépouillé, tenter une démarche personnelle au-piès de Tempcreur des Français, M. de Lamartine flétrit ce projet comme une aberration de zèle ; et le poëlc, homme d'Étal de 48, qui vient de professer à outrance la fidélité due aux Richards détrônés, Si ns doute pour rendre le rôle de Blondel encore j)lus méritoire, accorde un sioïque asscniimeni aux iusolenu procédés dont la triste cour do Cagliari et son triste ministère payaient la fidé'né de ce grand homme, si iuviolablement dévoué à des princes médiocres et ingrats. M. de Lamartine relève comme exagérées les plaintes du comte. J'admirerais l'héroïsme de cette critique, si l'on eut pris la peine de s'assurer que des blessures, qui arrachent un cri à une âme virile et chrétienne, sont des blessures imaginaires.

Voici un irait rapide de la vie d'humilialion.s et dVprcuves que Sa Majesté sarde faisait à ce noble serviteur.

II est envoyé brusquement, à travers Tllalie et rAlleinagne, à Saint-Pétersbourg, «gouffre unique en Europe de luxe et de dépense, » et il ne lui est pas tenu compte de ses frais de voyage. Séparé pour des années de sa femme et de ses enfants, il est réduit à une véritable détresse. Son traitement est arrêté : M""' de Maistre, resiée seule à Turin, vend son argenterie pour vivre. Entre un logement cédé par un dentiste, d'où il sort faute de suffire au loyer, et un autre logement où il va succéder à un chanteur de rOpéra, il est forcé d'aller h Tauberge.

11 ne peut paraître aux fêtes de la cour de Paissie qui exigent sa présence, faute d'un habit, ou d'une décoration que lui refuse obstinément son gracieux maître. A bout de ressources et de patience, il écrit au chevalier de Piossi : « Le sort est déchaîné contre moi. Je prends le parti de vous envoyer une feuille de mon livre de comptes tel qu'il est griffonné par mon valet de chambre. Lisez cette belle pièce; vous y admirerez le prix du peu de repas que

je prends chez moi... Vous me direz que j'ai l'espoir d'èlrc payé en Sardaigne; mais (|u'est-ce que ma femme peut acheter avec un espoir?... S'il y avait en ce pays une ombre de délicatesse et de véritable amour pour Sa Majesté, je ne vous écrirais pas cette lettr'e. ('.omment voulez-vous me forcera quereller, toute l'année, pour cette somme à disputer, à mendier? Cela est horrible et insupportable. J'en ai honte, comme si j'avais tort... J'ai mangé tout ce que je possédais à moi ; malgré ce sacrifice, je ne puis attendre au mois de février...» On lui refuse tout... Deux fois il donne sa démission, deux fois on la refuse, et il se résigne à subir jusqu'à la fin non-seulement les souffrances de cet incroyable dénûment, mais encore tous les soupçons, toutes les avanies, et les leçons ineptes et brutales que cette ladre cour prodiguait au zèle le plus intelligent et le plus actif. Enfin, la Restauration accomplie, poursuivi des mêmes jalousies, harcelé par les mômes défiances, méconnu de la royauté qui ne sut ni le récompenser de ses services, ni du moins le dédommager de la perle entière de sa fortune confisquée par la Révolution

française, il meurt laissant h ses enfants pour tout héritage une terre de la valeur de cent mille francs à peine, dont un prêt généreux de M. de Blacas lui avait facilité racquisilion.

Qu'on nous dise encore que le comte de xMaislre se plaignait à tort ! Trop heureux sans doute de se payer, pour tant de sacrifices, de la joie pure du sacrifice môme î « 0 douleur tu n'es pas un mal ! » s'écrient nos modernes stoïciens, conlenij^lours de la souffrance... d'au t ru i î

M. de Lamarlinc passe à rexamen des grands ouvrages de M. de Maisire ; et voici la déiniition rjuil donne du livre des Soirées : « Sorte de dialogues de Platon chrétien écrits h la cour d'un roi des Scythes... dans les loisirs d'un arn])assadeur sans cour, loisirs interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires... dialogues h tous hasanls de pensée .. (l). Tantôt >[. de Maistre j)ro-

(I) Ce (juc Ton connaît do ces loisirs cl de ces dcpccliea dfinnonl un (irnienli snffisanl à ces nllrp^nlions fiililevi.

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cède de Jean-Jacques Rousseau, tantôt il essaye de procéder de A'ollaire, mais sans atteindre à Tatticisiiiedu sarcasme voltairien (l)... C'est alors qiril est le plus admirable d'improvisation et d'éjacnialation de ses idées... »

Voilà un livre correctement jugé ! avec une convenance d'expressions et une logique de style merveilleuses! On se plaît à reconnaître que M. de Maistre « procède » quelquefois de liii-même. Il essaye vainement de procéder de Voltaire, mais il procède sans difficulté de Rousseau. Et de quelle manière? Rien de plus simple. Les Soirées débutent par un paysage. Or toute description en ])rose relève de la Profession de foi du viraiip Savoyard ; donc, etc. « On sent l'iiomme qui a vu les Charmettes et conversé i:eul-iHrc dans sa jeunesse avec M'"*' de Warens. » Peut-c(ri\ voile prudemment un petit anachronisme littéraire. Pour le sauver tout à fait, il serait plus exact de dire :

(I) Cuistre, (iredln, polismi, chien barbet, q[c., tolssor.L les coridimcnls attiques de la plaisanleiie voltairicnnc. Nous accordons ici a 31. de Laniarlino rinrériorilé de M. de Maislre. Non, il n'a jamais alleint à cet atlici^me.

Conversé \peiit-clre dans son enfance. Or qui croira jamais (jue l«i sollicitude des parents du conilc de Maisire fût assez endormie pour laisser leur clier enfant converser avec la maman du citoijen de Genève ?

Il ne faut pas omettre ici sur quelle raison profonde repose cette prétendue ressemblance entre les premières pages des Soirées et le début du Vicaire déiste. « Toutes les fois que rhomme se prépare à parler dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la nature. )i Cette parole serait assez pieuse dans la bouche d'un brahmane ou d'un bouddhiste, d'un sage païen, d'un homme, s'il en pouvait être un seul, pour qui le sang de la nouvelle alliance n'aurait pas coulé; mais l'auteur de VFIijmne au Christ devrait-il oubliiM' (jue les pensées les plus dignes de Dieu ne viennent qu'au pied de la croix de THomme- Dieu ?

Le gouvernement temporel de la Providence est le sujet du livre des Soirées. Danslepremier entrelien, si Ion en croit le critique-poëte, M. de Maistre tend à prouver cette contre-vérité trop

évidente, que le juste est récompensé par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux temporels, expiation immédiate de ses fautes... (( Si cela était démontré, ajoute 31. de Lamartine, ce serait un argument terrible contre les rémimérations et les expiations de la vie future. » Assurément! et si cette analyse était fidèle, un homme de génie, chrétien catholique, demeurerait convaincu de la dernière des bévues en théologie et en philosophie. Je rétablis donc le texte de M. de Maistre.

« Il est évidemment faux que le crime soit en général heureux et la vertu malheureuse en ce monde : il est, au contraire, de la plus grande évidence que les biens et les maux sont une espèce de loterie, où chacun, sans distinction, peut tirer un billet blanc ou noir. Il faudrait donc changer lu ([uestion, et demander pourquoi, dans Tordre temporel, le juste n'est pas exempt des maiix qui peuvent aflliger le coupable, et pourquoi le méchant n'est pas privé des biens dont le juste peut jouir (P.»

Telle est la lettre dont M. de Lamailiue a su

[Il Sov'écs (Je >^ainl-?'Jlcr6boui'ij, l. l, page )7.

lirer rélrangc esprit qu'il nous donne comme Fespri] môme de M. de Maislre ! En vérité, l'on s'étonne de cette souveraine infidélité î... M. de Lamartine ponrliie aurait-il emprunté les yeux et l'esprit de quelque secrétaire?

H rapporte un passage que M. de Maistre cite de la législation de Bralima, passage qui attribue aux [)rinces, comme une prérogative divine, le droit de punir les crimes. Sur Fantiquité controversée de ce texte et sur l'époque où Fauteur a vécu, M. de Maistre se contente d'opposer à Fautorité de William Jones celle du géographe Pinkerton.

Ce dissentiment entre les deux savants anglais irrite M. de Lamartine; mais, par une bizarre humeur, il s'en prend personnellement au comte de Maistre de l'opinion de Pinkerton, qui lui déplaît. Car il ne peut souffrir le moindre doute sur Fantiquité des livres hindou> et sur leur antériorité au Pentateuqiie. « M. de Maistre, dit-il, fjue tonte antiquité de la sagesse humaine épouvante, parce qu'il veut que toute sngesse date d'hier, conteste la date de cette citution... » et il ajoute : (( un philosoidie sérieux devait-il, en sujet si

si grave, pcnneltre à sa lAïune de telles facéties?.. » Quoi ! il n'était pas libre à M. de Maistre tVliésiler impunément sur la valeur d'une opinion qui devait un jour sourire à M. de Lamartine? En vérité, il n'y a de fîicétieux ici que les distraclions du critique. Est-ce bien lui qui accuse rillustre écrivain d'être épouvanlé de Vantiquitè de la sagesse humaine? Il ne voit donc plus, il n'entend donc plus la meute des ahoyeurs au prophète du passé (i) ?

Le second entretien des Soirées trouve le critique un peu plus indulgent: « Ce dialogue, ditil, cesse d'être un sophisme. »

Le mal héréditaire est un fait que M. de Lamartine veut bien accepter. Il daigne se rendre à la voix des siècles ; et il ajoute : Le cliristianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle tradition du monde, car son premier nom fut rédemption. Et quel est donc son autre nom? le nom qu'il porte aujourd'hui? Le critique devrait nous l'apprendre. Il devrait bien aussi

(l) ali sunt lîoniines qui contra veritatem clausis oculis iiuoiiuomodo lalranl. » (Laci. Divin. Iiibiiiut. lib. Vil.;

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jeler (|iiel([ue jour sur cette plirasc sournoise : « Èvidemmenl sorti de cette universelle tradition du monde, » où le christianisme, par un habile sous-entendu, ne se présente plus que comme une sorte d'éclectisme raisonnable, fruit naturel de Tcxpérience humaine. « Ce dialogue, ajoute M. de Lamartine, rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu... » Voilà qui n'est pas neuf; c'est du Cousin, du Condorcct et du Voltaire. Accueillir et répéter celle odieuse insulte est d'une servilité ((ui étonne. M. de Lamartine en est-il venu à croire ce qu'il vient d'écrire? Quoi î Pascal est halluciné, pour craindre le Dieu du Sinaï el le Dieu du Calvaire ! et M. de Lamartine e>t raisonnable, pour tendre la main au Dieu de Voltaire et du curé Mellier ! Pascal, un insensé! M. de Lamarline, un sage ! ! De grâcC; et par égard pour vous-même, n'approchez pas avec une telle irrévérence du nom de celui qui fut Pascal î

Pïcvcnons aux Soirées :

(( L'cnlrclien sur la guerre, dit M. de Lamarline, e:>t à la luis le clicl-d'œuvic du blvle de

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M. de Maislrc oison clief-crœuvre de sophisme. » Cilant ces paroles célèbres : « La guerre est donc clicine, puisque c'est une loi du monde, » le ci'ili([uc les appelle « les plus fatalistes qu'aucune j)lume ait osé écrire, » et il ajoute sérieusement : « Le meurire et Tanlliropophagie sont donc divins, car ces monstruosités sont une loi du monde... » Puis encore : « Il n'y a pas un mot dans ce dialogue qui révèle un philosophe évangèlique. M. de Maisîre semble n'avoir lu que la Bible : c'était un prophète de la loi de sang. » Ces paroles sont d'une incroyable frivolité. Le sens du mot divin est pris vulgairement et dans cette acception étroite qui prête à toutes les déclamations. Quoiiiue contradictoires à l'idée trèssuperficielle que Ton se fait trop souvent de la bonté divine, les fléaux n'en sont pas moifis divins, puisqu'ils publient la justice en accomplissant l'expiation ; et l'observation de 3L de Lamartine est d'autant plus inconséquente qu'il vient d'admettre l'hérédité du mal, c'est-à-dire la chute originelle. L'assimilation de la guerre au meurtre et à l'anthropophagie est un« absurdité.

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niiclle apparence de confondre ainsi le souverain, le Jusle même, qui ne porle j>as Tépée en vain, avec le lâche nieurlrier elle hideux anihro])ophai(e? L'assassin et le cannibale, cosc[)oiivantables rebnls de la nalure humaine, n'exécutent pas, grâce au ciel, une loi du monde, ils n'obéissent qu'à l'instinct fatal de leur propre perversité. De ces deux monstruosités de l'ordre moral, la vraie civilisation rend Tune plus rare : elle n'offre pas trace de l'autre; et cependant, les nations les plus policées ne sont pas celles que la guerre visite le moins. Aucun degré de culture dans les âmes, aucune élévation d'esprit, aucune vertu n'exclut la profession des armes, et, quoique l'humanité frémisse, il semble que rien de grand ne lève dans l'humanité, qui n'ait été semé aux champs de bataille. Comment donc se peut-il (ju'on ne discerne pas entre le crime tout individuel, l'abrutissement féroce de quelques peuplades visiblement livrées à leurs ténèbres, et ce grand phénomène de la guerre, qui, par sa périodicité constante, sa perpétuité, son universalité, présente tous les caractères de la loi ': Oue

sert de crier au prophète de la loi de sang ? Quoi de plus injuste? de plus puéril? Depuis quand récrivain est-il responsable des catastrophes qu'il expose? Suftil-il d'une négation gratuite pour conjurer l'éternel fléau du monde, ou d'un fol analliènie lancé contre le penseur clirélien, qui, sous les épouvantables rigueurs, cherche le secret de la miséricorde?... Croyez plutôt ceci : telle phrase, faussement sentimentale et optimiste, est chargée de plus de sang et de larmes que les principes inflexibles ; telles molles vapeurs, dégagées de la littérature passionnée et sensuelle, s'élèvent aujourd'hui dans l'atmosphère morale, pour retomber demain sur la société en gouttes de pluie sanglante. On s'étonne peut-être, mais rien de plus certain.

Le criiique croit porter aux vues du comte de Maislre sur la guerre un dernier coup, en disant : « La saine philosophie lui aurait enseigné que la guerre est si peu divine, que le plus divin progrès de l'humanité est de la tempérer et de la diminuer jusqu'à sa complète extinction (si cela devient jamais possible) chez les hommes. »

Chose remarquable ! chrétienne, la civilisation

diminue les horreurs de la guerre ; politique, elle en perfeclionne les instruments, et aujourd'hui, chez les nations civilisées, le problème consiste h la rendre, dans le moins de temps possible, la plus meurtrière possible. On se hâte de conclure de cette terrible puissance de destruction que la science lui a faite, à une certaine limitation dans ses rigueurs et sa durée. Eri'eur ! la durée de la guerre, comme son intensité, a pour mesure, non la quantité de sang qu'elle verse, mais la fureur des passions qui Tallument, la malignité de vices et des erreurs qu'elle doit venger. M. de Lamartine rêve un divin progrès de Thumanité qui la tempère et la diminue. L'heure est bien choisie pour fredonner pareille idylle, quand les dernières années que nous avons vécu ruissellent de carnage, et qu'un demi-million d'hommes peut-être, en cin(| ou six ans. ont disparu du monde (1) !...

(1) Ceci éiail écrit en 18d0. Nous avons eu tlepiiis l«s annexions |iiémonlai.ses, la guerre du Mexique, la guerre du Danemark, la guerre de l'AniOriquo, la Pologne noyée dans son sang par rinlolciance ruFse, Ca^^lelfidardo, !a guerre civile en Espagne, etc., etc.

II n'ose pas prédire la coniplcle extinction (lu tléan ; il ajoute : si cela devient jamais possible! Parenllièsc prudente; mais aloi'S étaitce la peine de se mettre en frais d'invectives amères contre un écrivain supérieur et sûr de ses doctrines, pour n'avoir jamais à lui opposer que des négations capricieuses, des paroles vides, un flottant optimisme qui finit par douter de lui-même ?

« Après avoir ainsi divinisé h guerre, poursuit M. de Lamartine, M. de Maistre divinise la force matérielle, et il l'autorise h marlfjriser toutes les forcer intellect il elles qui osent penser autrement que l'État ne veut qu'on pense... )> M. de Lamartine ne peut souffrir que le savant de profession soit exclu du gouvernement, ni que l'on attiibue aux prélats et aux grands ofliciers de l'État d'èlre les dépositaires et les gardiensdes vérités sociales, ni que l'on procède rigoureusement contre quiconque parle ou écrit pour ôlcr au peuple un dogme naiional. Il trouve enfin une étrange inconséquence dans ces appels au bras séculier de la part d'un catholique écrivant sous un sceptre

scliismalique et despotique, persécuteur- né du calliolicisme.

M. de Lamartine, qui flétrit ces appels à la force publique, ne fait pas attention que lui-même tombe plus justement sous Je coup de la même censure. Car c'est bien au bras séculier du préjugé bourgeois ou démocratique qu'il livre, tronquées et travesties, les opinions de M. de Maislre sur les questions les plus ardues et les plus délicates. Ces cris et ces indignations de commande, ces expressions assez perfides de guen^e et de force malèricUe divinisées, de foires intellectuelles ma rtjjrisres, n'ont d'autre but que d'ameuter la plèbe dos esprits contre des véi'ilos très -profondes, dont l'oxistonco n'attend p;isla oonvoration do la foule dans ses aveugles comices.

C'est un procédé anlipliilosopliiquo et anliralionnel, mais souverainement révolutionnaire, que celte sorte à'appel au peuple en des matières où les plus éclairés apportent souvent moins de lumières que de passions. Lorsqu'il jette celte pâture de banalités malfaisantes aux grossiers instincts du vulgaire, M. de Lamartine déroge sciemment. Il

déclame avec bruit autour de la question ; mais, au vrai, il n'y touche pas. Et cependant il était ici, d'un très-liaut intérêt que Tillustrc adversaire de M. de Maislre condescendît à nous faire savoir un peu ce (\u'\\ pense sur les problèmes suivants :

1° L'association humaine renferme-t-elle en soi une certaine force dogmatique et divine, qui en est comme le principe vital, et par conséquent exige des gouvernants qu'ils reconnaissent une sorte de tradition politique ? — Ou n'est-elle qu'un ensemble de faits mobiles et de conventions accidentelles qui n'imposent d'autre règle de conduile que d'oi)éir à ions les sonffles ci do céder à (ons les courants?

2" Étant donné un ordre de croyances marquées du sceau de la vérité et servant de base à un système d'inslitulions légitimées par une longue expérience, faut-il admettre que le premier venu tienne de sa conscience et de la loi naiurelle l'imprescriptible droit de porter atteinte à l'établissement social que sa raison privée n'accepte pas?

3'' Enfin la vérilé, socialement conslituée, n'a-t-ellc pas pour se défendre un droit que rcrreur Iriompliante peut usurper, mais s'approprier jamais? Et parce que l'erreur peut perseculer demain, faut-il que la vérité abjure dès aujourd'hui son droit de jmnir ?

Cet étrange examen des Soirées ne nous permet pas d'espérer pour le Pope, Tune des nnivres capitales de M. de Maislre, cette sorte de discussion que Ton doit à un grand maître et h un grand sujet. Et cependant la légèreté, les dédains et l'insuffisance de la critique passent encore tout ce qu'on pouvait attendre. M. de Lamartine eût accordé sans doute au plus fade roman un examen plus sérieux. ((. Voila toute cette œuvre du Pape, » dit-il en feuilletant les dernières pages qu'il transcrit à la liate; <( œuvre savante quoi(jue très-décousue. •>

De' toutes les critiques possibles, ce dernier trait est le plus imprévu. Décousu? un tel ouvrage! mais c'est déclarer qu'on ne l'a pas lu.

M. de Lamartine traite l'auteur du Pape de « terroriste d'idées qui verse des flots d'encre au lieu de sang... » Et il ajoute : « Le goût du paradoxe rendait rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des hommes. // ne faut pas badiner avec le sang. » Jamais sans doute; mais le noble chantre des Méditations ne songet-il plus qu'un jour, sur les traces de Godefroy Cavaignac et des jeunes républicains de 1830, devenu Montagnard et jianégyriste de Robespierre, lui-même s'est oublié jusqu'à badiner avec l'échafaud (1)? Mais, grand poète, chose légère, que ne lui serait-il pas pardonné, s'il savait être un peu

(1) Il faut rendre celle justice à M. de Lamartine qu'il s'est rétracté plus tard et qu'il a réprouvé ces pages malheureuses avec une très-légitime mais très-noble indignation.

On lit dans sa Critique de lllistoirc des Girondins : « J'ai été téméraire et malheureux dans le regard jeté sur l'intérieur de la jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer ur. tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère, d'amie.

■•^ Le mot d'homme-principe qui s'applique à Robespierie, est un scandale de mots, urc qualification à double interprétation capable de fausser resi)rit de la jeunesse sur ce Marins civil, sur ce proscripleur bourreau de la Révolulion. Je m'en repens et je l'efface.

" Tout est juste dans mon jugement sur le crime

34 JOSKPH DE MAISTRE

plusjusle! Car cette pompeuse leçon d'humaiiilc qu'il adresse à M. de Maistre, roule sur de telles méprises, qu'on serait tenté d'en demander compte h sa loyauté.

M. de Lamartine représente l'envoyé de Sardaigne, sur la fin de ses jours, consumé par une oisiveté qui lui pèse, par les mécomptes deTambilion, par Taclivité inquiète de son génie, et il ajoute : « Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle... 11 prophétisait encore, après la restauration de TEurope accomplie, des erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer (le les justifier... Le comte de Maistre mourut en

(lo la Uôpubliciuo à légarcl de Louis XVI. Une soulo phrase m'y blesse : ft il y eut une puissance sinislro dans COL cciiafauJ », concession menteuse à celle école hislori(iuc (le la IlivoIiUion (jui a attribué un L'On eflVl à une délestabic cnuLe, et qui prôlend que la Terreur a sauvé la patrie, flonlc sur moi pour celle complaisance !

« J'ai été indigné contre moi-même en relisant ce malin la dernière page lyrique des Girondins (sur l'ensemble de la Révolution) et je conjure les lecteurs de la déchirer eux-mêmes comme je la déchire devant Dieu et devant la postérité. » (Critique de rilisloire (les ('iiron((ins, œuvres complètes, tom. XY.)

SES E.NNE.MIS 3o

prophétisant encore... H s'éteignit dans la prière et clans respérance... »

Qncla plaisanteiie est de mauvaise grâce! — • Depuis qiiand retendue de Tinteiligence, et la profondeur pénétrante du regard qui découvre dans la violation présente des principes éternels la certitude des catastrophes h venir, méritent-elles le dénigrement et l'insulte? Et ne rougit-on pas de n'opposer aux élans du génie resté croyant, que ce hideux sarcasme, ce mauvais rire, ces sénilités voltairiennes?

Le poëte revient au style sérieux et finit par cette prosopopée :

« Vous le voyez, toutes vos conjectures sur le rcnouvellenient des religions et du monde ont été trompées. Le monde plus vieux d'un demi-siècle est exactement dans le même état où vous Tavez laissé. Prophétisez donc, ô hommes présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu. »

Vaine déclamaiion! Si M. de Maistre, sur la un des Soirées, a salué Tespérance d'un nouvel épanouissement de la loi chrétienne et d'une réconci-

36 JOSEPH DE MAISTUE

liation possible eiurc la science humaine mieux inspirée et les lumières divines, il n'a jamais rien conjecturé sur le renouvelleuient des religion.s, puisqu'il n'en admellail ([u'une, éternelle et immuable; et il ne s'est jamais fait illusion sur Tavenir du monde, tout en annonçant clairement sous quelles conditions Tliorizon des affaires humaines pouvait encore se dégager.

Les paroles du comte de Maislre se sont perdues dans le vide. La science, comme la polili({ue, s'est obstinée dans son éloigncment de la vérité et ce crime est payé d'un redoublement de ténèbres. Car il est fa!î^: que le monde soit exaclement dans le même état où le comte de Maistre Ta laissé. H .i marché selon les docirines progressistes ; il a n)arclié dans le sens de la négation, sous l'impulsion de la haine, et chaque jour il fait un pas marqué vers la mort. Tout celaest loin de démentir les prédictions du grand penseur catholique, et les écrivains trop légers (jui oseiJt l'appeler présomptueux, devraient bien se souvenir que lout en montrant aux gouvernements la ^oiedu salut et celle des ubinics, lui-même avait si jieu Fesjjoir

d'être entendu, qu'il disait en mourant : « Je meurs avec TEurope! » Riez donc après cela, rieurs étranges, qui vous faites un texte, pour railler les prophètes, de leurs paroles même littéralement accomj)lies.

SAINTE- BEUVE CRITIQUES ET l'OKTRAlTS LilTÉUAlRtS

L'un (les caractères singuliers de cette arcienlc polémique soulevée contre M. de Maislre, c'est qu'entre tant d'ennemis, il n'en est peut-être pas un qui, pour le frapper, ne choisisse l'arme dont il est infaillible quil se blesse lui-même. L'orgueilleux, vide de science et d'idées, le déclare ignorant, et lui fait leçon de modestie ; le pyrrlionien le rappelle aux principes ; le roué, à la morale ; le rêveur le traite d'utopiste ; le plus mince sujet diplomatique le plaisante sur ses errements en diplomatie ; la grenouille s'enfle, et le petit homme de lettres tranche avec lui du per-

sonnai^e d'importance. Rien n'est plus cynique, et rien n'est plus risible. Qu'arrive-t-il en effet ? L'accusateur, en chargeant M. de Maisti'e, se dénonce involontairement et s'accuse ; il ne s'aperçoit pas que le blâme qu'il déverse injustement, signale une contradiction choquante entre les sévérilés imprévues de son réquisitoire et la pratique de ses maximes accoutumées, et qu'il se désigne au public par ces traits de censure ou de satire qui rebroussent contre lui.

N'est-il pas admirable, par exemple, que ce croyant latitudinaire , qui va promenant sa conscience du Vicaire Savoyard au Coran, et de Confucius à Bouddha, adresse au croyant catholique ce rappel véhément à l'humilité : « Prophétisez donc, ô homme présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu !... » Ou bien encore que, par fantaisie soudaine, il fulmine cette sentence : « La vérité ne rit pas, elle pense (1) 1 » Pilate, plus sincère, demande

(1) La vérité, sans cesser d'être pensive, peut sourire de celte pensée de M. de Lamartine. A ce sujet qu'il me permette de citer un texte qui a peut-être écliappé à son érudition. Il

-10 JOSEPH DE MAISTKE

l)ruta1emenl : « Qu'est-ce que la Vérité ? » El vous ([ui ouljliez que ce mot du juge inique est le texte ordinaire de vos longs discours, vous oubliez aussi (jiie le noble penseur dont vous remuez la cendre, a vécu dans la communion de l'Église, (lu'il est mort dans la prière et Tespérancc, inséparables de riiumble connaissance de soimême !.... Croyez moi, apprenons tous à mourir comme cet homme présomptueux (i).

Je passe à un autre censeur de M. de Maistrc,

Cîsl emprunté à un auteur, j.lus grave encore que iM. de Lamartine, cl (jui prétend que le rire convient à la vérilc : Congruii et vcritall ridere, dit Terlullien, quia lœtans ; de œ^niiUssuis ridcre, quia secura est... Cckvum ubicumque dignus rlsus, offu-hon est. Q. Sept, l-lor. Tertul^ (idr. Valent., C;

(1) Ceci était écrit en 1.S63.

Sur la lin de ses jours, M. de Lamartine est revenu A des sentiments chrétiens. Voici ce qu'un ami commun m'écrivait dernicremenl encore à ce sujet.

u Dix -huit mois ou deux ans avant daller rendre ses comptes à qui de droit, déjà fort afiaibli , non d'esprit, Lamartine s'est préoccupé de sa lin au point de vue religieux. Il a vu plusieurs fois Tabbé Deguerry (|ui m'a dit à moi être très-satisfait de leurs conférences. Je ne crois pas me tromper en ajoutant qu'il y a eu confession : c'e.^t du moins ce i|u'on m'a donné liés-

différent de lalent, mais non de conclusions. Moins élevé que M. de Lamarline, moins imprudent et plus ingénieux, M. Sainte-Beuve réussit mieux à garder quelques dehors. Il évite les sorties hasardeuses : il va rarement aux excès qui appellent bruyamment le ridicule ; mais il ne se refuse aucun de ceux qu'il croit pouvoir risquer sans trop se comproraetire. 11 affecte volontiers certaines altitudes d'érudit exact et au courant des sciences positives, parfaitement en garde .

clairement ù entendre. Un chapelet celui de sa mère, jo crois) était souvent sur h cheminée de mon vieil ami; à celte même époque et plus d'une fois, je lui ai vu déposer, lorsque j cuirais, un livre de messe ou une Imilalion. Sans entamer direclemenl ce sujet, je le côtoyais volontiers et je conslalais de bonnes dispositions. Lors de son dernier retour de Syrie, en pleine mer, voyant N... a la mort et lrès-cloi£,aié de toute pensée religieuse, il insista vivement pour le faire confesser, puis administrer, par un père jésiitc qui se irouvait à tord : « i\e plaisantons pas, lui disail-il, vous êtes en grand danger, il faut vous préparer. » Et il le décida, non sans quelque peine. J'ai souvent pensé, dans le temps dont je parle, qu'il s'adressait à lui-même ses paroles à N.... Les six derniers mois de sa vie ne comptent pas; il était tombé dans un étal voisin do l'enfance. Le bon Dieu sgil le reste. »

45 JOSEPH DE MAISTftE

contre les lialliicinalioiis du mysliclsmc^ et pour soLilcnir celte contenance, il déploie ses ressources favorites, les sous-enlendus, la raillerie fine et la prétérition. Sur le vide absolu des pensées et des doctrines, il fait miroiter la nuance et plonge habilement dans la demi-teinte l'insupportable lieu commun. Au besoin, il a l'obliquité du trait, qui sauve le manque de portée. S'il lui arrive parfois de le prendre avec l'illustre adversaire sur un ton assez plaisant de supériorité, s'il s'échappe jusqu'au sourire un peu ironique, un peu protecteur, au fond il respecte l'homme fort, car visiblement la force lui fait peur. Elle a pour lui la valeur d'un principe et le range à une sorte de sérieux. Criiicpie d'ailleurs purement littéraire et, de plus, sceptique, il n'a aucune compétence dans la sphère des questions soulevées par la puissante main de Joseph de Maislre. Qu'y a-t-il, en elfet, de l'iiii à l'an tic ? de : f ignore et je doulc, à : — je scvs parce que je crois ? Que vaut une négation syslémati([ue, où se pressent les contradictions, où la réticence et le caprice dominent, contre une force doctrinale, une, identique.

constante dans toute l'étendue de son développement ? Quelle que soit l'adresse de M. Sainte- Beuve à déguiser sa faiblesse, quand il essaye do suivre ces « considérations d'en haut, » il me représente toujours un honnête citadin à qui la seule vue d'un voyage aérien donne le vertige, et qui se cramponne plus fortement à la terre, pour s'assurer qu'elle ne lui manque pas.

La critique de M. Sainte-Beuve renferme une contradiction choquante dès le premier coup d'œil. Elle dédaigne en Joseph de Maistre le demeurant du passé, et en même temps, elle veut augurer en lui une sorte de précurseur qui s'ouvre volontiers au souffle des temps nouveaux. On voit ici que, longues années avant M. Blanc (de Turin), Fécole saint-simonienne et M. Sainte-Beuve avaient rêvé quelque chose comme ce rajeunissement de M. de Maistre que la Médée révolutionnaire ose bien essayer sous nos yeux. Mais, j'ai hâte de le dire, M. Sainte-Beuve, dont tout Tesprit répugne a ces effronteries du béotisme piémontais, ne risque que de légères conjectures sur ce novateur invraisemblable qu'étouffe dans Tilluslre écrivain Tha-

bitude invétérée de Torlhodoxic et de l'autorité. Ici la prudence du critique aurait dû, ce semble, le mettre sur la voie d'une réflexion bien simple. Peut-être lui est-elle venue et l'a-l-il repoussée comme banale et sans valeur. J'en juge autrement ; et voici le raisonnement que ce soi-disant dualisme intérieur à M. de Maistre me suggère. Si de vifs élans vers l'avenir n'ont pu le détacher de la superstition des choses mortes, c'est qu'une science plus profonde et une raison plus puissante ont prévalu chez lui sur l'instinct novateur. Donc, au fond de ces doctrines, défuntes ou du moins agonisantes, réside une force indéfinissable qui a su contenir dans l'ordre la sève surabondante d'un si grand esprit. Mais loin d'en conclure, comme il faudrait, l'éternelle vitalité de celle qui ne cesse d'enterrer ses fossoyeurs, et l'erreur d'une nuée de sophistes, on en conclut de préférence l'infirmité routinière d'une intelligence hardie et la pusillanimité d'une àme forte î Telle est la logique de ce temps, et telle est aussi l'impertinence de la critique moderne, que M. Sainte-Beuve croit pouvoir écrire innocemment les lignes suivantes ;

« Heureux, dit-il, si, dans ce Iravail respectueux et sincère, nous prouvons aux admirateurs, je dirai presque aux coreligionnaires chi vertueux théoricien, que nous ne l'avons pas méconnu, et si, en même temps, nous maintenons devant le public impartial les droits désormais imprescrip- Utiles du bon sens, de la libre critique et de Vhumaine tolérance (l). ))

Un peu plus bas, il définit M. de Maistre, « le théoricien intrépide d'une pensée qui contredit celle de son siècle (^]. »

Ainsi, dès le début, en protestant de sa bienveillante équité, M. Sainte-Beuve appelle les catholiques, admirateurs du grand écrivain, les coreligionnaires d\in vertueux théoricien : il ne désignerait pas autrement les adeptes de quelque secte marliniste ou spirite. Puis, du même ton patelin, il leur coule en douceur la plus sanglante injure; car, en ([uel sens entend-il maintenir contre eux les droits du bon sens, de la libre criiique et de la tolérance humaine, s'il ne

(I) Poitrails lUleraire>^. Paris. \SU\, 'm-\'2, l. Il, p. :m. (2^ ft)id.. p. :W.

les lienl pour préalablement convaincus de sauvage inlolérance, d'aveuf^^le et servile crédulité ? Cela n'est encore rien. La respectueuse sincérité du critique s'élève à une forme supérieure de mépris, quand il déclare la pensée du théoricien thèocratique ou la pensée clirélienne en contradiction absolue avec celle du siècle. Qu'est-ce donc que le siècle? Tons ceux qui nient le christianisme, tous ceux qui le haïssent et s'en détournent, toutes les âmes dévoyées, tous les esprits en quête du néant. Voilà le siècle véiilable, le siècle de la politique, de la littérature et du mouvement. Les chrétiens sont hors de tout cela ; ils ne cûmj)tent plus dans le monde ; le monde ne compte plus avei! eux. L'Eglise tout cniièro, dans .^on cliof cl ses membres, no llgiirc aiijonrdluii qu'à litige de quantité négative que l'analyse intellectuelle et sociale est en droit de négliger, sans trop d'erreur. Donc FÈglise et les catholiques se trouvant par ce procédé simple éliminés du siècle, tout le siècle se réduit il la gazette de ce nom, tout son esprit ii Vesprit de cette feuille ignare et impie, symbole quotidien de ses contradictions, de ses haines tri-

viales et ténébreuses. La chute en est jolie ^ et surtout admirable.

Cependant la méthode est large et expéditive, convenez-en, qui, du même trait dont elle efface quelque deux cents millions d'adversaires, supprime l'élite, la tête et le coeur de Thumanité ! Décisive par hypothèse, elle offre en outre dans l'application journalière un avantage inappréciable.

Du moment où table rase est faite de tout l'édifice catholique, et que ce résultat donné lestement, sans phrase, sans bruit, se suggère comme de soi-même au vulgaire des lecteurs, légers et flot^ tants d'opinion, la guerre peut se poursuivre avec toute assurance de succès contre les dogmes pris chacun à part et sécularisés, c'est-à-dire destitués de leur caractère essentiel, d'unité, d'universelle et perpétuelle autorité. Ainsi diminués et déchus, la libre critique s'en empare. Elle déjoue un reste de vénération qui les entoure, en les discutant comme des conceptions privées. Distraits du système surnaturel qu'ils constituent solidairement, on les met sur le compte d'un homme, M. deBonald ou M. de Maistre, et cette paternité humaine

48 JOSEPH \\E MUSTKE

qu'on leur impose les livre impunémeni à la merci des francs-penseurs.

Voici comment h propos du livre du Pape, le dogme de Tunilé de l'Église et de l'anlorité pontificale est exécuté par M. Sainte-Beuve en quelques mots.

« Le fameux ouvrage du Pave, publié en 1819, semblait rétrécir et reliausser le seuil du temple. // n aurait votihc que le rendre à jamais stable et visible en le fondant sur le rocher...

a Pour lui, le siège et Tinstrument de la chose sacrée devrait être manifeste et usuel, visible et accessible à toute la terre, et comme les objections abondaient, il se fit fort de les lever historiquement et de tout expliquer : tour de force dont :l s'est acquitté moyennant quelques exploits incroijables de raisonnement, moyennant surtout (piclqucs entorses çà et là à TcKactitude et à Fimparlialité historiques, comme Voltaire, Dauuou et les autres détracteurs eu ont donné <lans l'autre

sens; mais les entorses de M. de Maislrc sonl magnifiques et à la Micliel-Ange.

« De ce qu'une chose, selon quil le croit, est nécessaire pour le salut moral du genre humain, M. de Maistre conclut qu'elle est et qu'elle est vraie. Ce raisonnement est héroïque et mène loin. Chaque esprit systématique, au nom du même raisonnement, va vous apporter sa promesse ou sa menace. M. de Maistre nous dira que, lui, il ne rêve pas, qu'il Y a possession pour son idée, qu'il y a le fait subsistant et reconnu ; mais ce fait lui-même est une question... Pourtant, jusque dans rexccs de sa théorie pontificale, M. de Maistre ne faisait encore que marquer sa foi vive à tout prix au gouvernement providentiel. Le problème qui consiste à chercher 'à ceiie providence un signe distinct, un fanal terrestre auquel on puisse la reconnaître pour s'y diriger, demeure tout entier pendant, et nous écrase. Les politiques (je ne les blâme pas) et tous les intéressés qui font semblant accroire, ont beau voiler l'abîme rouvert, l'anxiété de bien des âmes le trahit. Entre une Home à laquelle on ne croit ph/s qu'assez difficilement ^ et uUf" prori-

dence plulosopJiique qui ncsl (juère qnv.n mol vague j)oxir les discours cF apparat, bien dcsesprils inquiets et sincères se réfugient dans une sorte de religion de la nature et de l'ordre absohi., qui a déjà essayé plusieurs coslutncs en ces derniers temps (V. »

Que diles-vous de ce dogme, ce dogme vital do la souveraineté et de Tinfaillibilité, imputé h V humour de M. de Maislre? Que dites-vous de : il naurait voulu que rendre le temple à jamais stable et visible en le fondant sur nn rocher ?,.. Donc : Tu es Pet rus et super hanc pctro.m.,., etc., ne sont plus paroles sorties d'une bouclio divine ; leur origine, tout ultramontaine, date du théoricien do Chambéry!! Et le critique parle à'entorses! Certes en voilà une assez forte au droit sens, à la vérité môme. Elle n'est ni à la Michel-Ange, ni à la Joseph de Waistre. Elle est à la Sainte-Beuve ; à chaque Age ses grands artistes.

(( Do ce qu'une chose, )^ comme rexistenco de

(1) Op. cit.

SES ENNEMIS 5l

rautori(6 spirituelle, « selon qu'il Ir croit » (la foi du monde clirélien, la foi de ces millions de croyants qui vivent, de ces milliards qui ont vécu, devient sous cette plume habile, une fantaisie d'opinion du Ihéoricien théocratlqiie /\ est nécessaire pour le salut moral du genre humain, M. de Maistre en conclut qu'elle est, et qu'elle est vraie. « Ce raisonnemeni est héroïque et mène loin. » Et cette réflexion sèche, courte, négative, où mène-t-elle? A une nouvelle absurdité, h celle étrange méprise de ridiculiser dans l'auteur du Pape, comme saillie paradoxale, la simple application d'un principe à }>riori ; principe usuel en métaphysique, et qu'on appelle la raison si////santé, Eh quoi ! prétendez-vous arracher à Joseph de Maistre rinslrtmient que vous souffrez sans peine dans les mains de Leibnitz ?

M. Sainte-Beuve reconnaît que son illustre adversaire pourrait arguer en faveur de son ith'e du fait de la possession ; mais ce qui serait satisfaisant pour tout autre, et partout ailleurs peut-être pour M. Sainte-Beuve lui-même, lui semble ici contestable et douteux. Je passe sur l'impropriété cer-

JOSEPFl DE MAISTnK

laincmciil volontaire de l'expression : son idée; car, encore une fois, Tidéc de M. de Maistre n'est pas son idée, « sa doctrine n'est pas sa doctrine : » c'est l'idée révélée, c'est la doctrine catholique; mais je dois remarquer que les procédés logiques de M. Sainte-Beuve échappent à toute conclusion. Il ne serait pas plus difficile de retenir entre ses doigts la vague mobile ou l'ombre qui fuit. Défiante, capricieuse, insaisissable, cette pensée toute féline s'enferme, soigneusement retranchée contre la [ireuve, dans un cercle étroit de propositions sans jour et sans issue. La décision d'une question repose sur un fait ; — le fait produit, le fait éclatant, séculaire, on le met en question!... Comment s'y prendre avec cette sorte de raffinés pour qui tout est problème, et problème désespéré, n'affirmant plus même ce qu'ils voient, plus même ce qu'ils touchent ? 11 est une manie d'incrédulité, invincible, incurable, et qui se détourne de Tévidence.

On parle du problème jondant cl fjui iwiis n-rase. Mais il demeurera toujours pen<lant et nous écrasera toujours, si, toujours et très-mai à propos,

on le fait consister dans la vague recherche d'un fanal providentiel.

Cette recherche, illusion et châtiment de Torgueil, sera éternelle et éternellement vaine ; car on s'obstine à chercher ce qui est trouvé depuis tantôt deux mille ans. Trop de gens aujourd'hui s'amusent à promener cà et là leurs regards, lorsqu'il ne s'agirait que de les fixer pour voir. Et Ton parle d'abîmes rouverts et de l'angoisse douloureuse des âmes, et l'on met une vaniteuse clairvoyance h signaler un mal auquel on ne veut pas de remède. Car le remède engagerait, ce que Ton fuit h tout prix, un ferme acquiescement et une pratique définitive. Et Ton préfère glis.^er entre cette Rome h laquelle on ne croit plus, sans cesser pourtant de la haïr, et celte providence philosophique que je livre très-volontiers h M. Sainte-Beuve, — c'est affaire à messieurs du néo-platonisme de la défendre, — mais où va rame qui ne croit pas plus h Dieu qu'à Rome, à Rome qu'à elle-même ? Elle essaye tour à tour du divertissement saint- Simon ien, hégélien, fouriériste, panthéiste, positiviste, et se rèfiujie^ suivant les

termes du critique, dans la religion de la nature et de Vordre absolu, périplirasc assez neuve pour désigner railiéismc ; mais le plus neuf en ceci, c'est Talliéisme considéré comme une religion et un refuge !

M. Saintc-Beu\c n'a pas ménagé le hlàme et les dures expressions à Fauteur du Pape : excès do théorie pontilicale, entorses à l exactitude historique^ exploits incroijablcs de raisonnen\ent, etc. J'en suis à découvrir une raison motivée de ces amers reproches. C'est un manifeste parti pris de sejouer de l'opinion avec quelques mots jetés en pâture aux esprits flâneurs et de s'en tenir là. Cela n'est ni loyal ni fier. M. Sainte-Beuve sent bien qu'une critique sérieuse ne saurait se payer ainsi d'allégations arJjilraires. Il le sait, et il s'évade, sous cette vainc excuse, qu'il n'entre ni dans son dessein ni dans ses moyens de procéder à une discussion régulit're ; c'est-à-dire, crili(luons, dénigrons toujours ; ni raison ni raisonnement ne nous seront demandés. Et cependant, quelle figure ferait devant un tribunal ordinaire celui qui, par une ()lainte i^rave, ayani introduit

de longs et difficiles débals, se retirerait tout à coup au lieu de s'expliquer, déclarant qu^il maintient l'accusation, mais qnil n entre ni dans ■ son dessein ni dans ses njoijens de fournir la moindre preuve? Tel est, dans Tordre intellectuel, le procédé de M. Sainte-Beuve ii l'égard de Josepli de Maistre. Heureusement pour le critique, les choses ne se passent que devant un juge complice ou indifférent : le banal auditoire de la libre pensée.

J'achève de marquer d'un trait rapide cette suite d'objections d'une monotone frivolité.

Voici par quelle sorte d'arguments on prétend réfuter le Principe générateur, ce livre si fort et si plein : « 7/ faut subir son temps pour agir sur lui. M. de Maistre ne voit que les principes antiques, et, les voyant vivants, pratiqués... dans le passé..., il a l'air de croire qu'on pourra les replanter exactement tels ou à peu près dans l'avenir, dans un avenir prochain. // se trompe.

o6 JOSEPH lŒ MAISTHE

Ces principes, autrefois et liier encore vivants, ainsi replantes, dcviennenl aussi abstraits et aussi morts que ceux des constilulionnistes et des faiseurs sur papier doiii il se moque. On ne replante i)oint à volonié les vieux et grands arbres, et des nouveaux, c'est le cas, 'pour h réfuter, de dire avec lui : « Rien de grand na de grands coniwencemenls : Crcscit occuUo velut arhor œvo (1).» On ne saurait être pins à côté de la question et du livre. La maxime: // faut subir son temps pour agir sur lui, est fort vague, et il ne faut pas la presser beaucoup pour en faire sortir tour à lour un Iruism et une fausseté. Agir sur son Ipmps ! Mais Taclion (|uc Ton prétend est-elle conforme au siècle ? Elle ne vaut pas alors la jieine d'être remarquée, étant bien plutôt sul)ie (ju'exercée. On n'agit pas sur le courant qui porte, on se laisse porter, on se laisse descendre. — Mais, au rebours, si l'on veut remonter le siècle on lui creuser un autre lit, est-ce h dire qu'il faille commencer par céder au mouvement contre

^1 PùitraiU lil(t<i (lires, p. 387,

SES E>?iEMlS Oi

lequel on va lutter ? Est-ce en acceptant Taclion du monde que le clirislianisuie a vaincu le monde? Et sans invoquer ici le chrislianisme, élahlisscment divin et miraculeux, n'esl-il pas évident ([uun puissant esprit, fort de la vérité qui Tavouc. prendra toujours hors du siècle égaré son point d'appui contre le siècle": et quelque désespéré qu'il semble, un (el effort ne sera pas perdu. Banale et fausse à la fois, la maxime de M. de Sainte-Beuve est bien la guide des penseurs modernes : elle montre Tornière où le troupeau piétine fraternellement.

L'axiome écarté, nous sommes en présence des objections suivantes : a M. de Maislre ne voit que les principes antiques. // a l'air de croire qu'on pourra les replanter... 11 se trompe.» A quoi Ton est en droit de répondre : « M, de M'àhire n'a pas l'air de croire... et ne se trompe pas. » Car comment voulez-vous fonder une imputation d'erreur sur un air de croire? L'allégation qui amène ce non-sens est elle-même fort légère : M. de Maint re ne voit que les principes antiques; cela expire dans le vide. Il faudrait

j)rouver d'abord que M. de Maistre ne voit que Fauliquité, et (juc son regard n'a pas eu d'autre horizon. M. Sainte-Beuve croit-il que cette maxime : On ne replante pas à volonté les grands ci vieux arbres, répond à tout? Elle ne répond à rien. L'image ne conclut pas. Elle ne saurailrigoureuscment figurer que le développement apparent du corps social ; elle ne représente en aucune manière les principes qui, comme les racines ou plutôt les semences, sont intérieurs et cachés. Toute vieillesse n'est pas d'ailleurs condamnée à cette mort stérile. De grands arbres se transportent d'un sol dans un autre. Mutilé par la hache, le chêne reprend la vie dans ses racines: 1; ; mort, il se replante et ressuscite dans le gland qu'il a porté. Une antique civilisation succoml)c; — elle se relève à la faveur de certaine institution radicale qu'elle a sauvée de son passé. Elle peut renaître d'une mort plus apparente que

(4) 0 Lignum liabct spcm : Si prœcisum fuerit, rursuni vircscil cl ranii ojiis pullulanl. Si scnucrit in leira radix cjus. cl in [dilvorc cmorluusfuoril Iruncus iUiuS: ad ocloreni aqua,' i^crniinabil. (Jou, xiv, 7, Hj 9.;

réelle, s'il est demeuré au fond de ses débris (juelques germes primitifs. Mais si rouragan a dispersé çà et là tous les éléments de vie, et que dans de vains essais de restauration, la main réparatrice néglige de les recueillir ou de préparer à les recevoir de nouveau la terre bouleversée, est-ce h dire pour cela que des principes nécessaires périssent jusqu'à devenir une abstraction ? Soyons plus humbles, et sachons nous en prendre uniquement h Tignorance, à la présomption de l'homme qui, en voulant rappeler la vie, en a méconnu les lois essentielles. Quant à Favenir des principes nouveaux (vieilles erreurs déguisées sous le nom de principes \ on se flatte vainement de réfuter M. de i\laistre par lui-même. Ont-ils donc cette origine petite, silencieuse, profonde qu'il assigne à toute institution durable ? Et l'expérience actuelle et journalière ne nous les montre-t-elle pas tels qu'ils sont, fastueux et bruyants autant que vides ? Us ont le vent pour semence et nous assurent des récolles de tempêtes.

Dans un travail [dus récent sur la correspun-

drtnce diplomatique du comte de Maistre i), nous relrouvons M. Sainte-Beuve, à quinze ou vingt ans de distance, presque identiquement le même. Sans prétendre à le flatter, on peut reconnailrc (|ue sa critique n'a pas pris un jour. Cette musc n'a jamais été ni jeune, ni belle, ni sage. Elle n'a rien perdu de la jeunesse qui lui a manqué, de la beauté qui ne fut point sa dot. La vieillesse, dépitée sans doute de ne pouvoir rien lui ùier, a jM'is sa revanche en ne lui apportant rien : pas une raison, pas une idée de plus. Toujours celle sjHrituelle médiocrité hostile à toute vraie grandeur. Cette muse s'est loutefois enrichie d'un petit fuihle. Elle s'échauffe assez vivement en faveur des dynasties du droit nouveau ; elle sourit aux amphitryons révolutionnaires qui ont aujourd'hui table dressée. Toute sceptique qu'elle est, elle dogmatise sur ce point , toujours en s'imaginanl (pi'elle réfute le comte de Maistre. Exemple : « H y a un moment très-difficile à fixer avec précision où, dans ces luttes du héros nouveau...

conlrc les souverains de vieille race..., il y a un moment ou le fait devient un droite où riilililé j)ubliqae, la grandeur nationale, le prestige qui rayonne et ne se raisonne pas... se confondent jwur sacrer un homme nécessaire (1) et une race qui fait souche à son tour. Et voilà que quelque chose de ce qui s^est passé dans les temps antiques recommence sous nos ycux^ au grand élonneinent de plusieurs. DeMaistre ne put jamais s y faire. Mais il faut lui rendre cette justice que tout en rcsist'int à la solution moderne..., il s'est toujours posé le problème. Il s est demandé, par exemple, comment Guillaume d'Orange étant un usurpateur, il n'en était pas moins vrai que Georges 111 régnait en souverain légitime... » Et relevant « les cris d'elfroi » que le ministre de Sardaigne jette à l'avènement du prince royal de Suède (181^2), M. Sainte-Beuve ajoute : « Il y a des choses qui ne lui paraissent nullement possibles, qu'il déclare monstrueuses =.. et qui sont

(I) Ici 31. Saiiile-Beuve ne trouve phis que l'ordre de considcralions lire du >'»^ccssaire est licroïque el mène loin. Voy. plus haut, j). i'J.

arrivées tout simplement , qui onl été acceptées... Cet esprit perçant, élevé, reste trop absolument lliomme de la polilique sacrée. De Maisd'c n'est pas absolument religieux, il est mystique, il cherche le miracle... au lieu d^expUquer les événements de riiistoire par les causes secondes, naturelles, par le rapport exact des faits, et même quand il a cette explication sous la main, il passe outre... Il a dio prophète... C'est un instinct de haute nature.,. L'espace et Voir lui manquent... L'Horeb est trop loin... Que devient le gest'i d'Isaïe dans un salon (1) ? »

Fin railleur, si le salon exclut le prophète, Isaïe, sans doute, vous paraît bien mesquin dans la chambre d'Ezéchias, encore qu'il y opère par la parole et la vertu de Dieu. L'air et l'espace lui manquent. Le prophète à Tétroit ne peut pas développer convenablement son geste. Pauvres gens de lettres ! ils ne se figurent jamais le Voyant, rhomme de Dieu, que sous l'emphase du comédien ([ui déclame Joad !

[\i MûiiUeur, 3 décembre lyOO.

Cerveaux rapetisses et tellement envahis d'idoles et de féliebes littéraires que la raison n'y trouve plus un coin pour s'y loger ! Remarquez cette logique nouvelle : M. de Maislre est catholique : donc il contredit le siècle, où les catholiques sont comme n'étant pas; il a l'inluilion vive et presque divinatrice des éléments constitutionnels du passé : donc il est roulinier du vieux droit et de la politique sacrée ; il plonge un regard profond, étendu, perçant devant l'avenir : donc il est mystique, théosophe, prophète ; il pourrait bien même devenir un catholique inclé- Ijendant ! Cette façon de raisonner est au-dessous de l'enfance.

Que dire aussi de cette précieuse méthode qu'on nous recommande pour apprendre à lire dans rhisloire? Expliquer tout par les causes secondes, et rien que par elles. M. de Turennc tombe au champ de Salzbach, et meurt : première cause, un boulet de canon ; autre cause, l'habileté du pointeur ennemi. Mais si le coup est tiré au hasard, il faut se rendre à Yhablletè du hasard ! . . . Est-ce clair ?. . . Si pourtant, peu ébloui de ce rayon, et voulant

64 JOSEPH DE iMAlSTRE

une raison morale aux événements de ce monde, je diercbe en loule liuniilité pourquoi Celui qui gouverne tout, pour qui rien de ce qui est ou arrive, — la ruine d'un monde ou la vie d'un moucheron, — n'est ni petit, ni grand, ni indifférent — a permis que le roi de France, à tel moment déterminé, fût privé des services d'un habile capitaine : je ne garantis certes pas Tinfaillibililé de mes conjectures; ce que j'affirme, c'est que, tout en frappant d'une main indiscrète peut-élre. je n'en ai pas moins frappé à la seule porte qui introduise vers la vérité et la lumière. Libre h vous de vous contenter de solutions terre à terre, et qui, de vrai, n'en sont pas ; mais il ne vous appartient pas de traiter avec cette sorte d'indécente pitié de grands esprits qui ne se payent point de si peu. Dites-nous donc ce qui s'explique par les causes secondes? Un fait succède à un autre ; une succession de faits se formulent en loi... Mais que vous apprend celte loi, simple énoncé d'un fatalité successive, et qui ne nous révèle ni un dessein moral ni une volonté supérieure ? J'entends bien l'espèce d'induction e| la

science pratiquement triviale que vous tirez de là. Aussi, ne vous étonnez pas que d'autres, et de meilleurs, passent à une induction plus profonde et aspirent à une science plus haute. Et dans le cours ordinaire de la vie, vous contentez-vous, pour expliquer le mouvement de Thomme, du jeu des nerfs, de Tautomatisme musculaire ? Vous ne vous tenez satisfait qu a la condition de pénétrer jusqu'au principe volontaire ; cause assurément profonde et cachée, et que vous diriez mystique, si elle nï'tait vous-même. Eh bien ! cette vue de la volonté h travers le jeu des organes, vue invinciblement spiritualiste, et qui juge le positivisme historique, est encore courte et bornée, si elle ne découvre que la volonté humaine se rattache par des liens invisibles aux régions do rinfini. Car il faut bien en venir là et, malgré qu'on en ail, s'élever à Dieu pour atteindre en tout à la lumière, ou du moins h ces obscurités lumineuses, mille fois plus fécondes en enseignements que les évidences de ce pauvre monde, (lelui-là est myope jusqu'à l'aveuglement, qui ne voit pas et (pii n'interroge pas les pensées

de la Providence h travers les mouvements de l'humanité.

On parlait beaucoup autrefois, dans les parages philosophiques, quelque peu hantés par M. Sainte- Beuve, des lois de la philosophie de lliistoire. Faudrait-il croire qu'aujourd'hui toute cette science se réduit à celle des éphémérides, toute cette philosophie aux révélations de Talmanach de Gotha ?

La haine du surnaturel, l'horreur des causes finales précipitent M. Sainte-Beuve dans Fenthousinsme du présent et du fait accompli. Hier est évanoui dans son souvenir, il voudrait au profit lY aujourd'hui immobiliser c/e/??«nj. l'n exercice de quelques années b.ii suffit pour légitimer le césarismc dont il s'est épris, quand dix-huit cents ans de possession invoqués par l'autorité pontificale no sont il ses yenx qu'un problème, M. de Maislre» refusant de prendre au sérieux la dynastie de Jean Bernadotte, lirrite. 11 lui reproche comme une contradiction des être demandé : ((Comment, Guillaume d'Orange étant un usurpateur, Georges 111 régnait en souverain légitime? » Double méprise : M. deMaistre ne pose point de question. 11 n'hésite

SES EiNNEMIS 67

ni ne tâtonne, il décide par la possession séculaire et l'origine de Tusurpateur ; il tranche par la prescription.

Le bénéfice du temps h défaut de Tautre, est-il acquis à la race du sergent de Royal-Marine ? C'est une question délicate et actuellement insoluble. Mais patience, courtisan des Césars !... Les princes d'aventure ne fermeront pas l'abîme social . La Révolution est aussi une Pénélope, qui n'a de commun avec la chaste matrone d'Ithaque que la dextérité à défaire son ouvrage. Je ne sache pas de tissu plus frêle ([ue celui des destinées dynastiques ourdies par cette charmante main.

Un mot pour en finir avec la critique de >L Sainlû-Bcuve. Dansées fragments divers consacrés h M, de Maisire, je l'ai ti^ouvée d'une faiblesse uniforme. C'est une polémique vaine, tout à lafoiâ puérile et caduque ; une malveillance qui tient. du tic nerveux. Quelques lieux communs de libéralisme, de petits sourires voltairicns, de petites railleries, piqûres d'insecte, tout cela est misérablement impuissant contre un grand homme rendant hommage à de grandes vérités. En ces sortes

68 JOSEPH DE MAISTIIE

de matières, M. Sainte-Beuve, si spirituel d'ailleurs, eût dû reconnaître son insuffisance et se remettre en mémoire la discrétion silencieuse d'un de ses vieux devanciers de TAcadémie.

SES EiNNEMlS 69

M. DE SAINT-PRIEST DISCOUKS DE RÉCEPTION A l'aCADÉMIE FRANÇAISE

Aux premiers jours de 1 année 1850, le nom de M. de Maistre fut solennellement évoqué dans l'enceinte deTInstitutde France et solennellement maudit. M. de Saint-Priest venait de prendre possession du fauteuil laisse vacant par la mort de ]>allancho. 11 trouva Tinstant favorable pour fulminer, en public, Tanaihème rationaliste et vollairien.

Il s'y croyait encouragé par la durée persévérante de certains préjugés philosophiques et religieux; l'esprit même de son prédécesseur assez animé naguère contre le grand écrivain, semblait l'y convier. Antigone, Orphée, la Palingénésie mettant sans doute le récipiendaire en verve d'anliquité, il se fil un devoir d'offrir, selon les rites

(le Texpialion païenne, le sacrifice (Viine ilhisirc victime à l'ombre de son devancier. Le génie el la gloire de rauteur du Pape furent donc immolés sans scrupule aux Dis Manibus du douxBallanclie.

Avant d'exposer les idées de Ballanclie, dii M. de Saint-Priesl, il faut nommer nn écrivain, un philosophe, son contemporain, dont les théories réagirent sur les siennes. Ce philosophe est M. de Maistre.

« Tous les deux partirent du même principe, tous les deux donnèrent à leur système la base éminemment chrétienne de la chute du premier homme, de la décadence de la chair par le péché ; seulement de ces prémisses également consenties, ils tirèrent des conséquences différentes, même opposées. Je ne m arrêterai pas aux oplniows ultrarnontaines du comte de Maislre...

« Même h Taspect des crimes qui décimaient et souillaient la patrie, il 'M. Ballanche' n'avait poiiit douté de son avenir, il n'avait pas désespéré de la société. xM. de Maislre l'avait maudite.

(( Il avait surtout maudiila France^ el, comme pour mieux la défier^ il lui ara if emprunté sa

langue. A cet instrument affaibli et faussé, il avait su restituer quelque chose de sa force première. Fils des montagnes, il avait rendu h notre idiome cette saveur native qui semblait perdue. Comme tous les grands écrivains d'un temps de décadence, M. de Maistre était doué d'un caractère d'esprit à la fois subtil et rade, âpre et manière... Son style sonne comme un écho excessif de Malebrancbc et de Pascal.

(( M.Ballancbe...sesentit attiré par Téloquence abrupte du théocrate savoyard. En le voyant mettre beaucoup d'éloquence et encore jjIus de caprice à la restauration d'un temps fini, Fauteur à'Hêbal sourit à cette tentative. Même en refusant son concours h M. de Maistre, il lui accorda un intérêt qui ressemblait à de la sympathie. Dans son ingénieuse hienveiUance, il Cappela le prophète dupasse... Mais lorsque Balianche le vit adopter ce passé tout entier, sans vouloir en rien distraire, le couvrir d'une protection hautaine, s'armer de toutes les ruines pour en accabler, pour en écraser la génération présente, poursuivre de ses dédains i de ses sarcasmes les plus beaux génies, éternel

l-l JOSEPH i)E MAISTUE

honneur de la France; commenter avec complaisance les abus les plus odieux ; insulter la paix, diviniser la guerre; cliercher des circonslances allénuanles pour la lorlure, faire du plus étrange des fonctionnaires publics Tarc-boulant de la société ; prononcer enfin la condamnation de lespèce humaine en la déclarant insolvable envero Dieu; M. Ballancbe )ie put contenir son âme courageuse et tendre devant une théorie si cruelle... 11 ne reconnut jamais à la créature le droit d'anticiper sur les décrets imprescriptibles du créateur, etc. (1\ y)

Voilà assurément des paroles iniques. Le |)réjugé va jusqu'à la violence, l'animosité défie la raison.

Pas un seul trait qui n'offense la justice et la vérité.

11 n'est pas vrai que M. de Maistre ait maudit la société.

Il n'est pas vrai qu'il ait surtout maudit la France.

(I) M'jinoirci de l'inslitul. Académie liaiiraise.

Il n'est pas vrai qu'il ait mis son éloquence et son caprice à la restauration d'un temps fini.

Il n'est pas vrai qu'il ait poursuivi deses dédains et de ses sarcasmes les [)lus beaux génies, éternel honneur de la France. 11 n'a flétri que les sophistes de l'Encyclopédie ; il n'a mis le pied que sur Arouet, qui n'est ni i//i beau génie ni un éternel honneur.

Il n'est pas vrai qu'il ait insulté la paix et divinisé la guerre.

Il nVst pas vrai qu'il ait commenté avec complaisance les abus les plus odieux.

Il n'est pas vrai qu'il ait cherché des circonstances atténuantes pour la torture.

Tout cela est faux, et odieusement faux. Mais le ridicule égayé l'odieux, et la pièce est semée de ridicule.

Il est ridicule de détinir la chute du premier homme « la décadence de la chair par le péché, .. » sans tenir compte de la volonté déchue.

H est ridicule de dédaigner « les opinions ultramont aines du comte de Maistre. ); -Car des Dpiniott^

qui ont porté un livre comme \QPape valent qu'on s y arrête.

Dire que, « pour mieux défier la France, M. de Maistre lui avait emprunté sa langue, >) est ridicule à Texcès. Emprunte-t-on sa langue maternelle? Dira-t-on de M. de Saint-Priestque, «pour mieux glorifier la France, il lui emprunte sa langue? » Et certes, notre langue n'a pas plus l'air d'uae langue d'emprunt sous la plume du Thèocrate Savoyard, que dans la bouche de rAcadémicien français. Tant s'en faut!

Comment un écrivain de décadence, selon Texpression de l'orateur, aurait-il eu le secret de rendre à un idiome « emprunté » sa saveur originelle ? « Fils des montagnes » n'est qu'une médiocre explication. Mais passons : « Grand écrivain d'un temps de décadence » est un de ces vieux centons classiques qu'on débile giavcment aux jours de réception pour faire figure d'homme de goùl.

Les reproches de subtilité et de rudesse tombent à faux; rien n'est plus mal trouvé, si ce n'est ce dernier trait : « écho excessif de Malebranche et de Pascal. ^) M. de Maistre n'est lecho de

personne, il ne rappelle point Pascal et rien ne le rattache à Malebranche qif une synipalliie peutêtre excessive.

Je retrouve sur mon chemin celte déloyale criti(iue qui rend le comte dcMaistre personnellement responsabledelacondamiiation de respècc humaine, et de la doctrine qui déclare Thomme insolvable envers Dieu. Qui donc peut ignorer que telle est la foi catholique et que le croyant n'est pas l'auteur de sa foi? Non, encore une lois, ce n'est pas M. de Maistre, c'est rÉglisc, c'est son divin Auteur qu'il faut mettre en cause. Mais j'entends : Le moment d'une guerre ouverte n'est pas encore venu ; une prudence intéressée exige que l'attaque se couvre... Qu'elle est haïssable celle habileté, disons mieux, cette hypocrisie ! On n'a pas le cœur de se montrer ce que l'on est, déiste ou athée; et, les mots de christianisme et de civilisation chrétienne sur les lèvres, on guerroielàchement contre Dieu a travers ses serviteurs. Et qui donc se laisse tromper à un tel jeu, sinon celui ({ui le joue?

L'ex[)Osition historiijue des sentiments de ?.I. Ballancbe à l'égard de M. de Maistre e^t

arrangée avec ceUc adresse littéraire qui nargue rexacliludc. Ce petit récit voudrait nous montrer Tautcur iïAnfifj'me découragé de ses premières synipatliies par l'exagération croissante de récrlvain catholique dans la défense des idées les plus monstrueusement arriérées. Froide plaisanterie! M. de Maistre dès son dél)ut 1796) se montre tel (ju'il est.

11 n'a jamais autorisé personne à s'abuser sur son compte. M. de Sainl-Pricsl se moque en nous lacontant la patience de M. Ballanclie comme poussée à bout par la violence progressive de son adversaire ; il se moque surtout en s'écriant : (( M. Ballanclie ne put contenir son âme courageuse et tendre devant une théorie si cruelle !... » Faux pathétique, mensonge que tout cela !

Le vrai est que M. Ballanche, porté vers M. de Maistre par un attrait d'instinct, se sentait retenu par des répugnances philosophiques. L'honnête homme subissait rascendant de la vertu et de la conscience éloquente, l'utopiste s'éloignait devant la rectitude des doctrines.

Des dissentiments assez profonds séparent Técri-

SES ENNEMIS l I

vain catholique et l'auteur iV Orphée pour expliquer la contradiction; mais l'animosité survenue, et qui, pour éclater, semblait atlendre la mort du comte de Maistre, a sans doute une tout autre origine que ce forcené obscurantisme et celte sentimentalité niaisement indignée dont on nous amuse. Je ne sache pas, en effet, que la fameuse dénomination de prophète du passé, amer sarcasme qu'on veut prendre ici pour une expression de bienveillance, ait été hasardée du vivant du grand écrivain. L'oppofition des idées entre gens bien élevés n'amène pas Tinjure. Quelque blessure d'amourpropre, quehiue rancune longtemps contenue a pu seule introduire cet élément violent dans la i)olémique d'ordinaire si calme de M. Ballanche. Tu fragment de lettre publié par M. Sainte-Beuve pourrait bien donner le mot de l'énigme.

Voici ce que M. de Maistre écrivait h Fauteur de VEssaisur les institutions sociales ([uWu'i avait envoyé son livre :

« Votre livre, Monsieur, est excellent en détail; en gros, c'est autre chose. L'esprit révolutionnaire, en pénétrant un esprit trt's-bien fait et un cœur

excelleiil, a piodiiil un ouvi'age hybride, qui ne saurait contenter en général les hommes décidés d'un parti ou de Tautro.

« C'est encore une cliose excessivement curieuse que rillnsion que vous a fait cet esprit que je nommais tout h Theure, au point de vous faire prendre l'agonie pour une phase de la santé ; car c'est ce que signifie au fond votre théorie de VémanrJjmiion de la pensée... Je ne crois pas que vous soyez tout à fait dans la bonne voie, mais vous y tenez un pied, et vous marcherez çjauchement jusqu'à ce qu'ils y soient tous les deux...

« Le sans-culotte vous attend dans son camp, moi je vous attends dans le mien. Nous verrons qui aura deviné.

« Si je vis encore dans cinq ou six ans, je ne doute pas d'avoir le plaisir de rire avec vous de rémancipation de la pensée ;1\ »

(I) M. Siiinlc-Bcuvc .«"huligne contre cci ('-clal de rire. Il liaiic M. deMaisIre de « liaulain cl ironique génie. » Il lui drciar»* on outre que « le passé est jugé sans retour » et (|ue " (i'agonic en agonie il achève d'expirer. •> Le passé est expiré, irarcord, car il n'est pas le présenl; mais la pensée

On peut croire que M. Ballanclic prit mal celle façon un peu cavalière de Irailer son ouvrage et les idées modernes qu'il caressait. M. de Maistre aurait du peut-être, en se refusant quelque trait railleur, ménager la susceptibilité de ce grand et bel esprit fourvoyé. Mais au fond il avait raison, et Tarrèt qu'il prononçait alors sur Fauteur des Jnsli- Uitious sociales, eut lout son accomplissement. Malgré son talent et la droiture de ses instincts, Ballanclie continua de marcher gauchement. Il s'arrèla fatigué, loin encore du terme de sa vie, loin surtout du terme de ses travaux. Il voulait exprimer la grande pensée de son siècle, celta pensée dominante qui avait reçu de Dieu même la mission d'organiser le nouveau monde social 1) ; ce grand dessein demeura frappé de stérilité.

11 ne put résoudre la contradiction profonde de ses pensées , et son œuvre interrompue n'eut d'autre destin que de fournir quelques textes à ces

n'en est pns plus émancipée. Elle s'émancipe en un cerlain sens, cl nous voyons ses hommes et ses œuvres. Celle émanci))alion est la liberté de s'asservir de plus en plus au mal, à Terreur, à l'homme; c'est la liberté de l'avilissement. (1) Dédicace de la Palingënésie,

téméraires essais d'organisation sociale, oîi Toutrecuidance saint-simonicnne échoua misérablement.

Je me suis éloigné de M. de Sairit-Priest, et je ne compte pas revenir à cet homme d'esprit, qui en personnifie beaucoup d'autres. Aussi bien, ce détour par TAcadémie et celte fastidieuse harangue, n'avait d'autre but que d'introduire le seul adversaire considérable que M. de Maistre ait rencontré.

SES ENNEMIS 8i

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